Opération Scorpion

Maria Mourani · Chapitre 11 sur 26

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Opération Scorpion

La folie médiatique

 

Les médias sont des joueurs qui peuvent être utiles et, en même temps, nous plonger dans la controverse. Le coulage d’informations est une pratique plutôt courante dans la police. Dans le cadre de notre enquête, nous avions du mal à contenir l’information puisque, outre des policiers, des familles parlaient aux médias. J’avais beau leur dire que ce n’était pas à notre avantage, que cela risquait de nous mettre des bâtons dans les roues, rien n’y faisait. Nous avons été emportés dans un tourbillon médiatique puissant.

Tout a commencé après le point de presse organisé par notre service des

communications, le 18 décembre. À partir de la publicisation des arrestations, Scorpion ne nous appartenait plus. L’enquête est devenue le sujet principal de la couverture médiatique, et a généré dans la population du Québec une indignation et une colère sans précédent. Plus les médias en parlaient, plus les citoyens étaient enragés. L’engouement pour Scorpion s’est fait entendre jusqu’aux officines politiques et à l’Assemblée nationale du Québec.

 

Le point de presse du SPVQ

Le 18 décembre 2002, les médias sont convoqués à 10 h à la Centrale de police de la Ville de Québec sur la rue Maréchaussée. Tous les représentants des médias sont présents. Marc-André Fortin, Sylvain Gagné et André Fillion, des communications, sont à la table. Ils vont décrire de long en large les tenants et aboutissants du projet Scorpion. Les noms des personnes arrêtées seront dévoilés, ainsi que leurs photos. Les journalistes seront informés de l’existence du Wolf-Pack et du réseau des hommes d’affaires, mais ce qui va marquer l’imaginaire du public et délier les plumes journalistiques est le dévoilement des noms des clients, principalement des personnes connues et influentes de Québec.

Les médias vont se déchaîner et faire leurs choux gras de cette histoire.

Essentiellement, deux lignes communicationnelles sont retenues, à savoir que la police a des preuves en béton, chose que les avocats de la défense vont utiliser allègrement durant les procédures judiciaires pour varloper les victimes et la police, et que d’autres arrestations sont à prévoir. Cette médiatisation intense va se poursuivre tous les jours pendant des mois. Elle va mettre de la pression sur l’enquête, mais aussi sur les victimes et les criminels. Les proxénètes commencent à prendre des mesures pour que les filles se taisent. Les confessions des familles et de certaines victimes aux journalistes complexifient également les procédures judiciaires et la suite de notre enquête. Il faut maintenant composer avec les rumeurs. La relation avec les médias est constamment dans l’ambivalence. Ils nous aident et, en même temps, nous mettent la marche encore plus haute pour regagner la confiance des familles, des victimes et du public.

À la suite du point de presse, un grand nombre d’informations, de

témoins, de victimes affluent au service de police. Ces personnes se présentent au poste ou passent par une ligne de dénonciation mise en place par le service des communications, soit 641-AGIR. La très grande médiatisation de la conférence de presse a eu des effets multiplicateurs. Les citoyens prenaient confiance et les victimes silencieuses trouvaient le courage de nous contacter. Ils voulaient parler à l’équipe Scorpion. Ça tirait de partout. Je n’en dormais pas la nuit. Il fallait que je me concentre et arrête de m’inquiéter en gardant mon premier objectif en tête: amener en cour ce maillon du réseau de jeunes filles et bâtir une preuve solide pour ne pas me faire avaler par cette machine inhumaine à broyer des enfants.

 

Rencontre avec André Fillion, le 16 octobre 2016

 

Pendant l’opération Scorpion, André Fillion est capitaine à la section

des communications et des relations avec la communauté au Service de

police de Québec. Je le rencontre avec Roger Ferland à son domicile en

2016. Il est alors à la retraite. C’est l’automne. Il nous accueille dans sa

verrière donnant sur le bord d’un lac, dans la région de l’amiante.

André Fillion est un adepte de la prévention. Il est une source

d’inspiration pour beaucoup de policiers, un shérif de village qui a à

cœur le bien-être de la population de son quartier. Il prend le temps de la

connaître et il a transposé ses façons de faire à une plus grande échelle

lors des fusions municipales. Il a été d’un grand soutien pour toute

l’équipe de Scorpion. André Fillion est aussi l’instigateur du programme

de policiers sociopréventifs à la ville de Sainte-Foy. Il était le

responsable du projet des policiers d’école, un modèle en émergence,

proche de la communauté mais qui savait utiliser les outils répressifs au

moment opportun. Voici son histoire.

•••

Bien avant les fusions municipales, j’étais responsable de la Section

jeunesse et des relations avec les médias. En 2000, le programme «Un

policier à l’école» est accepté par la direction du service et soutenu par

la Commission scolaire des Découvreurs. Trois policiers sont attitrés à

temps complet dans les écoles secondaires de Sainte-Foy. Plusieurs

informations mentionnaient d’ailleurs la possibilité qu’il y ait de la

prostitution juvénile à Québec. On avait remarqué que des jeunes filles

recevaient des bijoux, des cellulaires et changeaient leur tenue

vestimentaire à la sortie de l’école. Cela me tracassait, car en tant que

policier, on veut toujours protéger les jeunes, que ce soit dans la rue ou à

l’école; il fallait creuser ce dossier. Nous avons alors décidé

d’accumuler le plus d’informations possible, notamment sur les victimes

potentielles, leurs familles et leurs amis.

En 2002, ce sont les fusions municipales. Le directeur du service,

Daniel Langlais, est emballé par ce programme et accepte de l’étendre à

l’ensemble du nouveau territoire. Douze policiers sont formés et mutés à

temps complet dans les écoles. La cueillette des informations continue et

le projet Scorpion démarre dans la plus grande discrétion possible.

Roger Ferland se voit confier le dossier et l’obligation de faire le suivi

avec le Bureau des enquêtes criminelles de Sainte-Foy. Toutes les

informations recueillies sont alors acheminées à Sylvain Gagné et à

Roger Ferland. Avec ce genre d’informations, on se demande toujours si

c’est le bon moment d’agir. Quand doit-on exactement passer un grand

coup de balai? Un jour ou l’autre, il fallait que cette situation cesse.

Au service des communications, on recevait régulièrement des

appels de journalistes stipulant avoir des renseignements sur l’enquête

en cours. On savait qu’il y avait des fuites et que certains journalistes

avaient des amis dans la police. Toutefois, la moitié des «tuyaux» qu’ils

recevaient n’étaient pas fondés. Il fallait agir. C’était le temps de laver le

linge sale et de bien se serrer les coudes, parce que la tempête

médiatique qui s’en venait n’allait pas nous épargner. Par contre, j’avais

une grande confiance en Roger et en Sylvain. Ils s’étaient entourés de

très bons policiers, qui alimentaient l’enquête en se rendant dans les

écoles, mais aussi dans les résidences et les centres pour jeunes. Ces

derniers sont une source inestimable d’informations. On entend parfois

ce commentaire: «Un policier d’école, c’est un policier de moins sur la

route.» Mais, moi, je dis que, au contraire, c’est un outil indispensable

pour la prévention du crime.

Le plus surprenant dans cette histoire, c’est que, la veille de

l’arrestation de Robert Gillet, un journaliste m’a appelé pour me

demander si je pouvais confirmer l’opération. Je n’étais pas au courant,

et c’était mieux ainsi, car je n’avais pas à débattre avec les journalistes.

Par contre, lorsqu’il fallait qu’on ait des informations du côté des

enquêteurs, on les obtenait rapidement.

Le point de presse s’est donc tenu le 18 décembre 2002, à la suite

des premières arrestations, quelques jours avant Noël. Je sais maintenant

qu’on a dérangé un bon nombre d’hommes importants de Québec; on

leur a fait peur. En donnant ce point de presse, nous ne cherchions pas à

déclencher cette réaction, mais plutôt à protéger les potentielles victimes

et à encourager les gens à dénoncer ce type de situation. Cela a changé

la dynamique, mais je l’assume… C’était le moment idéal, l’occasion

d’arrêter toute cette violence envers ces jeunes filles.

Avec cette sortie publique, nous avons dévoilé les noms et montré

les photos des proxénètes et des clients de la première vague

d’arrestations. À vrai dire, cela me mettait quelque peu mal à l’aise,

mais cette façon de faire avait été validée par un procureur. Avec le

recul, je me rends compte que je n’aurais pas dû parler de première

vague, parce qu’à partir de ce moment, les journalistes n’ont pas cessé

de nous talonner pour en savoir plus sur les prochaines. Tous les jours,

les journalistes attendaient devant le poste du Service de police. On

avait beau leur dire qu’on n’avait aucune information additionnelle, ils

nous sortaient des soi-disant sources et voulaient valider leurs histoires.

On a dû leur faire comprendre qu’on ne ferait plus de commentaires;

cela a duré quatre mois!

On m’a reproché d’avoir parlé de première vague, mais je ne le

regrette pas. Mon seul objectif était de protéger ces jeunes, et cela faisait

beaucoup trop longtemps que ces enquêtes perduraient. Après, nous

avons reçu plusieurs appels de grosses compagnies de Québec qui

voulaient savoir si des personnes de leur entreprise pouvaient être

impliquées. Qui seraient les prochains sur la liste? J’ai même eu un

journaliste qui m’a demandé si son nom y était. Une conversation

surréelle dans laquelle il se dévoilait et s’autoaccusait. Selon moi, il était

loin d’être au-delà de tout soupçon.

 

— André, est-ce que mon nom est sorti?

— Comment ça, est-ce que ton nom est sorti? — Tu dis qu’il va y avoir une deuxième vague, là, vous avez

d’autres…

— Écoute, bonhomme, je ne peux pas te confirmer ou t’informer. — Quelle sorte de temps des fêtes penses-tu que je vais passer? Et

que bien d’autres personnes vont passer?

 

Il n’était pas sur nos listes, mais il semblait en avoir gros sur la

conscience. Heureusement, Roger et Sylvain filtraient l’information

avec notre département et effectuaient les vérifications et les suivis

nécessaires. C’était vraiment trop intense et même insupportable. J’avais

des amis qui me faisaient parvenir des coupures de journaux de

Vancouver et du National Post. On me demandait souvent pourquoi

l’enquête était écourtée à quelques semaines; on me disait qu’on aurait

pu en arrêter beaucoup plus! Certains ont même déclenché des rumeurs

sous-entendant qu’on aurait été bloqués. C’était bien plus complexe que

ça! Notre priorité était de protéger ces jeunes filles, de les retirer de ce

milieu toxique rapidement. Pouvez-vous imaginer un viol ou un viol

collectif? C’est une marque indélébile. Le viol est bien pire que le

meurtre. Il est une mort intérieure à petit feu, tandis que le corps

continue de vivre et d’exister. Alors qu’avec le meurtre, il n’y a plus de

souffrance.

En plus de cette allusion à une «première vague d’arrestations», Éric

Thibault, journaliste au Journal de Québec, a rapporté dans son article

qu’on avait dit avoir des preuves en béton! Des preuves en béton! Qui

avait dit cela? Ce qu’il faut comprendre, c’est que ce genre de

commentaire donne habituellement des armes à la défense. C’est comme

dire: «T’as beau te battre, mon gars, tu n’as aucune chance, je sais que je

vais gagner.» On a dû réécouter tous les enregistrements du point de

presse pour savoir si l’un de nous avait bel et bien prononcé ces mots.

J’ai contacté plusieurs journalistes pour savoir comment cette histoire

avait émergé et qui avait prononcé ces mots. Personne ne le savait! En

plus, Le Journal de Québec qui titre en gros que la police de Québec

avait des preuves en béton. Une folie! Mon directeur m’a appelé:

«André, viens icitte! Comment ça, t’as dit ça?» Je lui ai expliqué que je

n’avais vraiment rien à voir là-dedans et que c’était seulement la

machine à rumeurs qui était partie. Une vraie plaie! Après 10 ans

d’expérience aux communications, je n’aurais jamais dit que nous

avions «des preuves en béton», car je connaissais bien la portée de ce

genre de propos. Plusieurs années plus tard, à ma retraite, j’ai discuté

avec Éric Thibault afin de mieux comprendre d’où venait ce mot

«béton». Il m’a confirmé que cette déclaration ne résultait pas du point

de presse, mais d’une entrevue individuelle menée avec un haut gradé

de notre service: «Tu sais, André, c’est une expression qui est souvent

utilisée dans la police pour parler d’une enquête solide. À y repenser, ce

n’était pas faux. Mais elle m’avait bien été citée.» Je le connaissais

assez pour savoir qu’il ne trahirait jamais une source.

Une anecdote qui me fait encore sourire. Lors du point de presse, à

la question d’un journaliste sur la raison du déclenchement de Scorpion,

un de mes collègues a répondu que c’était à la suite du bouche-à-

bouche, voulant faire allusion aux rumeurs et aux informations que nous

recevions des parents et des victimes. Faire un lapsus de la sorte dans le

point de presse d’un dossier de prostitution! Qu’est-ce qu’il venait de

dire? On avait les journalistes et les caméras. Un grand malaise régnait

dans le gymnase et mon collègue ne comprenait pas vraiment pourquoi.

Je n’ai pas pu m’empêcher de le taquiner par la suite: «T’as pas pensé à

dire du bouche-à-oreille plutôt que du bouche-à-bouche?» Il m’a

répondu: «C’est pour cette raison que je ne travaille pas aux

communications.» Même s’il n’y a pas eu de moments drôles pendant

l’opération, ce petit instant de confusion m’a vraiment fait rire. Cette

enquête affectait effectivement la plupart d’entre nous. On déterrait

vraiment la crasse humaine et la souffrance.

Le point positif de toute cette affaire, c’est qu’à partir de ce moment,

les informations de victimes potentielles, de parents et de témoins ont

afflué au poste de police. Les lignes téléphoniques ne dérougissaient

pas. J’avais deux ou trois personnes qui ne faisaient que répondre aux

appels. Au bout du compte, on a passé les Fêtes au téléphone. Si c’était

à refaire, je ne changerais rien. Je n’avais pas laissé une fenêtre ouverte,

mais plutôt une porte-patio. Et même si nous en subissions les

contrecoups, je ne voulais pas que celle-ci se referme trop tôt, car c’est

notre rôle, en tant que policiers, de prévenir le crime et d’être proches de

la population. Nous avions perdu un peu cette relation de proximité avec

notre communauté en raison des fusions.

Nous avons mis sur pied une ligne directe avec les citoyens: 641-

AGIR. Des représentants de la Sûreté du Québec étaient déçus parce

qu’ils auraient voulu que l’on oriente la population vers la ligne Info-

Crime. Un officier de notre équipe a même tenté de me faire changer

d’avis et de forcer une intégration dans Info-Crime, mais je suis resté sur

mes positions. Je demeure convaincu que cela aurait occasionné des

délais de traitement. Pourquoi avoir un intermédiaire entre le citoyen et

sa police? Après tout, nous sommes la police de Québec! À travers 641-

AGIR, on avait accès à une foule d’informations. Les parents et les filles

nous contactaient, ils étaient dirigés vers l’équipe de Roger ou vers

Sylvain. Il s’agissait bien souvent de jeunes filles en pleurs et de parents

dépassés par les événements. Faire la police de proximité et de

prévention était la carte gagnante. Merci à la mairesse, Madame

Boucher, et au directeur Daniel Langlais d’y avoir cru. Cela nous a

permis de démarrer et de continuer ce projet dans les écoles.

La prostitution juvénile à Québec ne date pas d’hier. Cela n’arrêtera

jamais, car où il y a de l’homme, il y a de l’hommerie et de l’abus du

plus petit que soi. Bien avant Scorpion, on recevait des confidences des

jeunes transmises par des policiers d’école. On avait appris que des

adolescentes se faisaient «pimper» par des gars de gangs. J’entendais

ces témoignages et ça me bouleversait. J’ai même reçu en entrevue une

des premières victimes, dont je connaissais le père. Un témoignage

bouleversant, surréaliste et très difficile à entendre. Elle nous a aidés à

démarrer le projet Scorpion. Ces dossiers de prostitution sont ceux qui

m’ont le plus touché, le plus affecté au cours de ma carrière, tant en

prévention qu’en communication. Il fallait vraiment que l’on débloque

les budgets, qu’on ouvre les vannes pour nettoyer ce bordel. Cela

n’arrêtait pas de me préoccuper.

Avant Scorpion, il y a eu beaucoup d’enquêtes qui n’ont pas abouti.

Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi, car d’un côté, j’entendais mes

policiers d’école décrire des situations de prostitution juvénile, et de

l’autre, je me rendais compte que sur le plan des enquêtes, c’était

difficile. Tout ce que je pouvais faire, c’était donner les informations

que les policiers d’école colligeaient. On savait, par exemple, que des

gars de Montréal débarquaient à la sortie de certaines écoles pour

ramasser les jeunes filles et aller faire le party dans les bars. On trouvait

ça louche, mais on était loin de penser à un réseau de prostitution

juvénile à ce moment-là. Puis, progressivement, les informations ont

commencé à pointer vers cette hypothèse.

Après des mois de folie, les demandes d’information et d’entrevues

de la part des journalistes ont commencé à diminuer. Comme ça se

calmait un peu, la direction a exigé que l’on ne réponde plus aux

demandes. Nous ne devions plus dire un mot. On savait qu’une firme

privée de communications avait pris notre place. Mon équipe et moi

étions déçus et avions de la difficulté à comprendre ce désaveu. Je me

doutais qu’avec l’histoire de la première vague et des preuves en béton,

on nous mettait un peu de côté. Je comprenais. Au bout du compte, la

médiatisation de l’opération Scorpion a été un couteau à double

tranchant. Cela a mis les projecteurs sur cette enquête et a permis

d’éviter de poser le couvercle sur la marmite, mais elle a aussi

complexifié le travail policier ainsi que les procédures judiciaires.

Néanmoins, le pire dans toute cette affaire, c’était notre impuissance à

empêcher les fuites d’information: ça suintait de partout et mettait des

bâtons dans les roues de l’enquête. Les jeunes filles et les familles

voyaient leurs histoires déballées dans les journaux et à la radio et nous

en tenaient responsables. On nous soupçonnait même d’être derrière ces

fuites, alors qu’elles provenaient de partout. C’était difficile à vivre à la

fin.

Je me souviens de cet animateur de radio qui m’a appelé en direct à

6 h 30 du matin chez moi, alors que je sortais du lit, pour me demander

de commenter un événement durant lequel un policier aurait fait feu sur

un véhicule dans une cour d’école. Or, je n’étais au courant de rien. Il y

a aussi eu cet éditorialiste qui ne nous avait jamais parlé durant toute

l’opération Scorpion et qui sortait des informations sans trop faire de

vérifications. C’était vraiment frustrant et les troupes réagissaient. En

général, les journalistes que j’ai connus sont des gens honnêtes,

respectueux qui rapportent des faits, mais comme dans tout métier, il y

en a des rigoureux et des moins consciencieux. Les journalistes de

Québec avec qui j’ai eu à échanger effectuaient bien leur travail. J’ai

établi avec certains d’entre eux une excellente relation de confiance et

de respect. Je tiens à souligner, entre autres, le travail de Denis

Therriault, un véritable gentleman, d’Alain Vigneault, d’Alain Saint-

Ours, d’Éric Thibault, de Bruneau Perron et de Jérôme Landry, tous des

journalistes exceptionnels.

Sur le plan des communications, on a fait le maximum dans cette

enquête et on est vraiment allés le plus loin qu’on pouvait. Daniel

Langlais voulait un dossier propre mené jusqu’au bout et il nous a donné

toute la latitude et l’énergie pour réussir. L’envergure du projet Scorpion

démontre encore une fois l’importance du policier à l’école, le seul

intervenant disponible et autorisé à se rendre chez les parents de jeunes

impliqués dans des délits. Souvent, cela permet de mieux comprendre

les problèmes du jeune et de poser des gestes efficaces pour l’aider.

Enfin, j’aime à croire qu’on a bien fait… Mon plus beau moment

lors de Scorpion a été de réussir à sortir certaines de ces jeunes filles des

griffes de ce réseau. Et la cerise sur mon gâteau: les arrestations

d’hommes influents de Québec. C’était une première, une victoire, un

message important qui disait: vous n’êtes plus intouchables.

 

Que l’on continue!

À partir de la conférence de presse, la population s’est emparée de Scorpion. Elle avait de grandes attentes envers la police. Comme nous avions laissé entendre qu’il y aurait d’autres vagues d’arrestations, tout le monde était sur le qui-vive. Quand ces arrestations surviendraient-elles? Qui seraient les prochains à passer à la moulinette? Les dénonciations citoyennes explosèrent alors, une quarantaine de nouvelles victimes apparurent, les sources d’informations policières montèrent en flèche et les dénonciations à la DPJ s’accumulèrent. En un mois, le nombre d’informations avait plus que doublé, comparativement à ce que nous avions au préalable. Des enquêteurs de la SQ et de la GRC appelaient pour partager certains filons de leurs propres enquêtes. La GRC voulait un coup de main sur une enquête de tourisme sexuel et la SQ-Québec demandait de l’aide sur une enquête de prostitution en ligne, un phénomène alors en émergence sur Internet. Nous en avions plein les bras. J’ai donc dû mettre les choses au point avec Marc-André et Martial. «Il y a beaucoup trop d’informations pour que notre équipe puisse la traiter. Si vous voulez pousser d’autres dossiers, il va falloir vous trouver un autre enquêteur assez fou pour ouvrir de nouvelles boîtes de Pandore. Quant à nous, si nous voulons aboutir à un succès, nous ne pouvons pas nous occuper de tout. Déjà, nous avons des individus dans Scorpion qui nécessiteraient à eux seuls de nouvelles enquêtes.»

Une foule d’hypothèses émergeaient sur la place publique. Les

spéculations allaient bon train sur notre capacité à obtenir des condamnations. André Arthur et Jeff Fillion laissent entendre que les policiers seraient muselés par le politique, que les budgets seraient sûrement abolis ou limités pour tuer la suite de l’enquête, et que les plus audacieux et persévérants enquêteurs de Scorpion seraient mis en punition. Les autres médias reprendraient en boucle ces mêmes analyses. Il est vrai que ce n’était pas la première fois que des scandales impliquant des hommes influents et de pouvoir étaient étouffés dans la capitale. Je comprenais leurs inquiétudes, mais personnellement, cela ne m’interpellait guère, puisque j’avais une panoplie d’informations qui corroboraient les déclarations des victimes. Je n’avais aucun doute sur le fait d’aboutir à des condamnations. Cependant, lorsqu’on a procédé aux dernières arrestations, le public a eu l’impression qu’on avait accouché d’une souris, car il s’attendait à plusieurs nouvelles arrestations. La majorité de nos nouvelles accusations concernaient des individus déjà arrêtés en décembre 2002. Le plus déroutant pour la population de Québec sera lorsque le SPVQ annoncera la fin de l’enquête Scorpion. Les médias se déchaîneront et laisseront entendre à mots couverts que ce manque de ressources était, dans les faits, une stratégie politique, dont le principal objectif visait à protéger des politiciens, possiblement clients de prostitution juvénile.

La population se mobilise alors pour réclamer la réouverture de

Scorpion. Des rumeurs circulent sur le maire L’Allier et son administration. Son inaction lui est reprochée et on évoque la possibilité qu’il puisse avoir couvert des amis. Le directeur du SPVQ, Daniel Langlais, et le maire

L’Allier font une sortie médiatique afin de démentir la rumeur 53. Le maire fait même parvenir une lettre à Langlais, l’assurant de son soutien et de

l’octroi de ressources advenant une poursuite de l’enquête54. Cependant, le chef de l’opposition à l’Hôtel de Ville, Jacques Langlois, adresse une lettre au ministre de la Sécurité publique, Jacques Chagnon, pour l’avertir d’une possible ingérence politique. Il demande une enquête publique sur

Scorpion, qui sera refusée par Chagnon55. Outré, L’Allier envoie une lettre aux ministres Marc Bellemare, de la Justice, et Jacques Chagnon, de la Sécurité publique, leur intimant de répondre rapidement à la demande de

Langlois56. Il met également en jeu son poste et déclare qu’il y aurait «une

espèce d’odeur de purin qui flotte sur la ville57».

À la suite du refus de Chagnon, la grogne populaire est telle que plus de

300 personnes se retrouvent sur le parvis de l’hôtel de ville le 4 novembre 2003, réclamant un retour de l’enquête et scandant: «L’Allier salaud, le

peuple aura ta peau58.» On assiste également à des manifestations au palais de justice de Québec, lors des poursuites judiciaires. Une fondation Scorpion est créée par Paule Cantin, son frère Philippe, ainsi que Robert McMartin, afin d’amasser de l’argent pour financer la suite de l’enquête. Des fanions, des autocollants, des casquettes et des chandails à l’effigie de Scorpion, avec le slogan «Que l’on continue!» sont vendus quotidiennement. Plus de 200 000$ seront ainsi recueillis. Le SPVQ refusera cependant de prendre l’argent, celui-ci servira plutôt à payer les frais d’avocat des victimes.

L’Assemblée nationale est aussi prise dans le tourbillon médiatique de

Scorpion. L’opposition réclame une réouverture de l’enquête. Une pétition «signée par 2150 pétitionnaires, citoyens et citoyennes de la ville de Québec et de ses environs, qui font partie d’un groupe de 80 158

pétitionnaires de trois libellés différents 59», est déposée le 3 décembre 2003 après les affaires courantes à l’Assemblée nationale par Mario Dumont, alors chef de l’Action démocratique du Québec et député de Rivière-du-Loup. Isabelle Pellerin, l’instigatrice de cette pétition, et des parents de

victimes avaient demandé à Dumont de la déposer60. Les pétitionnaires veulent «l’intervention des membres de l’Assemblée nationale, afin que l’opération Scorpion puisse poursuivre ses activités et mettre un terme à la

prostitution juvénile qui touche [la région de Québec]61».

 

Enquête préliminaire de Gillet

Le 30 mai 2003, une foule en colère est à la porte et sur les étages du palais de justice de Québec, où se déroule l’enquête préliminaire de Gillet. Elle l’invective et demande justice. Rachel est appelée à livrer son témoignage. C’est le premier d’une victime de Scorpion. La stratégie de son avocat est alors, d’une part, de détruire sa crédibilité et de la présenter comme une

«mythomane, une menteuse, une parjure62» et, d’autre part, de discréditer l’enquête policière, qu’il estime bâclée et sans profondeur. Il attaque également les procureurs de la Couronne qui auraient, selon lui, été trop rapides dans l’octroi des actes d’accusation. Il fait sa propre enquête et fournit un alibi pour Gillet.

Cette stratégie fait énormément réagir les citoyens de Québec, qui sont

présents à tous les passages de Gillet au palais de justice. Ils craignent que ce poisson s’échappe du filet. Toutefois, le juge Babin maintient les deux chefs d’accusation contre Gillet, il en rajoute même un troisième. Finalement, Gillet sera reconnu coupable avec un seul chef d’accusation sur une victime, Claire, car le témoignage de Rachel sera totalement discrédité.

La réaction du public aura des conséquences majeures sur la suite des

procédures judiciaires. Les avocats de la défense demanderont un changement de venue pour que tous les procès aient lieu à Montréal.

C’est à ce moment que commenceront notre calvaire et celui des

victimes…

 

Des prostituées offertes à des juges?

Nous sommes en mars 2004, en plein procès de Gillet. Son avocat décide de faire jouer une conversation captée le 28 novembre 2002, lors de l’écoute électronique de Radwanli, que la Couronne n’avait pas souhaité retenir même si elle en connaissait la teneur. Dans cette écoute, Radwanli parle avec John (nom fictif), un propriétaire de commerces à Québec, d’un conflit avec son ex-conjointe concernant la garde de son fils et d’une plainte de voies de fait. Il se cherche un bon avocat. Rachel est dans la boutique et attend que Guay et Gillet viennent la chercher. Radwanli lui passe alors le téléphone. Elle entame une courte discussion avec John et redonne ensuite le combiné à Radwanli, qui poursuit en libanais. L’objectif de l’avocat est de démontrer la relation amicale entre Radwanli et Rachel, et ainsi, de discréditer son témoignage, principalement lorsqu’elle raconte avoir été giflée par lui. La procédure judiciaire veut que lorsque l’une des parties décide de passer un extrait d’écoute électronique pendant un procès, elle le fasse dans son entièreté. Par conséquent, la totalité de la conversation sélectionnée, dont la majorité des propos sont tenus en libanais, est alors diffusée dans la salle. La traduction n’est toutefois pas faite. Cependant, quelques jours plus tard, le 23 mars, TVA diffuse des extraits de cette conversation, qui étaient préalablement en libanais, après les avoir fait traduire. John y affirme qu’une avocate de Québec soudoierait des juges en leur fournissant des prostituées.

Bien que Radwanli ait qualifié les propos de John de «niai-sage» et de

«mythomanie»63, la rumeur concernant cette avocate a persisté. Le 2 mai 2022, des vérifications ont été faites auprès de la bâtonnière du Québec et au syndic du Barreau, afin de savoir si des mesures avaient été prises pour vérifier les propos de John. Le syndic du Barreau confirme l’ouverture d’un dossier au nom de cette avocate à l’époque concernée, ainsi que les vérifications qui s’imposaient pour assurer qu’il n’y avait pas de manquement à l’éthique ou au Code de déontologie des avocats. Toutefois, aucune plainte n’a été déposée contre ladite avocate.

Lorsque les institutions judiciaires et policières appliquent avec

impartialité et respect leurs procédures, elles renforcent leur légitimité et leur autorité, mais suscitent la confiance, la collaboration citoyenne et l’obéissance à l’autorité légale. C’est ce que Tyler (2006) nomme la théorie de la justice procédurale. La légitimité du système de justice s’ancre donc dans la perception populaire de son efficacité, de son impartialité, de sa transparence et de son honnêteté. Par conséquent, la diffusion de cette tranche de la conversation entre Radwanli et John n’a certainement pas contribué à entretenir une bonne image des avocats et de la magistrature. Elle a laissé la place à la spéculation et fort probablement eu un impact sur l’image et la réputation de l’ensemble des avocats et des juges.

 

Des genres de ministres et des scandales Le 25 septembre 2003, on est dans les procédures judiciaires pour le mandat de paix de Marlène Gingras, la sœur de Nadine. Il s’agit d’une requête en audition pour divulguer la preuve et démontrer ainsi son implication dans le réseau de Lovinsky, notamment comme chauffeuse. On voulait également faire la preuve de certains transferts d’argent dans son compte de banque, au profit de la clique à Lovinski. Je suis sans accompagnateur cette journée-là au procès de Gingras, car celui de Pellissier se déroule en simultané dans une autre salle d’audience. Habituellement, on est toujours deux policiers au tribunal et Bendo est le plus souvent mon accompagnateur. Cette fois-ci, il suit le procès de Pellissier.

L’avocat de Marlène Gingras, Me Marc Delisle, avait décidé de

contester la preuve, dont celle de Vladimir Moïse. Ce qui a nécessité plusieurs journées de témoignage de ma part, où je devais lire les documents de preuve sélectionnés par le procureur M e Michel Green pour éclairer le juge Hubert Couture. La lecture d’un bout d’une écoute électronique d’une conversation entre les sœurs Gingras déclenchera alors une nouvelle tempête médiatique. Dans cette conversation, captée le 17 décembre 2002, lors des arrestations des proxénètes et des clients, Nadine explique à sa sœur les raisons de la venue des policiers chez elle, l’arrestation de Lovinsky, le dépôt des enfants à la garderie dans la voiture de police, sa présence au poste et sa libération. Elle n’est pas mise en état d’arrestation, mais considérée comme un témoin important. Je fais donc la lecture de toute cette conversation, mais ce qui retient l’attention d’un journaliste est cette section: «Nadine dit que Lion (Lovinsky) s’est fait arrêter pour un réseau de prostitution. Elle précise que Lion n’est pas une tête dirigeante, mais qu’il est concerné. Elle ajoute qu’il y a des grosses personnalités, des genres de ministres qui sont impliqués là-dedans, qui étaient des clients. Nadine demande à sa sœur de regarder les nouvelles, elle va voir… Elle croit aussi que Lion est parti pour quatre à cinq ans.»

Une conversation plutôt anodine, qui devait démontrer le soutien

apporté par Marlène Gingras à sa sœur et à Lovinsky dans les activités du réseau, devient le lendemain un scandale politique. Le journaliste Guy Benjamin, du journal Le Soleil, va m’interpeller dans le corridor du tribunal et me questionner au sujet d’une enquête de la GRC et d’actes de prostitution de mineurs de sexe masculin impliquant des juges et des ministres. Il me demande si j’ai des informations à lui donner sur cette enquête. Je sors alors mon calepin et lui lance: «Non, mais si tu as de l’information…» Il comprend que je n’ai rien à lui dire, mais il revient à la charge au moment où j’entre dans la salle d’audience en énonçant qu’on avait sûrement obtenu des noms de ministres dans notre enquête. Mon erreur a été de lui répondre: «Oui, j’ai déjà entendu des noms et des histoires, mais je ne travaille pas avec les rumeurs.» Il poursuit: «Oui, mais c’était le Parti québécois qui était au pouvoir dans ce temps-là. On pourrait en parler.» Il faisait référence à la période de septembre 2002. Je lui précise: «Non, vous ne pouvez pas dire ça et vous devez vous en tenir à mon témoignage.»

En rentrant chez moi, ce jour-là, Me Jacques Casgrain, le procureur-chef

responsable de Scorpion, m’appelle, inquiet, et me demande si j’aurais dit à des journalistes que des ministres du Parti québécois étaient impliqués dans l’enquête. Il était à l’Assemblée nationale pour recevoir une médaille pour ses années de service comme procureur et se faisait questionner. Je lui ai répondu que non, puisque je n’en avais pas dans mon dossier. Comment aurais-je pu dire cela? Il connaissait autant que moi la preuve et les individus ciblés.

Le lendemain matin, l’article de Benjamin est sorti en première page du

journal Le Soleil. Il titrait: «Des ministres du Parti québécois ont été des clients du réseau de prostitution juvénile, selon un document mis en preuve

hier au palais de justice de Québec64». Le journaliste met même des faussetés dans la bouche de Nadine Gingras: «J’ai des ministres parmi mes

clients65.» Ce qui ne m’étonne guère, puisqu’il n’était même pas dans la salle au moment où je lisais l’écoute électronique. En somme, c’était un article sensationnaliste et boiteux.

Dès mon réveil, je suis convoqué chez Martial avec Sylvain pour

donner ma version des faits. Il est convenu que je ne parlerai plus aux journalistes. Ils vont même me mettre un chaperon senior des enquêtes lors de tous mes déplacements à la cour. La consigne: ne plus me laisser seul avec les journalistes au tribunal. Je pars par la suite vers le palais de justice pour une autre journée de témoignage. À mon arrivée, je suis face à une foule de journalistes, ma première mêlée de presse. «Ferland, n’avez-vous pas honte d’avoir tenu ce genre de propos?» «Votre attitude est irresponsable!» Toute la journée, cela n’a pas arrêté. Je suis allé m’isoler dans un cubicule d’avocat, juste pour prendre un temps d’arrêt. J’étais épuisé. J’entendais encore les clics des appareils photo. Je tentais de relaxer. Bendo était à mes côtés. Son soutien a été inestimable, un véritable ange gardien.

Les médias étaient si déchaînés que le service des communications du

SPVQ s’est vu obligé de publier le lendemain un communiqué pour rétablir les faits. Ce communiqué réitère qu’après vérification de l’écoute électronique, des déclarations de témoins, de la filature, on ne peut établir l’implication, comme client ou à quelque autre titre, de ministres ou d’hommes politiques dans l’un ou l’autre des réseaux de prostitution ayant fait l’objet de l’enquête Scorpion. Le service précise même que les informations obtenues ont été validées et vérifiées par les enquêteurs affectés au dossier.

Le samedi matin, dans Le Journal de Québec, une photo attire mon

attention. Elle a été prise lorsque j’étais dans le cubicule. Ce jour-là, tous les journaux soit m’encensaient ou me réprouvaient. «Est-ce une stratégie de l’enquêteur? Une maladresse?» J’ai alors reçu un appel de Marc-André Fortin pour me demander si j’allais bien et si j’avais lu les journaux. «Roger, c’est la tempête ce matin. Ne fais aucun commentaire. On va gérer ça lundi.» En raccrochant, je me suis mis à pleurer. Je n’en pouvais plus. Puis, j’ai entendu mes fils demander: «Qu’est-ce qu’on mange ce matin?» Rien de mieux que le quotidien pour nous sortir de la morosité! Plus tard, au Normandin, j’ai vu ma face sur le présentoir à journaux. La serveuse est venue me chercher toute fébrile et m’a félicité pour mes propos. Quelques minutes après, un homme m’abordait et me complimentait aussi. J’avais juste envie de tout démentir, mais comme on me l’avait bien fait comprendre, il valait mieux que je me taise. Ce jour-là, j’ai réalisé la puissance des médias et leur capacité à créer la «vérité».

 

Kathy et le procès de Pellissier

Le 7 novembre 2003, nous sommes en plein procès d’André Pellissier, Monsieur Soleil, et des autres coaccusés au palais de justice de Québec, lorsque tout à coup survient un revirement de situation. Ce jour-là, on entend qu’une ancienne victime de Pellissier s’apprête à donner une entrevue à André Arthur, alors animateur à CKNU-FM, à Donnacona. Il faut dire que durant cette période, le public faisait savoir son indignation et témoignait son soutien à Scorpion à la suite du branle-bas médiatique. Les gens vendaient des fanions et des drapeaux pour soutenir la Fondation Scorpion, afin que l’enquête se poursuive. Ce midi-là, au Shell situé au coin de Bouvier et du boulevard de la Capitale, à un des kiosques tenus par des bénévoles, arrive une femme d’une quarantaine d’années, Kathy. En achetant deux drapeaux, elle entame une conversation avec la mère d’une des victimes.

 

Kathy: Vous savez, ce Pellissier, c’était mon pimp quand j’avais

15 ans… Il est encore mêlé à ça? Il est encore en vie? Mère d’une victime: Vous le connaissez, Monsieur Soleil? Êtes-vous à l’aise de parler à quelqu’un?

Kathy: Oui.

Mère d’une victime: Vous vous en êtes sortie?

Kathy: Oui, mais pas à n’importe quel prix. Ç’a été épouvantable!

 

C’est cette mère qui met en contact Kathy et André Arthur. Les choses

se font rapidement: il la reçoit le jour même dans son studio. J’apprends qu’André Arthur fait une entrevue, à l’instant même, avec une victime de Scorpion. Or, je me rends vite compte que ce n’est pas le cas. C’était plutôt une victime de Pellissier au temps de sa jeunesse. Tout en demeurant anonyme, Kathy confie toutes les épreuves qu’elle a endurées depuis qu’elle a l’âge de 15 ans. Elle raconte avoir été sous le contrôle de Pellissier, alors qu’elle était mineure, et avoir servi des «clients» fortunés et publics, dont certains politiciens bien connus. Elle a continué à se prostituer à l’âge adulte bien que Pellissier ne soit plus dans le décor. Kathy avait alors développé des relations dans le réseau de la Haute-Ville de Québec, ainsi que dans celui des restaurateurs et des hôteliers, qui lui recommandaient des hommes du milieu politique et des affaires. Toutefois, l’extrait de sa conversation avec Arthur qui fera énormément réagir est celui où elle reconnaît avoir eu parmi sa clientèle un ministre important du Québec. André Arthur écrira après cette révélation des noms d’anciens ministres sur un papier. À la vue d’un de ces noms, elle acquiescera sans jamais le nommer directement.

Après son entrevue avec Arthur, on demande à Kathy de venir au poste.

Elle accepte et vient nous voir le 17 novembre et les jours suivants. L’interrogatoire est assigné à deux membres de l’équipe: Claude St-Pierre et Sylvie Bonin. Ils ont été choisis pour leurs qualités d’intervieweurs et leur capacité à faire des entrevues non suggestives. Après quatre jours de discussion et quatre cassettes vidéo, nous avons les noms de 110 clients avec qui elle dit avoir eu des actes sexuels, plusieurs quand elle était mineure, et quelques-uns lorsqu’elle était majeure. Elle fait une longue déclaration, puis nous fournit tous les éléments corroboratifs qu’elle possède: des photos, et pour certains d’entre eux, le nom de leurs compagnies, car bien évidemment, ces messieurs voulaient des reçus pour leur compte de dépenses. Elle leur en fournissait au nom de son salon de coiffure. Ces hommes se faisaient donc couper les cheveux et payaient 250 à 300$ la coupe…

Kathy s’initie à la prostitution avec un propriétaire de bar, Louis (nom

fictif), qu’elle rencontre vers l’âge de 15 ans à la Place Laurier. Il l’aborde et l’invite à manger une bouchée. Il commence par la complimenter et lui offre des vêtements. Lors de leur deuxième rencontre, il lui donne de l’argent en échange d’activités sexuelles. Louis lui présente des hommes d’affaires étrangers, arabes et américains.

À 16 ans, Kathy fait la rencontre d’André Pellissier au Dagobert. Il lui

sort son grand jeu de séducteur: les douces paroles, la vie de luxe, l’argent et les bijoux. Il se vante d’être à la fois un intellectuel et un homme d’affaires sérieux. Il lui fait miroiter la fortune si elle se joint à son agence. Il la traite comme une reine. Cependant, il veut essayer la marchandise dès la première rencontre. À l’époque, l’agence est située dans un appartement de Sainte-Foy, puis elle déménage à Charlesbourg, jusqu’à ce qu’il achète sa maison sur le boulevard Laurier. Kathy est sous sa coupe pendant deux ans alors qu’elle est mineure. Elle se fait payer 300$ de l’heure pour ses services, mais elle ne conserve que 70$. Elle est souvent obligée de faire cinq à six jours de prostitution par semaine et les journées sont longues, car la demande pour des mineures est forte. La clientèle de Pellissier est constitutée d’hommes du milieu des affaires, des sports, des loisirs et de la politique.

Elle nous donne des noms d’hommes, dont plusieurs sont déjà des sujets

d’intérêt dans notre enquête et d’autres noms de personnalités influentes. Elle nous les décrit un par un, en nous racontant ce qu’ils lui ont fait, combien ils l’ont payée, en nous précisant les lieux où ils se trouvaient et plus encore… Le premier nom qu’elle donne nous laisse sans voix, car il s’agit d’un ministre. Elle nous relate l’avoir rejoint au Château Frontenac dans une suite. Elle mentionne ne plus se souvenir si elle avait 17 ans ou 18 ans. Son chauffeur était venu la chercher. Kathy affirme lui avoir fourni des services sexuels à une seule occasion, mais précise que c’était un bon client et qu’il appelait souvent à l’agence.

Dès le début de la déposition, on décide de soumettre ce dossier au

procureur de la Couronne. Les quatre cassettes sont envoyées au fur et à mesure. Les procureurs ne savent pas trop quoi faire de cette patate chaude. Je ne veux toutefois pas que les médias et la population de Québec nous accusent encore de protéger certains noms. Je décide de parler de mon malaise à Michel Gagnon, le nouvel inspecteur responsable des enquêtes criminelles et mon supérieur, qui remplace Martial. Avec son accord, je remplis une demande pour intenter des procédures contre un ex-ministre du Québec, et Michel soumet l’ensemble du dossier au substitut en chef du procureur général. De plus, je fournis aux enquêtes internes les noms de six policiers.