Opération Scorpion

Maria Mourani · Chapitre 5 sur 26

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Opération Scorpion

Une enquête d’envergure

 

 

Le travail policier ne ressemble pas toujours à ce que l’on peut voir dans une série télévisée. Il est bien plus complexe. Dans le cas de Scorpion, c’était la première fois que se déployaient autant de ressources humaines et de techniques d’enquête dans une affaire de prostitution juvénile: filature, écoute électronique, agents doubles, surveillance physique et par caméra, etc. D’abord une simple enquête sur la prostitution, Scorpion a bien vite pris l’allure d’une opération de type «gangstérisme», visant plusieurs réseaux de proxénètes, et s’est aussi attaqué à un des acteurs les plus intouchables du système prostitutionnel de l’époque: le prostitueur ou, autrement nommé, le client.

 

L’ABC D’UNE ENQUÊTE SUR LA PROSTITUTION JUVÉNILE

 

Les enquêtes suivent habituellement un mode opératoire bien rodé. Il peut y avoir quelques singularités, mais en général, la trame de fond est la même. Elles dépendent de cinq critères: le temps, la créativité, les technologies, les ressources humaines et l’argent. C’est la disponibilité de ces éléments qui permet à une enquête de réussir, soit d’arrêter des suspects, de les accuser et de les faire condamner. En matière de prostitution juvénile, un autre ingrédient est essentiel au succès de l’opération, soit de sécuriser les victimes et de les retirer des réseaux. Bien souvent, la complexité d’une enquête est évaluée par les policiers avant même d’être menée. Est-ce faisable? Les ressources étant limitées, il faut parfois choisir, particulièrement lorsque les victimes ne collaborent pas.

Scorpion a nécessité plusieurs techniques d’enquête spécialisées. Ce

projet est devenu une opération hybride, un mélange de techniques utilisées pour des enquêtes sur le crime organisé et celles déployées lors d’agressions sexuelles. Il fallait des enquêteurs capables d’interroger à la fois des mineures et des victimes d’agression sexuelle. La difficulté additionnelle était que ces jeunes filles ne se percevaient pas comme des victimes. Cela demandait du doigté, de l’empathie, une bonne compréhension de la dynamique prostitué/proxénète, de la psychologie de l’adolescence, des techniques d’entrevues non suggestives, ainsi qu’une bonne maîtrise des interrogatoires K.G.B. vidéo. D’ailleurs, la sélection d’enquêteurs provenant des crimes majeurs ou des escouades régionales mixtes est primordiale pour constituer une équipe de spécialistes. L’ajout d’enquêteurs maniant les techniques de l’écoute électronique, les lignes DNR, la filature et l’infiltration est de mise, ainsi que la collaboration d’un expert de la confiscation des fruits de la criminalité. La réussite passe donc par un travail de corroboration méthodique (agendas personnels, relevés cellulaires, traces informatiques, photos, rapports d’interceptions policières, etc.) effectué le plus objectivement possible, sans laisser les émotions obscurcir le jugement. Il faut aussi bâtir une preuve solide en sachant que les avocats de la défense feront tout en leur pouvoir pour la déconstruire.

Par ailleurs, les enquêtes sur la prostitution juvénile affectent toutes les

sphères et tous les niveaux hiérarchiques. En ce sens, elles peuvent faire l’objet d’un grand nombre d’obstacles, tant à l’interne que lors des poursuites judiciaires, puisqu’elles touchent souvent des individus influents. Ces clients et ces proxénètes sont des adversaires intelligents qui savent tromper, mentir et fabriquer des alibis. Plusieurs connaissent les rouages et les failles du système. Ils savent comment s’en sortir. Ce genre d’enquête ne peut donc aboutir à des arrestations et à des condamnations sans l’appui d’une équipe solide de procureurs honnêtes et déterminés, ainsi que celui de supérieurs hiérarchiques policiers prêts à mettre les ressources humaines et technologiques à la disposition des enquêteurs. Le soutien inconditionnel de la direction policière et des procureurs demeure un ingrédient important au succès des opérations, et ce, en totale indépendance des pressions politiques et des personnes d’influence.

L’interrogatoire des victimes est une étape primordiale dans le

processus d’enquête. Elle demande de l’humilité et un certain réalisme, à savoir qu’il n’existe pas de victime-témoin parfaite, particulièrement lorsqu’on a affaire à des mineures. Elles sont instables, vulnérables et, pour plusieurs, toujours sous le contrôle de proxénètes. Elles doivent être prises à l’étape où elles en sont dans leur cheminement personnel. Certaines sont toujours amoureuses de leur proxénète, d’autres sont en réflexion pour sortir de la prostitution ou dans l’ambivalence, ou veulent en finir avec la situation. Certaines ont vécu de grandes violences physiques et psychologiques, de l’abandon, de la manipulation, de la violence conjugale, des agressions sexuelles, etc. Elles ont appris à avoir une fausse image d’elles-mêmes. Elles sont bien plus fragiles qu’elles en ont l’air et n’ont rien du criminel endurci. L’approche policière doit donc être adaptée et compréhensive. Bien que plusieurs ne se perçoivent pas comme des victimes, elles doivent être traitées comme telles. C’est un constat que les procureurs doivent également faire dans ce genre de dossier.

Il est aussi essentiel qu’un nombre restreint de procureurs spécialisés

soit attitré à ces enquêtes. Des bases en interrogatoire et des habiletés humaines sont requises, tant pour les policiers que pour les procureurs: le sens de la communication, l’écoute, le respect, l’empathie, la patience, l’ouverture d’esprit. Il faut être conscient que le travail de l’enquêteur ne se termine pas à la fin de l’interrogatoire. Il continue pendant et après l’enquête. Il devient nécessaire dans l’accompagnement et l’encadrement que l’on peut offrir aux victimes lors des procédures judiciaires. Établir un lien de confiance devient fondamental pour la suite des choses. Cela fera toute la différence entre une victime solide lors des procès et une autre plus chancelante. La victime doit se sentir accompagnée, soutenue et crue. Il n’en demeure pas moins que le travail policier oblige à mettre en garde la victime que tout mensonge peut finir par des accusations de parjure. Le plus grand défi est de pouvoir conserver ce lien de confiance, même si le policier doit jouer son rôle de gardien de la loi.

Le travail d’équipe est bien évidemment la clé du succès. Un

agencement de forces et de compétences entre les différents membres de l’équipe police-procureur, ainsi qu’un partenariat avec plusieurs autres acteurs de la société sont nécessaires pour faire évoluer l’enquête: les familles, les écoles, les centres jeunesse, les citoyens, etc. En ce qui concerne les relations avec les organisations communautaires et paragouvernementales, il faut respecter la mission et les limites organisationnelles et de confidentialité de chacun. Le réseautage et l’alliance avec la population sont des éléments essentiels: la réussite de la relation réside dans cet équilibre entre la divulgation d’information et la préservation de l’enquête et des victimes.