Opération Scorpion

Maria Mourani · Chapitre 19 sur 26

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Opération Scorpion

Le bilan du Scorpion

 

Maria Mourani: Avec le recul, que ferais-tu différemment?

 

Roger Ferland: Je ne changerais rien, parce que j’ai fait mon travail avec rigueur, structure, méthode, et bien évidemment, instinct, feeling et tout mon cœur. J’ai eu la chance incroyable de diriger une équipe solide, rigoureuse et déterminée. On a fait avec les moyens du bord en acceptant les contraintes et ce qu’on ne pouvait changer, tout en essayant de faire bien plus que d’autres équipes avant nous. Alors, est-ce qu’on aurait pu faire plus, voire mieux? Peut-être, il y a toujours place à l’amélioration.

 

Maria Mourani: Comme disent mes amis coréens: «Vous avez fait de votre mieux.»

 

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SCORPION: LA POINTE DE L’ICEBERG

 

Vingt ans plus tard, Scorpion, c’est tout de même une enquête menée du 19 septembre 2002 au 15 mai 2003 avec plus de 650 sujets vérifiés, rencontrés, interrogés, reliés, dont 200 entrevues réalisées auprès de jeunes filles et de témoins. C’est également 61 jeunes filles identifiées comme des victimes de prostitution, sorties du milieu et dont la déclaration a été enregistrée en K.G.B. vidéo. Scorpion a généré 86 mandats généraux de perquisition et d’écoute électronique. L’écoute électronique s’est tenue sur 38 jours, du 8 novembre au 18 décembre 2002, avec 27 000 conversations en sept langues, à savoir le français, l’anglais, l’espagnol, le créole haïtien, le rwandais, le libanais et le serbo-croate. Cent cinquante appels ont été reçus par le 641-AGIR et ont généré autour de 900 informations diverses, qui ont été systématiquement analysées. En ce qui concerne les éléments de preuve, près de 6000 documents papier ont été traités, sans compter les 42 vidéos de plaignantes, les 28 cassettes 24 h/24 de caméras de surveillance et les 22 journées de filature. Scorpion, c’est aussi plus de trois ans de procédures en cour criminelle à Québec et à Montréal, de décembre 2002 à décembre 2005, pour faire condamner 41 individus sur 43 accusés, et une année additionnelle pour des procédures à la chambre civile de la Cour supérieure de Québec.

Avec plus de 250 rapports d’événement analysés provenant de

l’intervention directe des policiers patrouilleurs, des rencontres de sources, d’intervenants sociaux et scolaires, de parents, de victimes et d’échanges avec la section Enquête sur l’exploitation sexuelle des mineurs du

SPVM 103, Scorpion a permis de mettre au jour un réseau de prostitution juvénile à Québec, dont les ramifications vont au-delà du Wolf-Pack et du réseau de Radwanli. Il aurait fallu plusieurs autres enquêtes de ce type au regard des informations portant sur d’autres réseaux d’exploitation sexuelle juvénile, dont celui des jeunes garçons, qui demeure encore dans les abysses de Québec.

En effet, lorsque Scorpion ferme boutique, plusieurs informations de

sources et de victimes laissent entrevoir la présence de nombreux réseaux de prostitution juvénile masculins et féminins dans la région de Québec. L’exploitation sexuelle des mineurs y est toujours active et répandue. D’ailleurs, la ville de Québec est considérée à l’échelle canadienne comme l’un des lieux de prédilection de la prostitution (juvénile et adulte) et de tourisme sexuel, tout comme Montréal, Toronto, Vancouver, Edmonton, Calgary et Winnipeg. La prostitution y est notamment contrôlée par le crime organisé, à savoir les Hells Angels, par l’intermédiaire des gangs de rue. Pourtant, depuis 2002, peu d’enquêtes se sont attaquées aux réseaux de prostitution juvénile de Québec.

Il n’est donc pas étonnant qu’en 2012, Bernard Lerhe, le président de la

Fraternité des policiers et policières de la Ville de Québec, ait réagi aux commentaires de Michel Desgagné, le directeur du Service de police de la Ville de Québec, sur les ondes du FM93. Celui-ci avait laissé entendre qu’il n’y avait plus de problème de prostitution juvénile à Québec et qu’il lui faudrait des informations à cet effet pour donner l’autorisation d’ouvrir une enquête comme Scorpion. Lerhe soutient alors qu’au moins trois groupes policiers auraient tenté de démarrer des enquêtes sur des jeunes filles mineures aux prises avec des proxénètes et se seraient retrouvés avec des fins de non-recevoir. Malgré les dénégations de Desgagné, le 26 octobre 2012, le porte-parole du SPVQ confirme, sur les ondes du FM93, le rejet des demandes d’enquête. Il s’ensuit dans les médias un bras de fer entre le président de la Fraternité, le directeur du service de police et le politique. Lerhe est accusé de ternir l’image de la police en affirmant que la prostitution juvénile n’est pas chose du passé à Québec. Desgagné, sur les

ondes de FM93, lui demande d’arrêter «de faire peur au monde104». Quant à Lerhe, il exhorte à une reconduction des budgets de l’Escouade régionale mixte gangs de rue et drogues (ERM) et à un financement à long terme des enquêtes de prostitution juvénile, voire un deuxième Scorpion.

Depuis 2017, l’Équipe intégrée de lutte contre le proxénétisme (EILP)

tient le rôle d’escouade permanente dédiée à lutter contre le proxénétisme et l’exploitation sexuelle des mineurs et des jeunes adultes à des fins commerciales. Elle unit en son sein la Gendarmerie royale du Canada (GRC) et plusieurs corps de police municipaux, à savoir de Montréal, Québec, Gatineau, Laval et Longueuil, sous la direction de la SQ. Ce sont des corps de police de niveau 3 ou plus, soit ceux qui ont la compétence de mener des enquêtes sur des activités de proxénétisme, en vertu du Règlement sur les services policiers. Cette escouade est composée de près d’une centaine de ressources de différents corps de police. Ses interventions n’ont pas de frontière, tout comme les réseaux de prostitution juvénile. Elle agit à l’échelle régionale, provinciale, nationale et internationale. L’EILP offre également des services de soutien, de formation et de conseil en matière d’enquête sur l’exploitation sexuelle aux différents corps de police municipaux, ainsi qu’aux juges et aux procureurs du Québec et du Canada. En 2021, il s’est ajouté l’Équipe intégrée de lutte contre la pornographie juvénile (EILPJ), une première au Québec, dont le rôle est de s’attaquer aux producteurs et aux distributeurs de pornographie juvénile. Cette équipe mène des enquêtes virtuelles pour retracer les individus impliqués dans ce genre d’activités. Toujours coordonnée par la SQ, elle regroupe 17 policiers provenant des corps de police de Montréal, Québec, Gatineau, Laval et Longueuil.