Opération Scorpion

Maria Mourani · Chapitre 8 sur 26

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Opération Scorpion

Filature et écoute électronique: des méthodes d’enquête innovatrices

Vers le 4 novembre, Richard nous confirme la possibilité d’appliquer

ces mesures et de saisir des biens. Il s’applique à utiliser les preuves mises à sa disposition pour rédiger les affidavits pour les mandats de saisies, tout en vérifiant les actes de propriété et les valeurs résiduelles des biens des personnes ciblées par cette démarche. Plusieurs véhicules seront d’ailleurs saisis lors de la première vague d’arrestations, mais les juges de la Cour supérieure de Montréal, Fraser Martin et James Brunton, renverseront cette décision.

 

FILATURE ET ÉCOUTE ÉLECTRONIQUE: DES MÉTHODES D’ENQUÊTE INNOVATRICES

 

Il existe une panoplie de mandats qu’un policier peut obtenir dans le cadre d’une enquête. Tous nécessitent des affidavits. Certains sont présentés directement au juge par le policier mandataire, d’autres demandent une analyse plus approfondie du juge, ce qui est le cas d’un affidavit d’écoute électronique. Dans notre affidavit, nous avions brossé un portrait le plus exhaustif possible de la situation pour témoigner de la présence d’un gang de proxénètes et d’un réseau d’hommes d’affaires. Le gang est alors décrit comme un regroupement majoritairement constitué de jeunes Noirs, dont les leaders sont plus âgés et mieux structurés, qui prostituent de jeunes filles mineures (âgées de 13 ans pour certaines). Il a aussi été établi que ce gang a des liens avec d’autres réseaux de proxénètes à Trois-Rivières, à Montréal, à Gatineau et au Lac-Saint-Jean. Parmi les membres les plus influents du gang, nous identifions Nerva Lovinsky, André Pellissier, Patrick Kayishema, Jean Fandal et Téchelet Pierre-De Bellefeuille. Ils sont alors décrits comme les principaux acteurs de ce réseau: ils contrôlent et gèrent, de façon indépendante, différentes cellules. Ils ont leurs propres réseaux de prostitution et évoluent selon les opportunités. À ce moment-là, on les met sous l’étiquette de Wolf-Pack parce que c’est ainsi qu’ils se présentent lorsqu’ils sont en contact avec les filles.

Autour de ces individus influents gravitent d’autres joueurs: Jean-

Claude Karera, Clément Karera, Jean Pierrin, Nadine Gingras, Christian Ruyange et Jean Bernard Estelle. Ceux-ci sont chargés d’exécuter des commandes, de recruter et de contrôler les filles pour le compte des leaders. Pierre-De Bellefeuille, alors incarcéré, a tout de même plusieurs filles qui se prostituent pour lui. Il gère ses affaires de la prison. Il est également le seul à avoir de bons contacts avec un réseau qu’on nomme «des hommes d’affaires». Deux personnes semblent alors être les pôles de convergence de ce réseau: Georges Radwanli et Georges Tannous. Les filles sont recrutées par le bouche-à-oreille, par des amies, qui se font d’ailleurs payer pour ce service, ou par l’entremise de Pierre-De Bellefeuille. Quel que soit le réseau, les filles qui décident d’arrêter de se prostituer sont harcelées au téléphone et intimidées. Nous ajoutons dans l’affidavit que l’écoute électronique nous permettra de corroborer les déclarations des victimes et d’aller plus loin dans l’enquête. D’autant plus que les réseaux identifiés sont complexes et ne présentent pas de hiérarchie comparable aux groupes criminels traditionnels (motards ou mafia).

Par cet affidavit, nous demandons au juge la permission de mettre sous

écoute les individus suivants: Pierre-De Bellefeuille, les frères Karera, Kayishema, David Moïse, Lovinsky, Pellissier, Pierrin, Radwanli et Georges Tannous. Bien qu’on ne puisse prévoir la décision finale du juge en ce qui concerne notre affidavit d’écoute électronique, nous sommes plutôt confiants. Nous pouvons compter sur plusieurs déclarations de victimes et de sources, de la filature, de la surveillance vidéo, une analyse de réseaux par les lignes DNR, des relevés cellulaires et des vérifications faites par nos agents doubles. Sans écoute électronique, notre enquête n’aurait nullement pu progresser davantage. Nous avions déjà fait tout ce qui était en notre pouvoir.

Persuadés d’obtenir notre mandat d’écoute, nous avons décidé d’être à

l’affût des diverses occasions pour la pose de microphones. En effet, pour obtenir une écoute électronique fructueuse, il faut d’abord installer des micros sans que les cibles s’en rendent compte, comme au cinéma. Une occasion en or se présentera à nous le 7 novembre, lorsqu’on recevra une plainte de voies de fait avec lésion sur l’ex-conjointe de Radwanli. C’est le sergent-détective Simon Chouinard qui procédera à l’arrestation de celui-ci et à son interrogatoire au poste de police. C’est alors le moment parfait pour installer à son insu des micros, ou room-bugs, dans son commerce et son appartement. On en profitera aussi, le 20 novembre, pour installer une caméra dans le clocher de l’église en direction du commerce de Radwanli. Quoique nous ayons eu l’autorisation de mettre une caméra à l’intérieur de son commerce et de son appartement, des raisons techniques de coûts et de disponibilité de matériel nous ont empêchés de le faire. Nous avions légalement la permission de mettre des caméras et des micros dans les chambres de motels et d’hôtels. Mais encore là, j’ai dû faire avec les moyens du bord et de l’époque.

La chance était encore avec nous ce jour-là. Vers 21 h 45, je procède

avec les patrouilleurs Pierre Charest et Patrick Talbot à l’arrestation de Kayishema, alors qu’il s’apprête à entrer chez lui à son domicile de la rue France-Prime. La raison: un défaut de mandat concernant des amendes impayées. Une occasion qui va me permettre de lui parler et de valider son adresse, mais aussi de découvrir en sa possession un cellulaire de type Mike, de Telus (qu’il nie être le sien), qui a comme particularité d’être à la fois un cellulaire et un talkie-walkie dans un circuit restreint. Ce genre d’appareil est alors bien connu du milieu criminel puisqu’il permet d’échapper à la surveillance policière. Les Hells Angels ainsi que leur club-école utilisaient aussi cette technologie à l’époque.

Pendant le trajet jusqu’au poste, plusieurs personnes appellent sur le

cellulaire de Kayishema pour lui parler, ce qui nous confirme que l’appareil est bien le sien. Voyant le sérieux de notre démarche, Kayishema se met à table. Il se distancie d’abord des autres gars et nous donne les noms d’individus qui, selon lui, ont des pratiques douteuses avec les filles. Il nous invite à surveiller Lion (Nerva Lovinsky), un ancien membre des Bo-Gars de Montréal, un Rouge, Junior (Jean Pierrin), Fandal (Jean Denizard Fandal) et Alphonso (N’Djeka Kandula). Kayishema poursuit en nous affirmant ne pas être un Rouge, et bien qu’il connaisse très bien Gregory Woolley, un membre des Rockers de Montréal, il ne souhaite pas s’associer avec ce gang. En 2000, j’avais déjà l’information que Kayishema, un membre des Two One Two, fricotait avec les Hells Angels, puisque ce groupe était contrôlé par les motards.

Kayishema continue son boniment en éloignant sa clique d’amis de

celle de Lovinsky. Il me propose ensuite un marché en me demandant d’arrêter de harceler son gang d’amis et de plutôt m’occuper de Lovinsky, un proxénète de filles mineures, et de ses gars. Il va même jusqu’à me proposer son aide en me promettant que si un de ses gars agit de la sorte, il s’en occupera lui-même. Pourtant, Kandula, un grand ami de Kayishema, recherché et faisant l’objet d’un mandat d’arrestation de la SQ, est identifié comme un proxénète. Alors qu’il me balance toute son histoire, je l’écoute en observant son fin jeu d’acteur.

 

8 NOVEMBRE 2002, JOUR 52

 

Ouverture des lignes

Le 8 novembre, Luc Gagné, assisté de Me Sabin Ouellet, se rend au bureau du juge autorisateur, Pierre Rousseau, pour la lecture et les signatures des mandats d’écoute électronique. On pouvait enfin entendre les conversations de ces gars. Sabin nous rappelle les règles: une surveillance 24 h sur 24, et surtout, tout arrêter si les filles se trouvent dans une situation dangereuse qui compromet leur sécurité. Le 8 novembre est donc la journée d’ouverture officielle des lignes d’écoute, qui se fermeront le 19 décembre 2002.

Après l’obtention du mandat, il fallait établir la stratégie d’écoute. Qui

allions-nous écouter? Sur quel numéro de téléphone, quelle adresse? Quelle charge de travail l’écoute d’une ligne allait-elle générer? Parmi nos suspects identifiés, seuls Georges Tannous, alors en vacances en Floride, et les frères Karera, qui n’avaient pas de numéro de téléphone connu à ce moment, échapperont à l’écoute électronique. Pierre-De Bellefeuille sera mis sous écoute à sa sortie de prison ainsi que Jean Pierrin, à la ligne de sa résidence. Les lignes cellulaires d’André Pellissier, de Kayishema et de David Moïse seront aussi mises sous écoute. En plus de la surveillance de leur ligne cellulaire, des micros seront posés dans le commerce de Radwanli et la voiture de Lovinsky. Nadine Gingras, Christian Ruyange, Abdul Rahman Kharamandeh, Ioanis Balalas, Yvan Cloutier, Claude Mailloux, Jean-Bernard Estelle et N’Djeka Kandula sont des sujets secondaires, mais aussi des individus susceptibles d’être mis sous écoute, car nous avons des motifs raisonnables de croire que l’interception de leurs communications privées serait utile pour les besoins de l’enquête.

Contrairement à ce que l’on peut voir dans les films, une écoute

électronique ne consiste pas uniquement à tendre l’oreille. Dans la vraie vie, un préposé civil à l’écoute électronique est la personne autorisée à écouter les conversations en temps réel. Pour accomplir cette tâche colossale, nous avions quatre préposées civiles. Elles étaient toutes sous la supervision du sergent-détective Marc Clavet. Leur travail consistait en premier lieu à identifier la voix de la personne ciblée par le mandat d’écoute. Tant que cela n’est pas fait, toute conversation ne peut être considérée comme valable pour la preuve. Lorsque la voix est bien identifiée, le préposé à l’écoute est alors autorisé à retourner dans les conversations antérieures. Il traite toutes les conversations et en fait des résumés, sauf si elles touchent au privilège d’un avocat face à son client. Le préposé essaie toujours d’écrire son résumé en temps réel et inscrit fidèlement les propos entendus dans la conversation. Ces résumés sont ensuite acheminés au policier responsable de leur analyse, dans ce cas-ci, Bendo et moi. En fait, Bendo traitait les conversations en français et comme il en avait plein les bras, je m’occupais de celles en langues étrangères.

Dès la première fin de semaine après l’ouverture des lignes, on m’avise

de certaines difficultés pour rédiger les résumés des conversations entendues. Plusieurs suspects visés par les écoutes se parlent dans une autre langue que le français, soit l’anglais, le libanais, le rwandais, le créole, l’espagnol et le serbo-croate. Sur le coup, nous nous sommes dit que quelques conversations en langues étrangères ne posaient pas problème et qu’on pourrait les traduire par la suite. Cependant, les langues s’additionnaient et plusieurs conversations étaient incompréhensibles. Tous les jours, nous avions environ 20 heures de conversation à traiter, dont le quart en langues étrangères.

Un jour, une des préposées est venue me voir avec une conversation en

libanais entrecoupée de français entre Radwanli et Kharamandeh. Les propos tenus étaient préoccupants, même si on ne comprenait pas tout. On faisait mention en français de Georges Tannous en Floride, de trafic d’armes, de sollicitation de policiers, de deux individus avec des bombes qui peuvent exploser, de dynamite et de Hells Angels. On ne pouvait plus continuer à travailler de cette manière. Il nous fallait des traducteurs. On a alors convenu de faire de l’écoute en doublons. Autrement dit, de solliciter l’assistance d’un autre service de police qui, par le biais d’un deuxième système d’enregistrement, pourrait faire de l’écoute en temps réel avec des interprètes ou des traducteurs. Ni la Sûreté du Québec ni la GRC, section Québec, ne pouvait nous offrir ce service. C’est donc vers le SPVM que nous nous sommes tournés. On m’a demandé de rencontrer les responsables de la salle d’écoute du SPVM, ainsi que les premiers traducteurs le 19 novembre en matinée. Je leur ai remis les CD des conversations antérieures et leur ai présenté le projet d’écoute et l’enquête. Clavet était aussi en lien avec les techniciens de Montréal pour le branchement de leur système.

Il s’ensuivit un travail de coordination entre les responsables de la salle

d’écoute de Montréal, qui me contactaient par intervalles de deux à quatre heures, ou plus souvent, pour des bilans périodiques des éléments entendus et traduits. Je continuais à alimenter le rapport chronologique des écoutes, en combinant la filature et toutes les autres informations (rapport de sources, PSU, etc.) en temps réel. Bendo pouvait alors, avec les conversations en français, compléter directement les sections en langues étrangères. Le plus compliqué lors de l’écoute électronique est sans aucun doute le maintien de l’équilibre entre le besoin d’accumuler de la preuve et la sécurité des victimes. On devait faire preuve de vigilance, de rigueur et de bienveillance, tout en cumulant des motifs juridiques dans les plus brefs délais.

Rapidement, un constat émergea des écoutes: nos cibles étaient les plus

actives des réseaux identifiés et lorsque les discussions se corsaient, les échanges se faisaient en code ou en langue étrangère. Cependant, la stratégie d’écoute fonctionnait et nous permettrait de mettre au jour plusieurs rouages de ces réseaux de prostitution juvénile. Bien qu’on puisse soupçonner que de la prostitution se faisait, nous étions incapables en temps réel de le prouver hors de tout doute raisonnable. On aurait pu partir du principe moral que les filles n’allaient pas faire du tricot dans des chambres de motel et intervenir tout de suite. Cependant, rien ne garantissait que les victimes accepteraient de collaborer avec la police. On savait déjà que plusieurs d’entre elles seraient réfractaires à notre intervention et protégeraient leur proxénète. Intervenir sans preuve aurait donc fait foirer l’enquête. En fait, il nous faudra 38 jours d’écoute électronique pour avoir assez d’éléments pour retirer les jeunes filles de ces milieux toxiques et procéder par la suite à leur interrogatoire. Cela nous permettra de mieux comprendre, et surtout, de corroborer les écoutes électroniques et les observations des filatures. La Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) nous assistera dans cette phase.

 

La preuve sur Radwanli36

Georges Radwanli est tellement au-dessus de ses affaires qu’il n’a aucun filtre dans ses discussions sur les filles. Sa ligne est une mine d’or qui nous permet de mieux comprendre sa façon de fonctionner et celle de ses amis, mais également les relations d’affaires qu’il entretient avec ces derniers. Il ne se gêne pas non plus pour faire connaître sa préférence sexuelle pour des mineures. On découvre dans un premier temps que Radwanli utilise deux appartements pour s’offrir des services sexuels et fournir un endroit à ses amis et connaissances d’affaires: le sien et celui de Mourad Boudeya. Il peut arriver qu’il y ait six ou sept filles dans son appartement au-dessus de sa boutique. Selon la preuve présentée en cour, Radwanli est au centre d’un réseau où des mineures sont échangées. Il est celui qui les recommande d’un homme à l’autre, notamment à Salim Choueiri, à Abdul Rahman Kharamandeh et à Manuel Mansour. Il se sent au-dessus des lois et se vante d’avoir dans ses poches de l’argent, des avocats et des juges.

Nous apprendrons également que les filles du réseau de Radwanli sont

recrutées par le biais d’autres adolescentes et par Pierre-De Bellefeuille, son contact Wolf-Pack. Radwanli utilise les services de ce dernier, mais il en profite pour enrichir son propre réseau de contacts. Pierre-De Bellefeuille et lui sont si proches que celui-ci lui demandera même de lui trouver un emploi à sa sortie de prison. Son objectif est de faire une bonne impression pour son projet de réinsertion et de passer sous le radar de la police.

L’écoute électronique nous permettra de lancer des filatures, qui vont

faire apparaître certains individus dans l’enquête, à savoir Yves Doyon, Victor Karmouche, Jean-François Guay et Robert Gillet. Par exemple, le 12 novembre, une surveillance physique est déclenchée devant la boutique de Radwanli afin de démasquer l’un des interlocuteurs de l’homme d’affaires. Plus tard, on voit arriver un individu, qu’on identifiera comme le président du groupe Norplex, Yves Doyon. Celui-ci prend quatre filles dans sa voiture et se rend au 539, rue Grande Allée, l’un des lieux de débauche de Radwanli. Dans les minutes qui suivent, trois des jeunes filles sortent de l’édifice et vont au dépanneur. Vingt minutes s’écoulent avant qu’elles retournent à l’appartement. Doyon quitte les lieux après leur retour et termine sa journée au restaurant du Capitole avec des amis.

Pendant ce temps-là, l’équipe de filature se trouve toujours devant le

539, rue Grande Allée. On voit arriver une cinquième fille, alors qu’une autre part en autobus. Je demande qu’elle soit suivie pour identifier sa destination et son identité. Radwanli débarque à l’appartement et y reste environ une trentaine de minutes avec deux filles, pendant que deux autres vont au McDonald’s à côté. À leur retour, il en reconduit trois à l’école et une autre chez elle, à sa résidence. Finalement, Radwanli retourne vers 19 h à son domicile. Ce petit manège va être observé plus d’une fois avec Doyon, mais aussi avec d’autres hommes, tels que Kharamandeh et Jean-François Guay. Cette filature nous avait permis d’identifier Doyon, mais nous ne savions pas exactement ce qui s’était passé dans cet appartement et cette voiture. Ce sont les déclarations des filles et l’écoute électronique qui vont nous le révéler.

Quelques jours plus tard, un nouveau client fait son apparition, Victor

Karmouche, propriétaire du 1080, rue des Braves à Québec (ancienne résidence officielle de Jacques Parizeau, alors qu’il était premier ministre du Québec, aussi connue sous le nom de l’Élisette). C’est à cette résidence que Karmouche accueillera pour des soirées chaudes plusieurs jeunes filles de notre enquête, notamment les sœurs A, Christine, Dorothée et Emma. Un jour, alors que celles-ci sont chez Radwanli, la caméra du clocher de l’église filme l’arrivée d’un taxi à la boutique. Les sœurs A montent dans le véhicule et Dorothée les rejoint dans la rue. La filature confirme la destination, soit la résidence de Karmouche. Elles y resteront toute la soirée. Dans leurs déclarations, Gabrielle et Florence rapporteront plus tard avoir eu des relations sexuelles complètes, dont anales, avec Karmouche pour environ 50$.

Grâce aux lignes d’écoute de Radwanli, on voit émerger d’autres clients

et victimes, mais il nous faut corroborer tout ce qu’on entend avec des déclarations de victimes. Christian et moi procédons, le 20 novembre, à l’interrogatoire d’Iris, 17 ans. Elle raconte avoir fait de la prostitution pour le compte de Pierre-De Bellefeuille en janvier 2002. Elle lui remettait 40% de ses revenus. Son premier client aurait été un Libanais d’environ 30 ans (Ahmad Cheraim). Il serait venu la chercher dans son véhicule quatre portes rouge. Il résiderait sur René-Lévesque. Puis, elle aurait offert des services sexuels à un certain Georges (Tannous), du commerce Tattoo Compris. Il venait la chercher dans une grosse voiture noire, de style Mercedes ou Jaguar.

Elle mentionne avoir couché avec un petit maigre pendant que son amie

Claire était avec Robert Gillet à l’Hôtel du Nord, sur la rue Saint-Vallier. Elle nous avait décrit cet endroit comme un lieu de prostitution. Mon attention se porte alors vers Gillet. Je savais qu’il faisait des affaires avec Doyon, un client régulier de Radwanli. Pourtant, Claire ne nous en avait pas parlé lors de nos rencontres précédentes. Lorsque j’apprends que Gillet est copropriétaire de cet hôtel, tout commence à s’emboîter dans ma tête. Fandal et Pierre-De Bellefeuille y envoyaient aussi des filles. Radwanli y avait même logé, le temps de la rénovation de son condo. Claire devait être interrogée à nouveau.

La jeune Iris nous parle ensuite d’un autre client, un gros bedonnant de

Saint-Émile avec un Jeep Cherokee gris. Nous avions constamment ce genre de descriptions un peu floues, qui nécessitaient un travail colossal d’identification et de corroboration des événements. Iris nous décrit plusieurs autres clients, mais elle semble incapable de les nommer. Elle finit par nous parler de tous les hommes recommandés par Claire, qui deviendra sa proxénète, puis de Mior qui prendra la place de Claire. Elle nous dira s’être prostituée pour Mior durant sa fugue, soit du 8 février au 15 mars 2002. Il s’occupait de la cacher, de subvenir à ses besoins primaires et lui

servait de chauffeur dans des bars à gaffe37 de Trois-Rivières et dans un autre établissement à Saint-Nicolas, qui est actuellement démoli. Là-bas, elle devait faire des clients dans les isoloirs pendant que Mior gardait 100% de l’argent. Elle relate avoir aussi eu des relations sexuelles avec un certain Archie dans un sauna à Charlesbourg, près de l’autoroute. À plusieurs reprises, cet individu a menacé de la battre. Elle en avait très peur. Elle s’est finalement livrée à la police au retour de sa fugue. Nous avons pu identifier cet Archie plus tard comme un important contact des Hells Angels, responsable du booking des filles à l’agence Hollywood Amazone, aussi connue sous le nom d’agence Sensation, et dans des bars à gaffe.

Iris conclut en nous révélant avoir été agressée par Fandal au début de

janvier 2002, alors qu’elle était à son domicile. Il voulait avoir une relation sexuelle sans son consentement. Il lui aurait touché les parties génitales et aurait tenté de la déshabiller. Elle a toutefois réussi à le frapper et à s’enfuir.

Le 28 novembre en soirée, une date inoubliable, le nom de Robert Gillet

est ajouté à notre liste de sujets d’intérêt grâce à une filature. À la suite d’un appel sur la ligne de Radwanli, on lance une surveillance physique devant son commerce et qui voit-on arriver avec lui? Nul autre que Robert Gillet. J’écoute les ondes de la filature en mangeant une pizza avec Christian et Jeff, quand nous entendons les filous – les agents en filature – prononcer le nom de Gillet sur les ondes. Nous n’en croyons pas nos oreilles! On pense d’abord à une blague, mais un des filous envoie un message aux autres: «Faites attention de ne pas vous faire repérer! Gillet est derrière la voiture de Guay!» Je demande aux agents de prendre des photos et de filmer. L’agent se met donc à filmer, mais comble de malheur, les batteries sont à plat. C’était frustrant: les filous font de leur mieux, mais ils travaillent avec la technologie qu’on leur fournit.

Une fois la jeune fille récupérée (il s’agissait de Rachel), Guay se rend

au restaurant Le Postino sur Saint-Joseph. Les filous sont sur une table à côté. Ils voient Gillet descendre la fermeture Éclair de la veste de Rachel, découvrant ainsi sa poitrine, sous le regard des deux hommes attablés avec elle. Malheureusement, on ne peut filmer: la caméra est en panne. Après le souper, Doyon se rend à l’Hôtel du Nord avec Rachel, puis la ramène chez sa sœur. Sur le chemin du retour, il se stationne et contacte Gillet. Nous n’aurons pas accès à cette conversation, car ces deux individus n’étaient pas préalablement visés par notre écoute électronique. La surveillance physique est toujours sur place, mais elle se termine vers 22 h, à la demande de Martial. Cette décision, qui semble raisonnable du point de vue opérationnel, nous coûtera en revanche très cher, car elle ne nous permettra pas de confirmer les propos de Rachel lors des procédures judiciaires.

Malgré l’écoute électronique et la filature, il fallait tout de même

corroborer nos observations avec les filles. On devait également leur demander d’identifier formellement les individus dont elles dévoilaient les noms. D’autant plus que dans certains cas, elles avaient eu comme clients les deux Georges (Radwanli et Tannous). Nous décidons alors de faire systématiquement des line-up photos de tous les suspects. Sans en préciser la teneur, une demande sera faite aux services des communications du SPVQ pour obtenir une photo publique montrant le visage de Robert Gillet, afin qu’on l’ajoute à notre album.

Le 5 décembre, pour préciser certains événements et clients, Christian et

moi revoyons Claire, puisqu’Iris nous avait mentionné que Gillet avait été son client. En début d’entrevue, je prépare le terrain avec elle, puis j’aborde cette fameuse soirée où elle aurait eu des relations avec Gillet pendant qu’Iris était avec Tannous.

 

— Ah! Vous le savez, mais lui, c’est une personnalité! — Comment ça, une personnalité?

— Ben, on voit sa face partout sur les autobus. — Mais, c’est qui ce gars-là?

— Vous le savez, mais vous voulez que je dise son nom pour savoir si

c’est vrai?

— Oui!

— Ben, c’est Robert Gillet!

 

Claire raconte être allée à l’Hôtel du Nord avec Iris pour rejoindre

Radwanli, qui y habitait temporairement, le temps des rénovations de son nouveau condo. Elles se rendent dans la suite à deux chambres de Radwanli. Il est avec deux de ses amis, Robert Gillet et un homme qu’elle ne réussit pas à nommer. Radwanli fait les présentations et la soirée débute avec du champagne. L’inconnu va dans une chambre avec Iris, et Claire dans une autre avec Gillet. Ce dernier demande un golden shower: il veut que Claire urine dans sa bouche. Elle refuse, trouvant cela trop dégradant. Ils finissent par avoir une relation complète pour 100$. Par la suite, elle fait une fellation pour 40$ à Radwanli. Georges Tannous arrive ensuite sur les lieux, il veut sodomiser Iris, puis Claire. Elles refusent et il repart, furieux.

On passe en revue chacun des clients de Claire à partir du registre

téléphonique de ses appels. Elle nous donne une bonne description physique de Carlos, de Sainte-Foy, et d’un autre client, Sam (Salim Choueiri), propriétaire d’une flotte de taxis, qu’elle a revu à 15 reprises dans ses véhicules pour des fellations. Elle identifie aussi un autre client (Ahmad Cheraim), recommandé par Pierre-De Bellefeuille, qui est devenu le copain d’Ophélie par la suite. Puis, deux autres clients de Sillery, un dans la fin cinquantaine (Charles Nourcy) et un autre dans la trentaine. Elle poursuit avec Manuel (Mansour), qu’elle a vu à quelques reprises chez Georges Radwanli, Michel de Montréal, ainsi qu’un médecin et ami de Radwanli et de Mansour. Finalement, nous lui présentons des photos et Claire reconnaît Réjean Jobin et Georges Tannous (photos extraites de dossiers criminels antérieurs), Yvan Cloutier et Claude Mailloux (photos extraites de la surveillance physique).

 

La preuve sur Pellissier

Pellissier (alias M. Soleil) n’en est pas à ses débuts comme proxénète. Il se présente comme un voyant, un animateur de radio à CHIK-FM 98.9 et un professeur de danse. Il donne des cours privés à son domicile et a une ligne de voyance. Il est extrêmement entreprenant avec les jeunes femmes, qu’il contacte et tente d’approcher dans les bars. Une de ses cibles, Gigi, est sous son contrôle absolu. Pellissier ne cache pas qu’il aime les jeunes Haïtiennes, préférablement vierges, parce qu’elles sont, selon son expression, «plus faciles à dresser». Lors d’une conversation, il en discute ouvertement avec un individu qui partage d’ailleurs son opinion. Ils prévoient même aller en chercher directement là-bas.

On comprend également que Pellissier est en lien avec les Hells Angels

par le biais de Patrick Pruneau, un individu bien connu dans le milieu des proxénètes à Québec, notamment sollicité pour régler les conflits entre les gars de gangs. Pellissier dirige non seulement son propre réseau de prostitution, mais prend également des cotes sur les revenus d’autres proxénètes, dont il est le conseiller ou le mentor. On apprend qu’il récolte 15% en échange de ses services. Cette information nous sera aussi confirmée par les agents doubles.

Le 25 novembre, au restaurant Normandin du boulevard Charest, un de

nos agents rencontre Pellissier. Il lui parle d’une certaine Mia, escorte de luxe à 1000$ pour une nuit, et d’Hélène, qu’il va recruter le lendemain. Il se vante d’avoir démarré un nouveau réseau et que celui-ci lui rapporte 1000$. Il sort et montre à l’agent double dix billets de 100$, tout en le sollicitant comme chauffeur et livreur. Il l’informe également qu’il paie 50$ par fille recommandée, mais qu’il doit d’abord essayer la marchandise. Il mentionne que les filles sont bookées par son agence dans les bars de danseuses et les annonces dans les journaux. Le lendemain, l’un de nos agents doubles achète une jeune fille mineure du nom de Francesca (nom de scène) à Pellissier. Dans un stationnement, il paie la somme de 200$ et embarque la jeune fille. Bien évidemment, un scénario est mis sur pied pour extraire notre agent de cette situation avant son arrivée au motel, sans que Pellissier se doute de quoi que ce soit. Il est intercepté par des patrouilleurs soi-disant pour l’exécution d’un mandat d’arrestation. La jeune fille est identifiée par la suite comme étant Hélène, 17 ans.

L’écoute de Pellissier nous permet d’alimenter notre preuve, mais

également d’avoir une bonne idée de son mode opératoire et de ses lieux de recrutement. On découvre par exemple qu’il ne choisit pas seulement ses recrues dans les bars, mais aussi dans des événements musicaux. Il chasse partout où il peut trouver des belles filles, préférablement mineures. Le plus compliqué était de situer Pellissier dans la constellation des proxénètes. On voyait bien qu’il était en contact avec ceux du Wolf-Pack, un peu comme un vieux du métier qui offrait ses conseils aux petits nouveaux, ce qu’une conversation nous confirme. Il conseille à Kayishema de ne pas être trop violent avec les filles et lui laisse entendre qu’il serait, avec Lovinsky, sur la liste des policiers. Il trouve d’ailleurs que Lovinsky est chanceux de ne pas encore avoir eu de plaintes à son endroit, car il n’est pas tendre avec les filles; il les menace parfois si elles osent parler aux policiers. Grâce à l’écoute et à la filature, on comprend que Kayishema et Lovinsky ne font pas partie de la même équipe et que Pellissier fait danser des filles majeures au Lady Mary Ann.

Dans une conversation avec Hélène, Pellissier s’associe avec les gars du

Wolf-Pack, tout en les tenant à distance. Il les utilise pour faire peur aux filles, surtout celles qui ont été «dressées» par eux. Il alterne les menaces et les promesses. Il laisse entendre à Hélène qu’il est «le boss et que ses gars ont remarqué Hélène et ont décidé qu’elle allait manger une volée». Loin d’être un enfant de chœur, même s’il savait se donner des allures d’homme d’affaires bienveillant, Pellissier était un proxénète récidiviste enraciné dans la ville de Québec. Il avait des relations dans les milieux des affaires, politique et policier. Il savait aussi s’allier aux individus dominants du marché de la prostitution, en l’occurrence Patrick Pruneau, un membre des Hells Angels.

 

La preuve sur Lovinsky

Lovinsky était sur les radars de la police depuis 2000. Le projet MAP l’avait identifié, mais il a tout de même réussi à se faufiler entre les mailles. Il n’a jamais vraiment été attrapé pour les gestes posés dans sa carrière criminelle. La police de Montréal le soupçonnait d’avoir été impliqué dans plusieurs fusillades. Parmi nos suspects, il est le plus manipulateur et le plus intelligent du lot. Lors des enquêtes précédentes, à savoir MAP et ADO, on apprend qu’il est à la tête d’un réseau de prostitution juvénile. Il héberge les filles et les «dresse» pour qu’elles deviennent de bonnes prostituées. Lorsqu’elles osent résister et ne répondent pas à ses demandes, il les enferme dans le placard. Plusieurs filles ont fait du placard, notamment Isabella et Thiffany, même si elles n’ont jamais voulu le reconnaître. En fait, Thiffany ne confirme en aucun temps les violences qu’elle a pu subir, bien que plusieurs autres victimes rapportent un autre son de cloche. Il faut dire que Lovinsky lui faisait croire qu’elle avait un statut particulier: elle était sa star et Nadine Gingras, sa femme. Toutes deux étaient ses numéros un. Thiffany a donc raconté les violences subies par Nadine Gingras, mais jamais les siennes.

Nous avions affaire à un individu criminalisé, méfiant et prudent. Il

nous fallait maintenant installer un micro dans son véhicule sans éveiller de soupçons. Ce n’était pas chose facile, mais nous avions un joker dans notre manche: le dossier de menace envers Marianne, corroboré par Nadia, à l’endroit de Lovinsky. Je pouvais procéder à son arrestation et en profiter pour installer le micro.

Le 26 novembre, Lovinsky est d’abord localisé par l’équipe de

surveillance physique. Ce jour-là, Martial décide, pour minimiser les coûts, que l’installation du car bug (micro) se fera de jour pour que les policiers de l’équipe de filature ne se retrouvent pas en heures supplémentaires. Martial demande l’assistance de la filature de la SQ. Un vrai casse-tête! Alors qu’on est en pleine opération d’interception de Lovinsky, je reçois un appel du chef d’équipe de filature du SPVQ qui m’informe, en colère, qu’il va déposer un grief syndical. Il ajoute du même souffle que son équipe est sur le point de prendre position autour de Lovinsky et que la consigne a été donnée à la SQ de quitter les lieux, ce qui m’est confirmé par le responsable de la filature de la SQ. Je me retrouve donc pris entre deux feux: la SQ et le SPVQ.

Après cet imbroglio, le constable Guy Riendeau appréhende finalement

le véhicule de Lovinsky et procède à son arrestation. Dans le véhicule, on retrouve David Moïse et deux filles, Karina et Dorothée. Lovinsky argumente avec le patrouilleur. Il lui dit être beaucoup trop intelligent pour faire des menaces de mort à quelqu’un et que les policiers sont incapables de l’arrêter pour des choses sérieuses. En fait, il perçoit notre intervention comme du harcèlement. Il lance au patrouilleur que le Wolf-Pack n’est pas un gang et que, de toute façon, il n’en fait pas partie. Il se présente comme un simple chauffeur qui offre du transport à des danseuses, à raison de 10$ par fille pour la course.

À la suite de son arrestation, Lovinsky se retrouve au bloc de détention

du poste de police du parc Victoria. Sa voiture est remorquée pour l’installation du car bug. Je procède alors à son interrogatoire avec Nathalie Thériault. Nous lui suggérons de contacter son avocat, qui, d’ailleurs, tente déjà de nous joindre, puis lui expliquons les raisons de son arrestation. Après ces procédures habituelles débute l’entrevue qui va me faire douter de moi-même. Habituellement, les suspects préfèrent se taire, mais pas Lovinsky. Nous avons affaire à un individu structuré, intelligent, poli, avec un grand sens de la répartie. Il essaie à plusieurs reprises de charmer ma coéquipière. On échange sur sa famille, sa vie avec Nadine Gingras, son pseudotravail de chauffeur, de philosophie, de politique et de ses nombreux surnoms. Il nous parle des gangs de rue de Montréal, de la différence avec Québec, où il n’y a pas de couleur ni de division. Il va même nous parler d’ésotérisme.

Après deux heures d’entrevue, Lovinsky réussit à semer un doute dans

mon esprit: le leader du fameux Wolf-Pack est Patrick Kayishema, un homme dangereux. Il nous propose même de nous aider à faire disparaître les armes de Québec, de bloquer les gangs de Montréal et de Toronto, et de faire revenir le calme dans la ville. Je ne sais plus trop quoi penser. Monter cette opération n’a pas été facile. Elle vient de coûter environ 5000$, un possible grief, et de générer des conflits entre les équipes de filatures. Est-ce possible qu’on installe un micro dans le mauvais véhicule? Aurais-je dû cibler Kayishema? Mon doute se dissipe toutefois rapidement après l’ouverture des lignes de Lovinsky. Dès sa sortie du poste de police, il amorce une conférence téléphonique avec Pierrin et David Moïse. On entend Moïse l’informer d’un problème avec une fille qu’il vient de conduire au Toit Rouge, à Manseau. Lovinsky coupe la parole à Moïse en créole: «… achète-lui des cigarettes et garde l’argent… La police sait beaucoup trop de choses, ça va prendre du cash, garde tout. Une fille a porté plainte contre nous pour menace, mais la police n’a rien.»

L’arrestation de Lovinsky va faire «bouger nos lignes». Autrement dit,

les gars mis sous écoute commenceront à s’appeler. La panique amène la clique de Lovinsky à appeler plusieurs filles pour vérifier si elles ont porté cette plainte de menace de mort. Nous constatons que certaines filles sont contactées, possiblement celles qui ont subi les violences de Lovinsky. Nous les entendons même faire une réunion de gestion de crise. C’était plutôt ironique, mais également satisfaisant, de les entendre s’agiter de la sorte. Nous découvrons ainsi les filles qui sont sous leur contrôle et sommes directement témoins de la manière dont ils les traitent. Nous observons également l’émergence de deux cliques, avec à leur tête Lovinsky et Kayishema, des ennemis jurés.

L’affolement se fait aussi sentir dans le gang de Kayishema. Celui-ci

contacte Pierrin et l’avertit que «les bikers (Hells Angels) sont en train de capoter sur le cas de tout le monde» et de «ne pas attendre qu’ils viennent le checker». Il l’informe de l’arrestation de Lovinsky. Nous réalisons à ce moment que, malgré l’animosité, les deux cliques semblent se parler.

Les lignes d’écoute du clan de Lovinsky, particulièrement celle de son

véhicule, révèlent un homme en contrôle de ses affaires. Il gère d’une main de fer son harem et ses soldats: Pierrin, David et Vladimir Moïse, Guempson et Rachid Oubarech. Ils lui obéissent sans rechigner. Le leader leur enseigne même comment se comporter avec les filles: insultes, intimidation, menaces, humiliations, dénigrement, etc. Lorsque Lovinsky sent qu’il perd le contrôle, il devient extrêmement intimidant envers les filles. Il va même jusqu’à les menacer d’appeler leur famille. Dans une conversation avec Pierrin, Lovinsky lui raconte avoir dit à Fanny: «Tu es chanceuse que ta mère ne soit pas là, parce que je lui aurais donné l’heure juste. Tu n’es qu’une salope qui mène des petites affaires pour Téchelet et tu emmerdes tout le monde.» Il ajoute qu’elle devrait prier pour qu’il ne lui arrive rien, parce qu’elle et toute sa famille sont sur sa liste.

Le résumé de la conversation du 3 décembre entre Lovinsky et David

Moïse témoigne aussi de cette violence: «Nerva demande à David la programmation pour ce soir. Ce dernier ne répond rien. Nerva parle d’une fille en disant: “Qu’est-ce qu’elle fait, la pute, elle niaise en se promenant avec élégance pendant que l’autre s’est fait 500$ hier, j’ai envie de lui passer dessus à cette espèce de charogne qui ne respecte pas la game.”» Pour Lovinsky et sa clique, les filles ne sont que des marchandises, des salopes dans leur jargon. Elles sont leur propriété et ils ne se gênent pas pour dénigrer leur physique et leurs capacités intellectuelles.

Lovinsky est contrôlant et directif dans ses échanges avec ses soldats et

ses filles. Il trouve que Pierrin est trop mou. Dans une conversation, il lui explique qu’il doit «dompter» sa copine s’il ne veut pas qu’elle aille vers un autre proxénète. Dans une autre discussion, il lui explique comment il a procédé pour convaincre Dominique et Jolène, des filles recrutées et amoureuses de Pierrin, de se prostituer. Voici le résumé de la conversation du 24 novembre: «Nerva dit qu’avec le dernier ultimatum qu’il leur a donné, elles ont accepté de participer. Il leur a fait comprendre qu’elles devaient briser la glace le plus vite possible. Il leur achèterait tout ce dont elles avaient besoin (vêtements, souliers), mais elles ne devaient pas le niaiser. Il dit à Pierrin: “Tu sais, je suis un bad boy.”»

Parmi les proxénètes de sa clique, Lovinsky est de loin le plus violent

physiquement et psychologiquement avec les filles. Dans une conversation avec Pierrin, il raconte comment il a «dompté» une de ses filles, Karina, qui avait couché avec David Moïse sans sa permission. L’histoire se passe au domicile de Lovinsky. Il commence par insulter Karina: «… t’es qu’une vieille salope, je vais t’apprendre à me respecter, tu devrais savoir l’heure juste, alors tu penses que tu vas venir me manquer de respect en baisant mon partenaire dans mon dos?» Il va ensuite chercher Dorothée dans une pièce à côté et la traîne devant Karina en la traitant de charogne. Il demande à Dorothée de lui faire une fellation devant Karina, puis lorsqu’il est sur le point de jouir, il se retire et éjacule sur son visage. Il veut lui apprendre qui est le patron. Karina sera par la suite séquestrée dans une chambre, pendant que Lovinsky a des relations sexuelles avec Dorothée et Zoé. David Moïse sera seulement sermonné.

Durant ces trois mois d’enquête, on apprend que la clique de Lovinsky

contrôle beaucoup de filles et présente des ramifications dans plusieurs villes et provinces, dont l’Ontario. Lovinsky aime les envoyer dans des bars à gaffe, car c’est là qu’elles rapportent le plus d’argent. Il opère également dans des motels, ce qui nous est confirmé par la surveillance physique. Le 25 novembre, par exemple, on voit Lovinsky en compagnie de David Moïse entrer dans la chambre 132 du Motel Dufferin avec Dorothée. Cette filature se déroule simultanément avec celle d’une autre équipe mobile qui suit Lovinsky, alors qu’il conduit une autre fille au Motel Giffard sur le chemin de la Canardière. Nous n’en saurons pas plus pour le moment. Il est difficile, lors de l’observation des allées et venues dans ces motels, d’affirmer hors de tout doute qu’il s’y fait de la prostitution. On peut le supposer, mais cela ne nous permet pas de procéder à des arrestations ni de mettre fin à l’enquête. Enfin, on joue constamment avec les limites dans ce genre d’opération.

 

Un proche de la clique de Lovinsky passe à table

 

À la suite de l’arrestation de Lovinsky, le 26 novembre 2002, un proche

de sa clique, Akira (nom fictif), dévoile certaines informations. En voici

un résumé.

Akira raconte que Nerva Lovinsky demeure dans la région de

Québec depuis huit ans (1995). Il vit avec sa conjointe Nadine Gingras,

une danseuse avec qui il possède une maison à Charlesbourg. Il a deux

fils de deux autres conjointes. Lovinsky gère une compagnie de musique

appelée Lyon Makhiaveli Productions. Son bras droit, qui est également

chanteur, est Valcin Guempson, alias N.T., Intellect, ou Tony. Lovinsky

le connaît depuis plusieurs années et lui fait grandement confiance. Ses

autres gars sont Jean Pierrin, alias Junior, Vladimir et David Moïse, et

Jean-Bernard Estelle. Pierrin a pour rôle de recruter les mineures. Il

utilise le nom de Lyon Makhiaveli pour se donner un statut lorsqu’il

recrute des filles. Lorsque Pierrin a eu des problèmes avec les Hells

Angels, c’est Lovinsky qui lui a sauvé la mise. Depuis lors, il le suit

partout comme un chien de poche.

Selon Akira, Lovinsky connaît bien Ismaël Zéphyr et son frère

(membres des Crack Down Posse et des Krazz Brizz38), des proxénètes

de Montréal qui l’ont surnommé «Sixteen». À Québec, Lovinsky ne

s’associe à aucune couleur spécifique à un gang. Toutefois, lorsqu’il va

au Red Light à Montréal, il fait attention à ce qu’il porte, car il y a des

couleurs à respecter. Par ailleurs, Gregory Woolley, un membre des

Syndicate, un club-école des Hells Angels, a déjà fait affaire avec lui.

Lovinsky collabore également avec Patrick Pruneau, un membre des

Hells Angels, dont l’activité principale est la prostitution. Lovinsky lui a

«prêté» David Moïse (Nova) pour placer les filles entre autres dans des

bars à l’extérieur de Québec, par exemple à Toronto.

Akira nous parle ensuite d’un conflit entre Lovinsky et Kayishema.

À son arrivée à Québec, Lovinsky aurait tenté de prendre le contrôle de

la région, mais Kayishema n’aurait pas apprécié et se serait rebellé.

Avec son gang, il s’en serait pris à Jean-Bernard Estelle (Faya), qui

aurait été battu et poignardé. Lovinsky lui aurait rendu la monnaie de sa

pièce. Un intermédiaire aurait calmé les choses. Depuis, les deux

hommes se parlent, mais ils se détestent. Kayishema gère son propre

gang, le Wolf-Pack. Il a plusieurs capitaines et soldats dans son

organisation: Téchelet Pierre-De Bellefeuille, Mike (alias La Tache),

Mike (alias l’Haïtien). Jean-Claude Karera (alias JC) et Christian

Ruyange sont les hommes de main de Kayishema. Quant à Jocelyn

Mior, il a changé de clan, passant de Lovinsky à Kayishema.

Enfin, selon les dires d’Akira, Kayishema battrait les filles. Zoé se

serait fait tabasser par lui, puis il l’aurait transférée à Montréal pour que

les autres gars s’en occupent. Hélène, Uma et Marianne auraient subi le

même sort.

 

La preuve sur Kayishema

La ligne de Kayishema ne sera pas des plus payantes, puisque la majorité de ses appels sont faits avec un cellulaire de type Mike, de Telus, qui est indétectable par nos services. Ce sont plutôt les lignes de Pierrin et de Pellissier qui nous permettront d’en apprendre un peu plus sur lui.

On finit par savoir que Kayishema dirige une clique de plusieurs

individus, dont le principal objectif est le proxénétisme. On découvre aussi une relation entre N’Djeka Kandula, alias Alphonso ou Phonsy, et Kayishema. Kandula est un proxénète qui avait été identifié par le projet MAP et accusé de proxénétisme en 2001 sur Juliette, 13 ans. Il était alors en cavale et s’était fait arrêter à Montréal en novembre 2002. Le 26 novembre 2002, en matinée, le jour de la pose du micro dans le véhicule de Lovinsky, je me suis rendu au palais de justice pour sa comparution, car j’avais entendu entre les lignes que le procureur s’apprêtait à retirer les accusations. En fait, Juliette refusait de témoigner. J’ai donc demandé au procureur de maintenir les accusations et de me laisser le temps de discuter avec Juliette. Je l’ai d’ailleurs rencontrée quelques jours plus tard dans un centre jeunesse et nous avons passé une entente: elle ne fermait pas la porte à un témoignage si je pouvais lui garantir mon soutien tout au long du processus.

Enfin, on apprend que le gang de Kayishema soupçonne un des

membres de la clique de Lovinsky d’avoir parlé aux policiers. On découvre également que les membres des deux cliques se connaissent bien, communiquent allègrement entre eux et, jusqu’à un certain point, essaient d’échanger de l’information sur la police.

 

La preuve sur Pierrin

La ligne de Pierrin est riche en informations pour comprendre la dynamique de la branche de Lovinsky. Il est une vraie pipelette.

Lors des premières journées d’écoute, Pierrin est incarcéré au Centre de

détention de Québec, à Orsainville. Il sort avec une caution et un faux emploi, décroché par sa mère, Angelina Castelly. La cour lui permet alors de sortir, mais une fois chez lui, Pierrin est constamment au téléphone. Son vrai boulot: appeler des filles mineures, leur chanter la pomme et les solliciter pour de la prostitution. Les témoignages des filles nous avaient par ailleurs déjà confimé son rôle dans la clique de Lovinsky, à savoir celui de recruteur et de soldat.

Pierrin utilise également des garçons d’âge mineur qui fréquentent

différentes écoles, afin de se faire présenter à de nouvelles cibles. Il leur demande de le présenter aux filles qu’ils connaissent et leur dit qu’après, il se chargera du reste. Pierrin les approche lors de matchs sportifs de basket-ball et de soirées de hip-hop sans alcool pour mineurs. Il est le charmeur de la clique. Il récupère les filles lorsqu’elles se font intimider ou menacer par les autres. Il est le good boy, celui qui passe diplomatiquement les messages de Lovinsky et des autres. Lorsqu’une fille est dans son collimateur et qu’elle résiste, un jeu de séduction s’ensuit.

Outre sa stratégie de drague, il prend le temps d’expliquer aux filles le

fonctionnement des bars, ce qu’on attend d’elles, etc. Il est gentil et reste dans la persuasion. Il leur fait croire que le choix leur revient. Cependant, Pierrin est un serpent. Devant les filles, il joue au séducteur, au doux, mais derrière leur dos, il les traite de «salopes» et planifie de les violer. D’ailleurs, ses conversations avec d’autres membres de la clique, que nous rapporterons plus tard lors des procédures judiciaires, dévoilent bien la face cachée du jeune homme. Tout en continuant de conter fleurette à Dominique, il tente de la convaincre de le rejoindre le 27 novembre en soirée. Cependant, il planifie de la violer et de faire un gang bang avec Marc (nom fictif) et David Moïse. Cette interception me permettra de contacter la mère de Dominique et de lui conseiller d’empêcher sa fille de sortir en soirée. Ce qu’elle fait, nous facilitant ainsi la tâche. Si nous n’avions pas eu sa collaboration, nous aurions été forcés de tout arrêter, ce qui aurait fait avorter l’enquête, puisque nous ne voulions pas que la sécurité de la jeune fille soit compromise. Nous ne pouvions jouer à l’autruche.