Opération Scorpion
Les tueurs d’âme
Les prostitueurs et les proxénètes sont des rouages importants du système prostitutionnel. Ils sont les deux acteurs impliqués dans ce jeu de l’offre et de la demande. Lorsque plusieurs victimes en parlent, elles les décrivent comme des tueurs d’âme, car après être passées entre leurs mains, elles ne sont plus que l’ombre d’elles-mêmes. Bien pire que la mort, c’est ce qui meurt en elles pour le restant de leur vie.
LES PROSTITUEURS, OU CLIENTS
Le terme «prostitueur» est utilisé pour les clients de la prostitution. L’objectif est d’enlever le caractère commercial qui contribue à la banalisation et à la normalisation du sexe tarifé et au dédouanement de ceux nommés «clients». Ces individus demeurent un rouage important du système prostitutionnel. Ils représentent la demande et déterminent ce qui sera mis sur le marché. Les proxénètes sont à leur écoute. S’il existe un commerce de filles et de garçons mineurs au Québec, dans le marché de la prostitution et de la pornographie, c’est qu’il y a une clientèle pour ce genre de marchandise. Les prostitueurs du marché des mineurs sont des hommes âgés de 17 à 70 ans. La tranche d’âge la plus significative est celle des 35 à 55 ans. En 2019, près de 64% des prostitueurs arrêtés par les corps de police du Québec étaient âgés de 35 ans et plus. Ces prostitueurs proviennent de toutes les classes sociales et de tous les milieux professionnels (ouvrier, enseignant, pompier, policier, politicien, juge, avocat, procureur, artiste, sportif professionnel, éducateur, etc.) et d’origines diverses. Ils sont mariés, avec ou sans enfants, célibataires, veufs ou divorcés.
Toutefois, sans en connaître la prévalence, plusieurs sont des
pédophiles 82 83 ou des éphébophiles, qui utilisent la prostitution pour échapper à des accusations d’agression sexuelle. Une faille demeure dans le système judiciaire: les consommateurs de prostitution juvénile ne sont pas systématiquement accusés d’agression sexuelle, comme si le fait de payer les en dédouanait. Ces pervers peuvent passer par les réseaux de prostitution juvénile pour assouvir leurs besoins lubriques ou les chasser directement sur le Web. Il faut savoir que la pédophilie et l’éphébophilie sont des perversions incurables. Bien que des traitements chimiques, physiques, psychologiques et psychiatriques existent, ils ne visent qu’à leur apprendre à contrôler leurs pulsions et ne les guérissent pas de cette déviance sexuelle. Autrement dit, un pédophile et un éphébophile seront toujours des prédateurs pour les enfants et les adolescents. Le risque que ce type de pervers agresse de nouveau des jeunes ou passe par la prostitution pour assouvir ses pulsions est toujours présent. Toutefois, il peut varier (risque faible, moyen ou élevé) en fonction de la volonté de l’individu à se reprendre en main et à contrôler ses pulsions, ainsi qu’à sa capacité d’autocritique et d’empathie envers les victimes. Il est extrêmement rare que ces pervers, bien souvent narcissiques, ne récidivent pas après une arrestation. Celles qui ne reviennent plus dans le système ont tout simplement réussi à peaufiner leur stratégie afin de ne pas se faire arrêter.
Les prostitueurs arrêtés dans le cadre de Scorpion sont au nombre de 18.
De ce nombre, 16 ont été condamnés84. Ils étaient âgés de 32 ans à 67 ans, l’âge moyen étant de 45 ans. Ce sont des individus ayant une préférence sexuelle pour des adolescentes. Ils sont majoritairement des hommes d’affaires dans les commerces de la restauration, du taxi, de la vente au détail, de l’immobilier et des communications. Huit avaient des conjointes et certains avaient des enfants. Environ 119 prostitueurs ont été identifiés par des victimes, mais tous n’ont pas pu être poursuivis à cause du niveau de corroboration exigé par la Couronne et la police. Il fallait avoir au moins deux victimes dont l’histoire pouvait corroborer les faits.
La majorité des prostitueurs accusés et condamnés lors de cette enquête
sont des hommes d’influence et de pouvoir: Robert Gillet, Yvan Cloutier, Charles Nourcy, Jean-François Guay, Yves Doyon, Salim Choueiri, Ahmad Cheraim, Réjean Jobin, Georges Tannous, Victor Karmouche, Abdul Rahman Kharamandeh, Claude Mailloux, Ioanis Balalas, Manuel Mansour et Jacques Racine. Ils ont majoritairement été condamnés à des sentences suspendues, des travaux communautaires, des probations et des amendes. Seul Georges Tannous a obtenu une sentence de 33 mois de pénitencier pour 16 infractions, toutes d’ordre sexuel, pour lesquelles il a plaidé coupable. Il faut savoir que Georges Tannous avait au départ des charges de proxénétisme et d’agression sexuelle qui n’ont pas été retenues lors des poursuites judiciaires. Seuls cinq d’entre eux ont été inscrits au Registre
national des délinquants sexuels85: Victor Karmouche, Abdul Rahman Kharamandeh, Claude Mailloux, Manuel Mansour et Jacques Racine. Plusieurs ont dû donner un échantillon d’ADN.
Le constat est frappant. Malgré des condamnations pour avoir
sciemment eu des relations sexuelles avec des mineures, ces hommes ont réussi à s’en sortir avec des sentences dérisoires. Vingt ans plus tard, la majorité d’entre eux sont toujours actifs dans le milieu des affaires de Québec. Leur influence et leur capital économique n’en ont pas vraiment souffert, sauf en ce qui concerne Robert Gillet.
En raison de l’implantation de la nouvelle loi sur la prostitution (projet
de loi C-36) le 6 décembre 2014, qui criminalise notamment l’achat et la publicité de services sexuels, les prostitueurs sont devenus des sujets d’intérêt pour les policiers. Par ailleurs, le 14 juin 2019, l’Assemblée nationale du Québec adopte à l’unanimité une motion qui met sur pied une Commission spéciale sur l’exploitation sexuelle des mineurs (CSESM), dont le but sera d’apporter un éclairage et des recommandations sur ce phénomène au Québec. En décembre 2020, la Commission dépose son rapport avec 58 recommandations, au terme de 18 mois de travaux. En 2021, le gouvernement du Québec dépose un plan d’action sur cinq ans pour lutter contre l’exploitation sexuelle des mineurs, dont plusieurs mesures visent entre autres à serrer la vis aux prostitueurs et aux proxénètes. Sur le terrain, les enquêtes sur la prostitution juvénile et adulte sont toujours aussi complexes. Les proxénètes sont aussi actifs et de plus en plus violents. Si les prostitueurs sont des sujets d’intérêt policiers, ils ne constituent pas le taux d’arrestation le plus significatif. Du 6 décembre
201486 au 20 juin 2019, seulement 233 personnes ont été accusées pour l’obtention de services sexuels moyennant rétribution (articles 286.1(1) et 286.1(2) du Code criminel) au Québec. Or, le nerf de la guerre demeure le prostitueur, celui qui génère la demande.