Opération Scorpion

Maria Mourani · Chapitre 2 sur 26

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Opération Scorpion

Introduction

 

En un demi-siècle, le commerce du sexe a connu un essor gigantesque par son industrialisation et sa transnationalisation. L’industrie du sexe représente un chiffre d’affaires qui se compte en milliards de dollars. Elle se compose d’un grand nombre d’activités, dont les plus importantes sont la

pornographie et la prostitution 1.

 

Regard sur l’industrie du sexe

 

Jusqu’à présent, il est difficile d’évaluer l’ampleur de l’industrie du sexe, quelle que soit sa forme, à l’échelle mondiale et canadienne. Les données sur la traite de personnes à des fins d’exploitation sexuelle permettent d’en avoir une petite idée, même si elles ne font aucune distinction entre le secteur de la pornographie et celui de la prostitution. Selon l’Organisation

internationale du Travail (OIT 2), l’exploitation sexuelle représenterait les deux tiers des profits générés par le travail forcé, soit environ 99 milliards de dollars US par année. Ces chiffres ne sont guère surprenants quand on sait qu’au Canada comme au Québec, un proxénète peut se faire de 168

000$ à 336 000$ par année en exploitant une seule victime3. Le dernier rapport mondial sur la traite des personnes de l’ONUDC (2020) confirme la forte prévalence des femmes et des fillettes parmi les victimes d’exploitation sexuelle détectées. La tendance est la même au Québec et dans le reste du Canada.

L’industrie de la pornographie générerait, à elle seule, des revenus

d’environ 100 milliards de dollars US par année (plus de 97 milliards de dollars US en 2006). Avec l’apparition d’Internet, elle a connu une forte progression, passant d’environ 22 000 sites en 1997 à 4,2 millions en 2006,

et la pédopornographie n’est pas en reste 4. Une étude menée en 1994 par

Rimm Marty 5 a démontré, sur une période de sept jours, que 48,4% des

téléchargements sur le Bulletin Board System (BBS)6 concernaient de la

pornographie infantile et paraphilique 7.

Au Canada, les chiffres de Cyberaide, une plateforme administrée par le

Centre canadien de protection de l’enfance (CCPE 8), sont fort éloquents. Cette organisation rapporte avoir reçu, sur une période de sept ans, 151 762 signalements en lien avec de la pornographie juvénile. Ceux-ci concernaient 46 859 enfants, dont 49,64% (21 640 victimes) semblaient âgés de moins de huit ans. Les autres victimes paraissaient âgées de 8 à 17 ans. Par ailleurs, «50% des images et des vidéos examinées mettaient en scène des agressions explicites et graves. Ce type d’agressions impliquait à 59% des bambins et

des bébés9».

Il est assez ironique de constater que les outils facilitant le recrutement

des jeunes filles sont offerts sur un plateau d’argent aux proxénètes par le discours sociétal. En effet, la banalisation de la prostitution, l’hypersexualisation du corps des femmes et des enfants, particulièrement des adolescents, ainsi que la pornographie sont les éléments qui participent au recrutement des jeunes dans la prostitution. Considérer la prostitution comme un travail et employer des termes comme travail du sexe instaure une normalisation dans la pensée des jeunes. Après tout, ce n’est qu’un travail! D’ailleurs, c’est l’argument allègrement utilisé par les proxénètes pour désensibiliser leurs cibles. Cette stratégie est si efficace que les jeunes filles n’hésitent pas à utiliser le terme bitch à toutes les sauces, tant pour qualifier des amies que des adversaires. Le mot pimp est également repris et valorisé dans plusieurs vidéoclips de rappeurs et totalement détourné de son sens réel par des émissions de télévision telles que Pimp ton char, ou encore le Pimp de la saucisse.

Par ailleurs, les jeunes sont constamment exposés à une

hypersexualisation du corps des femmes et des jeunes filles. Quel que soit le médium (publicités, vidéoclips, réseaux sociaux, téléréalités, etc.), le message est souvent le même: les femmes sont des objets sexuels et les hommes des prédateurs. La pornographie et les orgies servent aussi à désinhiber les filles et à entreprendre des actes sexuels multiples. Ces clichés machistes et sexistes entretenus par une certaine culture hip-hop et rap, notamment le gangster rap, contribuent à cette banalisation de la prostitution et de l’agression sexuelle. Vous saupoudrez le tout de pornographie, et le tour est joué.

Notre société hypersexuelle est non seulement le terrain de jeu des

proxénètes, mais elle renforce leur crédibilité aux yeux des jeunes. Elle leur donne les armes qui serviront à exploiter des mineurs. La pornographie en est un bel exemple. De plus en plus de jeunes apprennent la sexualité par la pornographie, particulièrement les garçons. Ceux-ci s’attendent à vivre ces expériences fantasmagoriques avec des filles bien réelles de leur âge. Sadomasochisme, fellation, esclavage sexuel, pédophilie, bestialité, sadisme, sodomie, inceste, ondinisme, scatologie, etc., la cyberpornographie est devenue le haut lieu d’apprentissage sexuel des garçons: elle est désormais la norme et favorise l’intériorisation des stéréotypes.

Les proxénètes utilisent donc la pornographie et le viol collectif pour

préparer leurs jeunes recrues. Les films pornos formatent leur image de la femme comme esclave sexuelle, et les gang bangs, auxquels on les force à participer, marquent leur entrée dans le milieu du proxénétisme. La pornographie sert aussi à désinhiber les filles et à entreprendre des actes sexuels.

L’industrie du sexe est riche, puissante, violente et elle a su s’infiltrer

dans les différentes sphères de notre société, mais aussi dans les esprits. Le client est roi et l’enfant n’est qu’une marchandise pour satisfaire sa perversion.

 

Le mot de Maria

 

Été 2003, mes recherches sur les gangs de rue de Montréal avancent à grands pas. Du coin de l’œil, je suis les procédures judiciaires de Scorpion, dont les rebondissements ne cessent d’occuper la place médiatique. Dans ce café de la rue Saint-Laurent où j’ai l’habitude d’écrire, le patron a gentiment accepté que son mur me serve de support pour accrocher l’organigramme et le réseau des gangs que je reconstitue. Décortiquer le fonctionnement, les alliances, la sous-culture, les luttes de pouvoir, les conflits, les structures de ces gangs, voilà ma passion. La prostitution juvénile n’occupe pas alors ma pensée. Certes, il est un commerce en émergence chez les gangs, mais il est à ce moment-là davantage dominé par les Hells Angels. Cependant, je vais rapidement me rendre compte que de simples petits recruteurs pour les motards, certains membres de gangs, vont devenir des proxénètes de haut niveau.

Automne 2006, la sortie de La face cachée des gangs de rue provoque

un tourbillon médiatique. En parler n’est plus un tabou. Les appels fusent de partout. Des policiers et des ex-membres de gangs me contactent: ils veulent me raconter leurs histoires, leurs expériences. Puis, il y a cet appel; une jeune fille qui me parle rapidement de prostitution juvénile. Scorpion revient alors me hanter. Je retrace l’enquêteur principal, Roger Ferland, et demande à le rencontrer. Il est toujours en pleines procédures judiciaires sur Scorpion. Après tout ce temps, je m’étonne que tout cela ne soit pas terminé. Sans rejeter mon offre, il m’invite plutôt à le rappeler dans 10 ans. Essaye-t-il de me décourager? C’est vraiment mal me connaître.

Cinq ans plus tard, mon expertise sur la prostitution juvénile s’est

peaufinée. En tant que députée fédérale d’Ahuntsic, je travaille avec des

partenaires du milieu prostitutionnel sur un projet de loi10 modifiant le Code criminel en vue de donner plus d’outils aux policiers pour lutter contre la traite des personnes et protéger les victimes. En route pour Ottawa, je dois rejoindre un de mes partenaires et en cherchant son contact dans mon cellulaire, je tombe à nouveau sur le numéro de cet enquêteur. Je devais le rappeler après 10 ans, mais pourquoi attendre si longtemps? Cinq ans sont bien suffisants, non? Je prends le risque de le contacter, mais je n’obtiens aucune réponse. Je laisse un message sur sa boîte vocale. Quelques semaines passent et il ne me rappelle toujours pas. Est-ce qu’il m’évite? Pourquoi ne le dit-il pas clairement? Un peu exaspérée, je le contacte à nouveau. Cette fois-ci, je lui fais comprendre à mots couverts que je m’attends à une réponse de sa part, quelle qu’elle soit. Il me rappelle quelques minutes plus tard. Ai-je été trop dure? Il faut que je fasse attention à mon tempérament. Il me propose une première rencontre. Il est de passage

à Montréal, car il doit témoigner dans le cadre des procès de SharQC 11.

On se rencontre un soir autour d’un bon repas dans un restaurant

d’Ahuntsic. Cette soirée sera le point de départ d’une relation sincère, amicale et professionnelle, de maintenant 13 ans. À travers les bribes d’histoire qu’il me raconte, je découvre un homme sensible et méfiant, qui semble avoir vécu difficilement cette opération Scorpion. Je tente alors de le rassurer en lui parlant de ma façon de travailler et de voir la vie. Je ne cherche pas la gloire ou le spectacle en voulant écrire ce livre. Je souhaite juste contribuer à donner une voix aux victimes et à dénoncer ces rapaces. On a les mêmes objectifs. En le quittant ce soir-là, je sais qu’il a décidé de me faire confiance.

Ce livre, en plus d’être la consécration d’un travail de plusieurs années à

décortiquer l’opération Scorpion avec les lunettes du criminologue et du policier, est également le reflet du croisement de deux lignes de vie, dont les parcours sont similaires et différents à la fois. En ce sens, cet ouvrage n’aurait pu voir le jour sans cette confiance que partagent les amis.

MARIA MOURANI,

PH. D.

CRIMINOLOGUE ET SOCIOLOGUE

 

Le mot de Roger

 

Je me souviens encore du jour où je l’ai vue pour la première fois. Elle était à Tout le monde en parle, en 2006. Elle lançait son premier livre sur les gangs de rue. J’étais curieux de l’entendre et en même temps, en tant qu’homme de terrain, je la regardais de haut, en me disant: «On va bien voir ce qu’elle va dire.» Quelle ne fut pas ma surprise: elle me rejoignait sur tous les points. C’était la première fois que j’écoutais quelqu’un et me répétais sans cesse: «Cette femme-là, ça se voit qu’elle sait de quoi elle parle. Il faut lui donner un porte-voix.» Elle était capable de mettre en mots simples, clairs et précis des phénomènes complexes. Elle maîtrisait le sujet. Elle était ancrée sur le terrain. J’ai commencé à me renseigner sur elle et j’ai découvert qu’elle était une spécialiste des gangs de rue.

Quelques jours plus tard, j’ai reçu un message sur ma boîte vocale au

Service de police de la Ville de Québec. C’était elle! Comment avait-elle fait pour avoir mon numéro de téléphone? Pourquoi m’appelait-elle? Quel drôle de hasard! Elle me laissait ses coordonnées. Sur le coup, j’ai hésité à l’appeler, mais comme elle m’avait laissé une bonne impression lors de son entrevue, j’ai décidé de lui rendre son appel. Je l’appelais par politesse et respect. Je voulais l’encourager à continuer son travail. Elle m’a dit tout de suite qu’elle voulait me rencontrer et écrire un livre avec moi sur Scorpion. Je ne savais pas trop quoi penser. J’étais encore dans les procédures civiles de Scorpion et j’avais un devoir de réserve. En même temps, je ne voulais pas fermer la porte. J’avais déjà été approché pour écrire un livre et c’était un projet de fin de carrière qui mijotait dans ma tête. Je lui ai alors lancé, sans trop réfléchir: «Rappelez-moi dans 10 ans.» C’était une façon de reporter les choses aux calendes grecques, sans forcément donner une fin de non-recevoir. J’ai toujours aimé travailler avec les gens de pointe, les spécialistes. Alors si la vie faisait en sorte qu’on se recroise, il en serait ainsi. À vrai dire, je ne croyais vraiment pas qu’elle allait me rappeler 10 ans plus tard, mais je lui ai toutefois donné mon numéro de cellulaire.

Cinq ans plus tard, Maria laissait un autre message sur mon répondeur

alors que j’étais au Centre judiciaire Gouin pour témoigner dans les procès SharQC. Depuis notre dernière conversation, je la suivais dans les médias. Je voulais être sûr de ma première impression. Je ne savais pas trop si je voulais revenir sur toute cette histoire. Je ne me sentais pas encore prêt. J’ai laissé couler en me disant qu’elle allait se lasser. Quelques semaines plus tard, j’avais un autre message sur mon répondeur. J’ai tout de suite senti dans sa voix qu’elle était exaspérée, voulant presque me dire: «Donne-moi un oui, donne-moi un non, mais donne-la-moi, ta réponse.» Je l’ai donc rappelée tout de suite. Elle m’a répondu en me lançant: «Je vous avais dit que j’allais vous rappeler dans 10 ans. Je respecte toujours ma parole, mais cette fois-ci, je l’ai fait un peu d’avance.» Cela m’a fait sourire. On a décidé de se voir un soir dans un restaurant de son comté. Même si je respectais son professionnalisme et sa force intellectuelle, je ne savais pas trop si je pouvais m’ouvrir à elle.

Ce soir-là, autour d’un bon repas, mes craintes se sont envolées. J’ai

adoré nos échanges. La vie est parfois étrange. Plusieurs personnes m’ont proposé d’écrire ce livre, mais je n’arrivais pas à leur faire confiance. Avec elle, j’ai eu l’impression que j’arriverais à m’ouvrir. Je la sentais honnête. J’aimais ses valeurs, son attitude, sa façon de voir la vie, son intelligence, sa pensée philosophique. Elle ne tenterait pas de tirer la couverture de son bord. Elle était juste et équitable. J’ai eu l’impression qu’on échangeait, qu’on se complétait. On formait un tout, une équipe: elle, avec sa force criminologique, et moi, avec mon expertise du terrain policier. Je venais de trouver la personne avec qui j’allais pouvoir écrire ce pan si difficile de ma vie.

C’est après cette soirée-là que j’ai décidé de mettre ma main dans la

sienne pour parcourir ce chemin.

ROGER FERLAND,

EX-SERGENT-DÉTECTIVE AU SPVQ

 

Roger Ferland: J’ai toujours eu une retenue à dire les choses comme elles sont, mais un chat est un chat. Est-ce qu’on peut arrêter de se faire croire qu’un requin est un dauphin? Il est vrai que vu d’en haut, ils se ressemblent, mais ils sont loin d’être identiques. J’ai pu constater qu’on essaie de nous faire passer beaucoup de requins pour des dauphins, et vice-versa. Je voudrais tellement tout dire, tout dénoncer… mais on risque de se faire arracher la tête. Il y a une partie de l’histoire, peut-être pas la plus grande, qui restera enfouie.

 

Maria Mourani: Je sais… et si on faisait simplement de notre mieux pour en dire le maximum? Qu’en penses-tu?

 

1. Agences d’escortes, salons de massage, bars de danseuses, sugar daddies, prostitution de rue,

étudiante, occasionnelle ou de survie, bordels, peep-shows, etc.

2. OIT, 2017.

3. GRC et CNCTP, 2013.

4. Poulin (2017).

5. Étude menée par Rimm Marty sur une période de sept jours seulement (du 21 au 27 septembre

1994) sur Internet: Marketing Pornography on the Information Superhighway,

http://groups.csail.mit.edu/mac/classes/6.805/articles/pornscare/rimm-

study/mrtext.html#note122

6. Le Bulletin Board System (BBS) est un serveur muni d’un logiciel qui permettait de lire les

actualités, d’échanger, de télécharger des fichiers; de communiquer et de créer des forums de discussion. Il s’inspire du système du babillard électronique. Il apparaît à la fin des années 1970 et est utilisé jusqu’à l’arrivée d’Internet, au milieu des années 1990.

7. Une paraphilie est un trouble mental lié à la sexualité. Plusieurs sont inscrites dans le Manuel

diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-IV-TR, American Psychiatric Association, 2000). La pédophilie, la nécrophilie (une attirance sexuelle pour les cadavres), le voyeurisme, l’exhibitionnisme, l’infantophilie (sous-catégorie de la pédophilie, enfants de moins de cinq ans), etc., en sont quelques exemples.

8. CCPE, 2016.

9. Mourani, 2019, p. 17.

10. Le projet de loi C-452 modifie le Code criminel afin qu’y soient prévues des peines

consécutives pour les infractions liées à la traite de personnes et qu’une présomption relative à l’exploitation d’une personne par une autre y soit créée. Il ajoute également l’infraction de traite de personnes à la liste des infractions visées par la confiscation des produits de la criminalité. Ce projet de loi a reçu la sanction royale le 18 juin 2015.

11. SharQC est une enquête policière sur les Hells Angels menée par l’Escouade régionale mixte,

qui s’est déroulée de 2006 à 2009.

 

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