Opération Scorpion

Maria Mourani · Chapitre 17 sur 26

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Opération Scorpion

Les proxénètes

 

Qui sont les proxénètes? Ce sont majoritairement des hommes de 15 à 50 ans, dont la tranche d’âge la plus significative est celle des 18 à 35 ans (80%). Le rapport du SCRQ (2013) est fort éclairant: sur un échantillon de 1348 suspects impliqués dans des activités de proxénétisme ou de traite de personnes, 85% étaient des hommes, dont la moyenne d’âge était de 32 ans. Les proxénètes sont d’origines diverses et de milieux socioéconomiques variés, avec une prédominance de jeunes adultes provenant des milieux défavorisés et de la classe moyenne. Ils sont uniquement motivés par l’argent et n’ont aucune empathie envers les victimes, qui représentent à leurs yeux de la marchandise.

Les proxénètes peuvent agir à titre d’indépendants, faire partie d’un

réseau organisé, être membres d’un gang de rue ou d’une organisation criminelle, telle que les Hells Angels, le crime organisé de souche asiatique ou d’Europe de l’Est. Il est difficile de déterminer qui détient la plus grosse part du marché. Si les jeunes adultes et les adultes sont responsables de la logistique et du contrôle des filles, les mineurs sont souvent utilisés pour recruter d’autres mineurs. Le Québec et l’Ontario «sont les deux provinces canadiennes où la traite de personnes est étroitement liée aux gangs de rue. Dans environ 70% des affaires de traite de personnes au Québec, les

trafiquants sont membres ou associés d’un gang de rue 87».

Toutefois, depuis quelques années, on constate l’émergence de femmes

ou de jeunes filles proxénètes. En 2019, elles représentaient 10% des cas

rapportés par les corps de police du Québec 88. Ce sont habituellement d’anciennes prostituées qui, pour s’en sortir, donnent un coup de main aux proxénètes (comme chauffeuses, réceptionnistes, recruteuses, etc.). Elles deviennent des facilitatrices. Certaines continuent de se prostituer pour le proxénète, mais moins fréquemment, en échange de services connexes, principalement le recrutement d’autres filles. D’autres réussissent à échapper à l’emprise du proxénète pour se prostituer en indépendantes et sont entremetteuses pour d’autres filles. Elles se prennent alors un montant directement avec le client pour la référence. La motivation, dans ces cas de figure, est essentiellement pécuniaire et s’inscrit dans un mode de survie. Les filles ayant commencé la prostitution alors qu’elles étaient mineures ont plus de difficulté à quitter ce milieu de «l’argent facile». Claire en est un bon exemple. D’autres sont utilisées comme recruteuses et touchent un montant pour chaque fille ramenée au proxénète. Suzie se faisait entre 50$ et 100$ pour chaque fille qu’elle recommandait à Radwanli. Finalement, certaines femmes se lancent dans le proxénétisme sans jamais avoir été, au préalable, victimes de prostitution. Ces dernières sont aussi violentes et contrôlantes que les hommes. Dans son rapport de 2013, le SCRQ constate que parmi les 15% de femmes proxénètes identifiées dans ses enquêtes, 35% étaient initialement des victimes. Malgré leur présence plutôt marginale, les femmes proxénètes peuvent être d’une grande efficacité, puisque les cibles sont moins méfiantes lorsqu’elles se font aborder par une fille. Les proxénètes le savent bien, puisqu’ils tendent à utiliser des filles pour recruter d’autres filles, tout comme ils le font pour les garçons d’âge mineur.

Les proxénètes arrêtés et condamnés par Scorpion sont au nombre de

16. Ce sont 15 hommes, âgés de 18 à 55 ans, et une femme de 28 ans, Nadine Gingras. La moyenne d’âge des hommes est de 24 ans. La majorité d’entre eux proviennent d’un milieu défavorisé et sont sans emploi, sauf Georges Radwanli et Steve Gariépy, qui sont aussi les seuls à ne pas baigner dans le milieu du hip-hop et du sport.

Georges Radwanli est un cas particulier. Au départ, 32 chefs

d’accusation ont été portés pour des infractions d’ordre sexuel. Il plaide coupable à 12 infractions, dont 9 concernent des relations sexuelles avec des mineures. Il a également reconnu sa culpabilité quant à la tenue d’une maison de débauche dans l’appartement adjacent à son commerce et d’avoir fait du trafic de stupéfiants en fournissant de la marijuana aux jeunes filles impliquées dans ses activités. Enfin, en ce qui concerne l’accusation de proxénétisme, Radwanli a toujours refusé de reconnaître qu’il était proxénète, car il soutenait ne pas avoir vécu des produits de la prostitution. En fait, comme il ne collectait pas de part dans les revenus des jeunes filles, il a été difficile pour la police de démontrer les avantages obtenus par Radwanli. Les articles 212 (1) et 212 (2) du Code criminel sur le proxénétisme alors existant en 2003 obligeaient la démonstration d’obtention d’avantages pécuniaires ou autres. Un nouveau chef d’accusation a donc été créé pour Radwanli, soit celui d’avoir aidé et encouragé des personnes majeures à obtenir, moyennant rétribution, les services sexuels de neuf personnes âgées de moins de 18 ans. Il a plaidé coupable à ce chef.

Dans la décision de la Cour supérieure du 19 novembre 2004, les propos

du juge Fraser Martin rapportent bien cette particularité: «Radwanli ne s’est pas limité à avoir des relations sexuelles avec les filles sur une base strictement personnelle. Comme partie intégrante de ses activités, il a sciemment facilité et encouragé leurs rencontres aux fins de prostitution avec de nombreuses personnes de sexe masculin, évidemment toutes d’un âge de beaucoup supérieur à la majorité … Radwanli insiste qu’il n’est pas un proxénète. Pour lui, le terme est apparemment une honte. À son avis, il suffit qu’il n’ait pas bénéficié financièrement et d’une façon directe des activités des jeunes prostituées pour s’éviter l’attribution de l’épithète auquel il s’objecte si vigoureusement… [Même] si les gestes de Radwanli ne se situaient peut-être pas dans le cadre du proxénétisme tel que défini dans le Code criminel, ils reflétaient néanmoins un niveau de culpabilité morale qui est tout à fait égal à celui du proxénétisme. Radwanli ne devrait

pas se désillusionner autrement89.»

La majorité des proxénètes ont été condamnés à des peines

d’incarcération, sauf Gingras et Gariépy, qui ont reçu respectivement une absolution conditionnelle pour 12 mois et une sentence de huit mois à purger à domicile. Les autres proxénètes ont obtenu des sentences variant entre 14 mois et six ans d’incarcération, avec une moyenne de trois ans. Sachant que les proxénètes sont des champions du calcul des coûts et des bénéfices, comme la plupart des délinquants, on peut se questionner sur l’impact des sentences sur le potentiel de récidive. La théorie du choix rationnel a fait ses preuves en criminologie. Elle part de la prémisse qu’un individu, avant de commettre un acte criminel ou de s’engager dans une carrière criminelle, va en évaluer les risques par un calcul des coûts et des bénéfices (arrestations, sentences, difficulté/vulnérabilité de la cible, gains). Les proxénètes et les trafiquants humains ne font pas exception à la règle. Bien avant un renforcement des lois sur la prostitution (projet de loi C-36)

et le trafic humain (projet de loi C-452 90) ainsi qu’une prise de conscience des milieux politiques et législatifs de l’ignominie de cette criminalité, le proxénétisme était une activité extrêmement payante avec des risques minimes pour les protagonistes. Il faut savoir qu’une fille peut rapporter entre 100 000$ et 150 000$ par année au proxénète. Il était difficile de faire la preuve et cela nécessitait des enquêtes longues et coûteuses. Le risque d’arrestation était donc minime, et avant de se faire arrêter, un proxénète pouvait opérer pendant plusieurs années. Par ailleurs, la probabilité d’avoir une longue sentence lors d’une condamnation était faible. Dans le cas de Scorpion, la majorité des proxénètes ont eu des sentences de trois ans et moins, seul Lovinsky a écopé de six ans.

 

Le Wolf-Pack: un gang ou un label?

Les gangs de rue apparaissent à Montréal vers la fin des années 1980. Ce n’est que vers la fin des années 1990 que ce phénomène commence à être pris au sérieux par les corps de police, bien qu’au début des années 2000, certains membres de gangs de Montréal migrent vers d’autres villes de la province.

Dans la ville de Québec, les gangs commencent à être formellement

identifiés autour du milieu des années 2000, plusieurs années après Scorpion, notamment les 9 Gangs, les Bulldogs, les Québec Blue Dragon Crew, le 83, le 4183 et le 187. Le Wolf-Pack est l’un des premiers groupes de Québec à être officiellement nommé «gang». La question qui tue: est-ce que le Wolf-Pack est vraiment un gang? Avec les connaissances de l’époque sur le phénomène, principalement issues d’études provenant des États-Unis et reprises inlassablement par certains chercheurs québécois, les policiers de Québec ne pouvaient qu’aboutir à cette appellation. En effet, les gangs étaient alors définis comme un regroupement de jeunes hommes issus des communautés culturelles qui opèrent des activités criminelles sur un territoire, principalement en milieu urbain, sans organisation bien structurée. La différence entre un gang et une organisation criminelle est alors basée, selon ces études, sur cette jeunesse colorée plutôt désorganisée. Le phénomène des gangs a donc subi une racialisation qui a quelque peu teinté leur identification. D’autant plus qu’il n’existe toujours pas de consensus définitionnel quant au mot «gang» et aux critères d’identification des membres.

Depuis, sur le plan juridique, certains critères ont été établis afin

d’identifier l’affiliation d’un individu à un groupe criminel, quel qu’il soit, lors d’une poursuite judiciaire. Ceux-ci s’appliquent aux membres des gangs et du crime organisé. Ces caractéristiques sont notamment les suivantes: 1) l’auto-identification (reconnaître être membre d’un gang); 2) être identifié comme un membre de gang par une source fiable; 3) avoir des rapports de surveillance policière confirmant l’entretien de liens avec un gang; 4) avoir des symboles et des marques d’identification au gang (tatouages) et avoir des antécédents criminels confirmant l’adhésion à un

gang91. Les policiers doivent donc faire la preuve de ces critères et obligatoirement celui de l’auto-identification pour pouvoir coller l’étiquette de membre d’un gang à un individu, et par la suite, pouvoir porter des

accusations de gangstérisme 92. La couleur de la peau ou l’origine ethnique n’est plus, et avec raison, un critère d’identification des gangs. En fait, il ne devrait plus l’être, bien que les préjugés persistent et perdurent.

Lors de Scorpion, soit en 2002, le phénomène des gangs dans la région

de Québec est totalement inconnu, voire relayé à un problème montréalais. Cependant, un flot de rapports d’information provenant des policiers jeunesse et de plaintes de parents laisse entendre qu’il y a présence de prostitution juvénile, et que les proxénètes sont des jeunes Noirs, principalement d’origines haïtienne et africaine, dont certains de Montréal. Deux enquêtes sont alors déclenchées et viennent confirmer l’implantation à Québec d’un réseau de proxénètes noirs s’activant sous l’appellation des Two One Two ou Two One, possiblement un gang de rue. Les critères qui amènent les policiers à envisager l’appellation «gangs de rue» sont les suivants: jeunes, hommes, Noirs, activités criminelles, graffitis, territoire de Limoilou. Ce qui correspond en partie à la définition mise de l’avant dans le milieu de la recherche à cette époque sur les gangs au Québec, au Canada et aux États-Unis. Face à ce constat d’un possible gang, principalement axé sur le proxénétisme, à Québec, le SPVQ décide d’enclencher une enquête d’envergure pour documenter le phénomène.

 

Du Two One au Wolf-Pack?

Vers le milieu des années 1990 se forme à Québec un regroupement de jeunes amis du secteur Limoilou, âgés de 15 à 20 ans. Ils se font appeler les Two One ou 21 Crew. Le nom du groupe se décline de plusieurs manières: 21, 2:1. Les appellations Two One Two et 212 seraient celles des enquêteurs de MAP et d’ADO, qui interprétaient le chiffre 212 comme une référence à l’article 212 du Code criminel sur le proxénétisme. Cependant, les membres de ce groupe s’identifient plutôt comme des Two One, des 21, un chiffre qui représenterait plutôt le territoire de Limoilou, soit celui délimité par la vignette de stationnement 21.

Initialement, l’objectif du groupe est de rassembler des talents autour de

la musique rap et du hip-hop. Ils se retrouvent donc pour composer de la musique et faire la fête. Cependant, au fil du temps, les 21 vont avoir une assise dans Limoilou et certains jeunes du groupe vont en profiter pour s’adonner à de la petite criminalité. Les plus délinquants vont se faire remarquer de la police et des Rock Machine, qui les utiliseront dans la revente de la drogue. Certains seront mis à contribution dans la guerre des motards. Les renseignements criminels établissent, en date de 2000, la présence d’une vingtaine de jeunes criminalisés utilisant le nom de 21, tous unis sous la bannière de la musique hip-hop. Leur activité principale est alors le trafic de stupéfiants. Plusieurs noms apparaissent déjà bien avant le projet Scorpion: Jean-Max Dolcine, alias Max, Téchelet Pierre-De Bellefeuille, alias Tiger, Patrick Kayishema, alias Pat, les frères Karera, Jean-Claude, alias JC, et Clément, Jocelyn Philogène Mior, alias Joce, N’Djeka Kandula, alias Alphonso, Christian Ruyange, Edgyr Ernest Audate, alias EG, Christian Dionne, alias Die-On, Rachid Oubarech et Jean Pierrin, alias Junior. Plusieurs graffitis à l’effigie de ce groupe se retrouvent dans le secteur du chemin de la Canardière jusqu’au Terminus Beauport, autour du 201 du Roi, des tours et du parc Bardy, marquant ainsi leur territoire.

Selon des sources, les jeunes non criminalisés du 21 auraient abandonné

cette appellation après son étiquetage comme groupe criminel et l’implication de certains membres avec les Rock Machine. Le rapprochement des 21 avec les motards aurait amené les plus délinquants à un autre niveau de criminalité, tandis que les autres jeunes ont préféré quitter le navire.

Voyant que leur nom s’est entaché de l’étiquette «gang de rue», les

rappeurs non criminalisés du 21 changent de nom pour Limoilou Starz. Une appellation qui sera encore reprise par les proxénètes de la clique de Kayishema et de Jean Pierrin pour impressionner les filles. Pierre-De Bellefeuille et Christian Dionne, alias Die-On, se présentent même comme des membres du cercle fermé du Limoilou Starz. Dionne recevra d’ailleurs, dans le cadre de Scorpion, un mandat de paix lui interdisant de s’approcher des victimes. Il était alors identifié comme un chauffeur et un fournisseur de drogue. En 2015, il sera accusé de trafic de méthamphétamine, puis condamné à cinq ans de pénitencier en avril 2020, après une cavale de

plusieurs années 93.

Il est alors extrêmement difficile pour les policiers de différencier les

proxénètes et les trafiquants de drogue des rappeurs. Bien que le Limoilou Starz soit un collectif de 10 rappeurs, l’un de ses membres est dans le collimateur de la police de Québec, en l’occurrence Steve Carl Robichaud, alias Shoddy. Il ne fait toutefois pas partie des individus appréhendés par Scorpion, mais sera condamné à 10 mois d’emprisonnement à la suite d’enquêtes ultérieures, notamment pour des délits en lien avec les

stupéfiants et des voies de fait, en 200994.

Plusieurs jeunes criminalisés vont accaparer le nom de 21, ce qui amène

la police à les regrouper sous cette appellation. Vers 2001, ceux-ci passent sous le contrôle des Hells Angels avec Yvon Labbé, un ex-militaire, comme principal fournisseur de stupéfiants, jusqu’à ce qu’il se fasse arrêter pour le meurtre de Caroline Veilleux. Rino Girard, un membre des Rock Machine, est la cible. Les opérations de vol de drogue durant la guerre des motards étaient plutôt courantes. Tant les Hells Angels que les Rock Machine attaquaient les points de vente de leur concurrent à coups de cocktails Molotov. Les Rock Machine étaient les mieux implantés à Québec; cependant, les Hells Angels voulaient à tout prix prendre le contrôle. Les Rock Machine avaient la mainmise sur Limoilou, une partie de la Basse-Ville de Québec, Beauport et Sainte-Brigitte-de-Laval, tandis que les Hells Angels dominaient dans la grande conurbation de Québec. Au début des années 1990, les membres des deux groupes faisaient des affaires ensemble. C’étaient des amis de quartier, mais avec la guerre des motards, leurs relations se sont détériorées. Les amis ne se parlaient plus et s’entretuaient.

Jusqu’à la fin des années 1990, la prostitution à Québec est contrôlée

par des motards, des relations de motards et quelques indépendants. Les jeunes criminalisés du 21 vont aussi s’impliquer dans ce commerce, mais à petite échelle. Les membres recrutent des filles qu’ils font danser dans les bars des Hells Angels. Toutefois, leur principal commerce est le trafic de drogue. Avec l’arrivée d’un nouveau joueur en 1995, à Montréal, la donne

change. Nerva Lovinsky, alias Lion 95 ou Wolf (il est connu des services de police de Montréal sous cet alias), et de deux de ses acolytes, Jean-Bernard Estelle, alias Faya ou JB, et Jean Fandal, alias L’Unique, débarquent à Québec. Rapidement, Lovinsky s’installe avec sa clique dans la Basse-Ville et la Haute-Ville de Québec et s’autoproclame roi de la jungle. Il est en relation avec d’autres proxénètes de Montréal et membres de gang: deux Mike, alias Microphone et Microsoft. D’ailleurs, pour asseoir son autorité auprès de certains des jeunes des 21, il affiche et se vante de ses relations avec certains gangs de rue de Montréal, à savoir les CDP (Crack Down Posse, des bleus) et les Bo-Gars (des rouges).

À cette époque, Montréal était constitué de deux grandes familles de

gangs qui s’identifiaient par la couleur rouge ou bleue. Un modèle américain que les jeunes de Montréal se sont approprié. La famille des bleus, aussi nommée les Crips, était essentiellement dans les territoires de Saint-Michel et Pie-IX, tandis que la famille des rouges, nommée les Bloods, était dans Rivière-des-Prairies et Montréal-Nord. Chaque famille avait sous son contrôle plusieurs cliques opérant dans différents secteurs de Montréal. Cependant, Québec n’a jamais été une ville territorialisée en fonction des couleurs. Les gangs s’affichent et se nomment plutôt selon leur secteur d’émergence. De nos jours, les gangs du Grand Montréal tendent aussi à adopter cette stratégie.

Fort de son expérience montréalaise et de ses contacts, Lovinsky tente

de s’approprier certains jeunes Noirs du 21. Il omet toutefois de dire que sa migration vers Québec est une fuite, bien plus qu’une occasion de développer de nouveaux marchés. En effet, il doit se faire oublier de certains gangs de Montréal et des policiers. La migration des membres de gangs n’est pas un phénomène nouveau. Elle vise à développer de nouveaux marchés et à calmer le jeu lors de conflits. Outre le trafic de drogue et la fraude, Lovinsky développe son propre réseau de prostitution juvénile avec les membres de sa clique de Montréal et certains jeunes du 21. Il leur vend l’idée d’un modèle de proxénétisme, celui du player. Rien de plus simple et de plus rentable que de «faire la tête» à une fille et ensuite de l’utiliser. La drogue est bien trop risquée. Il leur apprend le système des harems et la méthode de dressage d’une bonne bitch. Il ouvre un faux salon de coiffure avec Jean-Bernard Estelle, qui lui sert de repère et de bordel. Fandal, l’un de ses acolytes, tentera également de faire de même avant son arrestation, mais sans succès.

Nerva Lovinsky a sous sa direction Jean Pierrin, alias Junior, un mineur

de 15 ans, qui va d’ailleurs créer sa propre clique, le Junior Squad. Ce groupe essentiellement constitué de mineurs a pour tâche de recruter des jeunes filles dans diverses écoles pour la clique de Lovinsky. Il est en quelque sorte son mentor, celui qui lui donne les bases du proxénétisme. Les proxénètes adultes utilisent et initient de la sorte des mineurs, car ces derniers ont plus de facilité à recruter des jeunes filles. D’ailleurs, si plusieurs victimes mentionnent dans leur déclaration avoir peur de Lovinsky, elles sont moins méfiantes envers Pierrin et sa mère, Angelina Castelly, qui sert aussi de facilitatrice pour maintenir le contrôle sur les filles, dont plusieurs sont en fugue. Castelly leur offre le couvert et le gîte, tandis que son père, Érick Pierrin, agit comme chauffeur.

Dans la clique de Lovinsky se trouvent les frères David, alias Nova, et

Vladimir, alias Vlad Moïse (entraîneur de basketball d’une équipe féminine à l’école secondaire La Camaradière), Valcin Guempson, alias Intelect ou NT, Jean-Bernard Estelle, alias Faya, Réginal Albert, alias Mike, Steve Berlusse, alias Papouche, et Fandal. Vladimir Moïse est alors l’un des chauffeurs de Lovinsky, en plus de collecter et de surveiller les filles. Son frère, David Moïse, est un booker et l’entremetteur entre les filles et l’agence de placement Hollywood Sensation, appartenant à Patrick

Pruneau, alias Pat, un membre en règle96 des Hells Angels Québec-City. Jean-Bernard Estelle est le garde du corps de Lovinsky. Il s’occupe d’intimider et de menacer les filles avec son arme à feu. Guempson, Berlusse et Réginal sont responsables du recrutement et de la surveillance des filles, en plus d’être des chauffeurs. Fandal circule dans le réseau de Lovinsky, tout en essayant de développer son propre business.

Dans le harem de Lovinsky, on retrouve deux top 1 : Nadine Gingras,

alias Vegas, sa conjointe, et Thiffany, alias Faith. Elles sont considérées comme des stars dans les bars de danseuses. Elles ont pour tâche de former les nouvelles filles et de les contrôler. Dans le jargon de ces proxénètes, les filles sont classées selon ce qu’elles rapportent monétairement. Les top 1 sont sous la surveillance du dirigeant de la clique, dans ce cas Lovinsky, et génèrent un revenu de 1500 à 2500$ par semaine (en moyenne 150 000$ par année). Les top 2 rapportent entre 1000$ et 2000$ par semaine. Elles sont majoritairement placées dans les bars à gaffe ou moins sélects pour faire de la prostitution. Elles sont sous la surveillance des autres membres de la clique attitrés aux tâches de chauffeur et de surveillance. Habituellement, ceux-ci sont aussi responsables de collecter l’argent. Les filles ne doivent jamais avoir trop d’argent entre les mains. Chaque surveillant peut avoir de une à trois filles à encadrer dans le même motel/hôtel ou le même bar. Les top 3, les filles les moins belles, sont utilisées pour toutes les autres tâches connexes et activités criminelles: recrutement de filles, fraude (utilisation de fausses cartes de crédit ou compte de banque), trafic de drogue, intimidation et menaces aux filles qui sont en fuite, qui se rebellent, cherchent à être autonomes ou qui «doivent» de l’argent. Certaines filles sont utilisées comme prête-noms et façades pour blanchir et camoufler de l’argent. Les proxénètes fonctionnent habituellement sans aucun compte bancaire, tout est mis au nom des top 1 pour échapper au fisc et à la confiscation des produits de la criminalité. Par exemple, lors de l’arrestation de Gingras, le fisc lui confisquera plusieurs centaines de milliers de dollars.

Certains proxénètes peuvent recruter des filles avec d’autres intentions,

sans avoir pour objectif de les prostituer. Lovinsky, par exemple, va séduire une femme ferrée dans la gestion des placements à l’étranger, dans le but de refaire sa vie et de blanchir son argent, sans que ses top 1 soient au courant. Lovinsky était le genre d’individu à préparer plusieurs coups d’avance.

Une deuxième tête émerge sous un nouveau label, celui de Wolf-Pack

(WP), et refuse de se soumettre à Lovinsky: Patrick Kayishema. Il est un proche des Hells Angels, particulièrement de Patrick Pruneau. Il entretient également des liens avec des membres de gangs de Montréal ainsi qu’avec certains membres des Syndicate, un genre de «club-école» des Hells Angels

constitué d’ 97 original gangsters et d’ex-membres de gangs de Montréal. Dans sa clique, on retrouve majoritairement des anciens des 21, en l’occurrence les frères Karera, Pierre-De Bellefeuille, Dolcine, Dionne, Ruyange, Oubarech, Mior et Audate. Les principales activités de cette clique sont le trafic de drogue et la fraude, mais certains membres, dont leur leader, vont se spécialiser dans le proxénétisme, principalement Pierre-De Bellefeuille, Dolcine et les frères Karera. Ils vont mettre en application le modèle de Lovinsky, c’est-à-dire celui du player.

Le harem de Kayishema est constitué d’une top 1, FLA, sa conjointe qui

danse au Lady Mary Ann. Plusieurs top 2 et 3 gravitaient autour de lui. Son mode opératoire est de les assigner aux autres membres de sa clique, qui en assurent la supervision et le contrôle. Quant à sa clientèle, elle est variée et essentiellement constituée de Monsieur Tout-le-Monde, tout comme celle de Lovinsky. Toutefois, Pierre-De Bellefeuille a une clientèle sélecte, dont deux hommes d’affaires: Georges Tannous et Georges Radwanli.

L’implantation des gars de Montréal sous la direction de Lovinsky va

donc faire émerger, sur le territoire de Québec, deux cliques: celle de Kayishema, composée majoritairement des 2.1 proches des Hells Angels, et celle de Lovinsky, constituée en grande partie de membres de gangs de Montréal. Les deux cliques sont toutefois en relation avec des gangs de Montréal et les Hells Angels. Des tensions se feront sentir durant l’été 2002. Plusieurs sources laissent entrevoir la possibilité d’une guerre. Des rapports d’information de source policière confirment la vente d’armes à feu à certains membres des deux cliques par Syndicate et la vente de stupéfiants en provenance de Montréal plutôt que des Hells Angels de Québec. Cependant, ils se feront arrêter en décembre lors de l’opération Scorpion, avant de partir en guerre.

Même si Scorpion établissait en 2002 l’existence du Wolf-Pack comme

un gang à deux têtes, la clique de Lovinsky et celle de Kayishema, il est difficile d’arriver à cette conclusion 20 ans plus tard. Tout d’abord, ces deux individus sont des ennemis jurés, ils ne peuvent appartenir et encore moins diriger un même gang. Habituellement, un gang unit des personnes partageant un tant soit peu un lien affectif, une certaine amitié. Ce sont des amis intimes, des amis d’enfance, des membres d’une même famille, etc. La cohésion des membres peut varier d’un gang à l’autre, mais il est rare de trouver des ennemis à la tête d’un même gang. Par ailleurs, si certains gangs peuvent donner l’impression d’avoir deux têtes dirigeantes, dans le quotidien, le leadership est plutôt mené par un individu et un bras droit, et parfois un troisième joueur qui s’ajoute, comme bras gauche. Il est donc important que ces individus partagent une amitié et se fassent confiance. Ce qui n’est pas le cas de Lovinsky et de Kayishema.

Par ailleurs, un gang est un regroupement de jeunes et de jeunes adultes

rassemblé sous une identité groupale, dont l’objectif principal est de commettre des actes criminels pour s’enrichir. Les gains sont partagés en fonction des tâches accomplies. Si on observe ce genre de fonctionnement dans la clique de Kayishema, cela ne semble pas être le cas dans celle de Lovinsky. Il est celui qui prend tout l’argent produit par les filles, et ses soldats ne semblent avoir aucun pourcentage des recettes. En fait, Lovinsky pourvoit aux besoins de tout le monde. Ses soldats sont nourris, logés et reçoivent de l’argent de poche. Dans la clique de Kayishema, les gains sont partagés avec les filles et les soldats. Dans une organisation criminelle, il n’y a qu’une seule vision à long terme lorsqu’il est question d’argent, à savoir celle d’enrichir le groupe en tant qu’entité, et ainsi d’augmenter sa puissance, son pouvoir. Par exemple, chaque membre des Hells Angels doit payer un membership d’environ 1500$ pour utiliser le label. De plus, chaque membre doit donner 10% de ses recettes à son chapitre, qui en renvoie une partie au fonds de défense national des Hells Angels. Ce genre de distribution monétaire n’existe pas chez les gangs du Québec.

Enfin, l’identité groupale est un point important dans un gang, même si

ceux du Québec tendent de moins en moins à s’afficher par des couleurs spécifiques, des vêtements ou même des graffitis. Cependant, le nom du groupe, les règles d’engagement et de vie sont toujours importants. Par contre, dans les années 2000, les marqueurs identitaires du gang étaient bien présents et s’exprimaient par des tatouages, des graffitis, un certain habillement, des couleurs, etc. Si, dans la ville de Québec, les couleurs ne prévalaient pas, elles étaient très importantes à cette époque à Montréal, de même que les graffitis et les tatouages. L’un des graffitis ou des tatouages les plus communs est celui de l’identification du gang par son nom. Ces signes distinctifs n’ont pas été relevés chez les membres de la clique de Lovinsky, même si plusieurs d’entre eux se faisaient passer pour des Wolf-Pack devant les filles. Pourtant, aucun ne s’identifiait comme WP dans l’intimité et devant la police. Ce qui n’était pas le cas des membres de la clique de Kayishema.

Par conséquent, l’hypothèse la plus probable est que le Wolf-Pack était

un gang en émergence que Scorpion a démantelé avant sa maturation et sa cristallisation dans la ville de Québec, majoritairement composé d’anciens membres du 21, sous la direction de Kayishema. Il est alors constitué d’une vingtaine de membres. Selon la petite histoire rapportée par certains membres, le Wolf-Pack aurait été créé par les jeunes Noirs du 2.1 pour s’émanciper des motards. En se distanciant des jeunes «Blancs» du groupe à la solde des motards, ils voulaient implanter une organisation noire, qui serait autant respectée dans l’écosystème criminel que les Hells Angels, leur permettant de négocier et de faire des affaires sur un pied d’égalité. Le nom de Wolf-Pack, qui était, selon eux, celui d’un groupe de musique hip-hop, a ainsi été récupéré. Ces informations n’ont pu être validées par d’autres sources. Il se peut qu’elles relèvent de la légende urbaine, comme c’est souvent le cas dans le milieu des gangs.

Chez le Wolf-Pack, on retrouve certains éléments typiques des gangs de

l’époque, à savoir la mainmise d’un territoire, son marquage par des graffitis et le tatouage de certains membres. Il est toutefois difficile d’établir exactement à quel moment ce mouvement de certains membres du 2.1 vers le Wolf-Pack s’est effectué. En décembre 2002, des graffitis à l’effigie du groupe apparaissent sur le mur du restaurant China Garden, à Limoilou. On y retrouve les inscriptions «2.1», «Black Beretta», «Wolf-Pack», «WP», «Guda Snipes», «110 Represent». Encore là, 2.1, WP et Black Beretta (ou Blackk Beretta) sont des noms en lien avec la clique de Kayishema. Blackk Beretta est un groupe fondé par Pierre-De Bellefeuille, un membre de la clique de Kayishema, et Steve Carl Robichaud, alias Shoddy. D’autres graffitis sont aperçus sur le chemin de la Canardière, à l’angle de la rue Desroches et sur un panneau de signalisation de l’aréna Bardy. En outre, certains membres se font tatouer le nom du gang. Par exemple, Clément Karera a un grand tatouage «W-P» (Wolf-Pack) sur le dos. Les territoires auxquels s’identifient et où se rassemblent les membres de la clique de Kayishema sont le parc Bardy, les tours Bardy et leur aréna, le 201 du Roi et le Centre M gr Marcoux. Ils recrutent également à la Place Laurier, dans le Village normand, dans les spectacles de hip-hop, les bars, aux polyvalentes de Charlesbourg, de Loretteville et dans d’autres écoles.

Cependant, les membres de la clique de Lovinsky, même s’ils ne

s’identifient pas comme des Wolf-Pack, utiliseront allègrement le label WP, tout comme ils le feront pour le collectif de musique hip-hop Limoilou Starz. Ils opèrent également dans les mêmes territoires que le Wolf-Pack. Il n’est donc pas étonnant que lors de Scorpion, les cliques de Lovinsky et de Kayishema aient été mises dans un même groupe, soit celui du Wolf-Pack.

 

Des cliques de proxénètes sous le label «WP» Dans le milieu des gangs de rue, le proxénétisme est le lot de certains membres. Il est rare d’observer des gangs constitués ou conçus uniquement par des proxénètes. La prostitution est l’une des activités des membres, qui peuvent toutefois se spécialiser dans le proxénétisme. Ces individus fonctionnent par un système de harem avec quelques filles. Les gains ne sont pas toujours partagés entre les membres du groupe. Chaque proxénète contrôle un harem et veille au grain, de peur de se faire voler sa marchandise. Certains varient leurs activités, notamment en faisant de la fraude et du trafic de drogue au détail, bien que le proxénétisme soit leur principale activité.

Dans l’écosystème criminel, le proxénétisme est un marché beaucoup

moins réglementé que celui de la drogue. Comme le mentionnent plusieurs proxénètes, il est plus «démocratique» et la prolifération des indépendants en est la preuve. Contrairement au trafic de drogue, les territoires ne sont pas définis et avec Internet, il n’est plus nécessaire d’opérer dans des établissements contrôlés par le crime organisé (bars de danseuses, salons de massage, etc.). Les bordels temporaires (dans des Airbnb, des bed and breakfast, etc.) sont de plus en plus privilégiés. Si certains proxénètes comme Pellissier, Lovinsky et Kayishema devaient payer une cote aux Hells Angels pour utiliser les agences de placement Hollywood Amazone et Sensation, d’autres faisaient fonctionner leur réseau sans forcément passer par eux, notamment Radwanli et l’indépendant Steve Gariépy, avec son agence de placement sur Internet. Autrement dit, lorsque le proxénète ne fait pas circuler les victimes dans des bars de danseuses ou des agences, il n’est pas assujetti aux Hells Angels. D’ailleurs, que ce soit dans des dossiers de proxénétisme ou de trafic de stupéfiants, les Hells Angels utilisent actuellement les divulgations de preuves à la cour pour identifier les trafiquants et les proxénètes qui n’ont pas payé leurs cotes. Les Red Devils, par exemple, se servent des listes issues de plusieurs opérations policières pour collecter les individus ayant échappé à leur contrôle.

Même s’il était un gang en émergence, le Wolf-Pack a aussi été utilisé

comme un label par la clique de Lovinsky, donnant ainsi ce portrait d’un même groupe constitué de deux cliques menées par des proxénètes autonomes et ayant sous leur coupelle un harem de filles, des soldats et des facilitateurs. La clique de Lovinsky opérait un plus grand nombre de filles et de facilitateurs que celle de Kayishema. Il était considéré comme un king pimp dans le milieu des jeunes proxénètes de Limoilou et même par certains membres du Wolf-Pack. Il faisait beaucoup plus d’argent que Kayishema. Les filles pouvaient passer d’une clique à l’autre et changer ainsi de proxénète. Chaque groupe était constitué d’un noyau dur, composé d’un dirigeant et de ses acolytes. Autour de ce cercle restreint gravitaient plusieurs autres individus. Chaque proxénète s’adonnait à ses activités dans des motels et tentait d’envoyer ses filles quand les autres proxénètes n’y étaient pas. Par exemple, Fandal et Pierre-De Bellefeuille effectuaient tous les deux leurs transactions à l’Hôtel du Nord, sur Saint-Vallier, à Québec, copropriété de Robert Gillet, durant l’été 2002, mais à des moments différents. Même chose pour l’hôtel Dahlia, dans la Basse-Ville de Québec (il n’existe plus), qui a servi de bordel à Lovinsky et à Kayishema. Cette espèce de territorialité est aussi constatée chez les motards, dans les motels Hamel et Pierre du boulevard Hamel. Les proxénètes du WP ne pouvaient y envoyer leurs filles, au risque de devoir payer une cote aux Hells Angels.

Ces cliques ont également des ramifications et des contacts à Montréal,

à Toronto, à Trois-Rivières, à Gatineau, au Lac-Saint-Jean, à Calgary et à Niagara Falls. Les filles sont ainsi distribuées et vendues dans tout le Québec et l’Ontario pour répondre à la demande. Les cliques de Lovinsky et de Kayishema passaient par l’agence de placement de Patrick Pruneau pour booker les victimes dans des bars de danseuses et des salons de massage. Ils privilégiaient les bars de danseuses dits «à gaffe» (A+ ou A++), où il était facile de faire entrer des mineures. Encore là, on constate une certaine territorialité. Chaque proxénète avait un bar de prédilection. Une espèce d’entente informelle semblait avoir été établie entre les différentes cliques. Lovinsky opérait au Cabaret Carol avec ses top 1. Kayishema était au Lady Mary Ann. Les autres faisaient danser et se prostituer les filles à La Broussaille et à l’Entre-Nous. Tous ces bars de danseuses sont sous le contrôle des Hells Angels, sauf le Folichon, où aucun proxénète du Wolf-Pack n’avait d’entrée. Les autres bars de région, majoritairement des lieux de prostitution, accueillaient allègrement les filles du Wolf-Pack et de Lovinsky. Dès que les filles sont envoyées vers d’autres villes du Québec, du Canada et des États-Unis, le concept de territorialité n’existe plus. On peut donc retrouver dans un même bar de danseuses, motel ou hôtel des filles sous le contrôle de plusieurs proxénètes différents, qu’ils soient indépendants ou reliés aux gangs de rue ou au crime organisé.

 

Rencontre avec un des membres de la clique de Lovinsky, le 9

novembre 2016

 

Je rencontre Sasha à la gare de Québec à sa demande. Roger n’est pas

présent, car Sasha veut me rencontrer seule. Il refuse de me donner son

nom et il est extrêmement anxieux. Il n’arrête pas de regarder autour de

lui, de crainte d’être vu. Je tente à plusieurs reprises de le rassurer. Nous

commençons finalement l’entrevue dans un coin de la gare, à l’abri des

regards. Voici ce qu’il m’a raconté.

•••

J’étais en cinquième secondaire quand tout ça a commencé. J’avais 17

ans quand un ami d’enfance m’a présenté à Lion. Lui-même avait été

recruté par Junior. Lion était un gars qui faisait peur. Junior le craignait

et lui obéissait sans rechigner. J’ai commencé à me tenir avec Junior,

Lion et JB. En fait, je faisais un peu de tout, mais essentiellement, je

servais de chauffeur à Lion, car il n’avait pas de permis de conduire. Je

surveillais aussi les filles et collectais l’argent. On était tous des mineurs

ou des jeunes adultes. Lion avait 28 ans, c’était le plus âgé d’entre nous.

Tous les gars avaient plusieurs filles. Ils disaient de chacune que c’était

leur blonde, leur femme, mais les filles étaient au courant qu’elles

n’étaient pas uniques. Ça n’avait pas l’air de les déranger. Je savais ce

qu’ils faisaient, que les filles étaient mineures et qu’elles avaient autour

de 15 ans. Les gars me faisaient peur, mais en même temps, j’avais

confiance en eux.

Lion vivait avec une femme plus âgée, Nadine Gingras. Elle

s’occupait des filles et leur montrait le business: les costumes de scène,

les trucs sur les clients, etc. Les filles se prostituaient dans des bars dans

tout le Québec, à Trois-Rivières, Beaumont, Drummondville,

Shawinigan, Victoriaville, et en Ontario à Niagara. Certains endroits

appartenaient aux Hells. Les filles étaient placées par le biais de

l’agence Sensation. Le gars qui s’en occupait savait que les filles étaient

mineures et il leur donnait des fausses cartes d’identité. D’ailleurs, à part

Nadine et une autre fille qui avait commencé jeune, qui était la

deuxième femme de Lion, toutes les autres filles étaient mineures. À

Québec, il y avait un de ces bars à Val-Bélair et un autre sur la Rive-

Sud, à la sortie des ponts. C’était un bar gai et de danseurs, avec en face

un motel. Il y avait également la Belle Françoise à Beaumont, le Crystal

à Lévis et le Toit Rouge à Manseau. Ils sont tous fermés maintenant.

C’étaient des bars à «gaffe». Les filles n’y dansaient même pas, mais s’y

prostituaient.

Les filles étaient issues de la classe moyenne et fréquentaient de

bonnes écoles. Elles étaient attirées par les membres de la clique, car

elles voulaient en connaître un peu plus sur leur culture. Elles croyaient

qu’en les fréquentant, elles apprendraient des choses sur Haïti. D’autres

filles provenaient des centres jeunesse ou de la classe défavorisée.

Aucune n’avait de problème de drogue avant d’entrer dans le cercle de

Lion. Les filles pouvaient boire et fumer du pot, mais pas plus. Lion

n’encourageait pas la consommation de cocaïne chez les filles. Il n’en

consommait pas lui-même. Il trouvait que celles qui prenaient de la coke

n’étaient pas fiables et pouvaient utiliser l’argent pour consommer au

lieu de tout lui donner. En fait, les filles étaient plus motivées par

l’amour que par l’argent et la drogue.

Ces filles étaient vraiment en amour avec eux. Elles se valorisaient

par le fait de sortir avec un Noir qui conduisait une grosse bagnole. Elles

acceptaient tout d’eux et ne savaient pas leur mettre des limites. Elles

riaient de leurs blagues, même si elles n’étaient pas drôles. On allait

dans les bars et certaines venaient voir Lion ou Junior pour faire

connaissance. D’autres se faisaient présenter par des filles qui se

prostituaient déjà et le piège de l’amour recommençait. Lion et Junior

les recrutaient également dans les spectacles de hip-hop. C’était leur

terrain de chasse. Les filles étaient impressionnées par les rappeurs. Les

gars étaient présents lors de ces spectacles et ils attendaient dans le coin

le bon moment. Après, ils les désensibilisaient au sexe et les amenaient

à se prostituer. Ils utilisaient même des plus jeunes pour recruter dans les

écoles. Lorsqu’elles ne voulaient pas se prostituer ou désiraient arrêter,

la violence et les menaces commençaient, comme celle de tout dire à la

famille et à l’entourage. Ils les intimidaient et les battaient aussi devant

les autres, favorisant ainsi la peur et la soumission.

Lion était particulièrement violent. Il battait les filles à en faire des

trous dans les murs. Un jour, il a mis une couche d’un de ses enfants

remplie d’excréments sur le visage d’une fille. Il en a laissé une autre

sur le bord de l’autoroute sans chaussures en hiver. Il leur donnait des

raclées. Celles qui étaient sous son contrôle depuis qu’elles avaient 14-

15 ans s’en sortaient difficilement. Plusieurs sont d’ailleurs toujours

dans la prostitution. Elles sont passées d’un proxénète à l’autre. Les plus

chanceuses se sont mises à leur compte.

Lion avait été dans deux gangs ennemis de Montréal. Lorsqu’il

vivait là-bas, il était avec les Bo-Gars, mais depuis son arrivée à

Québec, il s’alliait plus avec les Crack Down Posse (CDP). Dans sa

clique, il y avait des Bo-Gars et des CDP. Quand toute cette histoire a

éclaté au grand jour, les médias parlaient d’un gang du nom de Wolf-

Pack, mais la réalité était tout autre. En fait, le Wolf-Pack, c’était plus le

gang de Patrick Kayishema et des frères Karera. Leur groupe existait

bien avant 2002. Lion avait sa propre clique, Lyon Makhiaveli

Productions. Lion et Kayishema étaient les leaders de leur groupe et

avaient cinq à six gars proches d’eux, des membres plus sérieux ainsi

que des 98 hang around. Les gars s’appelaient tous frères ou cousins,

sans qu’ils soient forcément de la même famille. Junior et Lion s’étaient

connus dans les bars, parce que la mère de Junior était danseuse. Patrick

Kayishema et les Karera sont vraiment cousins. Les Africains ont ce

genre de lien, mais pas les Haïtiens que je connais.

Ces gars du Wolf-Pack, ils se sont connus sur le terrain de basket

dans le quartier Limoilou, au square Bardy. Tous les membres de la

clique de Kayishema étaient des Africains, sauf Jean-Max Dolcine et

Téchelet Pierre-De Bellefeuille. La clique de Lion était tissée plus serré,

dans le sens que les gars habitaient ensemble, alors que ceux du Wolf-

Pack avaient chacun leurs appartements et leurs filles. Je doute qu’ils

partageaient l’argent avec Kayishema. Ces gars s’échangeaient les

contacts, les bars, les clients. Lion fonctionnait aussi de cette façon avec

ses gars, mais il me donnait l’impression de gérer son affaire comme

une secte. Il était le gourou des filles et des gars, qui le craignaient d’une

certaine manière. Ceux-ci pouvaient aussi comparaître à son tribunal

s’ils enfreignaient les règles. La plus grosse punition des gars: être de

corvée de collecte d’argent dans les bars. Kayishema avait des liens avec

les Hells et pour placer ses filles, il collaborait aussi avec Lion. Au fond,

les Haïtiens se tenaient ensemble et les Africains se tenaient ensemble,

mais ils étaient constamment en communication et s’échangeaient même

les filles. Kayishema et Lion étaient chefs de leur clique, mais ils se

faisaient aussi passer pour des compagnies de musique hip-hop et

essayaient de percer dans la musique.

Dans la clique de Lion, les gars pouvaient contrôler de deux à quatre

filles chacun. Ils ne gardaient toutefois pas l’argent. Tout revenait à

Lion, qui pourvoyait aux besoins de ses membres et des filles. Lion les

appelait «la famillia». Ils habitaient tous dans une grande maison à

Charlesbourg. Il y avait un appartement en haut et les gars dormaient là-

bas. Ils étaient nourris, habillés et lorsqu’ils sortaient, leurs frais étaient

payés. Il y avait une autre maison où les filles habitaient. Elles y

laissaient leurs affaires et partaient se prostituer Elles passaient leur

temps dans les bars et les motels. Finalement, Lion avait un autre

appartement où vivaient ses enfants. On surveillait constamment les

filles lorsqu’elles étaient dans les motels et les bars. On tournait pour

collecter l’argent et vérifier que tout se passait bien. On faisait des

rondes. Les mineures faisaient 80$ pour une pipe, 120$ pour un complet

et si le client voulait passer la nuit avec elles, c’était 500$. Lion avait

des dépenses: le service de bar, le chauffeur, l’hébergement des filles

hors de la ville de Québec. Il gardait 100% de l’argent. En revanche, il

leur payait la bouffe, les vêtements et les sortait dans les bars, il les

entretenait avec leur propre argent.

Les clients qui recherchent les filles mineures sont davantage des

hommes de plus de 40 ans. Ce type de clientèle n’appelle pas les

agences d’escortes. C’est plutôt du bouche-à-oreille. Il y avait un bar en

Beauce où certains clients recherchaient des mineures et les ramenaient

chez eux. Ils leur donnaient des chèques-cadeaux en plus de l’argent.

Les filles étaient contentes, car elles pouvaient les garder. Parfois, des

clients plus jeunes, d’environ 25 ans, faisaient des partouzes avec des

filles de 15-16 ans, mais la majorité étaient des vieux cochons. Ils

demandaient des filles avec des petits seins, sans poil, d’âge pubère. Les

clients de Lion étaient majoritairement des hommes d’affaires ou des

Monsieur Tout-le-Monde.

Bizarrement, les parents des filles sous le contrôle de Lion ne

posaient pas trop de questions. Les gars trouvaient des alibis aux filles

pour justifier leurs allées et venues. Ils appelaient à l’école pour justifier

les absences. Pourtant, ce n’était pas forcément de mauvais parents.

Bien souvent, ils étaient occupés et ne donnaient pas assez d’attention à

leur enfant. Or, ces filles manquaient de discipline et d’encadrement.

Plusieurs recherchaient un cadre et des règles, chose que Lion leur

donnait. Il avait d’ailleurs établi des règles strictes, et elles aussi

pouvaient passer devant son tribunal. Par exemple, les filles n’avaient

pas le droit de danser pour d’autres Noirs et si elles le faisaient, elles

passaient au tribunal de Lion et recevaient une sentence qui pouvait être

de se faire violer. Les filles devaient toujours travailler et si elles

s’absentaient deux ou trois jours, elles étaient punies. Les contacts avec

la famille ou les amis étaient interdits: il fallait demander l’autorisation à

Lion. Les filles qui appelaient leur mère en pleurant, ça pouvait

perturber les affaires. Il était défendu de consommer dans les bars durant

le travail. Si Lion trouvait de la drogue ou de l’argent dissimulés par les

filles, elles étaient réprimandées. Les sentences étaient majoritairement

sexuelles. Elles étaient enfermées dans une pièce et tous les gars leur

passaient dessus. Le gang bang était à la fois une punition et une

initiation.

Lorsqu’une fille ne voulait plus de son proxénète, il s’arrangeait

pour qu’un autre membre de la clique aille la cruiser pour la prendre

sous son contrôle. Cependant, si elle avait déjà été prise en charge par

tous les proxénètes et qu’elle résistait, il la vendait aux gangs de

Montréal, les CDP, et de Pierrefonds, les Ruffriders, ou à ceux de la

clique de Kayishema.

Scorpion a perturbé les activités de plusieurs personnes. L’opération

a fait en sorte que Lion ne peut plus vraiment opérer ses affaires à

Québec. Il est plus actif à Montréal, à Ottawa et à Vancouver. Junior

s’est fait arrêter plusieurs fois pour proxénétisme. JB et Fandal ont été

déportés. Les autres sont encore dans le proxénétisme. Ils entrent et

sortent de prison. Quand ils sortent, ils vont opérer sur d’autres

territoires et changent de filles. C’est comme un rythme de vie. Ils ont

l’habitude que les filles les fassent vivre. Ils n’ont jamais travaillé de

leur vie. Ils ne changeront jamais. Tout ça, c’est derrière moi.

 

Le mode opératoire du player

La première phase du processus de fabrication de la bitch est le recrutement. Il se fait partout au Québec. Tout lieu public est un espace de recrutement: les stations de métro et d’autobus, les parcs, les abords des écoles, l’intérieur des écoles, les arcades, les partys, les centres jeunesse (recrutement par des filles), etc. Les réseaux sociaux sont aussi devenus le nouveau terrain de chasse des proxénètes et des trafiquants. Si Internet sert à la vente de services sexuels, Facebook, Instagram et Snapchat sont des espaces de recrutement. Les réseaux sociaux et les sites de rencontres permettent au proxénète d’entrer facilement en contact avec sa cible et d’analyser son pedigree. Cette intrusion directe dans l’intimité facilite l’hameçonnage et le recrutement de plusieurs personnes à la fois. Internet contribue aussi à l’anonymat des proxénètes, qui utilisent souvent des avatars et des profils féminins ou de mineures pour piéger leurs cibles. Certains proxénètes se construisent des profils de jeunes et beaux garçons riches, et créent ainsi un réseau fictif d’amitié où la cible est traitée en princesse. Les méthodes de recrutement sont variés. Cela peut être une fausse offre d’emploi de serveuse ou de mannequin sur Kijiji, ou encore une mise en contact par connaissances interposées. Le classique: une jeune fille qui se fait aborder par une autre jeune fille, qui soi-disant devient son amie et l’entraîne à une fête, où elle va lui présenter un beau garçon.

Dans le cadre de l’opération Scorpion, les players du Wolf-Pack

recrutaient majoritairement dans les bars, les clubs et leur quartier, Limoilou, ainsi que lors des spectacles de musique hip-hop et des tournois sportifs. Les bars les plus attrayants étaient le Living, le Liquid, le Cube et le Dagobert. Ils savaient que la fermeture des bars est un moment idéal pour le recrutement, car les filles sont plus vulnérables et en état d’ébriété. Le Junior Squad de Pierrin, une clique constituée de mineurs, opérait lors des tournois de basketball et de soccer à l’École de Rochebelle à Sainte-Foy, à la Polyvalente de Charlesbourg, à la Polyvalente La Camaradière et à la Polyvalente de la Seigneurie à Beauport pour recruter des filles sportives et belles. Outre les spectacles de hip-hop, les raves étaient également des lieux de recrutement. À Québec, Le Système, où avaient lieu des after-hours et des raves, était sous le contrôle des Hells Angels. Il était facile pour les proxénètes du Wolf-Pack et Pellissier d’y recruter des filles, puisqu’il n’y avait pas d’alcool. C’était un lieu de festivités pour les mineurs et un no man’s land pour les policiers, principalement à cause de l’absence de permis d’alcool. Il était difficile d’y intervenir.

L’image du chanteur de hip-hop et du sportif était mise de l’avant pour

attirer les filles dans leurs filets. Plusieurs membres de la clique du Wolf-Pack vont associer leur nom au collectif de rappeurs Limoilou Starz, se faisant passer pour des rappeurs ou des producteurs de musique. Le plus complexe dans l’analyse de ces informations est de faire la différence entre les individus criminalisés et les vrais chanteurs de rap, d’autant plus que certains d’entre eux sont aussi criminalisés. Pierre-De Bellefeuille, par exemple, disait être un des chanteurs du groupe Blackk Beretta et du collectif Limoilou Starz. Patrick Kayishema, Jean Pierrin, les frères Karera, Jean-Max Dolcine et Mior se présentaient comme des chanteurs, des producteurs ou des collaborateurs du Limoilou Starz, pour briller aux yeux des filles. Quant à Lovinsky, il avait son propre label, sous lequel Pierrin opérait également. Ils étaient de tous les spectacles et événements pour recruter et se donner un statut. Les players ont besoin de briller pour attirer leurs proies. Lorsqu’ils arrivent à une fête, un bar, un spectacle de hip-hop, un tournoi sportif ou tout autre lieu ayant un potentiel de recrutement, ils draguent toutes les filles, car elles ont toutes une valeur monétaire à leurs yeux. Elles sont toutes vendables et utilisables. Au premier coup d’œil, le proxénète identifie le niveau et la valeur de la fille en fonction de sa beauté

et de son âge. Qu’elle soit une top 1 ou 3 99, ils vont la recruter.

Le mode de recrutement lors des spectacles de hip-hop était toujours le

même. Les proxénètes avaient des entrées dans les spectacles, les after-shows et les after-after-shows, qui se passaient souvent dans les suites présidentielles de certains hôtels luxueux de Québec. La très grande majorité des spectacles de hip-hop étaient produits et organisés par les Productions Rico Rich de Ulrich Egounlety. Des stars du hip-hop de Toronto, de New York et de Montréal venaient à Québec chanter au Centre Mgr Marcoux, au Bal du Lézard, au Dagobert, au Kashmir, au bar Le Maurice, au Fiction et au Liquid. Par exemple, lors des spectacles de Muzion les 13, 14, 15 et 16 novembre 2002, la clique de Lovinsky était en plein recrutement. Le spectacle s’adressait aux 14 à 18 ans. Plusieurs individus interceptés par les policiers à la sortie étaient des membres de gangs ou des individus criminalisés provenant, notamment, de Montréal et de Toronto.

Après un spectacle, les jeunes filles naïves sont amenées en arrière-

scène, supposément pour rencontrer les artistes, et si elles sont bien dociles, elles pourront participer à l’after-after-show. Cela commence par une tournée des bars, même si elles ne sont pas en âge d’y entrer. Un portier bien tippé devient rapidement aveugle. Quand vient la fermeture des bars, à 3 h du matin, elles sont en état d’ébriété ou intoxiquées à la drogue. Les proxénètes les conduisent à la soirée VIP, qui se déroule dans une chambre d’un hôtel de luxe, tel que le Hilton, le Radisson ou l’hôtel Plaza Québec. Elles sont alors censées rencontrer les artistes, qui sont dans les faits d’autres proxénètes ou membres de gangs de Toronto et de Montréal. Elles sont ensuite exposées à des orgies et à de la consommation de cocaïne le plus naturellement du monde, afin de tester leur désir d’y participer.

Les scénarios de recrutement sont aussi variés qu’il y a de proxénètes.

Tous visent le même objectif: hameçonner une cible afin de l’amener progressivement à se prostituer. À partir du moment où la victime est hameçonnée, elle entrera dans un processus que nous décrirons en trois étapes: la lune de miel, le dressage et la mise en marché. Le mode opératoire du player est donc un jeu de séduction et de violence. Ce sont des séducteurs, des manipulateurs qui ont de l’entregent et du culot. Ils ne se gênent pas pour faire étalage de leurs conquêtes, symboles de leur puissance sexuelle et de leur masculinité. Les proxénètes sortent le grand jeu, l’acte du prince charmant, d’autant plus que, comme ils le disent si bien eux-mêmes: «C’est si facile de faire la tête à une fille!»

Durant la lune de miel, comme son nom l’indique, le player fait croire à

sa cible qu’elle est spéciale et qu’il en est amoureux. Celle-ci ne se doute pas du piège dans lequel elle tombe. Elle en vient à considérer celui qui deviendra son proxénète comme un amoureux, un petit copain, un conjoint, voire l’homme de sa vie. Certains proxénètes ne se gênent pas pour engrosser ces filles afin de consolider leur pouvoir et leur contrôle. Il devient alors extrêmement compliqué pour la victime de faire la part des choses. Plus elles sont jeunes, plus la phase de séduction est facile, mais aussi les autres étapes de fabrication. Elles se font offrir des cadeaux, de l’argent, mais le plus important, elles reçoivent de l’attention, de l’affection et de «l’amour». Elles sont valorisées et leur beauté est mise sur un piédestal. Cette phase est si caricaturale qu’on se demande parfois comment les cibles ne s’en rendent pas compte. À cette étape, la colère est bien présente chez les parents et les proxénètes ne tardent pas à tout mettre en œuvre pour isoler leurs cibles, en les éloignant de leur famille et de leurs amis. Ils se feront même parfois passer pour des victimes de racisme aux yeux de leurs dulcinées.

Les filles sont tenues responsables de leur propre prostitution. Elles sont

perçues comme des «bitches» qui ne connaissent pas leur valeur et n’ont aucun respect pour leur corps et leur âme. Les proxénètes considèrent que si elles sont capables de tomber dans leur piège, c’est qu’elles ne se respectent pas et ne méritent pas leur respect. Ils vont donc les tester et les pousser jusqu’au bout de leurs retranchements.

Lorsque le player estime que sa cible est devenue «sa femme», il

commence à la dresser pour en faire une bonne prostituée. Cette phase peut prendre plusieurs formes: désinhibition à la prostitution, sexualité débridée, contrôle et violence. La désinhibition à la prostitution consiste à amener une personne à envisager le sexe tarifé et multiple comme normal. Certains proxénètes amènent leur cible dans des bars de danseuses afin de les exposer à ce genre d’activité. Une danseuse plus expérimentée et appartenant au réseau a pour rôle de les entraîner et de les conseiller. Nadine Gingras est un bel exemple de ce genre d’entraîneuse. La désinhibition s’accompagne toujours d’une sexualité débridée. Le proxénète amène progressivement sa cible à envisager le sexe avec plusieurs individus. Il la fera participer à des partouzes lors de fêtes ou de soirées VIP organisées après les spectacles de hip-hop. Il peut aussi planifier un viol collectif (gang bang), où elle subira des agressions sexuelles répétées avec plusieurs amis du proxénète ou membres de sa clique. Certaines victimes peuvent être violées par une quinzaine d’agresseurs; un trauma qui les marquera pour le reste de leur vie. Lucie, par exemple, a été agressée sexuellement par plusieurs membres de la clique de Lovinsky. Elle se rendait à son domicile, croyant retrouver un amoureux. Après avoir couché avec elle, il est sorti de la chambre en lui disant: «Ne me déçois pas.» Ne sachant trop ce qui se passait, elle a vu entrer plusieurs gars, qui l’ont violée en série. Uma sera également violée par les gars de Lovinsky et enfermée dans un placard parce qu’elle lui aurait supposément manqué de respect.

Lors de la phase de dressage, la violence est omniprésente. Elle

s’installe graduellement, instaurant des chaînes internes dans l’esprit de la cible et l’amenant progressivement à se soumettre au contrôle du proxénète. La violence peut aussi s’établir rapidement, car ce ne sont pas toutes les victimes qui passent par la phase de la lune de miel. Elle est tant psychologique que physique: menaces de mort, menaces contre la famille («Si tu ne fais pas ce que je te dis, j’irai chercher ta petite sœur ou ton petit frère»), menaces avec une arme à feu, brûlures de cigarette, viols collectifs filmés et diffusés sur le Web, coups de poing au ventre et au visage, coups avec une barre de fer, agressions sexuelles à répétition, enlèvements, séquestrations (enchaîner dans une cave, etc.), lacérations avec un couteau, fractures, assassinats, fellations avec une arme pointée sur la tête, etc. Certaines victimes en viennent même à internaliser la violence au point de la banaliser. Après tant de mauvais traitements, les victimes prennent elles-mêmes leurs rendez-vous pour se prostituer. Ces violences peuvent s’échelonner sur plusieurs mois ou années avant qu’une victime porte plainte ou qu’elle soit extraite d’un réseau. D’ailleurs, c’est l’un des plus gros casse-tête des policiers, soit d’amener les victimes à dénoncer leur proxénète. En fait, celles-ci sont soit amoureuses, soit terrifiées, ou pire encore, les deux à la fois.

La phase de dressage consiste donc à prendre le contrôle des cibles et à

les dominer totalement. Les proxénètes vont les isoler de leur milieu pour devenir leur seul point d’ancrage. Ils dicteront leurs comportements; le nombre de prostitueurs à faire par jour; ce qu’elles doivent porter, etc. Ils contrôleront leurs mouvements par une surveillance active. Plusieurs filles vivent quotidiennement avec la peur au ventre, celle de mourir. Une fois cette peur ancrée, la mise en marché peut se faire et les marchandises sont expédiées dans tout le Canada et les États-Unis. D’ailleurs, ces filles rapportent beaucoup plus d’argent lorsqu’elles vont se prostituer à l’extérieur du Québec. L’exportation sert aussi à désorienter les victimes, qui, très souvent, ne parlent pas l’anglais et ne connaissent pas les villes où elles sont envoyées. Elles peuvent également être vendues à d’autres proxénètes. C’est ce que fait Pierre-De Bellefeuille avec Ophélie. Il la vend pour 3000$ à un proxénète de Montréal, Microsoft, qui, après avoir couché avec elle, lui annonce qu’elle est sa propriété. Elle va devoir se prostituer pour lui aux tarifs de 170$ de l’heure et de 100$ la demi-heure, et faire en moyenne 15 clients par jour. Microsoft ne lui offre aucun partage des redevances et la fait surveiller par un de ses acolytes lors de sa première journée de prostitution. Ophélie réussira à s’enfuir et à demander l’aide de son père.

Lorsque le proxénète contrôle bien sa proie, il la met sur le marché. Les

cliques de Lovinsky et de Kayishema vendaient les services sexuels des filles majoritairement dans des bars de danseuses où il était possible de faire de la prostitution (bars à «gaffe») et non seulement de la danse. Les filles recevaient également des clients dans certains motels. L’argent était pris au complet ou en partie par les proxénètes, et les filles ne recevaient que des montants minimes pour leurs besoins de base. Seul Pierre-De Bellefeuille utilisait un réseau autonome par le bouche-à-oreille et offrait un partage des gains, à raison de 40% pour lui. Il avait comme clients Radwanli et Georges Tannous, qui récupéraient les filles par la suite pour leurs propres réseaux.

 

Les players du Wolf-Pack et de la clique de Lovinsky Bien que les membres du Wolf-Pack et de la clique de Lovinsky soient pour la plupart des players, trois se démarquent particulièrement: Jean Pierrin, Pierre-De Bellefeuille et Jocelyn Philogène Mior.

Jean Pierrin, alias Junior, fondateur de Junior Squad et membre de la clique de Lovinsky

Avec son groupe, Junior Squad, Pierrin avait pour tâche essentielle de recruter des mineures pour la clique de Lovinsky. Son groupe et lui étaient alors des mineurs qui prétendaient être des chanteurs de hip-hop et des sportifs auprès des filles. Leur approche non menaçante se faisait tout en douceur et était plutôt axée sur la séduction.

Pierrin est sûr de son pouvoir d’attraction et de son charme. Il est

narcissique et prétentieux. La gent féminine ne sert qu’à enrichir son portefeuille. Pour lui, ses filles sont toutes des «bitches» et des «connes» qui ne se respectent pas, alors pourquoi devrait-il les respecter? La majorité des filles qui ont été sous le contrôle de Pierrin le décrivent comme très imbu de sa personne et de sa beauté. Il sait manipuler les cibles et leur faire croire qu’elles sont spéciales et que leur relation est exclusive. Il se fait passer pour un recruteur d’artistes pour la compagnie de musique de Lovinsky.

L’une de ses cibles est Dominique. Pierrin ne cesse de lui dire combien

elle est spéciale et différente des autres filles de son harem, qu’elle est son amoureuse. Ce clivage entre «l’amoureuse» et la bitch permet au proxénète de diviser pour mieux régner et de constamment garder le contrôle du harem. Le plus paradoxal, c’est que les players ne cachent pas leurs infidélités et leurs activités de proxénétisme. Ils réussissent à convaincre «l’amoureuse» qu’elle n’a pas besoin d’être jalouse, puisque les autres ne sont que des «bitches», des marchandises pour faire fructifier leurs affaires. Dans la phase de lune de miel, toutes les filles sont spéciales et ont le statut d’amoureuse. Toutefois, bien vite, cela peut changer.

Durant la période où Pierrin conte fleurette à Dominique, il est doux et

tendre avec elle, mais en même temps, il planifie un gang bang avec ses amis. Il compte passer à la phase du dressage avec elle. Heureusement, Pierrin est sous écoute électronique et Roger Ferland peut informer la mère de Dominique et lui demander de ne pas laisser sortir sa fille. Cet événement a d’ailleurs failli faire avorter l’enquête. Le player oscille donc constamment entre la séduction et la violence. Il continue à jouer son rôle jusqu’à ce que la victime comprenne qu’elle n’est qu’un pion, une marchandise sur son échiquier.

Dominique restera d’ailleurs amoureuse de Pierrin durant plusieurs

mois, et ce, même lorsqu’il est incarcéré en attente de procès au Centre de détention de Québec (prison d’Orsainville). Celui-ci continue à garder le contact avec elle et l’inscrit même sur sa liste de visiteurs, bien qu’elle soit mineure et malgré une interdiction de contact. D’ailleurs, Dominique ira lui rendre visite sans aucune réaction de l’administration carcérale. Il n’est pas le seul à le faire: Fandal, Lovinsky, Kayishema, Estelle, les frères Karera joueront aussi ce jeu. L’objectif est de faire du damage control et de forcer les victimes à retirer leur plainte, à éviter de témoigner ou même à changer leur témoignage. Les proxénètes tendent à garder un contact téléphonique avec les victimes ou même à avoir une correspondance amoureuse. Pierrin enverra de sa cellule une lettre «d’amour» à Dominique, qui est révélatrice de son style de gestion prostitutionnel. Toujours ce jeu du contrôle et de l’amour.

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Jocelyn Philogène Mior, membre du Wolf-Pack La fraude et la prostitution sont des activités interconnectées dans le Wolf-Pack. L’une des techniques de recrutement consiste à impliquer la cible dans une activité criminelle, dans ce cas la fraude, pour obtenir son silence et lui apprendre à vivre dans la criminalité. Encore là, le recruteur fonctionne par étapes: il propose d’abord de danser nue pour finalement aboutir à des actes sexuels complets. Ces proxénètes font alors de l’argent avec la fraude, tout en utilisant cette activité criminelle pour faire fonctionner leurs harems, voire pousser leurs cibles à la prostitution. Les fausses cartes d’identité servent à placer des mineures dans des bars de danseuses. Les cartes de crédit obtenues avec de fausses identités sont utilisées pour louer et payer des chambres d’hôtel sans débourser aucun sou. C’est un système où rien ne se perd et tout se transforme.

Mior est l’un des membres du Wolf-Pack responsables du recrutement

des filles et l’une de ses techniques est celle de la fraude. Il utilise, par exemple, les cartes de guichet et le nom de certaines de ses victimes. Il œuvre dans un réseau de fraudeurs, dont certains sont de Montréal, comme Mike, alias Microphone, et est chargé notamment de trouver des gens de confiance qui accepteraient de donner leurs cartes de guichet et leurs identités. Il s’agit d’hameçonner une fille pour faire de la prostitution, qu’il utilise ensuite pour de la fraude, ou de commencer par de la fraude pour finir avec la prostitution. Il contrôle alors la cible par un lien affectif amoureux ou amical pour en tirer le maximum d’argent. Il lui fait des petits cadeaux pour qu’elle ait l’impression de profiter des revenus de la fraude et la maintient dans cette confiance afin qu’elle ne rapporte pas les transactions frauduleuses sur son compte avant un mois. L’argent est ensuite redistribué parmi les membres actifs du Wolf-Pack.

Mior a également un système bien huilé pour hameçonner des filles et

les amener à faire de la prostitution. Son terrain de chasse est la Place Laurier, principalement vers l’heure du midi, lorsque les élèves des écoles secondaires affluent pour le dîner. Mior se décrit comme un représentant du Wolf-Pack. Il fait de l’entertainment. Il joue au gars friqué et paie des choses aux filles. Il repère celles qui ont une préférence sexuelle pour les Noirs. Il les identifie à leur habillement, à la musique qu’elles écoutent, à leur gestuelle et à leur attitude. Selon Mior, cet engouement de certaines filles pour les hommes noirs est constaté en 2000, ce qui facilite son travail de recruteur. Il n’a qu’à jouer au séducteur, au player, et elles lui tombent dans les bras. Il sollicite des adolescentes, car elles sont plus facilement impressionnables, en plus de ne pas être au courant de son passé de membre des Two One et de son lien avec les Rock Machine. Il lui faut des filles mineures ayant un physique assez mature pour qu’elles puissent entrer dans les bars sans éveiller de soupçons, tout en étant assez jeunes pour attirer les clients.

L’une de ses stratégies de chasse est de repérer un attroupement de filles

du secondaire à la Place Laurier. Il s’introduit ensuite dans le groupe de manière anodine, relax. Il commence à leur parler de hip-hop, de rap, parce que c’est la mode du temps, le jungle fever, et surtout parce que cette musique aborde le sujet du proxénétisme. Des mots comme whore et bitch sont banalisés. Mior utilise ces termes pour qualifier les filles tout en les dénaturant de leur vrai sens. Il commence déjà à les désensibiliser à la prostitution. Une autre de ses stratégies est de se créer un réseau «amical» de jeunes garçons de 15-16 ans qui sont en contact avec des adolescentes. Ce sont encore des jeunes Noirs qui plaisent aux filles. Bien que Mior ait 20 ans, il se tient avec des adolescents et leur paye toutes sortes de choses. Il devient leur ami. Il en apprend alors sur les partys organisés pour des adolescents et s’y fait inviter. Son cercle d’amis l’informe sur les filles faciles et bonnes à coucher. Il repère la future bitch par leur intermédiaire. Celle que les garçons décrivent comme «facile» ou qui ne se respecte pas.

Mior va alors l’aborder avec respect, en lui faisant comprendre «qu’être

une salope, c’est normal». Il déploie son jeu du bon gars qui comprend sa sexualité débridée sans faire d’approche sur elle, car il la respecte. Il se rend nécessaire pour elle, car il lui fournit tout ce dont elle a besoin (argent, cadeau, drogue, etc.). En premier lieu, il lui propose de frauder sa carte de guichet et si elle accepte, le poisson est attrapé. Ils partagent maintenant un secret et entrent dans une relation de confiance. Mior peut inviter sa cible à des partys sans éveiller de soupçons. Il l’invite toujours aux mêmes endroits, à des shows de hip-hop et à des fêtes, là où il est connu. Sur la scène, un autre membre du Wolf-Pack chante et l’interpelle au micro. La cible est bien accrochée. Il lui donne l’illusion d’être l’élue d’un membre de la jet set.

Lorsque la cible est bien en confiance, Mior commence à lui parler de

ses amis, qui s’avèrent être des membres du Wolf-Pack. La cible se sent admirée, valorisée, aimée, presque adulée. Il lui présente chaque fois un de ses amis, avec qui elle couche immanquablement. Elle va passer ainsi de jour en jour d’un gars à l’autre, jusqu’à ce que tout le gang ait couché avec elle. Mior l’entraîne même à coucher avec des gars de la clique de Lovinsky. Quand elle est bien rodée pour coucher avec plusieurs hommes différents, il lui déclare qu’elle aime le sexe et devrait se faire payer, tout en martelant qu’il n’y a rien de plus normal qu’une sexualité débridée. Il l’amène ensuite à envisager le sexe avec plusieurs hommes et se présente comme la meilleure option comme proxénète. Il lui fait croire qu’elle a du pouvoir. Que les hommes sont à ses pieds, qu’elle est une «reine», une «princesse» et non une bitch.

Mior procède de la même manière lorsqu’il va faire son tour dans les

écoles secondaires, notamment aux polyvalentes de Loretteville et de Charlesbourg. Sa clique d’adolescents l’appelle pour les partys d’étudiants, mais c’est surtout lors des shows de hip-hop que le recrutement bat son plein. Tant les gars de la clique de Lovinsky que les Wolf-Pack sont actifs lors des spectacles. Ils participent à presque tous les shows, quel que soit le groupe. Le nom de certains groupes est utilisé pour dorer l’image des proxénètes et faciliter le recrutement. Mior et les autres players utilisent donc, pour briller aux yeux des filles, leurs relations avec des chanteurs hip-hop.

Dès que la cible est mindée, elle est mise sur le marché prostitutionnel

et le proxénète balancera alors entre la manipulation, la séduction et la violence pour maintenir son contrôle sur elle. Mior dirige les nouvelles vers une prostituée expérimentée pour apprendre «le métier», mais aussi pour bien instruire les filles à lui donner tout l’argent. Dans cette phase de dressage, il envoie également les recrues chez des clients qui ont des pratiques sexuelles déviantes. Mior sait que si la fille s’en sort, elle sera bonne pour être expédiée dans les bars à gaffe A++, tels que le Toit Rouge à Manseau, le Sans-Limite sur la Rive-Sud de Québec et l’Oasis à Saint-Jérôme, un lieu bien connu des gars du Wolf-Pack. Les filles sous leur contrôle sont obligées de s’y prostituer sans restriction (complet, fellation, sodomie, etc.), ce qui est plus payant pour eux.

 

Téchelet Pierre-De Bellefeuille, alias Tiger Les players doivent savoir séduire, mais aussi avoir la patience d’écouter et de faire croire à leur empathie pour garder leur pouvoir sur les filles. Ils peuvent parfois passer des heures au téléphone avec leurs proies, qui bien souvent les prennent pour leur ami de cœur. Ils savent leur donner l’attention qu’elles recherchent désespérément.

Dans une conversation captée lors de l’écoute électronique du 16

décembre, lors de la journée du retrait des filles, Pierre-De Bellefeuille contacte Sophia, une de ses ex-copines. Celle-ci pense au suicide, car elle vient de recevoir un diagnostic fatal et d’apprendre que son ami de cœur l’a trompée. Ils ne sont plus ensemble. Pierre-De Bellefeuille va l’écouter, la conseiller, tenter de la rassurer pendant près d’une heure, pour finir par lui proposer de se prostituer. Sophia refuse, mais Pierre-De Bellefeuille est insistant. Il lui offre de lui faire rencontrer des clients faciles, gentils. Elle fera ainsi de l’argent en peu de temps. Il lui propose l’un de ses meilleurs clients, alors en Floride: Georges Tannous, que plusieurs victimes ont décrit comme un «gros dégueulasse». Tannous recherche des mineures et Pierre-De Bellefeuille connaît bien ses «goûts». Après une longue conversation, il réussit à la convaincre de faire deux clients. Le 17 décembre, lorsque les policiers font irruption dans sa demeure, Sophia est dans le lit de Pierre-De Bellefeuille. Il a finalement atteint son objectif: c’est un excellent player.

 

Le réseau des hommes d’affaires

Dans l’écosystème de l’industrie du sexe, il existe des proxénètes indépendants. Habituellement, ils ne sont liés à aucun groupe criminel et opèrent leur réseau en parallèle. Ils peuvent toutefois avoir des contacts avec certains individus criminalisés, sans forcément avoir de relations de dépendance.

Le réseau de Radwanli est de ce type. Il est identifité comme celui des

hommes d’affaires. Radwanli est un pivot vers qui convergent plusieurs personnes, principalement des clients: Georges Tannous, propriétaire notamment du restaurant Le Cèdre du Liban et d’une bijouterie; Yves Doyon, promoteur immobilier et propriétaire de Norplex, une compagnie de construction de condos et d’immeubles; Jean-François Guay, un avocat-conseil à l’Inspecteur général des institutions financières (IGIF) devenu le Registraire des entreprises; Robert Gillet, animateur de radio, Salim Choueiri, propriétaire d’une flotte de taxis, Abdul Rahman Kharamandeh, propriétaire du Délicatesse Nourcy (Café Pistache inc.), Ahmad Aida Dib Cheraim, alias Jade, informaticien, et Manuel Mansour, propriétaire d’Afritude, une boutique d’art africain à Montréal.

Le mode opératoire de Radwanli consiste essentiellement à

recommander des filles à son cercle d’amis et d’hommes d’affaires, dont certains les dirigent vers leurs propres connaissances et amis. Il est lui-même client et recherche clairement des mineures. L’un des proxénètes qui lui fournit des filles est Pierre-De Bellefeuille, membre du Wolf-Pack. Celles-ci sont déjà bien «dressées» pour satisfaire la clientèle. Radwanli n’a plus qu’à les débaucher en leur faisant miroiter de «travailler» à leur compte. Il leur assure une clientèle d’hommes friqués. La plupart des victimes détectées par Scorpion sont passées par le circuit du Wolf-Pack ou de Lovinsky avant de se retrouver dans le giron de Pellissier et de Radwanli.

Radwanli se présente comme un sauveur et propose aux filles,

moyennant une diminution de tarif pour les fellations qu’il reçoit, de leur envoyer des clients. Il leur fournit aussi la logistique (téléphone cellulaire, chauffeur) en échange de services sexuels. Elles pourront même utiliser son appartement, situé au-dessus de sa boutique, ainsi que le 539, rue Grande Allée. Il loue également une chambre au mois à l’Hôtel du Nord, copropriété de Robert Gillet, à l’été 2002, durant la construction du condo qu’il a acheté à Doyon. Cette chambre est aussi utilisée par Iris, Gabrielle et Claire pour des services sexuels offerts à Georges Tannous et à Doyon. Radwanli ne prend aucune cote pour ses références. Il faut savoir que l’accusation de proxénétisme à son endroit n’a pu être maintenue, car il a été difficile de démontrer que ses activités lui permettaient de recevoir des avantages financiers ou d’affaires. La question qu’on peut se poser: pourquoi Radwanli était-il aussi actif à recruter des mineures et à les référer à ces gens d’affaires s’il n’en tirait pas un quelconque avantage?

 

Rencontre avec Radwanli en 2016

 

Dans cette valse des rencontres, il m’apparaissait important d’au moins

rencontrer un «proxénète» de ce réseau. Celui identifié comme étant à la

tête du réseau libanais, Georges Radwanli, accepte de nous parler sans

hésitation, se présentant même comme une nouvelle personne. Il veut

nous donner sa version des faits après toutes ces années.

Roger et moi rencontrons Radwanli dans sa boutique maintenant

située sur la rue Saint-Joseph. Je la trouve surchargée d’objets, sombre,

quelque peu poussiéreuse. Il nous accueille avec le sourire, comme si

nous étions de vieux amis de passage à Québec. Il conclut une

transaction avec une cliente et nous invite à monter au deuxième étage,

un coin plus discret pour avoir une discussion ouverte. Je sens Roger un

peu tendu, sur ses gardes. Il faut dire qu’il le connaît mieux que moi.

Radwanli propose le café, tradition libanaise oblige. Je décline et lui

demande plutôt de me raconter son histoire. Il adopte une position de

victime, celle de l’incompris du système de justice et des policiers. La

conversation se déroule à moitié en français, à moitié en libanais, un peu

pour créer un lien, une bulle où Roger ne peut entrer. Celui-ci, attentif,

essaie tout de même de décoder la conversation par la gestuelle et le

non-verbal de Radwanli. Sentant le malaise, je tente constamment de

ramener la conversation en français.

Au bout d’une quarantaine de minutes, je vois bien que nous

perdons notre temps. Rien ne sort de cet homme. Il martèle

inlassablement d’une voix calme qu’il n’est pas un proxénète, mais

plutôt un petit consommateur de prostitution, du type occasionnel.

En quittant cet endroit, je regarde Roger du coin de l’oeil. «Qu’est-

ce que tu en penses?» Il me répond: «C’est toujours le même Georges.»

 

Le réseau de Claire, ou le modèle de l’indépendante Claire fait partie de la catégorie des femmes victimes-proxénètes. Autrement dit, celles qui débutent dans ce milieu comme prostituées, puis poursuivent leurs activités en indépendantes, tout en s’adonnant à du proxénétisme. Claire commence à se prostituer à 17 ans, sous le contrôle de Pierre-De Bellefeuille et de Clément Karera, deux membres du Wolf-Pack. Elle rencontre Radwanli comme client par l’entremise de Pierre-De Bellefeuille. Ce dernier l’incite à quitter le WP pour monter sa propre affaire. Il lui présente les hommes d’affaires de son cercle, tout en lui demandant de lui ramener des filles mineures. Claire recommande donc à Radwanli plusieurs de ses amies de la polyvalente, les Chicks de la Poly.

Durant l’été 2002, Claire découvre un nouveau filon, celui d’hommes

d’affaires qui ne font pas partie du réseau de Radwanli: Jacques Racine, propriétaire des Pharm-Escomptes Racine, Claude Mailloux, propriétaire du Marché aux puces D’Estimauville, deux autres individus du milieu des hôtels, des bars et des terrains de golf, Ioanis Balalas, alias Marco, cuisinier dans un restaurant grec, Réjean Jobin, trafiquant de drogue lié aux Hells Angels, Steve Gariépy, animateur de radio, Yvan Cloutier, ex-président du Carnaval de Québec et Charles Nourcy, pâtissier chez Nourcy. Claire poursuit donc ses activités prostitutionnelles tout en recommandant ses nouveaux clients à ses amies de la polyvalente. Elle prend 20$ par fille directement du client, sans que ces dernières le sachent. Ce genre de proxénète ne se perçoit pas comme tel et tend à prendre une posture de sauveuse. Claire considère qu’elle aide ses amies à sortir des griffes du Wolf-Pack et de Radwanli. À ses yeux, elle leur offre une clientèle qui paie mieux et de nouvelles opportunités.

 

Monsieur Soleil: le gérant ou le modèle d’affaires André Pellissier est une figure connue de Québec. Il jouit d’une notoriété de voyant et anime, à CHIK FM, une émission de clairvoyance. Il est invité sur quelques plateaux de télévision, principalement à TQS. Par sa notoriété et son allure, il impressionne les filles lorsqu’il les aborde pour leur proposer de se prostituer. Il leur offre deux possibilités: elles peuvent soit le faire pour lui, soit ouvrir leur propre agence avec son aide. Dans le cas de figure où la fille l’accepte comme proxénète, moyennant un partage des gains à 50%, il lui offre tous les services de son agence: chauffeur, protection, publicité et placement. Si la fille choisit de monter sa propre agence, il lui propose une formule clés en main et un tutorat. Elle prend alors le rôle de gérante et les dividendes se partagent à 50% sur le montant qu’elle encaisse des filles sous sa direction. Pellissier l’invite même à prendre 75% et à donner 25% aux filles.

Pellissier est constamment sur le mode du recrutement. Outre les

annonces mises dans Le Journal de Québec et les élèves de ses cours de danse, il sort tous les soirs dans des bars sur la Grande Allée, principalement au Living ou au Dagobert, pour tenter de trouver de nouvelles proies. Il essaie aussi de recruter les filles qui ne se laissent pas tenter par le chant des sirènes du Wolf-Pack. Il prend alors une posture du bon père de famille, gentil et protecteur, ayant un certain ascendant sur ces gars et des contacts avec les Hells Angels. Il a des filles mineures dans son agence, mais aussi des adultes. Sa clientèle est variée. Il est en lien avec Patrick Pruneau et paie une cote aux Hells Angels pour pouvoir placer ses filles dans des bars de danseuses et passer ses annonces. Pellissier est un indépendant, bien qu’il donne un certain montant de ses revenus aux Hells Angels. Il ne fait pas partie du Wolf-Pack. Toutefois, il est en lien avec plusieurs membres des cliques de Lovinsky et de Kayishema.