Opération Scorpion
La machine repart de plus belle
Enfin, la réaction médiatique a été un élément difficilement gérable
à cette époque par l’équipe de Scorpion. Au Bureau du procureur, il n’y
avait pas de spécialiste en communication. Aujourd’hui, avec les
réseaux sociaux, les gens sont habitués à cette hypermédiatisation, mais
à l’époque c’était rare. Les enquêtes parallèles des journalistes ont donc
beaucoup complexifié le travail des procureurs. Ce n’est pas tant le
processus juridique, qui est bien cadré, ou celui des policiers qui a pâti
de cette médiatisation importante, mais plutôt les victimes, qui ont vu
leur vie étalée dans les médias, une pression immense pour ces jeunes
filles. Sans compter la gestion de la preuve qui s’effilochait à mesure
que des journalistes interrogeaient les jeunes filles et leurs familles. Au
tribunal, les procureurs devaient gérer les déclarations assermentées des
victimes, qui contredisaient parfois celles rapportées par les journalistes.
Cela posait une difficulté additionnelle sur le plan de la cohésion des
versions. Les médias offraient aux avocats de la défense des éléments
contradictoires qui permettaient à ces derniers de contre-interroger les
victimes et de remettre en doute leur crédibilité. En fait, la
multiplication des versions a quelque peu compliqué le maintien de la
crédibilité devant la cour.
LA MACHINE REPART DE PLUS BELLE
D’abord composé de deux personnes, Scorpion s’agrandit et devient une vraie fourmilière, alliant les expertises d’enquêteurs et de procureurs en agressions sexuelles ainsi qu’en gangstérisme. La machine du Scorpion unira aussi en son sein des traducteurs, des patrouilleurs, des travailleurs de rue, des intervenants jeunesse, des spécialistes du renseignement, etc.
1ER OCTOBRE 2002, JOUR 13
Création de l’équipe
Comme promis, le 1er octobre 2002, Martial réunit plusieurs personnes dans son bureau pour répondre à ma demande d’effectifs. Il les informe de l’ouverture d’une enquête sur la prostitution juvénile et me présente ceux qui deviendront les premiers acteurs de l’équipe Scorpion. Outre Christian Mailly, mon partenaire, et Sylvain Gagné, le responsable de l’équipe des stupéfiants et de la moralité, s’ajoutent le sergent-détective François Bouchard, que l’on nomme affectueusement Bendo, qui vient des stupéfiants et de la moralité, ainsi que le sergent-détective Luc Gagné, de la même unité. Ils auront la tâche de s’occuper des affidavits sous la supervision de la sergente-détective Diane Blanchet, de l’équipe des stupéfiants et de la moralité. La sergente-détective aux agressions sexuelles Sylvie Bonin, une femme crédible et d’un aplomb impressionnant, se joint à notre équipe à temps partiel. Étant capable de rassurer une victime afin qu’elle se sente écoutée et comprise, elle sera d’une aide précieuse en matière d’agression sexuelle. Elle fera le suivi des victimes pour la préparation à la cour et les entrevues avec les procureurs lors des procédures. Elle a été une perle pour les filles. Heureusement que nous l’avons eue à nos côtés. De plus, elle connaissait très bien certains de nos sujets d’intérêt, comme Georges Tannous, qui était alors sous enquête pour des allégations d’agression sexuelle sur Liliane.
Il y a également la capitaine Sylvie Tousignant, responsable des services
spécialisés, c’est-à-dire de l’écoute électronique, de la surveillance physique, des agents doubles et du renseignement criminel, et son adjoint, le lieutenant-détective Pierre Mathieu. Le sergent-détective Jacques Harvey, responsable du renseignement criminel, ainsi que le sergent-détective Marc Clavet, chargé de l’écoute électronique et du support technologique des caméras, viendront aussi renforcer nos rangs. Quant au sergent-détective Yvon Alain, il sera le chef d’équipe de la surveillance physique.
Après son introduction, Martial me demande de faire un bilan aux
collègues et d’établir les objectifs de l’enquête. Ce genre de rencontre est nécessaire pour se mettre au diapason et entendre les propositions de chacun sur les bonifications qu’ils pourront apporter à l’enquête. Je commence donc par brosser un tableau des preuves à notre disposition et des individus déjà identifiés, à savoir André Pellissier, surnommé M. Soleil, Téchelet Pierre-De Bellefeuille, alias Tiger, Nerva Lovinsky, alias Lion, Jean Denizard Fandal, surnommé L’Unique, Patrick Kayishema, alias Pat, Georges Radwanli, le propriétaire de la boutique L’Après-demain, Jean Pierrin, alias Junior, Jocelyn Philogène Mior, alias Joce, Clément Karera et son frère, Jean-Claude Karera, alias JC, Jean-Max Dolcine, Christian Ruyange et Jean-Bernard Estelle, alias Faya. Quant aux clients, j’informe l’équipe que nous avons déjà quelques noms sans toutefois les énumérer. À cette étape de l’enquête, il me semblait plus judicieux de s’en tenir au need to know.
Lors de cette réunion, Martial m’informe avoir eu une renconte avec le
directeur adjoint et responsable des enquêtes au Service de police de Laval, Serge Belisle. Une enquête baptisée «Projet Sans Frontière» est en cours et touche plusieurs membres de gangs de rue ayant des ramifications un peu partout en province. Certains des membres proviendraient de Québec, ou du moins y habiteraient. La mise sur pied de ce projet servira à nous conscientiser sur l’importance de ce phénomène de plus en plus présent à Québec, et qui préoccupe déjà d’autres services de police.
À la fin de la rencontre, l’un des membres de l’équipe m’interpelle.
Cette personne veut partager avec moi une information importante. Elle relate qu’il lui est difficile d’enquêter sur Georges Tannous à cause de l’influence des amis de cet homme, dont certains sont dans la police. Elle mentionne même le nom d’un policier qui aurait selon elle les clés du restaurant de Georges Tannous. Il se servirait à manger lors de ses quarts de nuit et offrirait un service VIP si l’alarme du restaurant se déclenchait par erreur. Selon ce policier, Georges Tannous serait une bonne personne proposant de la nourriture et de l’argent aux fugueuses de la Maison
Dauphine 31 et du carré D’Youville. Il serait un père bienveillant et non pas un agresseur sexuel, comme le prétendent ces jeunes filles. Ce policier lui aurait fait comprendre qu’il serait préférable de s’occuper des vrais «bandits» au lieu de harceler son ami Georges. Ce n’était pas la première fois que j’entendais ce genre de propos sur certains policiers, alors j’ai mentionné à ce membre de l’équipe que l’article 86 de la loi de la police, touchant la dénonciation d’un confrère policier, pouvait s’appliquer à ce genre de situation. Un autre membre de l’équipe me fera d’ailleurs plus tard la même mise en garde concernant Georges Tannous.
Je ne connaissais pas encore Bendo, mais j’avais déjà travaillé avec Luc
dans le cadre d’enquêtes régionales sur du trafic de stupéfiants et des salons de massage. J’avais également eu à collaborer avec lui comme enquêteur, entre 1997 et 1999, dans le Groupe régional d’intervention sur le crime organisé (GRICO). Sans Bendo et Luc, nous n’aurions certainement pas pu aller aussi loin dans Scorpion. Grâce à leur expertise et à leur savoir-faire hors du commun, plusieurs missions précises ont été un franc succès. Ils seront aussi de bon conseil pour les agents d’infiltration lors de l’achat de stupéfiants et de services sexuels de mineures. Les deux sergents-détectives avaient comme tâche principale de s’occuper des affidavits qui ont permis d’obtenir les mandats nécessaires pour l’enquête. Luc est celui qu’on nomme l’affiant ou le déclarant; celui qui écrit l’affidavit. Comme il ne peut y avoir qu’un seul répondant, il est assisté dans sa tâche par Bendo. Avec nos premières déclarations et les informations déjà en notre possession, ils vont rédiger les premiers paragraphes des affidavits afin d’avoir des mandats pour obtenir les relevés cellulaires des victimes et l’autorisation d’ouvrir des lignes DNR (Dialed Number Recorder) sur les principaux clients et proxénètes.
C’est par un mandat de perquisition que nous obtenons l’autorisation de
faire la demande des registres d’appels aux compagnies de téléphonie. Ces registres sont par la suite analysés à l’aide d’un logiciel et permettent d’établir des liens entre les victimes et les autres acteurs (clients, proxénètes et autres victimes) du réseau, ainsi que la fréquence des appels, la date et l’heure. Alors que les relevés téléphoniques nous aident à retracer les appels entrants et sortants sur deux années antérieures, les lignes DNR nous autorisent à le faire en temps réel. Cette technique d’enquête sert à établir des liens entre les suspects par leurs contacts et la fréquence de leurs appels téléphoniques. Ces clients et ces proxénètes deviendront par la suite nos sujets d’écoute électronique, après l’obtention du mandat. Il faut savoir que le mandat pour un DNR n’est pas le même que celui pour l’écoute électronique. Celui du DNR est beaucoup plus facile à obtenir, car il ne nécessite que des motifs raisonnables de soupçonner des activités illégales, contrairement à l’écoute électronique, qui demande des motifs raisonnables de croire qu’une infraction a été commise, est en train d’être commise ou est sur le point d’être commise. Le DNR ne nous autorise pas à écouter les conversations des cibles, mais il nous offre la possibilité de corroborer les témoignages des filles, puisque nous pouvons alors retracer les appels et savoir qui sont les clients ou les proxénètes qui les contactent, et ainsi lier les individus entre eux. L’objectif, par l’addition de toutes ces techniques d’enquête, est d’avoir assez d’éléments pour l’affidavit d’écoute électronique.
Luc et Bendo sont également responsables de diriger trois agents
doubles, ou d’infiltration, communément nommés dans le jargon policier «nos doubles». Les agents doubles du SPVQ, deux femmes et un homme, entrent en fonction dès le 4 octobre 2002. Sans grande surprise, un premier poisson tombe dans nos filets le premier jour d’infiltration.
4 OCTOBRE 2002, JOUR 16
Nos agents doubles vont à la pêche
Ce jour-là, nos agents doubles se rendent au bar le Living sur la Grande Allée Est à Québec. Ils se font passer pour des jeunes branchés qui veulent faire de l’argent. Leurs instructions: infiltrer un réseau de prostitution juvénile et se laisser approcher par certains proxénètes, que nous soupçonnons de recruter à cet endroit. Une fois dans le bar, l’une des agentes doubles se fait rapidement aborder par une de nos cibles, soit André Pellissier, alias M. Soleil. Il a l’habitude d’aller dans les bars, très tard, pour recruter. Il arrive toujours au Living bien habillé, à bord de son beau véhicule sport. Il a l’œil pour déceler le potentiel exploitable chez toute personne.
Pellissier essaie de recruter l’agente double. Il a l’œil pour déceler le
potentiel exploitable chez toute personne. Il n’en est d’ailleurs pas à ses premiers démêlés avec la justice. Dans les années 1980, il est arrêté par la SQ à la suite d’une accusation de tenue de maison de débauche. Il se présente sous le nom d’Andy et lui propose de travailler dans son agence, sans préciser laquelle. Comme à son habitude, il requiert «d’essayer la marchandise». Il lui offre une formule clés en main pour démarrer son agence de prostitution. Il lui dit que, normalement, il parvient à trouver des
filles mineures au Living, mais que depuis la descente policière32 de la semaine précédente, c’est plus difficile. Pour l’impressionner, Pellissier exhibe une grosse liasse de billets de 20$ et inscrit ses numéros de téléphone sur un paquet de cigarettes. Il le tend à l’agente double, lui demandant de le recontacter.
En quittant le bar, Pellissier salue chaleureusement le portier, sous les
regards de nos agents. Ce genre d’observation fait partie du travail des agents doubles. Ce sont des éléments précieux dans une enquête aux mille ramifications. Il faut savoir que ce portier laissait entrer, moyennant un pourboire de 5 à 10$, des mineures dans le bar lorsqu’elles étaient au bras de ses amis producteurs de musique, relations du Wolf-Pack. André Pellissier fera l’objet en octobre de six sorties de nos agents doubles. Cela permet de confirmer qu’il recrute des filles mineures et majeures pour faire de la prostitution. Il fréquente à cette fin certains bars et il est lié au réseau du Wolf-Pack, qui lui voue du respect. Pellissier se dit aussi en relation avec des membres des Hells Angels et aurait l’autorisation d’avoir des salons de massage et des agences d’escortes.
8 OCTOBRE 2002, JOUR 20
Une enquête nommée Scorpion
Le 8 octobre, les deux agents doubles se rendent au domicile de Pellissier à sa demande. Il propose à l’agente infiltrée le poste de gérante et à son acolyte masculin le rôle de chauffeur. Pellissier leur mentionne que dès qu’ils seront prêts, leur agence sera autorisée par les Hells Angels. Il leur demande cependant de recruter au moins deux filles mineures. Il explique comment faire de fausses cartes d’identité ou en voler, et tous les rouages de son commerce. L’agente prendrait 75% des revenus des filles et diviserait cette somme en parts égales avec Pellissier, pour qu’il puisse payer sa cote aux Hells Angels. Son agence distribue les filles un peu partout au Québec grâce notamment à des annonces dans les journaux. Les filles sont catégorisées par classe et leurs gains varient en conséquence. Pellissier raconte en détail le fonctionnement de sa machine prostitutionnelle aux agents doubles, ce qui nous facilite grandement la tâche.
Durant cette même journée, Jacques Harvey inscrit, en mode PSU, tous
les suspects identifiés lors de la réunion du 1er octobre. Il en ajoute d’autres provenant des interceptions policières antérieures inscrites dans la banque d’informations policières, soit le Centre des renseignements policiers du Québec (CRPQ). Le système PSU permet d’enquêter sur des individus ou de les surveiller discrètement, tout en ayant à l’œil les policiers qui fouillent dans la banque d’informations policières à des fins personnelles. Autrement dit, inscrire un nom en mode PSU donne l’indication aux patrouilleurs de faire obligatoirement un rapport d’événement, dont la date, le lieu et la raison, lorsqu’ils interpellent un individu. Les patrouilleurs sont ici d’une grande importance pour la collecte d’indices, parce qu’ils sont constamment sur le terrain. Par conséquent, lorsqu’Harvey inscrit nos suspects en PSU, on devient capables de les suivre à la trace et même de savoir avec qui ils se tiennent. Les rapports d’événement des patrouilleurs nous sont ensuite acheminés et vont aussi servir à faire les affidavits.
Jacques est également responsable de construire les organigrammes des
réseaux des proxénètes et des clients. Il doit alors trouver un titre pour classer son document. Les rapports du Groupe de relation et d’intervention policière auprès de la population (GRIPP) et du Renseignement avaient pour habitude de les classer dans une catégorie, celle de la musique URBAN. Alors, l’enquête a au départ porté le nom de projet URBAN, jusqu’à ce que Christian propose un nouveau nom, le 12 décembre 2002, au moment de l’informatisation du dossier: Scorpion. Il me dit que le scorpion est une petite bête hideuse, associée à l’exotisme, au sexe, que l’on a tendance à craindre, car sa piqûre peut être mortelle. Avec le recul, je trouve que «scorpion» sied bien à cette opération. Le scorpion pique sans se soucier de la race et du statut social. Aujourd’hui, avec le recul, je me dis parfois que le scorpion, ce n’était probablement pas ces hommes impliqués dans les réseaux, mais nous, qui étions arrivés en silence, un beau mois de décembre 2002, et qui les avions piqués les uns après les autres.
De nos jours, c’est le Service automatisé de renseignements criminels
(SARC) qui génère les noms de projet. Lorsqu’une enquête est inscrite dans cette banque, la machine suggère des noms, qui varient selon les années, un peu comme le système qui nomme les ouragans. Les noms des opérations ne sont donc plus choisis en fonction de l’enquête. Ce changement découle essentiellement de poursuites judiciaires que certains corps de police ont dû gérer. Par exemple, aux escouades régionales mixtes, deux enquêtes ont été
nommées BMW 33 34 et ZIPLOC. Ce qui n’a guère plu aux dites compagnies.
Pendant que les informations affluent des patrouilleurs, je prends
connaissance de plusieurs rapports d’événement, dont un appel au 911 concernant une certaine Marianne qui aurait été menacée par Nerva Lovinsky, Jean Pierrin et Jean Denizard Fandal. Lors de l’appel 911, Marianne rapporte qu’un individu aurait tenté de s’introduire chez elle. À l’arrivée des policiers, il n’y avait plus personne sur les lieux. Marianne avait peur d’un certain Fandal, mais ne voulait pas en parler aux patrouilleurs. À cette étape de l’enquête, une de nos stratégies était de tenter de rencontrer les cibles (clients et proxénètes) sans qu’elles soient au courant du but réel de l’enquête. On utilisait alors un prétexte, à savoir une plainte qu’on était prêts à sacrifier, pour piéger la cible. En fait, on préparait plusieurs coups d’avance. Ici, l’appel de Marianne nous a permis d’interroger Lovinsky et Pierrin, mais également de placer un car bug, un micro, dans le veston noir de Lovinsky.
9 OCTOBRE 2002, JOUR 21
Rencontre avec Marianne
Le 9 octobre 2002, Christian et moi rencontrons Marianne. Avant qu’elle arrive, mon partenaire me dit qu’elle serait danseuse pour le compte d’un certain Zeus, son amoureux. Comme elle est majeure, nous ne pouvons pas vraiment creuser davantage. Toutefois, je vais tenter d’aborder la question de la prostitution en la mettant en confiance. «On est là pour t’aider. Tu n’es pas la seule à avoir des problèmes avec ces gars-là. D’autres filles nous ont parlé. Tu peux te fier à nous.» Peu à peu, mes efforts portent leurs fruits, et Marianne s’ouvre. Elle refuse de nous parler de sa prostitution, puisqu’elle implique son amoureux alors incarcéré. Elle raconte toutefois avoir été approchée par Lovinsky, ou Lion pour les intimes, à la suite de l’emprisonnement de son proxénète. Il a commencé par lui faire des avances. Puis, ils sont sortis au cinéma et ils ont finalement couché ensemble dans son appartement sur le chemin de la Canardière. On découvrira plus tard que cet appartement est le repère de Lovinsky, un lieu où plusieurs filles se font agresser sexuellement et subissent des gang bangs. Christian et moi sommes même allés frapper à cette porte vers la mi-octobre pour mettre un peu de pression, mais à notre arrivée, le gang de Lovinsky avait changé de place.
Après avoir couché avec elle, Lovinsky n’a pas arrêté de l’appeler. Un
jour, il s’est même pointé chez elle avec un de ses amis, un dénommé Fandal. Sans pour autant fréquenter le réseau de Lovinsky, Marianne et ses amies se tenaient dans le secteur de la rue du Roi. En fait, un bon nombre de jeunes se rassemblaient dans le parc de la cour intérieure du 201, rue du Roi, l’adresse d’un HLM. Fandal aurait tenté de coucher avec elle, mais elle a refusé sous prétexte qu’il était avec son amie Nadia. Il serait ensuite revenu à la charge, accompagné d’un certain Junior (Jean Pierrin), alias petit Jean, qui venait de sortir de prison.
Marianne rencontre Pierrin au domicile de sa mère, surnommée Mazelle
(Angelina Castelly), où Nadia l’attend. Ce n’était pas la première fois que Castelly accueillait et hébergeait des jeunes filles, fugueuses ou prostituées, pour le compte de son fils et de sa clique de proxénètes. Le projet MAP l’avait déjà identifiée dans ce rôle, mais n’avait réussi qu’à l’attraper pour possession de stupéfiants. Castelly était bien connue et respectée de ces proxénètes; ils la nommaient la «maman Wolf-Pack». Durant cette soirée, Pierrin tente de coucher avec Marianne. Elle refuse, ce qui met le proxénète très en colère, mais il ne la force pas. Le lendemain, il exige qu’elle lui fasse son déjeuner, chose qu’elle refuse à nouveau. Junior lui dit alors: «Un jour, tu succomberas à mon charme.» Le soir même, il la rappelle.
Le jour suivant, Marianne rejoint Fandal au parc de la rue du Roi, situé
devant l’appartement de Castelly. Il est avec Pierrin et Nadia. Fandal lui propose de se prostituer pour lui, ce qui irrite Pierrin. Il mentionne également avoir deux filles mineures de 15 et 16 ans dans son harem. Il veut que Marianne leur apprenne à mieux s’habiller et leur fournisse des cartes d’identité pour qu’elles puissent aller danser dans les bars de danseuses nues. Il l’informe qu’il mettra sur pied un faux salon de coiffure au 365, rue Saint-Anselme, qui servira à de la prostitution. Les filles toucheront entre 20 et 40% selon leur «classe» et le reste du montant sera partagé à parts égales entre elle et lui. Ces proxénètes ont l’habitude de classer les filles en fonction de l’argent qu’elles peuvent rapporter. Encore là, Marianne décline l’offre.
Par la suite, Fandal, Pierrin et Lovinsky n’arrêtent pas de la harceler au
téléphone. Ils vont la menacer, l’insulter, l’humilier. Lovinsky l’appelle en la traitant de bitch et menace de venir la prendre de force avec Pierrin. Marianne a peur. Elle se met à surveiller ses arrières et à fermer sa porte à double tour. Elle décide de bloquer tous leurs appels. Ils utilisent alors la boîte vocale de Nadia pour laisser des messages à son intention. «On va te péter si on te voit dans la rue. On va te défaire la face.» Finalement, le 12 septembre 2002, elle voit Fandal dans l’embrasure de sa porte arrière et appelle immédiatement le 911. Effrayée, elle ne porte pas plainte, par crainte de représailles, et préfère déménager.
Grâce à ce témoignage, nous étions doucement en train de tisser la toile
qui allait servir à piéger Lovinsky et ses comparses. Il me fallait par contre, avant toute chose, rencontrer Nadia le lendemain afin de valider les informations reçues.
10 OCTOBRE 2002, JOUR 22
Rencontre avec Nadia
Nadia a 15 ans. Elle nous explique que, vers la fin de juillet 2002, elle a présenté Lovinsky et supposément son frère, un certain Faya (Jean-Bernard Estelle), à son amie Marianne. Un soir, Marianne et Lovinsky vont au cinéma ensemble. Quelques jours plus tard, Marianne l’appelle et lui demande de venir à son domicile. Lovinsky et Fandal sont présents. Nadia repart avec Fandal et se met à le fréquenter plus régulièrement. Un autre soir, elle sort avec Marianne et Fandal. Elle rencontre alors Pierrin quelques fois. Un autre jour, dans le parc de la rue du Roi, Fandal aborde le sujet de la prostitution en présence de Marianne et de Pierrin. Il veut qu’elle se prostitue pour lui. Il mentionne aussi l’affaire du faux salon de coiffure de la rue Saint-Anselme. Nadia ne veut pas se prostituer. Alors, Marianne et elle coupent les ponts avec ces gars.
Vers la fin du mois d’août 2002, Nadia est chez Marianne lorsque
soudain Lovinsky l’appelle. Elle l’entend engueuler Marianne à travers l’appareil. Cette dernière lui raccroche au nez, terrifiée par ses propos, à savoir que Pierrin viendrait la violer. Par la suite, Fandal l’appelle, en colère, mais cette dernière lui raccroche au nez. Il rappelle alors sur le cellulaire de Nadia et laisse plusieurs messages pour Marianne. Fandal et Lovinsky la traitent de bitch. Fandal va même menacer Marianne de lui péter la gueule s’il la voit dans la rue. Puis, il laisse d’autres messages comme si de rien n’était. Finalement, Fandal se rend chez Marianne et elle contacte la police. Elle finit par déménager, car elle a vraiment peur d’eux.
Le témoignage de Nadia correspond en tout point à celui de Marianne.
Ces deux déclarations serviront d’ailleurs de dénonciation pour obtenir un mandat d’arrestation contre Lovinsky, Pierrin et Fandal avec des accusations d’intimidation et de menaces envers Marianne et Nadia. En outre, le dossier de Marianne servira aussi de motif pour interroger Nerva Lovinsky, le 25 novembre 2002, pendant que nous procéderons à la pose d’un micro dans son véhicule.
Dans le courant de cette même journée du 10 octobre, les lignes DNR
sont mises en fonction. J’ai bien hâte d’avoir le bilan de ces écoutes sans audio. Nous recevons également un appel de Madame A, qui demande à nous rencontrer à nouveau. Très tard en soirée, Christian et moi passons la voir à son domicile. Elle est bouleversée, voire en colère. En présence de son conjoint, nous prenons sa déclaration: elle nous dit recevoir sans arrêt des appels harassants de Pierre-De Bellefeuille depuis son établissement de détention (il est arrêté en 2000 pour une affaire de trafic de stupéfiants). Il réussit à faire ces appels par le biais d’un système de transfert, communément nommé «appels tri-way» dans le langage des détenus, en utilisant la ligne de Pierrin ou d’autres de ses contacts. Il tente de joindre Gabrielle afin de l’empêcher de parler à la police. Déjà que la collaboration des sœurs est plutôt faible… Nous ne voulons surtout pas que ces tentatives d’intimidation ruinent nos futures conversations, d’autant plus que Sabin s’attendait à ce que je les revoie pour des déclarations K.G.B. Nous quittons les lieux, un peu exaspérés par l’arrogance de ces hommes. Ces numéros de téléphone en «tri-way» vont d’ailleurs nous servir à relier les gars entre eux et alimenter notre affidavit d’écoute électronique.
11 OCTOBRE 2002, JOUR 23
Rencontre avec Gabrielle
Le lendemain, Christian et moi rencontrons Gabrielle. Habituellement, ce genre d’entrevue se fait dans des salles d’interrogatoire: avec une table, deux chaises, un téléphone et des calepins de notes. Une pièce neutre, exempte de distractions, permettant ainsi de faciliter la discussion et la concentration de la personne interrogée. Je sais bien que Gabrielle n’est pas une jeune fille facile: elle me l’a déjà démontré lors de notre première rencontre en septembre. Je ne revêts pas de gants blancs avec elle, mais je cherche quand même à gagner sa confiance. Un genre d’équilibre constant entre le bad cop et le bon cop.
Je l’informe qu’on sait déjà beaucoup de choses sur ces gars. J’ajoute:
«Je ne veux pas que tu dénonces qui que ce soit. Parle-moi juste de toi, de ce qui te concerne. Raconte-moi ton histoire, mais attention, si tu mens, je n’aurai pas d’autre choix que de porter des accusations contre toi.» En fait, je lui rappelle que nous ne sommes ni des parents ni des intervenants, mais des policiers. Je lui réitère notre confiance, mais aussi le fait que nous procéderons à des vérifications à la suite de sa déclaration.
Le plus difficile avec ce genre de victime, c’est qu’elle voit son
proxénète bien souvent en amoureux et se décrit comme étant consentante dans cette relation. Il est donc clair dans ma tête que je n’obtiendrai pas d’aveux si je ne lui démontre pas sa victimisation. J’utilise alors son tatouage. «Est-ce que tu sais qu’on tatoue les animaux de la sorte? Sais-tu pourquoi? Pour établir qu’ils sont notre propriété. Tu savais que Tiger (Téchelet Pierre-De Bellefeuille) le fait sur toutes ses propriétés?» Petit à petit, j’implante dans son esprit le doute sur Pierre-De Bellefeuille, Lovinsky et Radwanli. Je lui démontre qu’elle a été exploitée, manipulée et prostituée. Qu’elle est ce qu’elle ne veut surtout pas reconnaître: une victime. C’est dur, mais parfois, nous n’avons pas d’autre choix que de les réveiller de leur conte de Cendrillon.
Au fil de l’entretien, Gabrielle, qui voit son rêve de princesse se briser
petit à petit, commence à baisser sa garde. «Il pimpait peut-être d’autres filles, mais pas moi! J’étais sa blonde.» Elle semble plus à l’aise. Elle voit bien que nous avons une bonne compréhension de ce qui se passe et finit par nous donner une belle déclaration K.G.B. vidéo. Il faut savoir qu’à la demande de Sabin, les entrevues débutent toutes par une brève prise de notes, puis les déclarations des victimes sont d’abord écrites à la main et reprises ensuite en vidéo avec une mise en garde de type K.G.B. et l’assermentation d’un commissaire.
Gabrielle rapporte avoir fait de la prostitution de mars à mai 2002. Elle
se perçoit alors comme l’amoureuse officielle de Pierre-De Bellefeuille. Elle sait qu’il exploite des filles et qu’il prend 40% de leur argent, mais avec elle, c’est différent. Elle croit dur comme fer qu’il ne lui demandera jamais de se prostituer. En ce qui concerne les autres filles, elles n’ont qu’à ne pas accepter de travailler pour lui.
Durant cette période, les sports professionnels, la musique, le cinéma
rendent les jeunes Noirs populaires aux yeux des filles et ceux-ci exploitent ce filon. Gabrielle connaît alors Pierre-De Bellefeuille, alias Wesh Tesh, Tesh ou Tiger, comme un chanteur populaire du groupe de musique Blackk Beretta, qu’il forme en duo avec Steve Carl Robichaud, alias Shoddy. C’est lors d’une soirée hip-hop qu’elle fait sa connaissance.
C’est Claire, une amie de l’école, qui lui présentera Georges (Radwanli)
de la boutique L’Après-demain. Cette dernière se prostitue alors déjà grâce aux références de Radwanli et pour Pierre-De Bellefeuille. Gabrielle se met à travailler à la boutique de Radwanli, soi-disant comme femme de ménage, mais dans les faits, elle se prostitue à raison de quelques fois par semaine sur une période de trois mois. La première fois, Claire et elle auraient acheté du rhum et ingurgité plusieurs cocktails avant qu’elle fasse une fellation à Radwanli pour 50$. Elle l’aurait revu environ une vingtaine de fois, toujours pour les mêmes motifs et au même tarif.
Par la suite, Radwanli va lui envoyer plusieurs clients, bien qu’il
connaisse son âge et celui de Claire, dont Abdul (Abdul Rahman Kharamandeh) de la pâtisserie Nourcy, qu’elle rencontre deux fois dans l’appartement de Radwanli. Abdul l’aurait sodomisée pour 80$. Puis, elle raconte avoir eu un certain Jade (Ahmad Cheraim) comme client, un ami d’Ophélie, membre de son groupe de filles, les Chicks de la Poly. Elle lui aurait fait une fellation pour 50$ et un complet pour 80$. Ensuite, Georges Tannous, le propriétaire d’un restaurant libanais sur la rue D’Auteuil, l’aurait aussi sodomisée pour la somme de 80$. Elle ne l’aurait vu qu’une fois, car elle le trouvait dégueulasse. Elle quitte finalement Radwanli pour aller au bar le Downtown de Trois-Rivières avec Dominique et Evelyne.
Gabrielle présente Claire comme celle qui l’a sortie des griffes du Wolf-
Pack. Après avoir quitté Radwanli, Claire va devenir son entremetteuse en lui recommandant plusieurs clients. Elle lui donnait un point de rencontre, par exemple au McDonald’s, et le client venait la chercher. C’est ainsi que Gabrielle a comme client Yvon (Yvan Cloutier), un homme riche de Beauport conduisant une BMW marine. Elle ne le voit que deux fois, car elle le trouve trop pervers (il veut toujours la sodomiser). Puis, il y a ce gars avec la Saturne mauve, Marco (Ioanis Balalas), qui voulait une fellation pour 80$, et son ami, avec qui elle obtient 150$ pour une relation complète. C’est aussi par l’entremise de Claire qu’elle rencontrera Jean (Jacques Racine), le propriétaire des Pharm-Escomptes Racine. Gabrielle se rendra, avec Dominique et Claire, à sa maison sur l’île d’Orléans, où ils feront une partouze. Racine lui présentera par la suite trois de ses amis: un petit bronzé avec une Mercedes noire, qui s’avérera être Claude Mailloux, homme d’affaires et propriétaire du Marché aux puces D’Estimauville; un deuxième homme, grand, cheveux blancs, propriétaire d’un bar à Sainte-Foy, et un troisième, dont elle ne se souvient plus du nom, propriétaire d’un golf. Ces hommes payaient 130$ pour obtenir des relations complètes avec elle. Elle mentionne également les avoir revus lors de partouzes à six dans un motel du boulevard Hamel. Les filles nommeront ces deux derniers individus les deux René (prénom fictif). Cependant, elles ne seront jamais capables de les identifier lors du lineup photo que nous mènerons autour de janvier 2003. Ils n’ont donc jamais été arrêtés. Gabrielle précise qu’elle prenait de l’alcool et de la drogue avec certains clients, principalement avec Radwanli et Racine.
À la fin de l’entrevue, nous faisons directement assermenter la
déclaration de Gabrielle par un commissaire qui se joint à nous dans la salle d’interrogatoire. Il lui répète la mise en garde, à savoir qu’elle pourrait être accusée selon les articles 131, 139, 140 et 141 du Code criminel si on découvre qu’elle nous a menti. Il lui explique en quoi consistent ces infractions, ainsi que les sanctions qui s’y rattachent. Nous la laissons partir non sans l’avoir remerciée de sa confiance. Même si son nom sera gardé confidentiel à cause de son âge, nous lui suggérons de raconter son histoire à ses parents, car lorsqu’elle sortira au tribunal et deviendra publique, ce sera plus difficile pour elle. Nous lui demandons également de ne pas parler de notre entretien à ses amis, au risque de contaminer des témoignages et de compliquer nos démarches de corroboration. Enfin, nous lui soulignons de ne pas hésiter à nous contacter en tout temps en cas de menaces ou de gestes d’intimidation à son égard. Ce genre de discours est servi à toutes les victimes à la fin de chaque interrogatoire.
16 ET 17 OCTOBRE 2002, JOURS 28 ET 29
Surveillance de Fandal et filature de Lovinsky Le 16 octobre, je reçois l’information de la patrouille que Jean Denizard Fandal, alias L’Unique, est en train d’ouvrir un salon de coiffure au 365, rue Saint-Anselme à Québec, potentiellement un lieu de recrutement et un bordel. Ces informations, provenant entre autres de patrouilleurs, viennent confirmer les déclarations antérieures de Marianne et de Nadia. Ce mode opératoire de recrutement ne m’était pas étranger: Lovinky avait utilisé le même stratagème avant que son salon, Thugs Coiffure, passe au feu, un incendie criminel qui était toujours sous investigation. On décide donc de corroborer cette nouvelle information et de bonifier la preuve afin de réussir à filmer, avec un peu de chance, des allées et venues de jeunes filles et de clients. Le service technique, avec l’aide de l’équipe de la surveillance, posera une caméra dans un véhicule stationné devant la devanture du lieu ciblé, ce qui nous permettra d’avoir le même angle de vue qu’un passant sur le trottoir. Sur la porte, une affiche écrite à la main indiquait une ouverture prochaine avec un numéro de téléphone, qui sera utilisé par les agents doubles pour se procurer de la drogue et les services d’une jeune fille, Pénélope. Quoi qu’il en soit, cette caméra installée sur les lieux pendant quelques jours contribuera à corroborer les dires des filles sur l’ouverture de ce faux salon de coiffure et à vérifier qui fréquente ce lieu.
Nous utiliserons ce même système de surveillance chez Radwanli
devant son commerce de la rue Saint-Jean, L’Après-demain, pendant une semaine. Les premières filles qui arriveront chez lui ne seront nulles autres que les sœurs A, et ce, même si je leur avais spécifié de ne plus se rendre chez cet individu. Maintenant, je ne pouvais plus ignorer leur implication dans le réseau. Les sœurs deviendront par la suite des sujets de filature de prédilection, ainsi que Rachel et Suzie, deux autres jeunes filles. Cela permettra d’identifier de nouveaux clients, à savoir Yves Doyon, alors actionnaire principal de Norplex, et Jean-François Guay, actionnaire de cette compagnie. Le 12 novembre, nous verrons Gabrielle monter dans la voiture d’Yves Doyon, puis revenir avec lui, un bouquet de fleurs à la main. Que s’était-il passé? Nous ne le saurons que lors de l’interrogatoire de Gabrielle le 16 décembre, la journée de l’arrestation des filles. Dans le jargon policier, on appelle ce genre d’événement un round-up, ou une synthèse.
Avoir une caméra sur les lieux c’est bien beau, mais le plus fastidieux,
c’est d’analyser les enregistrements et d’identifier les personnes observées. Et pour ce faire, je n’avais pas assez de personnel. J’ai donc suggéré à Sylvain Gagné de me fournir un ou des patrouilleurs ayant ce genre d’expertise sur le terrain. Avec son accord, j’adresse ma requête à Martin-Guy Trépanier, le commandant de l’arrondissement de Sainte-Foy, qui affecte la constable Nathalie Thériault en prêt de service temporaire pour une période de deux semaines. Au bout du compte, je réussis à convaincre Sylvain de la garder, car elle connaît bien certaines victimes et cibles. Par conséquent, l’avoir au visionnement était stratégiquement efficace. Elle commencera son affectation à l’analyse des enregistrements le 18 octobre, et vers le 24 octobre, je lui confierai le rôle d’intermédiaire entre la DPJ et la police. Essentiellement, elle sera chargée de traiter et de valider les informations reçues des intervenants des centres jeunesse de la région, comme le Centre l’Escale de Cap-Rouge, le Centre jeunesse d’hébergement de Sainte-Foy et le Centre jeunesse de Lévis. Elle s’occupera aussi de retrouver les filles en fugue qui ont été signalées, dont Victoria, que nous rencontrerons ensemble le 24 octobre.
La cible de la filature du 17 octobre est Nerva Lovinsky35, mais comme
cela est souvent le cas, il ne bouge pas de l’après-midi. Cependant, cette filature permet de confirmer qu’il habite effectivement à Charlesbourg et conduit un Chevrolet Blazer. Il commence sa journée vers midi par une séance de vidéopoker, puis retourne chez lui vers 18 h 30. Ce jour-là, un véhicule Voyager arrive à son domicile et deux filles repartent avec le chauffeur pour le Cabaret Carol, à Sainte-Foy. Nous identifions alors Nadine Gingras, alias Vegas, la conjointe de Lovinsky, et une deuxième fille, Thiffany, de son nom de danseuse Faith. Cette dernière habite également à la résidence de Lovinsky. Vegas et Faith sont deux danseuses nues très populaires à ce cabaret. La surveillance prend fin vers 21 h, ce jour-là, dès que les deux filles entrent au Carol.
Entrevues avec Claire et Caciopé
Le 17 octobre, Christian et moi poursuivons notre collecte de déclarations K.G.B. Nous avons encore plusieurs rencontres prévues, dont une avec Claire. Bien que sa déclaration soit déjà bien solide, il nous faut la mettre sous la forme K.G.B. vidéo. Claire est détendue et volubile. Grâce au relevé cellulaire qu’elle nous a préalablement fourni, nous avons réussi à faire des recoupements entre certains individus. Toutefois, nous avions encore besoin de quelques précisions de sa part, de nombreux éclaircissements et détails sur la globalité de ses activités. Elle nous explique avoir fait de la prostitution de décembre 2001 au 1er janvier 2002 pour le compte de Téchelet Pierre-De Bellefeuille. Ce dernier lui présente ensuite Georges Tannous, Radwanli, puis un troisième gars, un dégueulasse dans un appartement de Sainte-Foy, dont elle ne se souvient pas le nom. Elle a aussi eu des relations avec un Arabe au Motel AB et avec Sam (Salim Choueiri), le chauffeur de taxi. Lors de ce K.G.B., Claire rapporte plusieurs éléments d’information similaires à sa première déclaration. Ce qui est normal, car nous lui faisons reprendre son histoire depuis le début. Durant l’enquête, nous découvrons que Lovinsky, Fandal, Pierrin et Pierre-De Bellefeuille se faisaient passer pour un gang devant les filles, agissant sous la même bannière («production de musique»), mais que dans les faits, ils étaient plutôt individualistes.
Outre les clients recommandés par Radwanli, Claire nous parle aussi
d’un certain Michel, un homme d’origine tunisienne qui habite à Montréal et qui lui aurait donné 300$ pour une nuit; de Manuel (Manuel Mansour) de Montréal, propriétaire d’une boutique d’objets d’art africain; de Marco (Ioanis Balalas), qu’elle décrit comme un Grec du nom de Yanisse habitant le secteur Place Le Monnelier, et son ami, dont elle ne se souvient pas le nom, de Jacques Racine des pharmacies et de Claude (Mailloux), le petit bronzé à la Mercedes noire. Elle évoque aussi deux amis de Racine et de Mailloux: un homme tatoué dans la fin trentaine ayant une camionnette rouge et travaillant sur les bateaux. Elle ne se souvient pas de son nom, mais elle nous donne son numéro de téléphone. Elle mentionne avoir consommé deux fois de la cocaïne avec lui. Même si nous avons pu tracer cet individu à partir de son numéro de téléphone, les éléments de preuve n’étaient pas assez solides pour que nous puissions le mettre dans la liste des suspects. Nous découvrirons plus tard qu’il s’agissait de Réjean Jobin, un trafiquant de drogue et une relation des Hells Angels, et possiblement le fournisseur de cocaïne de certains clients.
Le deuxième ami de Racine et de Mailloux, un certain Michel, que
Claire décrira comme un gros Libanais dans la trentaine, ne sera jamais formellement identifié, tout comme son ami, un certain Éric de l’île d’Orléans. Claire ajoutera aussi les noms d’autres clients: un propriétaire d’une bijouterie et un Italien, sur lequel elle est incapable de nous donner plus de précisions. Elle poursuivra en nous disant avoir eu un autre proxénète, un ancien client du nom de Steve Gariépy, propriétaire d’une agence d’escortes sur Internet, mais aussi animateur au 103,7 FM. Ce dernier lui aurait recommandé au moins 10 à 15 clients. Elle lui donnait 80$ des 160$ par client. Elle nous refilera le numéro de cellulaire de Gariépy, ainsi que celui de la station de radio. Enfin, Claire reconnaît avoir recommandé des clients à ses amies Gabrielle, Dominique et Iris, et avoir conservé 20$ par transaction sur les 150$ demandés aux clients. Ses amies ne savaient pas qu’elle faisait de l’argent sur leur dos.
Notre troisième déclaration K.G.B. devait se faire un peu plus tard, vers
19 h, avec Caciopé. Lors de cet interrogatoire, Caciopé racontera à nouveau son histoire, mais cette fois-ci avec plus de précisions et de fluidité que lors des deux premières rencontres des 20 et 21 septembre. Elle nous expliquera avoir fait de la prostitution quelques semaines en janvier 2002 pour le compte de Pierre-De Bellefeuille. Elle aura environ quatre clients au total, dont un dénommé Jade (Ahmad Cheraim), qui habite sur René-Lévesque et vient la chercher avec sa Toyota Corolla de couleur claire; Georges (Tannous), propriétaire d’une boutique de tatouage sur D’Auteuil, qu’elle n’aime pas du tout; Carlos, un Arabe propriétaire d’un restaurant libanais à Sainte-Foy, qui possède un Jeep noir et des lunettes foncées.
Caciopé cesse toutefois de se prostituer pendant quelques mois quand sa
mère découvre le pot aux roses. Elle reprendra la prostitution autour de l’été 2002, par l’entremise de Jean-Max (Dolcine), résidant sur la rue Victoria. Elle acceptera de faire un des clients de Dolcine: Georges Tannous. Ne sachant pas qui est ce fameux client, elle se rend à sa boutique et découvre l’horrible personnage. Il veut la sodomiser comme lors de leur première rencontre en janvier, mais cette fois-ci, elle refuse et le masturbe pour 60$. Par la suite, elle fait la connaissance d’un autre Georges (Radwanli), de la boutique L’Après-demain, grâce à une de ses amies de la Polyvalente de Charlesbourg. Il devient un client régulier et lui recommande même d’autres clients, ce qui lui permet de sortir de l’emprise de Dolcine. Comme Caciopé a 16 ans et qu’elle ne peut avoir de cellulaire à son nom, Radwanli lui procure une ligne en échange de faveurs sexuelles et de traitements privilégiés pour ses références. Puis, ce sera au tour d’André Pellissier, M. Soleil, d’arriver dans le décor. Caciopé le décrit comme un vieux Noir ayant des pouvoirs de clairvoyance (on ne peut pas dire qu’il a été bien fort pour prédire son arrestation!). M. Soleil lui offrira de se prostituer à même son agence d’escortes. Enfin, elle nous remettra les numéros de téléphone et coordonnées de certains clients de Pierre-De Bellefeuille, ce qui nous permettra de corroborer des faits.
18 OCTOBRE 2002, JOUR 30
Entrevue avec Dominique
Le 18 octobre, nous poursuivons les entrevues K.G.B. avec Dominique, qui est plus à l’aise de raconter son histoire que la dernière fois. Elle reconnaît avoir fait de la prostitution d’avril à juillet 2002. Son premier client, Abdul (Rahman Kharamandeh), de la pâtisserie Délicatesse Nourcy sur la rue Cartier, lui est recommandé par Gabrielle. Elle commence à travailler dans sa pâtisserie comme préposée au service à la clientèle et à la fin de son quart, à la fermeture de la boutique, elle lui fait des fellations pour 60$ en échange d’un joint et de cocaïne. Abdul connaît bien son âge, car il est écrit noir sur blanc sur son CV de travail: elle a 16 ans. Elle apportera des précisions sur ceux qu’elle appelle les «bonshommes», des soi-disant hommes d’affaires que son employeur connaît bien. Elle se prostituera essentiellement pour de la cocaïne et de l’argent. C’est aussi Gabrielle qui lui présente Georges Radwanli. Elle va l’accompagner chez ce dernier la première fois et elles lui feront une fellation à deux pour 50$ chacune. Ensuite, il la contactera à plusieurs reprises pour s’occuper du ménage dans sa boutique et obtenir des fellations.
Un jour, Dominique monte dans l’appartement de Georges Radwanli,
tout juste à côté de sa boutique, et y voit un homme à qui Suzie, une fille de 16 ans, fait une fellation. À son arrivée, Suzie part dans une autre pièce avec Radwanli, tandis que Dominique poursuit la fellation à cet inconnu pour 80$. À un autre moment, elle se retrouve dans un motel avec Gabrielle, Claire et trois hommes (Claude Mailloux et les deux René, deux hommes d’affaires non identifiés), où elle se livre à une partouze. Quelques jours plus tard, elle revoit ces hommes à la résidence de Jean (Jacques Racine), une maison blanche sur le bord du fleuve. C’est Claire qui les lui présente. Pendant cette orgie, Racine lui offre de la Smirnoff, du cannabis, et la paye au moins 100$ pour la relation et 50$ pour la jasette. Il connaît son âge et lui raconte même ce soir-là avoir eu une amie de cœur de 16 ans. Elle ajoute avoir consommé des joints avec Racine et Radwanli.
Ce sont les mêmes noms qui reviennent encore et encore: Jean Racine,
qui dans les faits est Jacques Racine, Claude Mailloux, le petit bronzé, les deux René, hommes d’affaires non identifiables, et Yvan Cloutier, qui habite à Beauport, près du fleuve.
22 OCTOBRE 2002, JOUR 35
Rencontre avec Junior
Le 21 octobre, je constate, en regardant la liste des prisonniers du matin, que Jean Pierrin, alias Junior ou Petit Jean, a été arrêté pendant la nuit par l’unité Répression Anti-Motard (RAM) à la suite d’un mandat d’arrestation pour un bris de condition. C’est l’occasion idéale de l’interroger. En compagnie de Christian, je le rencontre le 22 octobre dans une salle d’interrogatoire du bloc cellulaire du parc Victoria. À son arrivée dans la salle, je m’attends à avoir devant moi un roi, un bulldozer. De la façon dont les filles m’ont parlé de son côté violent, je m’étais imaginé un homme d’au moins 6 pieds 4 pouces, pesant dans les 250 livres. Dans les faits, il a plutôt l’allure d’un jeune chihuahua qui se prend pour un berger allemand. Il dégage une grande arrogance tant dans son attitude que dans ses propos envers la police. Il se met directement à nous dire qu’il n’y a aucun gang à Québec et que tout n’est que spéculations. Je lui explique que nous connaissons son alias, Junior, et que nous le savons à la tête de Junior Squad. Pierrin ne déroge pas: les Two One Two et les Wolf-Pack n’existent que dans notre tête. Il nous invite à arrêter de nous faire du cinéma. Il résume sa situation en se décrivant comme un homme polygame qui aime s’amuser avec les jeunes filles. Il nous dit qu’il en a assez de se faire interpeller par la police comme s’il était un gars de gang.
Je lui mentionne que nous l’avons à l’œil depuis un certain temps et que
s’il continue de la sorte, il risque de se retrouver derrière les barreaux. Je lui souhaite, comme à mon habitude, bonne chance et une bonne journée. L’objectif de cette rencontre? Jauger notre suspect. Savoir à qui on a affaire. On le laisse partir à la cour en fourgon cellulaire pour sa comparution. Notre première impression: un individu arrogant qui se prend pour un caïd et se croit intouchable.
24 OCTOBRE 2002, JOUR 37
Entrevue avec Victoria
Le 24 octobre, Christian ne peut rencontrer Victoria en soirée avec moi. Je demande donc à Nathalie Thériault de le remplacer, exceptionnellement, d’autant plus qu’elle est celle qui a repéré Victoria lors de sa fugue. Pour un jeune père de deux enfants en bas âge comme Christian, Scorpion ne laisse pas beaucoup de temps pour la vie de famille. Je sais de quoi je parle. Avant de prendre ma retraite de la police, j’étais un père plutôt absent qui passait la majorité de son temps au travail. Quand je rentrais chez moi le soir, fatigué, mes garçons étaient souvent endormis. Les enquêtes, comme Carcajou ou Scorpion, m’accaparaient complètement. Dans une enquête, il y a des vies en jeu, des victimes qui souffrent. Alors, je m’y plonge à fond, plus rien ne compte, sauf de parvenir à sa résolution. Avec Scorpion, les mères m’appelaient sur mon cellulaire pendant que j’allais chercher mes enfants à l’école. Je leur faisais signe dans l’auto, en mettant un doigt sur la bouche, leur demandant d’arrêter de parler. «Papa, tu aimes ton téléphone plus que nous!» Des réflexions qui me brisaient le cœur, mais je ne pouvais pas tout arrêter.
Je me souviens encore de ces soirées où j’étais stand-by, à l’écoute des
ondes radio, tout en tendant une oreille distraite au cours de piano de mes fils. C’était une façon de concilier le travail et la famille. Je faisais en sorte que mes enfants ne ratent pas leurs activités, mais en même temps je savais bien que je n’étais pas présent à 100% avec eux. J’avais toujours la tête dans mes enquêtes. Après Carcajou, j’avais fait la promesse de ne plus m’impliquer dans des enquêtes aussi compliquées afin d’être plus souvent à la maison. Malheureusement, je ne l’ai pas vraiment tenue avec Scorpion. Pour me faire pardonner, nous étions partis en croisière une semaine dans la période de Noël 2002, mais disons que ma vie familiale était tout de même affectée. Je me sentais coupable à chaque heure supplémentaire qui m’empêchait de rentrer à la maison. J’avais une maîtresse et c’était mon travail. Alors, je comprenais que Christian prenne du temps pour sa famille. Depuis plus d’un mois, nous travaillions de 10 à 12 heures tous les jours.
Nathalie et moi rencontrons Victoria, 17 ans, vers 20 h, dans une salle
d’interrogatoire. C’est une jeune fille réservée qui a vécu plusieurs épisodes difficiles et violents avec certains membres du Wolf-Pack, alors qu’elle n’avait que 16 ans. Il est fait mention dans certains rapports d’un gang bang qu’elle aurait subi après un after-show. Tout au long de l’entrevue, on doit la rassurer et l’écouter avec empathie. Cette empathie me sera d’ailleurs reprochée lors des procédures judiciaires par les avocats de la défense. Ils soutenaient que j’avais perdu mon objectivité en cours d’enquête, que j’étais devenu trop sensible. N’importe quoi! Nous devions composer avec des êtres humains, des mineures qui avaient été manipulées, progressivement données en pâture à des hommes sans scrupules. Je ne pouvais demeurer totalement insensible.
Victoria raconte avoir rencontré les gars du gang vers octobre 2001. Elle
résidait alors en foyer de groupe avec une fille qui était l’amie de cœur de Joce (Jocelyn Philogène Mior). C’est Mior qui l’a présentée, plus tard, aux autres gars, en l’occurrence Mike ou Regg et Junior (Jean Pierrin). Elle est devenue «l’amie de cœur» et la prostituée de Junior, même si Uma dansait déjà pour lui. Dans la grande majorité des témoignages, les filles ne connaissent ces gars que par leur surnom: Lion (Nerva Lovinsky), Faya (Jean-Bernard Estelle), Tesh ou Tiger (Téchelet Pierre-De Bellefeuille), JC (Jean-Claude Karera), Fandal ou L’Unique (Jean Denizard Fandal), Patrick ou Pat (Patrick Kayishema), Alphonso (N’Djeka Kandula), Junior (Jean Pierrin) et Mike. Elle explique qu’initialement, ce groupe de gars se nommait les 2-12 (Two-Twelve), puis ils sont devenus les 2-1-2 (Two One Two) et maintenant, les Wolf-Pack.
Ensuite, Victoria nous parle d’une certaine Mazelle (Angelina Castelly),
la mère de Jean Pierrin, qu’elle décrit comme la mère du gang. Son rôle est d’héberger et de réconforter les filles en fugue ou sous le contrôle de ses gars. Elle joue à l’autruche, mais connaît très bien les activités de son fils et des autres. Victoria n’en est pas à sa première fugue. Elle mentionne que lorsqu’elle s’enfuit du centre, elle se réfugie chez Mazelle ou chez Fandal, qu’elle considérait comme un père. Celui-ci est souvent chez Mazelle. Il est très gentil avec les filles. Cependant, lorsqu’il l’a hébergée chez lui, il l’a violée à deux reprises.
C’est durant une de ses fugues qu’elle rencontre Georges (Radwanli).
Elle se prostitue, grâce à ses références, d’avril à mai 2002. C’est par l’entremise de Suzie, une recruteuse, que tout commence. Celle-ci reçoit entre 50$ et 200$ pour chaque fille recrutée, selon sa beauté. Les clients de Georges sont riches et payent très bien. Le mode opératoire est toujours le même. Il présente les filles à des contacts d’affaires et à des amis sans prendre une cote sur les passes, mais il obtient notamment en échange des prix préférentiels pour ses propres besoins sexuels.
Les premiers clients de Victoria sont Radwanli pour des fellations et un
de ses amis de Montréal, Raphaël. Chaque fois qu’elle se prostitue avec un ami de Radwanli, il est toujours présent avec une autre fille. Lors de sa première fois, Suzie et Ophélie seront d’ailleurs à l’appartement au-dessus. Victoria vit alors chez Fandal, qui prend tout son argent. Elle se souvient aussi d’un ami de Radwanli, le grand, à qui elle a fait une fellation et qui a une boutique à Sainte-Foy. Elle nous refilera le numéro de Suzie, qui jouerait la recruteuse notamment pour Alphonso (N’Djeka Kandula). Elle aurait au moins enrôlé 10 filles pour le compte de Georges Radwanli, dont Iris. Elle aurait même manipulé des fugueuses pour les faire danser nues dans des bars de la Beauce.
Victoria nous confirme que Radwanli connaissait son âge, et qu’il la
trouvait même un peu trop vieille. Il la gardera toutefois, car elle paraissait plus jeune. Il lui demandera de recruter pour lui des filles de 14-15 ans, parce que c’est ce que recherche sa clientèle. Elle refusera de le faire, ce qui lui vaudra des menaces de Radwanli par le biais de Suzie. Elle confirme avoir pris de la drogue avec Radwanli et des gars du Wolf-Pack, notamment avec Fandal. Elle nous donnera ensuite des noms de plusieurs jeunes filles hébergées avec elle au Centre jeunesse, sous le contrôle des gars du Wolf-Pack. Fandal prostitue une fille de 12 ans, dont elle ignore le nom. Zoé, 18 ans, danse pour Lion à Trois-Rivières. Désiré, un autre proxénète, fait aussi danser Alice dans la même ville. Dans sa perception et sa compréhension du gang de Québec, on constate des contradictions, ce qui est tout à fait normal puisque les gars racontent n’importe quoi aux filles pour noyer le poisson. Elle soutient que Lovinsky est le chef du gang, du moins celui qui prend le plus de place, mais mentionne également Fandal et Kayishema. Je me rends compte que ce ne sera pas chose facile de reconstituer le réseau de ce gang.
Comme c’est le cas lors de toutes les entrevues, nous la libérons en lui
demandant expressément d’être discrète sur son témoignage. Nous l’invitons aussi à aviser ses parents de notre entretien, car nous allons entreprendre des démarches avec un avocat de la Couronne afin de porter des accusations contre certains des individus de sa déclaration. Le 26 octobre 2002, Christian et moi allons d’ailleurs rencontrer le père de Victoria pour faire un bilan de la situation en lui expliquant nos démarches à venir et en sollicitant toute sa discrétion.
SEMAINE DU 26 OCTOBRE 2002, CINQUIÈME SEMAINE DE L’ENQUÊTE
Identification des suspects
Tout au long de la semaine, Luc et Bendo me feront un bilan de leur analyse des lignes DNR. Ils me tracent un tableau où se dessinent déjà deux réseaux autonomes, celui de Radwanli et celui du Wolf-Pack, qui parfois se partagent les mêmes clients. À cette étape de l’enquête, Lovinsky semble être le point de convergence des membres du Wolf-Pack et du clan Radwanli, c’est-à-dire celui des hommes d’affaires. L’écoute électronique nous permettra de confirmer ces liens et la teneur des échanges entre les différents individus. Habituellement, lorsqu’une personne est identifiée par l’écoute DNR, son nom est ensuite acheminé au Service du renseignement criminel afin de faire émerger le plus de détails possible la concernant. Toutefois, cette démarche d’enquête prendra fin au moment de l’obtention du mandat d’écoute électronique, soit le 8 novembre. On constate que les noms et les numéros de téléphone déjà identifiés par les victimes reviennent dans les DNR. Bendo m’informe aussi que les hommes d’affaires ayant une fréquence d’appels plus élevée sont Ahmad Aida Dib Cheraim, alias Jade, le groupe Norplex inc. (une compagnie reliant Yves Doyon, Jean François Guay et Robert Gillet), le restaurant Libanbec inc., propriété de Charles Chadan Tannous, le restaurant Cèdre du Liban inc., propriété de son frère Georges Tannous, le numéro du domicile de ce dernier à Sainte-Foy et le Café Pistache inc., propriété d’Abdul Rahman Kharamandeh. Georges Radwanli est également en lien avec la ligne de sortie téléphonique des résidences étudiantes de l’Université Laval.
Du côté du Wolf-Pack, les contacts sont plus complexes. Les liens
téléphoniques semblent moins centralisés. Toutefois, trois noms émergent comme des points centraux: Nerva Lovinsky, alias Lion, Patrick Kayishema, alias Pat, et André Pellissier, alias M. Soleil. Ces trois individus semblent également en contact avec quelques membres en règle des Hells Angels. De plus, certains ont à l’occasion des contacts téléphoniques avec le réseau des hommes d’affaires. Sans audio, il est difficile de confirmer que les individus sont vraiment nos suspects, bien que ce soit effectivement leur numéro de téléphone. Tout ce que nous avons pour le moment, ce sont des soupçons que seule l’écoute électronique pourrait nous permettre de valider. Ces ébauches de réseaux, créées par ces liens téléphoniques, seront suffisantes pour bonifier notre affidavit d’écoute pour l’obtention d’un mandat.
Bien que Jacques Harvey nous ait informés depuis le 1er octobre de
toutes les activités concernant certains de nos sujets d’intérêt, ce n’est que le 27 octobre qu’il identifie Abdul Rahman Kharamandeh, propriétaire du Délicatesse Nourcy
(Café Pistache inc.) situé sur l’avenue Cartier, demeurant sur la rue
Lamarche et conduisant un Chrysler Sebring 2002 rouge. Harvey procède ensuite de la même manière pour identifier les autres suspects afin d’avoir les informations hors de tout doute raisonnable, pour l’affidavit de mandat d’écoute. Le juge est donc informé des noms, des adresses, des numéros de téléphone, etc., des individus que nous souhaitons surveiller.
Le 29 octobre, Harvey parvient à identifier le fameux Carlos, mentionné
par Claire et Caciopé. Selon lui, il s’agit d’un certain Charles Chadan Tannous, le frère de Georges Tannous. Ce Charles est aussi propriétaire d’un restaurant, Libanbec inc., situé sur côte de la Fabrique à Québec. Les numéros de téléphone que Claire et Caciopé nous avaient fournis pointaient tous dans la direction de Charles Chadan Tannous. Sur le coup, je me suis dit qu’Harvey avait dû se tromper, qu’il y avait erreur sur la personne. Dans ma tête, ce Carlos n’était nul autre qu’Anthony Torbey, alias Tony. Même si les numéros de téléphone ne menaient pas à lui, la description qu’en faisaient les filles lui ressemblait davantage. Cependant, après l’interrogatoire d’Anthony Torbey le 17 décembre 2002, et le line-up photo avec Caciopé et Claire en janvier 2003, je vais découvrir qu’Harvey avait raison: Carlos était en réalité Charles Chadan Tannous et non Anthony Torbey.
Durant cette journée, on m’informe qu’une équipe de Montréal s’active
dans une enquête semblable à la nôtre, au Centre opérationnel Ouest de Montréal. Je prends donc contact avec les sergents-détectives Tim McGarr et Daniel Sasseville du SPVM. Ils travaillent sur une opération nommée Orion. Christian et moi voulons retrouver des individus, dont nous n’avons que les surnoms et les numéros de téléphone, et profiter de leur expertise de terrain en matière de renseignements criminels sur les gangs de rue, qui, je le rappelle, étaient alors un phénomène inexistant à Québec. Cette équipe nous aidera à repérer les filles déplacées à Montréal et les proxénètes impliqués dans cette traite, et vice-versa. Sans le savoir, nous venions de créer, de façon informelle, une équipe mixte entre nos services de police respectifs. À ce moment-là, l’Équipe intégrée de lutte contre le proxénétisme (EILP) n’existait pas, il nous fallait développer nos propres réseaux pour être efficaces.
Quelques jours plus tard, Harvey identifie le «petit bronzé» décrit par
les filles. Il s’agit de Claude Mailloux, résidant à Beauport. Il est actionnaire avec sa conjointe du Super Bazar Marché aux puces sur la rue D’Estimauville, à Québec. Il est également relié au Dancing Bar, situé au même endroit. Mailloux est l’organisateur de toutes sortes de soirées de danse, très populaires et médiatisées, ainsi que de concours de gilets mouillés pour jeunes filles.
Le temps des cordées
Cinq semaines se sont écoulées depuis le début de l’enquête et les informations ne cessent de s’accumuler. Au 31 octobre, nous avions cumulé huit déclarations écrites et vidéo assermentées K.G.B. de victimes d’actes de proxénétisme ou d’agressions physiques et sexuelles. Nous avions aussi récolté trois déclarations de témoins corroborant les propos de ces victimes et dépouillé 110 rapports d’informations policières mettant en lien les suspects et les victimes.
Seize autres témoins sont des sources codées, c’est-à-dire des témoins
qui ne veulent pas témoigner à la cour ni être identifiés parce qu’ils sont proches des suspects (amis, familles, intervenants sociaux, commerçants, directions d’école, travailleurs de rue, etc.). Ces personnes deviennent dans les faits des informateurs, des sources précieuses. Elles ne seront jamais traitées comme une preuve à conviction ou citées à comparaître, sauf si elles le désirent ou deviennent des suspects de l’enquête. En fait, le contrôleur de la source a la responsabilité d’évaluer si elle peut rester sous ce statut. Les motivations sont un des critères de cette évaluation. Par exemple, parfois la source est impliquée dans le crime, mais elle passe un accord avec nous: nous lui offrons une certaine immunité en échange d’informations qui nous permettront d’attraper de plus gros poissons. En même temps, si cette source est nuisible sur le terrain, il est préférable de l’arrêter. C’est toujours une évaluation très subjective, un calcul entre la sécurité du public et l’avantage d’obtenir certaines informations potentielles. Ces rapports de source sont très importants pour nourrir l’affidavit, bien que nous ayons tout de même à les corroborer.
En cinq semaines, nous avons également recueilli 12 surveillances
physiques qui ont permis de valider plusieurs allégations des victimes sur certains proxénètes. À l’aide de ces surveillances, nous avons découvert, entre autres, que Nadine Gingras et Thiffany sont sous la coupelle de Lovinsky, qui passe son temps à jouer au vidéopoker, en plus de faire la tournée des hôtels et des motels. On l’observe au Motel Dufferin, sur le boulevard Sainte-Anne, en compagnie de Gingras, puis il continue et s’arrête à l’Hôtel Manoir Charest, situé sur le boulevard Charest, pour quelques minutes: on le voit parler au téléphone à l’extérieur. Il repart sur la rue Saint-François, où il semble attendre quelqu’un. On le perd de vue pendant quelques minutes. Puis il reprend sa route pour se rendre au Motel Jann, sur le boulevard Hamel, où il entre dans la chambre 17 et en ressort après quatre minutes. Habituellement, ce genre de filature est faite par plusieurs véhicules de police, mais dans ce cas-ci, un seul est attitré à la surveillance de la cible. À la fin de sa tournée, Lovinsky va chercher ses enfants à l’école et rentre chez lui en bon père de famille, pendant que sa conjointe va danser au Carol avec Thiffany. Je ne peux m’empêcher de penser que cet homme est un véritable parasite qui vit de l’argent des filles. L’écoute électronique nous permettra d’en savoir davantage sur les raisons de sa présence dans ces différents hôtels et motels.
Une équipe de corroboration a dû être ajoutée pour nous aider à traiter
la masse d’informations. Outre Thériault, le constable Jean-François Bernier est chargé de s’occuper de l’identification des suspects qui apparaissent dans les lignes DNR. Les analyses de Bernier vont nous éclairer sur les stratégies à adopter pour la suite. Autrement dit, elles serviront à cibler les bons sujets et à choisir les bonnes lignes téléphoniques à ouvrir pour nous permettre de découvrir davantage d’éléments de preuve pertinents pour la suite de l’enquête. Ce qu’on nomme dans le jargon policier «la préparation des lignes à l’écoute électronique». À ce moment, nous ne parvenons toujours pas à entendre les conversations, puisque nous n’avons pas encore obtenu de mandat pour le faire, mais ce n’est plus qu’une question de temps. Le simple fait de savoir qui appelle qui, et à quelle fréquence, nous donne déjà un bon coup de main.
Ce mois d’octobre est aussi celui de la mise en fonction des PSU. Outre
les informations sur les allées et venues des proxénètes et des clients sous surveillance, nous ferons environ 12 filatures, avec parfois deux suspects différents dans la même journée. J’aurais aimé en avoir plus, mais c’est tout ce qu’on nous autorisait, étant donné les ressources mises à notre disposition. Toutefois, nous avions réussi à quatre reprises à faire une surveillance par caméra stationnaire, à savoir deux fois au faux salon de coiffure de Fandal sur la rue Saint-Anselme et deux autres devant la boutique de Georges Radwanli sur la rue Saint-Jean. Il faut savoir que le temps de validation d’une seule bande peut prendre plusieurs jours de visionnement. C’est un travail colossal. Les délais occasionnés par cette démarche doivent donc être pris en considération lors d’une enquête.
Comme nous avions maintenant assez d’informations corroborées pour
alimenter et compléter l’affidavit d’écoute électronique, nous avons décidé de mettre nos ressources dans la finition de notre dossier. La dernière semaine d’octobre a donc été essentiellement consacrée à la cordée du bois: classement et dernières vérifications des preuves. En cours de route, Martial me conseille, après avoir obtenu l’approbation de Sabin, d’envisager la possibilité de faire des mandats de confiscation des biens de certains suspects. Pour ce faire, il ajoute à l’équipe le sergent-détective Richard Marcoux, de la division des produits de la criminalité. Marcoux est chargé d’analyser la preuve et de rédiger les affidavits pour les mandats de saisies en vertu de Loi sur le recyclage des produits de la criminalité et le financement des activités terroristes. Ces mandats permettent, lors de l’arrestation d’un suspect, de confisquer certains de ses biens, l’objectif étant de le priver de produits obtenus par l’argent issu de ses activités criminelles. Cette mesure s’inscrit dans le principe que le crime ne paye pas.