Opération Scorpion
Portrait des victimes
Les victimes mineures d’exploitation sexuelle peuvent donc être
recrutées au Québec pour nourrir l’industrie du sexe québécoise, canadienne et étasunienne. En effet, en plus d’être expédiés dans différentes villes et régions québécoises, ces enfants et ces adolescents aboutissent dans des lieux prostitutionnels en Ontario (le Grand Toronto, Niagara Falls), en Saskatchewan, au Nouveau-Brunswick, en Colombie-Britannique (Vancouver), en Alberta (Calgary, Edmonton) et aux États-Unis (Floride, New York, etc.). Quant aux victimes adultes, elles sont expédiées dans tout le Canada et aux États-Unis, dans des villes telles que Miami, Fort
Lauderdale, Las Vegas, Boston, Los Angeles et New York 77.
Peu de données sont disponibles sur la prévalence des mineurs dans
l’industrie du sexe au Québec, bien que certaines recherches et opérations policières apportent un éclairage partiel. De 2015 à 2019, près de la moitié des dossiers de proxénétisme traités par les corps de police du Québec concernaient des victimes de moins de 18 ans. La prédominance des mineurs dans l’industrie du sexe est estimée entre 30 et 50%. L’âge moyen des victimes varie entre 14 et 20 ans, et 72% des victimes exploitées sexuellement ont moins de 25 ans. La majorité sont des femmes et des jeunes filles (93%). Ce qui ne veut pas dire que les garçons ne sont pas des cibles. Cette disproportion s’explique, d’une part, par la présence plus marquée de la gent féminine dans cette industrie, et d’autre part, par le peu d’enquêtes et de recherches sur l’exploitation des garçons. Que ce soit à l’échelle internationale, canadienne ou québécoise, les mineurs constituent une marchandise de choix pour les trafiquants et les proxénètes de tout acabit. Les victimes sont choisies de manière préméditée, en fonction de leur âge, pour répondre aux besoins pédophiliques et hébéphiliques de cette clientèle.
PORTRAIT DES VICTIMES
Les victimes sont de différentes origines ethniques et classes sociales, et de milieux divers. Elles peuvent être issues de familles dysfonctionnelles ou pas; avoir été victimes d’inceste ou d’agressions sexuelles dans l’enfance ou pas. Les victimes sont tant des jeunes ayant des problèmes scolaires que des premières de classe et fréquentent les écoles privées comme publiques. Il existe toutefois une prostitution de survie, où des mineurs se prostituent pour pallier leurs besoins primaires (nourriture, logement, habillement, etc.). Ce genre de prostitution peut être combiné à de l’itinérance et à de la toxicomanie. Elle peut être occasionnelle et temporaire. Ce sont le plus souvent des jeunes provenant de familles dysfonctionnelles.
Les proxénètes ciblent habituellement des filles vulnérables (fugueuses,
ayant une faible estime de soi ou besoin de valorisation, etc.) ou en quête de sensations fortes ou d’aventure (drogue, party, etc.). Elles veulent se sentir populaires et se distinguer. Certaines sont attirées par le luxe et l’argent, mais aussi par une vie trépidante, celle du jet set. D’autres sont en quête d’amour et d’affection. Elles croient trouver le prince charmant. L’argent n’est donc pas forcément la première raison d’entrer dans la prostitution. Paradoxalement, c’est davantage la recherche d’amour et la peur qui les poussent à se prostituer. En fait, l’intérêt de l’argent varie grandement d’un cas à l’autre. Certaines vont se laisser tenter par l’aspect pécuniaire, même si l’histoire d’amour n’est pas très loin. Elles en arrivent à considérer la prostitution comme un projet de vie commun avec le proxénète, lui-même étant perçu comme un conjoint ou un ami de cœur.
D’ailleurs, dans les événements de proxénétisme et de traite de
personnes rapportés en 2019, 58% des proxénètes étaient des connaissances de la victime et 35% des partenaires intimes, alors que seulement 6%
étaient des étrangers 78. Les filles qui se retrouvent exploitées par des membres ou des relations de gangs sont attirées par le style «gangster». Elles se laissent séduire par le bad boy. Certaines ont une préférence sexuelle pour des hommes de couleur. Le jeu de séduction, qui fait partie intégrante du processus de recrutement, devient alors facile.
Les proxénètes du Wolf-Pack vont par exemple employer l’expression
jungle fever pour expliquer l’engouement des victimes à leur endroit. Celles-ci sont recrutées dans leur milieu de vie, notamment à l’école, dans les stations d’autobus, les bars, les fêtes, les spectacles de hip-hop, le quartier, au parc et sur les terrains sportifs (basketball, football, etc.).
Plus de 200 victimes ont été détectées par le projet Scorpion. De ce
nombre, 61 ont livré des déclarations écrites et vidéo K.G.B. ainsi que 59 témoins (parents, restaurateurs, chauffeurs de taxi, tenanciers d’hôtel et de motel, etc.). Dans cet échantillon de 61 victimes, l’âge moyen d’entrée dans la prostitution est de 15 ans. Elles ont entre 13 et 17 ans. Elles proviennent majoritairement de familles ordinaires de la classe moyenne à faible, où le rôle parental semble être davantage assumé par la mère. Elles sont majoritairement d’origine canadienne-française et quelques-unes sont des mulâtres d’origine péruvienne, barbadienne et haïtienne. Elles fréquentent toutes l’école et présentent un parcours scolaire sans histoire. Cependant, environ 50% d’entre elles ont été signalées à la DPJ pour diverses raisons, principalement des problèmes de comportement, et ce, bien avant la prostitution. Le tiers de ces signalements concerne des fugues. Leur passage dans les centres jeunesse contribue à leur prostitution par le contact avec d’autres jeunes filles qui baignent déjà dans ce milieu. La majorité des filles connaissent leur proxénète avant de se prostituer.