Opération Scorpion
Vagues d’arrestations
Forte de ces trois mois de travail policier acharné, l’équipe de Scorpion est enfin prête à procéder au retrait des victimes et à sa première grande razzia de proxénètes et de clients. Elle est alors loin de se douter de l’impact médiatique et politique qu’auront ses opérations. La réaction du public, particulièrement celle de la population de la ville de Québec, sera sans précédent et le choc, total.
PREMIÈRES ONDES SISMIQUES
Après 90 jours d’enquête, les informations proviennent de partout, notamment des familles, des directions d’école, de la DPJ, de citoyens, de voisins, etc. Les patrouilleurs ont collecté près de 210 rapports d’information, fait 76 interceptions policières et réuni six témoins des
actes40. L’écoute roule 24 h sur 24, mais génère 20 heures d’écoute réelle à analyser et à traiter par jour. La tâche d’analyse est colossale. La filature corrobore l’écoute. Les agents doubles achètent des filles et des stupéfiants. Nous sommes prêts pour les saisies des produits de la criminalité. Nous avons en main 18 mandats d’amener par le Tribunal de la jeunesse. Cela concerne 18 victimes sur les 28 qu’on a détectées. On se prépare pour la grande razzia, soit de sortir les filles de ces réseaux le 16 décembre et le 17 décembre, d’arrêter ces criminels.
LE 16 DÉCEMBRE 2002, JOUR 89
La protection des victimes
La journée du 16 décembre commence à 6 h avec le petit-déjeuner de l’équipe au Normandin. Elle va s’avérer fort occupée. Ce déjeuner est plus important qu’à l’habitude, parce que lors d’une journée round-up ou de ratissage, on sait à quelle heure on commence, mais jamais quand on finit. Il est établi dès le départ que Sylvain, Christian et moi coordonnerons toute l’opération du poste de commandement situé dans la salle des mesures d’urgence du parc Victoria. On a beau tout planifier, on n’est jamais à l’abri de surprises. Il faut donc savoir rebondir en cas de problèmes.
En sortant du restaurant, je monte dans mon véhicule et ouvre la radio
au poste CHIK 98.9. Ma chanson préférée Lose Yourself, d’Eminem, écrite pendant le tournage du film 8 Mile, joue. Les paroles ont aujourd’hui une résonnance particulière: «Si j’avais. Une chance. Ou une opportunité. De saisir tout ce que j’ai toujours voulu, en un instant. La saisirais-je? Ou la
laisserais-je filer41?» C’est ma pièce fétiche, un signe des dieux que la journée sera bonne.
Direction le breffage du matin. Habituellement, cette rencontre se tient
dans un bureau privé entre Sylvain, Christian et moi, mais ce matin elle se passe au gymnase du poste de police, aménagé pour l’occasion en salle de classe. Dix-huit équipes constituées d’un patrouilleur de police jeunesse et d’un enquêteur ayant de l’expérience en entrevue avec des victimes d’agression sexuelle ou dans les opérations impliquant des réseaux criminels sont convoquées à ce breffage. Ces personnes ont été minutieusement sélectionnées pour leurs compétences parmi tout le personnel du SPVQ. Sont aussi présents certains patrons, en l’occurrence Marc-André Fortin, Martial Tremblay, Jacques Harvey du Service de renseignement criminel, Diane Blanchet ainsi que les responsables des communications, André Fillion et Jean-François Vézina, l’un des porte-parole du SPVQ.
Cette journée sera décisive pour la suite des événements. Dans la salle
du gymnase, on sent la fébrilité. Tous attendent avec impatience de connaître la stratégie de déploiement des opérations et du déroulement de la journée. Bien que nous sachions que depuis le 12 décembre, il est de plus en plus difficile de garder le secret autour de nos activités, nous ne pouvons laisser les équipes d’intervention dans le flou. Nous nous gardons tout de même une certaine réserve, car il ne faut surtout pas que notre opération du lendemain s’ébruite. Martial prend la parole et revient sur le principe de la confidentialité, au risque de faire avorter l’enquête. Comme dans tous les breffages d’envergure, il explique également à chaque personne son rôle dans le déploiement des opérations. Sylvain, Christian et moi faisons par la suite le bilan de l’enquête et la stratégie opérationnelle de déploiement des forces, en revenant sur les rôles, les lieux, les suspects et la responsabilité de chacun. Tout le monde est informé de nous aviser chaque fois qu’une fille est amenée au poste.
Dans ce genre de présentation, il est important que les policiers en
sachent assez pour ouvrir l’œil lors de l’arrestation et la perquisition. Ils doivent, certes, arrêter un individu, mais aussi fouiller les lieux pour trouver d’autres preuves, d’où l’importance d’avoir une bonne connaissance de l’enquête. On tend habituellement à présenter tous les éléments qui peuvent permettre de déterminer une infraction de prostitution juvénile (présence d’un mineur, connaissance de l’âge par le client, échange d’argent, etc.) et les indices à rechercher sur les lieux du crime et dans les déclarations des victimes. Puis, nous examinons la preuve amassée à travers les moyens d’enquête utilisés, à savoir les nombreux rapports d’information et d’interception policière, les déclarations des jeunes filles, les dossiers antérieurs non résolus de fraude, de menace, d’intimidation et d’agression sexuelle, la surveillance physique, les agents d’infiltration, l’écoute électronique, les caméras et les micros. On leur fait savoir que l’écoute électronique est toujours active; par conséquent, ils ne doivent pas toucher au téléphone des résidences. En effet, tant que les suspects ne sont pas arrêtés, nous gardons les lignes ouvertes par mesure de sécurité et aussi pour capter d’autres conversations qui pourraient servir à étayer la preuve. On demande aux équipes d’être le plus professionnelles possible dans toutes leurs interventions, car elles seront assurément scrutées à la loupe par les tribunaux et les avocats de la défense.
Une présentation de l’organigramme des réseaux est diffusée avec les
noms, les rôles et les photos des principaux suspects. On établit clairement l’objectif de cette journée, soit de retirer 18 jeunes filles de leur milieu
familial avec le soutien de la DPJ et un mandat d’amener 42. Un responsable et une équipe d’intervenants de la DPJ sont alors dans nos locaux de Sainte-Foy pour participer et voir au bon déroulement des entrevues. Cependant, ce sont les policiers qui mènent les entrevues et doivent nous contacter au poste de commandement pour faire un bilan de leurs démarches et de l’évolution de leurs entrevues.
Finalement, on leur donne les dernières instructions sur les éléments
d’information à aller chercher et la méthode privilégiée pour ce genre d’entrevue: convaincre la victime qu’elle est manipulée et sous le contrôle d’un proxénète; lui faire prendre conscience de son changement de style de vie (vêtements, musique, amis, etc.); ne pas chercher de profil; mettre de côté ses préjugés; être empathique et ouvert; créer un lien de confiance; développer un savoir-être et un savoir-faire; récupérer les numéros de téléphone, les informations sur les amis, les contacts; être conscient que certaines filles ont déjà une expérience des entrevues avec des policiers ou des intervenants; leur rappeler le cycle de la violence; comprendre leur parcours; et enfin, toujours garder en tête que ce sont encore des enfants vulnérables et d’une grande naïveté. On leur suggère également d’être stratégique dans la présentation des éléments de preuve, afin d’obtenir les aveux et les explications des victimes. On leur mentionne aussi qu’elles ne seront pas toutes gentilles et collaboratrices et qu’il se peut fort bien que certaines leur mentent. Les entrevues doivent être structurées et aboutir à une déclaration, puis à une assermentation avec une captation sur vidéo, si cela est approprié. D’ailleurs, tous les interrogatoires que nous mènerons le 16 décembre permettront de mieux comprendre l’écoute électronique et les filatures de certains clients et proxénètes. Cela renforcera les affidavits de perquisition et d’arrestation contre plusieurs clients.
À la sortie du breffage, je lance aux gars: « 43 Alea jacta est.» J’avais
appris un petit peu le latin avec mon oncle André, qui était prêtre. Luc me demande: «Qu’est-ce que ça veut dire, mon intellectuel de Sainte-Foy?
— Seulement que… le sort en est jeté! dis-je. — Crime de Roger, t’es capable de nous dire n’importe quoi! ajoute
Bendo.
— En tout cas, depuis que Roger est parti de la Beauce, il prive son
village de son idiot, dit Sylvain pour me taquiner.
On aimait bien souvent se titiller de la sorte. Lors de grands moments de
tension, l’humour est toujours bénéfique.
Les prises en charge des jeunes filles se déroulent de 8 h à 10 h du
matin. Nathalie est avec la DPJ et gère les interactions avec les parents et les victimes. On constate que certaines filles ne sont pas à leur domicile. C’est le cas de Suzie, qui est à Montréal au moment de la razzia. On doit donc trouver leur nouvelle localisation et refaire des mandats. Diane s’occupe alors des affidavits de dernière minute. On retrace Suzie grâce à son cellulaire et aux informations obtenues par sa famille. Ce seront nos confrères du SPVM et du service municipal de Brossard qui la récupéreront pour nous. Bendo et Luc sont quant à eux sur l’écoute électronique, car on savait que les lignes allaient forcément bouger avec l’arrestation des filles. Marc-Denis Quintin et Sabin Ouellet se trouvent en soutien. D’heure en heure, les filles sont toutes retrouvées et amenées au poste de police. Les entrevues se déroulent dans la confiance et l’ouverture. Christian y va de conseils stratégiques à certaines équipes d’enquêteurs, relativement à des informations plus délicates à dévoiler.
On savait bien que le retrait des filles pourrait entraîner une panique
chez les gars et mettre en péril l’offensive du 17 décembre. Il fallait donc neutraliser la pipelette du réseau et star des jeunes filles, le connecteur par excellence: Jean Pierrin. On utilise alors les preuves que nous avons collectées dans l’écoute électronique et les déclarations des filles en matière de trafic de stupéfiants pour lancer un mandat d’arrestation contre lui. Bien évidemment, les charges de proxénétisme lui seront données le lendemain lors de la rafle des clients et des proxénètes. Cette opération est mise en branle à 14 h 05 afin qu’il comparaisse le lendemain au palais de justice. On ne voulait surtout pas que les médias ébruitent notre intervention. Pierrin est mis en détention jusqu’au moment de sa comparution.
Les interrogatoires des filles
Les déclarations entrent au poste de commandement. Christian, Sylvain et moi les parcourons pour guider les entrevues. Celle d’Hélène, 17 ans (16 ans au moment des faits), est intéressante, particulièrement son arrestation. Lorsqu’on se rend à son domicile pour l’intercepter, elle n’y est pas. On finit par la retracer dans un quartier huppé de Québec, au domicile du fils d’un juge, en compagnie de deux autres jeunes dans la vingtaine connus des policiers comme des relations des Hells Angels. Comme ils sont munis d’un mandat d’amener, Hélène n’a d’autre choix que de suivre les policiers. Lors de son interrogatoire, elle raconte avoir rencontré Pellissier par l’entremise d’une serveuse du Living qui donnait des cours de danse avec lui. Celui-ci l’a entraînée par la suite dans les bars de danseuses contrôlés par des proches des motards. Connaissant son âge, Pellissier lui aurait demandé de se prostituer avec un homme qui offrait 200$ pour des mineures. Cet individu était notre agent double.
En fait, les interrogatoires des filles et des parents nous confirment
l’existence de réseaux de proxénètes. Lucie, 16 ans (15 ans au moment des faits), nous raconte avoir été violée lors d’un gang bang par Lovinsky et les membres d’un groupe de musique. Elle a aussi dansé et s’est prostituée dans des bars contrôlés par des Hells Angels. Nadia, 16 ans, raconte avoir été agressée sexuellement par Lovinsky et Pierrin. Pénélope, 16 ans (15 ans au moment des faits), confirme aussi avoir été agressée sexuellement par Fandal, comme plusieurs de ses amies.
Certaines filles, sans avoir fait de prostitution, sont des témoins
importants. Par exemple, Marie-Pierre, 17 ans (16 ans au moment des faits), explique n’avoir jamais dansé nue pour le compte du Wolf-Pack ni fait de prostitution, mais connaître plusieurs filles de sa polyvalente qui le font et qui ont subi des violences de la part de Lovinsky, de Pierre-De Bellefeuille et de Pierrin. Elle dénonce également des gars aux résidences de l’Université Laval et Georges Radwanli. Noémie, 17 ans, en est une autre qui l’a échappé belle. Elle a connu Pierrin, qui était son amoureux. Celui-ci lui a présenté Lovinsky, qui a essayé d’avoir à plusieurs reprises des relations sexuelles à trois avec elle. Puis, elle a entendu des rumeurs sur Pierrin, ses amis et sa mère, Angelina Castelly, à propos de prostitution juvénile. Elle raconte avoir confronté Pierrin, mais qu’il a toujours nié.
Parmi ces filles qui ne se sont pas forcément des prostituées, il y en a
qui ont toutefois participé à de la fraude. Patricia, 16 ans (15 ans au moment des faits), avoue avoir donné sa carte de guichet à Pierrin pour de la fraude bancaire. Elle rapporte que Lovinsky lui aurait proposé de la dévierger et qu’il lui aurait demandé de lui faire une fellation, chose qu’elle aurait refusée. Elle avait 13 ans au moment des faits. Elle poursuit en disant considérer Angelina Castelly comme une deuxième mère, même si son fils Pierrin proférait des menaces de mort aux filles qui lui manquaient de respect. Il lui aurait d’ailleurs dit «qu’il allait un jour la dompter».
Les entrevues s’enchaînent et se ressemblent. Ce sont inlassablement les
mêmes violences, les mêmes noms, lieux et modes opératoires. Quelques déclarations de victimes font émerger de nouveaux suspects, ou du moins renforcent la preuve collectée lors de l’écoute électronique et de la filature. C’est le cas de celles des sœurs A et de Rachel. Ce seront d’ailleurs les deux seuls interrogatoires où je vais m’impliquer. En fait, vers 15 h, Christian sollicite mon aide. L’équipe responsable de l’interrogatoire d’Evelyne, l’une des sœurs A, patine. La jeune fille ment, manipule les policiers, pleure et va même jusqu’à vomir son dîner. Marie-Josée Dostie et Normand Turcotte, deux excellents enquêteurs, n’osent pas la confronter, de peur de briser le lien de confiance. Je fais donc irruption dans la salle d’entrevue, où Evelyne est assez contente de me voir. Elle faisait partie des jeunes filles que j’avais interrogées lors des premières heures de l’enquête. Comme elle avait encore cette attitude récalcitrante, je décide d’être celui qui remet les pendules à l’heure.
— Salut, Evelyne. Que t’arrive-t-il? On m’a raconté que tu pleures, que
tu n’es pas heureuse d’être ici, que tu as vomi ton dîner et que tu t’inquiètes pour ton avenir. Lorsque je t’ai rencontrée en septembre, on t’a avertie que tu devais arrêter tes activités de prostitution et éviter de retourner chez Radwanli. Ta mère te l’avait aussi demandé. Je t’avais également mentionné d’être discrète sur notre enquête et de ne pas en parler à tes amies. De nous appeler si tu apprenais des choses. Alors, toi, qu’est-ce que t’as fait? Le jour où on pose une caméra chez Radwanli, on te voit arriver avec ton beau petit manteau blanc avec un col en fourrure!
— T’es pas correct, Roger Ferland, tu nous espionnes! lance-t-elle en
éclatant en sanglots.
— Arrête tes larmes de crocodile, chère jeune fille. Tu veux jouer à la
grande femme? Comporte-toi comme telle. Soit tu racontes la vérité à Marie-Josée et à Normand, qui sont de loin les deux meilleurs et les plus empathiques enquêteurs que je pouvais trouver pour t’aider à traverser ce moment difficile, soit on te remet à la DPJ sans plus d’explication, parce que tu continues à mentir, malgré toute la preuve qu’on a contre Radwanli. Ce que tu risques, c’est de te
retrouver en milieu fermé en centre jeunesse et de te faire traiter comme une délinquante plutôt que comme une victime.
J’ai été dur. Je le reconnais, mais parfois on n’a pas vraiment le choix de
jouer au bad cop si on veut protéger certaines personnes d’elles-mêmes. Finalement, elle passe à table et nous explique en détail tout son parcours de prostitution. Elle confirme même certains éléments de la déclaration d’une autre victime, Caciopé. Elle relate que cette dernière aurait eu trois clients de Toronto en même temps, pendant qu’elle se prostituait avec Radwanli, Choueiri et un autre gars. Elle corrobore également plusieurs points sur Karmouche. D’ailleurs, lors de l’interrogatoire des sœurs A, Gabrielle confirme avoir eu des relations sexuelles avec Victor Karmouche, moyennant une cinquantaine de dollars chaque fois. De son côté, Evelyne parle plutôt d’attouchements. Gabrielle et Fanny rencontrent Karmouche à la Place Laurier en octobre 2002, où ils s’échangent leurs numéros de téléphone. Trois semaines plus tard, il l’appelle et l’invite à sa résidence avec sa sœur, Fanny. Pendant cette visite, Gabrielle a une relation sexuelle complète avec Karmouche pour 50$. Elle serait retournée chez lui à plusieurs reprises. Evelyne, quant à elle, le rencontre par le biais de sa sœur, Gabrielle. Elle est impressionnée par sa grande maison et sa piscine intérieure.
Lors d’une autre soirée au domicile de Karmouche, où elle se trouve
avec ses deux sœurs et Florence, des photos sont prises par les filles et Karmouche; on y voit ces dernières parfois en maillot de bain, parfois complètement nues. Le Journal de Montréal et Allô Police ont d’ailleurs publié une de ces photos, montrant trois des jeunes filles en maillot de bain assises sur le bord de la piscine. Cette photo est prise le jour où Karmouche est mis sous filature, soit le 20 novembre 2002. Il joue le rôle du gentil monsieur, celui qui les nourrit et les loge en échange de photos nues et de services sexuels. Florence, 17 ans, corrobore les propos de Gabrielle et d’Evelyne. Elle dit que Karmouche lui aurait fait visiter la maison, puis en aurait profité pour prendre un bain avec elle et exiger une fellation. Ils ont ensuite fait plusieurs positions sexuelles, pour finir avec une relation anale. Elle a reçu 55$ pour le taxi et ses services sexuels. Toutes les victimes de Karmouche ont déclaré que ce dernier connaissait parfaitement leur âge. D’ailleurs, une autre jeune fille, Rose, mentionne dans sa déclaration du 3 février 2003 qu’il lui aurait avoué que les filles mineures, de 14-15 ans, faisaient bien l’amour.
Vers 17 h, Christian m’interpelle à nouveau. Les enquêteurs Serge
Rousseau et Jean-Pierre Veilleux, chargés de l’interrogatoire de Rachel, constatent que la jeune fille collabore mais cache des faits ou contredit l’écoute électronique ou la filature. Elle oscille entre la vérité, le mensonge et l’omission. Rachel est cette jeune fille qui apparaît sur nos radars lors de la filature de Doyon et de Gillet, le 12 novembre. En fait, Rachel craint de perdre la face ainsi que l’affection de sa famille et des intervenants du centre jeunesse. Christian et moi donnons quelques conseils aux intervieweurs pour relancer l’entrevue, mais vers 19 h, ils n’ont toujours pas de déclaration officielle. Les gars sont épuisés de tourner en rond.
Je prends alors la relève avec ma collègue de longue date de Sainte-Foy,
Nathalie Blais. Dans un premier temps, je tente de créer un lien de confiance. «Salut, Rachel. Je m’appelle Roger Ferland, je suis l’un des enquêteurs responsables de ce qui arrive aujourd’hui. J’ai la chance d’être accompagné d’une des meilleures policières que je connaisse et en qui j’ai extrêmement confiance. Je veux que tu saches que nous pouvons tout entendre et qu’il n’y a plus grand-chose qui nous dérange. Nous ne sommes pas là pour te juger. Malgré notre expérience, nous savons que nous ne pouvons pas nous mettre à ta place, mais nous te demandons de nous faire confiance. Tout ce que nous voulons, c’est la vérité. Tu n’as pas à avoir peur. Nous ferons tout pour te protéger.»
Tout ce que je lui ai dit était sincère. Je croyais vraiment que nous
pourrions la protéger. Malheureusement, je n’ai pas pu tenir ma promesse. Ce qu’elle a subi lors du procès de Gillet est encore une blessure en moi. Elle a été mise à nue, livrée en pâture, sans aucun égard pour ce qu’elle avait pu endurer avec ces hommes. Traitée de menteuse, de mythomane, un avocat de la défense se plaisait même à l’appeler «la star». Elle a été interrogée à tellement de reprises que même un adulte en aurait perdu la raison. Alors, imaginez une enfant de 16 ans! Rachel est mon plus grand regret dans toute cette enquête.
Ce soir-là, elle s’est ouverte à nous. Je suis extrêmement chanceux
d’être avec Nathalie Blais pour cette rencontre. C’est une dame intelligente d’une grande précision dans ses prises de notes et ayant un sens juridique aigu. Rachel a 14 ans quand elle commence à faire du Net Live à Montréal durant l’été 2001, alors qu’elle est en fugue. Elle devait se masturber et se déshabiller devant des écrans d’ordinateur branchés en live. Rachel est contente de cette expérience, car elle n’a aucun contact direct avec les clients et peut faire beaucoup d’argent en peu de temps. Ce mode de vie lui semble alors idéal. Toutefois, elle consomme beaucoup de drogue durant cette période et dépense plus de 2000$ par semaine, malgré des revenus pouvant aller jusqu’à 3500$ par semaine. Elle aboutit en centre jeunesse lorsque ses parents découvrent ses activités. Puis, Rachel rencontre un individu sur un site de discussion. Il se dit producteur d’artistes. Il la présente à deux humoristes, dont les noms sont toujours protégés par une ordonnance de la Cour supérieure. Ce producteur d’artistes sera arrêté, perquisitionné, interrogé, puis relâché.
En juin 2002, Rachel rencontre Suzie, qui lui présente Georges
Radwanli. Elle entre dans son réseau de contacts et se prostitue avec lui et plusieurs de ses références: Sam Choueiri, Jean-François Guay, Yves Doyon, Manuel Mansour. Elle énumère les lieux, les actes sexuels, les échanges d’argent et de biens, le nombre de fois qu’elle a été avec eux. Certains lui donnent de la drogue, d’autres des fleurs. Comme plusieurs filles de son âge, elle rêve de chanter. Certains de ces hommes lui promettent la gloire, le vedettariat. Ils sont crédibles, riches, populaires et bien branchés à Québec. Radwanli est rusé, avec ses allures angéliques. Il lui fait croire qu’elle est autonome, que c’est elle qui décide, mais dans les faits, ce n’est pas le cas. Elle ne choisit pas les lieux, les clients ni le moment. Elle veut ralentir, mais sent que Radwanli la contrôle. Rachel nous parle des endroits où les clients défilent: l’appartement au-dessus de la boutique de Radwanli, le 539, rue Grande Allée, ainsi que des chambres d’hôtel et de motel.
Enfin, Rachel reprend en détail les actes sexuels qu’elle a dû faire.
Certains de ces gars étaient gentils, d’autres aimaient l’insulter ou être violents. Puis, elle nomme Robert Gillet, qu’elle dit avoir «fait» après Jean-François Guay, mais juste une fois. Elle le répétera le 30 mai 2003 lors de son témoignage à l’enquête préliminaire de Gillet. Témoignage qui sera toutefois discrédité lors son procès.
Le regard dans le vide, la tête penchée, comme si elle était la
pécheresse, celle qui devrait avoir honte, elle nous raconte son histoire les larmes aux yeux. À un moment, je fais signe à Nathalie de prendre la relève. Nathalie poursuit à ma place, tandis que la jeune fille reprend son souffle. Elle se positionne face à la victime. Doucement, elle la rassure, l’amène à se libérer de ses secrets. Rachel raconte avoir accompagné Gillet dans un hôtel le lendemain de sa rencontre avec Guay. Elle parle de golden shower dans le bain de la chambre, d’une relation sexuelle complète et de l’utilisation d’une télécommande. Ces informations feront également partie de son témoignage du 30 mai 2003.
Au milieu de l’après-midi, j’avais reçu un appel du procureur de la
Couronne, M e Quintin, me confirmant l’octroi des mandats d’arrestation
contre les clients suivants: Anthony Torbey44, Claude Mailloux, Abdul Rhaman Kharamandeh, Yvan Cloutier, Ahmad Cheraim, Ioanis Balalas, ainsi que pour les proxénètes Radwanli, Pellissier, Pierre-De Bellefeuille, Georges Tannous, Lovinsky, Clément Karera, Pierrin, Mior, Estelle, Kandula. Des mandats de perquisition avaient aussi été lancés contre Pellissier, Radwanli et Lovinsky. Il faut savoir que le mandat d’arrestation permet d’arrêter la personne concernée, tandis que celui de perquisition autorise la fouille des lieux et la collecte de preuves. Avec le témoignage de Rachel, on pouvait ajouter Robert Gillet. J’avais été en contact avec Sabin toute la journée et malgré l’heure tardive, il m’avait demandé de l’informer du dossier de Rachel en me recommandant de faire parvenir sa déclaration à Me Quintin le lendemain, à la première heure, pour la rédaction des nouveaux actes d’accusation et un mandat visé contre Robert Gillet.
Finalement, la collecte s’est avérée fructueuse. Nous avions 18
nouvelles déclarations.
17 DÉCEMBRE 2002, JOUR 90
À l’aube du grand ménage
Comme la journée du 16 décembre, celle du 17 décembre s’annonce fort mouvementée. Déjà, vers 6 h 30 du matin, bien avant le breffage matinal, les patrouilleurs sur le terrain, placés en surveillance au cas où les suspects quittent leur domicile, nous informent que des véhicules de TVA sont stationnés sur la rue Saint-Jean, à proximité du commerce de Radwanli, tandis que d’autres sont en attente à Charlesbourg près du domicile de Lovinsky et devant la centrale du SPVQ. Cette situation ne m’étonne guère, puisqu’on n’arrêtait pas d’avoir des fuites depuis le 12 décembre. Ça risquait de devenir un vrai cirque.
Après notre déjeuner habituel d’équipe, on se retrouve encore au
gymnase du parc Victoria. On est beaucoup plus nombreux qu’hier, soit environ une centaine de policiers. Cette fois-ci, on a besoin des équipes de perquisitions, d’arrestations et d’interrogatoires. Des maîtres-chiens sont aussi réquisitionnés. Les lieux sont identifiés à l’avance, ce qui nous permet d’avoir un responsable de la perquisition et un autre, communément appelé dans le jargon policier exhibit-man, chargé des pièces à conviction. Il aura pour tâche de faire l’inventaire, de noter, de prendre en photo et de saisir toutes les pièces à conviction apportant des éléments incriminants ou corroboratifs pour l’enquête. Une équipe de deux à quatre policiers-fouilleurs accompagne la saisie. Elle va se faire dans tous les lieux que nous avons identifiés, et le nombre de fouilleurs variera selon la superficie de l’endroit à investiguer. C’est généralement cette même équipe qui verra à sécuriser les lieux en fonction du niveau de risque, préalablement évalué par le responsable de la perquisition. Doit-on s’annoncer, ou plutôt privilégier une entrée dynamique et défoncer la porte sans avertissement? Plusieurs éléments sont pris en compte pour évaluer le risque, à savoir les antécédents du suspect, la nature du crime, le nombre d’occupants, la configuration des lieux, la présence d’armes ou de stupéfiants, le risque de destruction de preuves, etc. Le but est de procéder en minimisant le risque.
Une équipe de l’identité judiciaire est également présente au breffage.
Elle est mise à contribution sur demande seulement. Sylvain Gagné est celui qui lui donne le feu vert. Sa tâche est de photographier ou d’expertiser certains éléments (empreintes digitales, prise de photos, récupération de données informatiques, etc.) qui deviendront par la suite des preuves potentielles lors d’un procès. Une équipe de transport est aussi mobilisée pour le remisage des véhicules qui seront saisis. Grâce au travail de Richard Marcoux, il était possible de confisquer plusieurs véhicules comme biens infractionnels, puisqu’ils avaient servi au transport des jeunes filles. Des patrouilleurs sont affectés au remisage et au suivi des remorqueuses, qui récupéreront les véhicules pour la fourrière. Ils devront par la suite faire l’inventaire du contenu de chaque véhicule. Habituellement, les biens confisqués sont vendus et l’argent retourne à l’État pour servir aux enquêtes.
La stratégie opérationnelle qui se dégage alors est la suivante: deux
sergents-détectives sont chargés de l’arrestation et de l’interrogatoire des suspects. Par exemple, dans le cas de Radwanli, outre les deux enquêteurs, six fouilleurs vont s’occuper de son appartement et de son commerce. Son véhicule sera saisi et le micro retiré. Le même processus est mis en place pour Pellissier et tous les autres clients. Un fait cocasse: après son interrogatoire, Claude Mailloux demande à sortir discrètement du poste de police pour éviter la meute de journalistes à l’entrée. Il n’aura pas droit à ce privilège et, par conséquent, il décidera de partir à la course vers un véhicule stationné sur la rue de la Maréchaussée. Quelle n’est pas notre surprise lorsque nous réalisons que le chauffeur est un policier actif du SPVQ! L’information a été transmise aux affaires internes afin de faire la lumière sur cette relation.
L’affaire du golf érotique de Claude Mailloux
Les arrestations du 17 décembre 2002 ont créé une onde de choc au
Québec, qui s’est fait ressentir encore plus intensément dans la ville de
Québec. Les journalistes se sont mis à faire leurs propres enquêtes, les
langues se sont déliées. Des citoyens ont rapporté des événements qu’ils
ont observés, dont ils ont été témoins ou victimes.
En février 2003, les médias commencent à s’intéresser de plus près à
Claude Mailloux. Son arrestation amène deux jeunes femmes à
dénoncer une situation dont elles ont été témoins lors d’un tournoi de
golf. Ce sont notamment les journalistes Carl Langelier, Denis
Therriault et Élisabeth Fleury qui vont se pencher sur cette affaire. Les
deux filles leur révèlent avoir participé à un tournoi de golf érotique
s’étant déroulé sur deux jours, en août 2001, au Club de golf Mont
Tourbillon du Lac-Beauport, dont le propriétaire est Michel Noël. Elles
font état d’activités sexuelles à différents trous du parcours, et même
dans les bois. Les femmes sont en bikini, talons aiguilles, prêtes à rendre
divers services sexuels à la clientèle. Il y a également des isoloirs dans
le club house et, selon leurs dires, certaines filles semblent mineures.
Ces dames travaillent alors comme serveuses: elles offrent en
dégustation des boissons au départ du trou numéro 5. Elles décrivent cet
événement comme une orgie à ciel ouvert, en soulignant également la
présence des affiches de CHOI-FM ainsi qu’une foule d’objets
promotionnels, notamment dans les isoloirs.
Les enquêtes des journalistes vont révéler plusieurs informations
intéressantes et corroborer les propos des dénonciatrices. Dans un
premier temps, on apprend que les organisateurs de cet événement sont
Claude Mailloux et Martin D’Anjou. D’Anjou confirme d’ailleurs à
Denis Therriault avoir engagé des danseuses pour «agrémenter» le
terrain de son tournoi45. Il dit même, lors d’une audience de la Cour
supérieure, s’être «rendu sur place dans les bars de danseuses pour
s’assurer que celles retenues avaient une belle apparence46». Il ajoute
avoir tenu pour acquis que les danseuses travaillant dans un bar n’étaient
pas d’âge mineur. En outre, le responsable de l’agence de danseuses
Adam et Ève, utilisée par D’Anjou, corrobore l’embauche d’une
trentaine de danseuses.
L’équipe de Scorpion commence à s’intéresser à cette histoire
lorsque Denis Therriault contacte Jean-François Vézina, aux
communications du SPVQ, pour transmettre des informations sur cette
affaire ainsi que les coordonnées des deux jeunes femmes. Le 21 février
2003, elles sont d’ailleurs interrogées par deux enquêteurs de Scorpion,
Camille Vanhoutte et Claude St-Pierre. La veille, le 20 février au matin,
Élisabeth Fleury, du journal Le Soleil, fait paraître un papier intitulé:
«Un tournoi de golf sous enquête». L’article mentionne alors que la
police de Québec enquête sur un tournoi de golf qui se serait déroulé en
2001.
Les enquêtes menées par Langelier et Therriault révèlent la présence
du logo de CHOI-FM dans les isoloirs, mais également celle d’un
camion aux couleurs de la station avec un gyrophare, au départ du
parcours, et des affiches placées un peu partout, entre autres à l’intérieur
du chalet principal. Lors de cet événement, CHOI-FM opère aussi une
disco-mobile, assure l’animation et commandite un trou sur le terrain où
des prix sont remis aux participants, dont le calendrier 47 Dream Team.
Dans une entrevue accordée à Langelier, Patrice Demers, alors
propriétaire de CHOI-FM, révèle avoir participé à ce tournoi de golf
avec son animateur Jean-François Fillion. Il est allé jusqu’à dire que ce
type de tournoi de golf était «conventionnel48», chose qu’il a répétée
durant son audience dans le cadre d’une poursuite qu’il avait intentée
contre Langelier, Therriault et Pierre Jobin.
De plus, Demers confirme avoir été témoin de sollicitation et de
demande d’argent par des femmes qu’il qualifie de danseuses.
Concernant les logos, il répond de la manière suivante: «D’aucune
façon, CHOI n’était associée directement ou indirectement à qu’est-ce
qui a pu se passer là. Ça reste un tournoi de golf conventionnel. Je
trouve ça déplorable […]. Vous me l’apprenez là que nos posters, notre
affichage étaient directement reliés à ces événements-là. Ce n’était pas
du tout volontaire. C’était sûrement une erreur49.» Au regard de ces
informations, rapportées par Demers lui-même, le juge Jacques rejette sa
requête et soutient qu’aucune faute professionnelle ne peut être retenue
contre ces journalistes. Il ajoute même que les reportages de TVA visés
par la poursuite avaient «été préparés et diffusés conformément aux
règles de l’art50».
Dans les articles du 21 et 22 février du journal Le Soleil, Élisabeth
Fleury rapporte aussi la présence de Demers et de Fillion, ainsi que de
plusieurs animateurs de radio, sportifs ou restaurateurs. L’article du 22
février reconstitue même une partie de l’événement: «Des exemples? Au
trou numéro 3, deux danseuses offraient un spectacle érotique pour 20$.
Au 6, les golfeurs payeurs avaient droit à un striptease s’ils gagnaient à
la roulette. Au 8, ils devaient aller chercher, avec la bouche, le billet de
20$ inséré entre les seins de la danseuse. Au 15, spectacle de
“cunnilingus”. Les golfeurs devaient regarder le spectacle des deux
filles avant de jouer. Toujours au 15, une roulotte. Les prix: 40$ pour
une masturbation, 60$ pour une fellation, 100$ pour une fellation sans
condom. Au 16, partie de black jack pour 20$. Le golfeur gagnant avait
là aussi droit à un strip-tease. Voilà pour le parcours 51.» Fleury termine
son article sur ces mots: «De son côté, la police de Québec tente
toujours de déterminer si certaines des danseuses du tournoi 2001 de
l’Omnium de l’hôtellerie étaient mineures. Elle n’exclut pas la
possibilité qu’il y ait un lien entre elles et le réseau de prostitution
juvénile démantelé en décembre dernier52.»
Au bout du compte, l’enquête policière n’a pas permis d’établir la
présence ou l’absence de mineures sur le terrain de golf.
L’arrestation de Gillet Aux environs de 10 h, c’est au tour de Robert Gillet de se faire arrêter. Les sergents-détectives François Collin et Jeffrey Plourde se rendent à bord d’un véhicule fantôme, autrement dit banalisé, à la station de radio FM93. Ils vont cueillir l’animateur après avoir écouté la fin de l’émission. Ils demandent à lui parler à la réception et se dirigent ensuite à son bureau. Ils lui lisent ses droits et l’informent des accusations. Gillet appelle son avocat et suit les policiers. Il n’est pas menotté. Au poste de police, il appellera un autre avocat. Il faut savoir que ce sera lors du breffage qu’il sera convenu de l’arrestation de Gillet. J’irai donc le matin même à la greffe du palais de justice de Québec pour récupérer son mandat d’arrestation.
J’étais surpris de découvrir aux nouvelles du soir que Therriault était
présent sur les lieux lors de l’arrestation de Gillet. Si certains journalistes veulent les informations toutes cuites dans le bec, d’autres sont plus fouineurs. Therriault est de ce type: un petit malin, rigoureux, qui fait ses propres enquêtes. Bien évidemment, il devait avoir des sources dans nos troupes, car je le trouvais plutôt bien informé. D’ailleurs, il sera présent lors de plusieurs de nos arrestations. Une question trottait toujours dans mon esprit: qui étaient ses sources? On nous accusait même de danser le tango avec TVA et d’avoir orchestré l’arrestation de Gillet.
En janvier 2003, je reçois un appel de Martial, paniqué. Nous sommes
dans la préparation des prochaines arrestations. «Roger, l’affidavit pour les perquisitions du 17 décembre, l’avez-vous mis sous scellés? Je viens d’avoir l’information d’André Fillion, des communications, que le journaliste Denis Therriault a notre affidavit en main!» Je suis tombé de ma chaise. Il avait alors accès à une bonne partie de la preuve, aux noms des agents doubles et des cibles, à nos modes opératoires, etc. Rien d’étonnant qu’il soit si bien informé. Affolé, je contacte Luc, notre mandataire et rédacteur d’affidavits, qui me confirme la bourde. Habituellement, on met les documents de ce genre sous scellés durant la procédure de l’enquête pour qu’ils ne soient pas accessibles ou publics. Therriault était alors au courant de toutes les perquisitions que nous planifiions de faire. Découragé, je rappelle Martial pour lui dire que Therriault a une bombe entre les mains, qui risque de faire extrêmement mal à l’enquête et d’avoir potentiellement un impact sur les procédures judiciaires. Quelques heures plus tard, Martial m’informe que la situation est sous contrôle.
J’ai su plus tard que Therriault avait été contacté par un haut gradé, qui
lui avait demandé de ne pas dévoiler certaines informations, au risque de mettre en péril l’enquête et certains agents d’infiltration. Il y avait, par exemple, dans ces mandats, les noms des enfants et des femmes des suspects, ainsi que la description d’événements ou de stratégies d’enquête qu’on ne souhaitait pas révéler avant terme. Je savais que Therriault n’était pas du genre à mettre une enquête en péril, mais je me doutais qu’il avait dû recevoir l’assurance d’un retour d’ascenseur. Ce qui est de bonne guerre.
Rencontre avec Denis Therriault, le 23 mars 2016
Je rencontre Denis Therriault, journaliste à TVA, dans un café. Je lui
explique ma démarche et l’objectif d’écrire un livre sur Scorpion, une
autopsie de l’enquête 20 ans plus tard. Malgré son absence, je lui
confirme être en partenariat dans la rédaction avec Roger Ferland. Voici
sa version des faits.
•••
J’ai commencé à travailler comme journaliste aux affaires policières à
TVA Québec à partir de 1996, et ce, jusqu’en 2004. Au fil des années,
j’ai développé des relations de confiance avec certains policiers, pour
qui j’ai un très grand respect. Alors, disons que ces sources m’ont
permis d’être aux premières loges de l’opération Scorpion.
En novembre 2002, j’ai reçu l’appel d’un policier. À ce moment-là,
je ne le connaissais pas. C’était la première fois qu’il prenait contact
avec moi. Il m’a donné rendez-vous dans le stationnement des Halles
Sainte-Foy. J’avais pour instruction de me stationner face à la haie de
cèdres et d’attendre. Quelques minutes plus tard, une voiture s’est
immobilisée à côté de la mienne. Un peu comme dans une scène de film
d’espionnage. J’ai reconnu le conducteur, un policier que j’avais vu à
quelques reprises. Il était seul. Je suis sorti de mon véhicule pour monter
dans le sien. Une fois à bord, il m’a montré la photo d’un homme
recherché, originaire d’Afrique, qui selon ses dires était très actif dans la
prostitution juvénile. Il m’a ensuite demandé s’il était possible de
publier sa photo et d’expliquer les raisons pour lesquelles les policiers
voulaient procéder à son arrestation. Ce genre de demande n’a rien
d’exceptionnel pour un journaliste aux affaires policières. Dans ce cas,
la nouvelle était d’intérêt. J’ai donc fait un reportage en direct sur ce
gars, qui recrutait beaucoup de jeunes femmes à l’Université Laval.
Un mois après cette rencontre, j’ai reçu un autre appel. Un contact
au Service de police de la Ville de Québec qui m’a informé d’une grosse
opération policière qui visait à démanteler un réseau de prostitution
juvénile. Il m’a expliqué le modus operandi des proxénètes et a insisté
sur l’ampleur du fléau à Québec. Des informations qui n’étaient pas, ou
peu, connues du public à ce moment-là. Il m’a dit que des proxénètes et
des clients seraient arrêtés. Il m’a aussi confié qu’il m’en parlait
maintenant pour que je sois prêt le moment venu, et surtout, parce qu’il
avait la conviction profonde qu’il risquait d’y avoir de l’ingérence
politique pour contrecarrer l’enquête une fois qu’elle serait rendue
publique. À ce moment, ce qui l’inquiétait, c’était l’impact qu’auraient
ces arrestations d’hommes d’affaires influents et de personnalités
publiques. Il s’imaginait, à tort, que les médias de la Vieille Capitale ne
donneraient pas de suivi à cette histoire. C’est évidemment tout le
contraire qui s’est produit.
Le 16 décembre 2002, mon téléphone a sonné à nouveau. C’était un
autre contact m’annonçant que les arrestations se feraient le lendemain.
Il ne me donnait pas d’adresse précise, mais il m’a conseillé de
positionner un caméraman dans le Vieux-Québec. Tôt le matin du 17
décembre, mon caméraman, qui était très perspicace, a rapidement
trouvé un des lieux perquisitionnés par les policiers sur la rue Saint-
Jean: l’appartement de George Radwanli à l’étage de son commerce, où
les filles se prostituaient. Les policiers ont procédé à plusieurs
arrestations ce matin-là. J’avais comme indication d’attendre que tous
les suspects soient arrêtés avant de sortir la nouvelle. On m’avait assuré
qu’aucun autre journaliste n’était au courant. Vers 8 h ce matin-là, j’ai
reçu un autre appel. Cette fois, pour me dire qu’un mandat d’arrestation
visant l’animateur de radio Robert Gillet avait été légalement autorisé.
Et que les policiers allaient attendre la fin de l’émission du morning man
avant de procéder à son arrestation.
Au lieu de me rendre immédiatement au quartier général du Service
de police de Québec comme les autres journalistes, je suis allé
directement sur le lieu de travail de Gillet avec un caméraman. Au
moment où j’entendais Robert Gillet conclure son émission sur les
ondes, j’ai vu deux enquêteurs arriver devant nous dans un véhicule
banalisé. Ils sont entrés dans l’édifice et sont ressortis peu de temps
après avec l’animateur. Mon caméraman est donc le seul qui a filmé
l’arrestation de Gillet, comme me l’avait assuré mon contact.
Après cette première vague d’arrestations, juste avant Noël 2002,
c’était la folie furieuse. On ne parlait que de ça à Québec. Comme
l’opération Scorpion n’était pas terminée, la machine à rumeurs s’est
emballée. Mais qui étaient les autres présumés clients du réseau de
prostitution juvénile qui devaient être arrêtés? Y avait-il d’autres
personnalités publiques? J’ai eu une partie de la réponse dans les
semaines qui ont suivi, au retour des Fêtes, à la mi-janvier. Je suis allé
au palais de justice pour obtenir les mandats de perquisition de
l’opération Scorpion. L’idée m’est venue à la suite d’un congrès de la
Fédération des journalistes, où j’avais assisté à une présentation
d’Andrew McIntosh, journaliste d’enquête. McIntosh expliquait
l’importance d’aller fouiller dans les mandats de perquisition.
Aujourd’hui, la majorité des salles de nouvelles ont des journalistes
spécialisés qui présentent régulièrement des requêtes en cour afin
d’avoir accès au contenu des mandats des policiers. Mais il y a 20 ans,
la possibilité d’avoir accès aux mandats d’arrestation et de perquisition
était beaucoup moins connue. Ces mandats contiennent de nombreuses
informations que ne dévoilent habituellement pas les policiers. Des
détails de l’enquête qui servent à convaincre un juge d’accorder
l’autorisation d’arrêter des individus et de procéder à des perquisitions.
Habituellement, ils sont sous scellés, ce qui veut dire qu’ils ne sont pas
publics. À mon grand bonheur, les policiers avaient oublié cette fois-ci
de sceller plusieurs mandats. Tout y était. Beaucoup d’informations sur
la façon de procéder de deux réseaux de prostitution juvénile, et les
noms de quelques suspects qui devaient être arrêtés ultérieurement,
d’illustres inconnus du public. Ces mandats contenaient aussi certains
détails qui auraient pu compromettre la suite de l’enquête s’ils étaient
rendus publics.
En apprenant que j’avais ces mandats, les enquêteurs de Scorpion
ont immédiatement demandé qu’ils soient scellés au palais de justice.
Les autres médias n’y ont donc pas eu accès. Mais comme je les avais
obtenus avant, je pouvais en publier le contenu en toute légitimité. Les
policiers m’ont demandé s’il était possible de ne pas dévoiler
d’information pouvant nuire à la suite de l’enquête. Cela ne me causait
aucun problème. D’autant plus que j’ai pu faire plusieurs reportages
exclusifs sur les réseaux et leur façon de procéder. Durant les semaines
qui ont suivi, j’ai pu goûter à plusieurs reprises à la reconnaissance de
mes contacts policiers, qui ont rendu mes enquêtes sur le réseau de
prostitution juvénile de Québec et ses clients beaucoup plus faciles. Par
respect pour eux, je n’élaborerai pas davantage.
Avec le recul, je peux affirmer que Scorpion m’a beaucoup appris
sur la profession de journaliste d’enquête, le recrutement et la protection
des sources journalistiques. La confiance est la base de notre travail. En
peu de temps, j’ai développé une multitude de contacts au sein de la
police de Québec. Le plus grisant? Cette adrénaline d’être toujours en
tête de peloton grâce à la contribution de ces contacts, qui étaient et sont
toujours dans l’ombre 20 ans plus tard.
Arrestations et perquisitions en gang
Les arrestations se sont faites dans les règles de l’art. Bien que Lovinsky et Pierre-De Bellefeuille constituaient un risque plus élevé pour la sécurité des agents, le bélier n’a jamais été utilisé. Il faut savoir que tous les deux présentaient un historique de violence et étaient soupçonnés d’avoir des armes à feu en leur possession. Lovinsky était d’ailleurs sous enquête pour des fusillades survenues à Montréal. Les deux hommes étaient aussi impliqués dans du trafic de drogue et avaient des liens avec les Hells Angels. L’intervention policière se devait d’être rapide et sans avertissement.
Lorsque les sergents-détectives Stéphane Lettellier et Gino Levesque
procèdent à l’arrestation de Pierre-De Bellefeuille, ils commencent par intercepter son petit frère sur le chemin de l’école, qui les informe que notre suspect a passé la nuit chez Jean-Claude Karera. Lettelier et Levesque restent sur les lieux pendant que le policier jeunesse Jean-François Chabot frappe à la porte de Karera. Cependant, comme nous n’avons pas de mandat pour cette adresse, c’est à l’invitation de Karera que Chabot entre, accompagné de deux patrouilleurs. Pierre-De Bellefeuille est en boxer près de la porte de la chambre et une jeune fille est nue dans son lit. Il s’agit de Sophia, avec qui il a discuté longuement le 16 décembre afin de la booker avec deux clients. Dans sa chambre, Chabot observe les affiches du spectacle à venir au Living, le 23 décembre. Des graffitis du Wolf-Pack ornent aussi les murs de sa chambre. Il récupère deux contrats téléphoniques d’appareil Telus, ceux qui sont cryptés et indécodables par l’écoute policière. Le même type de téléphone que Kayishema et certains Hells Angels utilisent. Alors qu’il s’habille, un petit bloc de quelques grammes de haschich tombe de son pantalon. Une occasion d’ajouter une accusation de possession simple de stupéfiants.
Vers 7 h 45, c’est au tour de Lovinsky de se faire arrêter par les
sergents-détectives Paul Malouin et Denis Turcotte. Le bélier n’est pas nécessaire, d’autant plus que des enfants sont présents dans sa résidence de la rue Jacques-Duhault. Lovinsky ne résiste pas à son arrestation et se fait conduire au poste sans encombre. Nadine Gingras, alors considérée comme un témoin important, suit les policiers au poste. La voiture de Lovinsky est saisie.
Le reste des arrestations se déroulera sans problème. Georges Tannous
ne fera pas partie du lot, car il est alors en vacances en Floride. On va tout de même saisir son véhicule. Il se rendra au poste de police à son retour. Tous les autres seront conduits au poste du parc Victoria pour leurs interrogatoires, dont Jean-Max Dolcine. Fandal, qui avait déjà été arrêté le 13 décembre, reçoit pour sa part de nouvelles accusations. Les clients arrêtés sont alors Ahmad Cheraim, Ioanis Balalas, Yvan Cloutier, Claude Mailloux, Salim Choueiri, Abdul Kharamandeh et Robert Gillet. Enfin, les véhicules de Balalas, Cloutier, Mailloux et Racine seront saisis.
La procédure habituelle, lors de ces arrestations, est de faire la lecture
du mandat, des chefs d’accusation et des droits constitutionnels, y compris celui d’avoir un avocat et le droit au silence. Par la suite, les suspects sont conduits au poste de police pour un interrogatoire, le but étant de leur offrir l’occasion de donner leur version des faits. Parmi tous les clients et les proxénètes arrêtés le 17 décembre, la majorité préfèrent se taire sur les conseils de leur avocat, à quelques exceptions près. Lovinsky, dans le courant de la journée, fait savoir son intérêt à négocier une entente avec la police. Il veut une remise en liberté en échange de la délation d’un plus gros poisson. Je demande à mes hommes de l’écouter, mais dans ma tête, ma décision est prise. Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras! Qui pourrait-il me donner de plus gros que lui?
Finalement, sa déclaration nous en apprend un peu plus sur lui. Il
raconte être arrivé au Québec à l’âge de sept ans et avoir deux enfants. Il reconnaît avoir battu une de ses amies de cœur et participé à une fusillade avec les Crack Down Posse (CDP) à Montréal, mais soutient avoir payé sa dette. Lovinsky se présente comme le président de Lyon Makhiavéli Productions, une entreprise de musique, où travailleraient Estelle, Guempson et Pierrin. Il ajoute avoir pris Pierrin sous son aile depuis les trois dernières années. Ses gars accompagneraient parfois les filles pour faire de la prostitution. Il lui arrive occasionnellement de servir de chauffeur pour des filles, notamment Nadine Gingras et Thiffany, pour l’agence Hollywood Amazone de Patrick Pruneau, un membre en règle des Hells Angels. Il ajoute que Québec appartient à Pruneau. Lovinsky devient plus loquace quand il est question de Patrick Kayishema, qu’il ne porte visiblement pas dans son cœur. Il raconte notamment que celui-ci a dû changer le nom des 2.1 pour Wolf-Pack à la demande des Hells Angels. Il aurait plusieurs filles sous sa coupe.
Lovinsky finit par comparaître au palais de justice de Québec dans le
courant de la journée et demeure en détention jusqu’au prononcé de sa sentence, comme chacun de ses comparses. Après leurs interrogatoires, les clients seront tous relâchés avec des promesses de comparaître et à la condition de ne pas entrer directement ou indirectement en contact avec les victimes et leurs familles. S’ils respectent cette condition, ils pourront rester en liberté jusqu’au prononcé de leur sentence.
Deux autres individus disent vouloir nous parler: Gillet et Ahmad
Cheraim. Lors de son interrogatoire, Robert Gillet explique aimer les femmes matures. Il ajoute ne pas coucher avec des mineures et ne pas savoir ce qu’est un golden shower. On comprend vite qu’il n’y a rien à en tirer. Quant à Ahmad Cheraim, bien qu’il soit dans le repentir, il est beaucoup plus loquace. Ce sont les sergents-détectives Denis Pelletier et Roch Gravel qui procèdent à son interrogatoire. Il soutient avoir rencontré Radwanli à la piscine du Hilton. Très vite, il constate la présence de plusieurs filles à sa boutique, L’Après-demain. Il devient ami avec Radwanli, qui lui propose des filles pour faire le ménage chez lui. Ensuite, ce dernier lui présente Pierre-De Bellefeuille, qui a lui aussi des filles pour faire le ménage et des massages. Il rencontre Gabrielle et Ophélie chez Radwanli. Il considère cependant Ophélie comme sa femme. Il admet avoir commis des erreurs en fréquentant Radwanli et les autres filles. On intercepte Ophélie chez Cheraim. Il partira d’ailleurs avec elle au Liban pour l’épouser devant sa famille. Il ne se présentera donc pas en cour pour sa comparution le 12 juin 2003 et on devra lancer un autre mandat d’arrestation.
On finit cette journée avec trois nouvelles déclarations de victimes
(Gigi, Teresa, Ophélie). Plusieurs sont majeures, mais elles étaient mineures au moment des faits. Seule Teresa, 19 ans, était alors majeure. Elle explique s’être prostituée pour le compte de Pierrin et de Lovinsky au mois d’août 2002. Elle gagnait environ 400$ par jour à danser dans les bars, mais Pierrin récupérait tout son argent en lui disant qu’il investissait soi-disant dans ses finances. Ophélie, 18 ans (16 ans au moment des faits), déclare avoir dansé et fait de la prostitution pour Pierre-De Bellefeuille. Elle connaît plusieurs individus de son entourage. Jean-Claude Karera et Pierre-De Bellefeuille se présentent à elle comme des membres du Wolf-Pack. Elle raconte avoir subi des agressions sexuelles de Pierre-De Bellefeuille et de Microphone. D’autres filles seront rencontrées le 18 décembre, notamment Isabella, 17 ans (15 ans au moment des faits). Elle raconte avoir été sous le contrôle de la clique de Lovinsky depuis des mois. Elle rapporte des agressions sexuelles perpétrées par Pierrin, David Moïse et Lovinsky.
La première vague d’arrestations concerne alors 17 individus: 8
proxénètes et 9 clients. Les véhicules de huit personnes sont saisis en biens infractionnels. Tous les clients recevront des accusations selon l’article 212(4) du Code criminel, soit d’avoir obtenu, moyennant une rétribution, les services sexuels d’une personne de moins de 18 ans. Les proxénètes seront notamment accusés de proxénétisme selon l’article 212(1) du Code criminel, et d’avoir vécu entièrement ou en partie des produits de la prostitution d’une personne de moins de 18 ans, soit l’article 212(2) du Code criminel. Georges Tannous et Radwanli seront traités comme des clients et des proxénètes. Ils auront donc toutes ces charges sur le dos, en plus de celles d’agressions sexuelles pour Georges Tannous et de tenue d’une maison de débauche au regard de l’article 210(1) pour Radwanli. Les accusations de proxénétisme et d’agression sexuelle contre Georges Tannous tomberont toutefois durant les procédures judiciaires. Quant à Radwanli, l’accusation de proxénétisme sera remplacée par celle «d’avoir aidé et encouragé des personnes majeures à obtenir, moyennant rétribution, les services sexuels de neuf personnes âgées de moins de 18 ans».