Opération Scorpion
Témoignages de victimes
Parmi les 61 victimes, peu ont repris le cours normal de leur vie.
Certaines sont retournées aux études et sont devenues des professionnelles dans différents domaines, d’autres sont des femmes d’affaires. Toutefois, la majorité sont retournées dans l’industrie du sexe comme danseuses, masseuses ou escortes, en tant qu’indépendantes. Certaines sont devenues des conjointes ou des maîtresses de membres des Hells Angels. Plusieurs ont des problèmes de toxicomanie et souffrent de trouble de stress post-traumatique.
TÉMOIGNAGES DE VICTIMES
Vingt ans plus tard, que sont-elles devenues? Certaines s’en sont sorties, d’autres pas. Celles qui ont accepté de se confier gardent encore de la peur et de la colère en elles. Remuer les braises du passé peut parfois brûler l’âme.
Rencontre avec Athéna, le 6 septembre 2019 Je rencontre Athéna à sa demande dans un café le 6 septembre 2019. Elle accepte de me parler à la condition que son identité ne soit pas dévoilée. Ce jour-là, Roger n’est pas avec moi, car Athéna n’est pas une victime identifiée lors de Scorpion. Elle fait partie des victimes de l’entourage du réseau Wolf-Pack qui n’ont pas dénoncé la situation aux policiers, de peur de représailles ou parce qu’elles étaient trop effrayées par la folie médiatique de l’époque. Voici son témoignage.
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J’ai rencontré Jean Pierrin et Jocelyn Mior en 2001. J’étais en deuxième secondaire et j’habitais à Beauport. Je faisais partie d’un groupe de filles âgées de 12 à 14 ans. Ils nous ont abordées, mon amie et moi, alors que nous étions assises sur un banc d’autobus au Terminus Beauport. Ils voulaient soi-disant qu’on les aide à trouver un vendeur de pot. Jean semblait trouver mon amie belle. Puis, j’ai revu Jean et Jocelyn avec Bénédicte à la Place Fleur de Lys. On a échangé nos numéros de téléphone, en amis. Jean avait environ 17 ans à cette époque et Jocelyn, 19-20 ans. Leur ami avait un appartement à côté du Terminus Beauport dans un gros bloc brun: les fenêtres de son appartement donnaient sur le terminus. Les gars traînaient souvent dans ce coin-là, on s’est donc liées d’amitié avec eux. Tranquillement, ils sont devenus intimes avec quelques-unes de mes amies et moi. Jocelyn m’appelait souvent: je le trouvais attirant, même si je savais qu’il était en couple. Je me souviens d’une fois, où mon amie et moi sommes allées au Kashmir, sur la rue Saint-Jean, avec lui et Jocelyn, qui connaissait le portier. Puis, d’un des premiers partys qu’on a faits chez mon amie Bénédicte. Jocelyn est venu avec ses amis. Ce soir-là, ils ont commencé à devenir sexuellement plus insistants. Jean était dragueur et populaire auprès des filles. On ne le voyait pas comme un gars dangereux, seulement un peu prétentieux.
Tout a commencé doucement, de façon anodine, par une amitié et des
soirées. Nos autres amis, des garçons de l’école, n’aimaient pas nos fréquentations. Je crois qu’ils étaient un peu racistes. Jocelyn et ses amis étaient tous des Noirs ou des Arabes. C’était mon genre de gars: exotiques et l’air bad boy. À l’époque, j’étais un peu délinquante et j’aimais beaucoup danser, disons que c’était ma passion. J’ai commencé à sortir dans les bars quand j’avais 15 ans. Jocelyn m’attirait: il était très branché en ce qui concerne le sexe. Le plus difficile avec lui, c’était de savoir s’il était méchant ou gentil, parce que quand j’étais avec lui, il était plutôt gentil. C’était un très bon manipulateur et un grand communicateur. Il pouvait passer deux heures au téléphone à parler avec moi: il savait comment amadouer les filles.
Puis, il y a eu cette fameuse soirée lors de laquelle Jocelyn et Jean sont
venus me chercher avec mon amie au Terminus Beauport pour nous amener à une soirée chez Isidore (nom fictif), qui avait un appartement dans le Vieux-Limoilou. C’était la première fois que je le rencontrais. On s’est mis à boire et à fumer du pot. Jocelyn vendait de la drogue, il en avait souvent sur lui. Je le considérais à ce moment-là comme «mon ami de cœur». Isidore a beaucoup parlé avec moi ce soir-là, et ce, même si j’étais visiblement avec Jocelyn. Tout à coup, ça a frappé à la porte. C’était la police. La vieille d’à côté, qui ne semblait pas aimer Isidore, les avait appelés. Les policiers nous ont demandé nos cartes d’identité, mais nous avons dit ne pas les avoir. À la demande de Jocelyn, nous avons menti sur nos âges, j’avais 14 ans à ce moment-là et Bénédicte, 15 ans. Les agents ont ensuite jeté un coup d’œil rapide à l’appartement et ils sont repartis. Nous étions en 2002. Personnellement, je n’avais aucune idée que ces gars-là étaient dans un gang de rue: le Wolf-Pack. Dans ma tête, j’étais avec Jocelyn, mon ami, et je n’allais certainement pas le dénoncer à propos de la drogue ou de tout autre soupçon que je pouvais avoir.
Après le départ des policiers, Isidore a continué son petit jeu avec moi.
Il me disait avoir des enfants de mon âge. Il m’a donné sa carte de visite en m’expliquant qu’il organisait des soirées privées. Il commençait à se faire tard et nos parents ne savaient pas où nous étions. Jocelyn ne voulait pas partir, car il attendait un de ses contacts. J’étais fatiguée. C’est là qu’Isidore m’a proposé d’aller me coucher dans son lit pour me reposer. Au courant de la nuit, je me suis réveillée en sursaut. Quelqu’un essayait de me pénétrer. J’ai tout de suite pensé que c’était Jocelyn puisque j’avais eu une relation orale avec lui plus tôt dans la salle de bain. J’étais encore vierge à ce moment-là. Je ne voyais rien. Tout était noir. J’ai commencé à crier le nom de Jocelyn. Lorsque je me suis levée, j’ai réalisé que mes sous-vêtements étaient déchirés, j’étais nue en G-string. J’ai alors compris que c’était Isidore et non Jocelyn. J’ai bondi hors du lit, puis j’ai couru jusqu’au salon pour réveiller mon amie. Je voulais qu’on quitte les lieux immédiatement. Jocelyn parlait avec Isidore. Finalement, mon amie, Jocelyn et moi avons quitté l’appartement. Il était tard. Je ne pouvais pas rentrer à la maison. On est donc tous allés dormir chez une amie de Jocelyn qui habitait dans la Basse-Ville. Au matin, mon père est venu me chercher. Il a bien vu que quelque chose s’était passé, mais il ne m’a pas posé de question.
Après cette nuit-là, Isidore n’en est pas resté là. Il a appelé chez moi et a
laissé un message sur le répondeur de mes parents. «Allô, c’est Isidore. Peux-tu me rappeler? J’aimerais qu’on se rencontre, qu’on parle.» Je n’avais vraiment pas envie de le revoir. J’avais 14 ans, je n’allais certainement pas aller à la rencontre d’un homme de 45 ans. Je ne comprenais rien. Jocelyn ne m’avait pas présenté Isidore comme un membre de son gang, mais plutôt comme une connaissance à lui. En fait, c’est en 2002, en pleine opération Scorpion, que je vais découvrir l’histoire de la prostitution juvénile et réaliser qu’on m’avait menti et manipulée. Aux nouvelles, une fille racontait une histoire qui ressemblait à la mienne. J’ai compris que Jocelyn et Jean attiraient des filles chez Isidore pour qu’il fasse un move sur elles. Ils te font croire que tu es leur amie, qu’ils vont te protéger, te défendre, et après, Isidore entre en scène.
J’ai revu Isidore dans un after-hour, le Cube, à côté du Palladium.
Lorsque je l’ai aperçu, j’ai vraiment eu peur. Je suis allée chercher mes amies pour quitter l’endroit, mais je l’ai vu avec des gars dans le stationnement. Je suis donc retournée dans le club. Il m’a fallu trois heures pour trouver le courage de m’en aller. En sortant, j’avais tellement peur que j’ai mis mon gilet sur ma tête pour passer incognito. Mais il m’a vue et a voulu me parler. Je n’étais même plus capable de me contrôler.
De soirée en soirée, je me suis mise à rencontrer de plus en plus des
personnes de l’entourage de Jocelyn. Un soir, il nous a invitées, des amies et moi, chez sa blonde, Claudine. Il habitait chez elle. Elle dansait ce soir-là. Après Claudine, j’ai aussi appris que Jocelyn sortait avec une autre danseuse nue, Delphine. Elle avait 15 ans. Puis un soir, Jocelyn m’a appelée et m’a donné rendez-vous au Terminus Beauport. Pendant que je l’attendais avec deux amies, Jean Pierrin est arrivé avec deux autres gars dans un gros Jeep noir. Il nous a demandé de monter et m’a dit que Jocelyn allait venir nous rejoindre au courant de la soirée. Jean nous a présenté les gars: Nerva Lovinsky et un de ses amis tunisiens. Ils étaient dans la vingtaine. Même si on ne connaissait pas ces gars-là, on est montées à bord du véhicule. On est allées chez Malik (nom fictif), près du Terminus Beauport. J’ai alors appelé Jocelyn pour savoir à quelle heure il pensait arriver. Finalement, il ne s’est jamais pointé.
Toute la soirée, je me suis fait draguer par Ricky (nom fictif). Il voulait
que je regarde un film porno avec lui. Finalement, il en a mis un à la télévision. L’ambiance commençait à devenir vraiment sexuelle. J’étais mal à l’aise avec ce film en trame de fond. En plus, Nerva n’arrêtait pas de parler en créole. Je me suis énervée et lui ai demandé ce qu’il racontait. Il s’est mis à crier après moi: «Tu ne sais pas à qui tu parles, tabarnak!» J’ai paniqué. Je me suis remise à penser à ce qui s’était passé avec Isidore et j’ai eu peur. J’ai alors lancé à mes deux amies: «Moi, je sors d’ici tout de suite.» Puis, je me suis enfuie. Ricky nous suivait dans le corridor. J’ai vraiment sauté un plomb cette soirée-là. Je ne savais pas encore qui étaient ce Nerva et ce Ricky. Et surtout, j’étais en colère contre Jocelyn.
Le lendemain, Ricky m’a appelée pour me demander de sortir avec lui.
Il m’a donné son numéro de téléphone, qui commençait par l’indicatif 514. Je suppose qu’il habitait alors à Montréal. Il voulait qu’on aille magasiner ensemble aux Galeries de la Capitale. J’ai refusé. Quand Nerva et les gars se sont fait arrêter, je me suis beaucoup questionnée. Pourquoi voulait-il m’acheter des vêtements? Quand j’ai interrogé Jocelyn au sujet de Ricky, il m’a seulement répondu: «C’est pas un bon gars. Sors pas avec lui.» Concernant Nerva, il ne m’a rien dit. Grâce aux nouvelles et à l’enquête, j’ai su que Jocelyn travaillait pour Nerva. Cela ne me dérangeait pas qu’il vende de la drogue, mais du proxénétisme… c’était trop pour moi. J’ai commencé à avoir peur d’eux.
Quand toute l’histoire de ce réseau est sortie à la télévision, j’avais 15
ans. J’étais en troisième secondaire. Je ne savais pas trop quoi faire: j’étais tiraillée entre aller voir les policiers ou me taire. J’étais toujours en contact avec Jocelyn. Il m’écrivait des lettres chaque semaine de la prison. Je n’ai pas coupé le lien, parce que je voulais entendre ses explications, comprendre ses actes. On restait des heures au téléphone. Il me parlait de proxénétisme. J’ai aussi appris que plusieurs filles s’étaient fait violer par Isidore. «Tu voulais me recruter? Es-tu honnête? As-tu des sentiments pour moi ou essaies-tu seulement de me posséder? Quelles étaient tes intentions?» Finalement, Jocelyn s’est excusé.
Mes amies et moi étions naïves. On n’a rien vu du tout. Même mes
parents n’ont rien remarqué. Quand Jocelyn était en prison en 2002, j’avais 15 ans et il en avait 20-21. Il m’appelait pratiquement chaque semaine. Comment permet-on à un gars qui recrute des mineures d’appeler chaque semaine une fille de 15 ans? Il m’écrivait quasiment des lettres d’amour. N’y avait-il aucune surveillance? Avec le recul, je suis consciente qu’il gardait le contact avec moi pour me contrôler.
J’ai pensé dénoncer Isidore à la police, mais j’ai changé d’idée. En
gardant ce lien avec moi, Jocelyn pouvait continuer à m’influencer. Il voulait que je parle à son avocat avant d’aller voir les policiers à propos d’Isidore. Je ne savais pas trop quoi faire, car je ne voulais pas me le mettre à dos. «Tu étais avec moi quand je vendais de la drogue», disait-il. Il ne me menaçait jamais directement. C’était toujours par ses amis que les menaces arrivaient. En somme, Jocelyn n’a jamais tenté de me prostituer ou de me faire danser, mais je me rends compte qu’il aurait bien aimé le faire. Quand je repense aux soirées sexuelles, à l’achat de vêtements, à Nerva qui me menace, à Isidore qui m’agresse, à la fraude, à la fille qui usurpe mon identité chez Desjardins… Cela ressemble drôlement aux histoires des autres filles. Il faut savoir qu’en plus de vendre de la drogue, Jocelyn trempait dans de la fraude. Il ne m’a pas raconté tous les détails, mais je comprends qu’il utilisait des cartes Desjardins dans les guichets automatiques.
Jocelyn a fait plusieurs fois de la prison entre 2002 et 2010. Il m’a
appelée souvent, pendant cette période. Nos contacts se faisaient toujours par téléphone. Je l’ai revu une seule fois, en août 2010. Nous sommes allés souper au restaurant avec un gars qui disait travailler pour lui et une
prostituée. Cela a été le dernier contact avant sa disparition 79. C’était la première fois que je rencontrais une prostituée avec lui. Elle me l’a dit en soulignant qu’elle payait ses impôts. Elle connaissait Jocelyn depuis 2003 et habitait avec lui. Elle parlait parfaitement le créole. Jocelyn l’appelait sa chauffeuse: ils faisaient des affaires ensemble. Elle m’a raconté que Jocelyn cachait des armes dans sa chambre. Ce soir-là, bizarrement, il payait et demandait la facture au serveur après chaque tournée. Peut-être voulait-il être prêt à partir rapidement en cas d’urgence? Il approchait la trentaine, avait fait deux séjours en prison, et pourtant, il n’avait pas changé. Vente de drogue et prostitution. Toute sa vie, Jocelyn n’avait travaillé qu’une seule fois, pendant deux semaines, comme vendeur de cellulaires. Il m’avait raconté avoir commencé à vendre de la drogue et à faire des petits boulots pour les motards à 17 ans.
Aujourd’hui, je me rends compte que j’ai eu de la chance. Que ce soit
Jocelyn ou Jean, je ne les ai jamais entendus dire le mot «prostituée». C’était plutôt «la partenaire», «la blonde», «la fille de». Les gars s’appelaient entre eux «cousins», «meilleurs amis». Les arrestations de 2002 m’ont peut-être sauvée. Quoi qu’il en soit, je ne me suis pas prostituée, mais j’ai vu plusieurs filles avec ces gars, et j’en ai même reconnu certaines dans les médias. J’ai recroisé Pierrin quelques fois, et me suis remise en question en le voyant. Est-ce que j’avais fait le bon choix? Aurais-je dû porter plainte? J’aurais sûrement trouvé ça trop difficile de raconter mes affaires devant tout le monde à la cour. J’ai préféré rester dans ma bulle.
Avec le temps, il reste encore des blessures qui sont là pour toujours.
Quand je vois le profil d’Isidore sur Facebook, je suis en colère. Cette histoire a brisé la confiance que j’ai face aux hommes. Je l’ai vécue comme une trahison de Jocelyn. Malgré tout, mon histoire finit bien, mais combien de filles n’ont pas eu ma chance? J’ai tout de même été capable de poursuivre mes études, d’avoir une vie normale, et ce, même durant la période où Jocelyn m’appelait. J’ai même réussi à lui pardonner. Enfin, à lui seul…
Rencontre avec Madame B, la mère de Dominique, en mai 2016 Madame B travaille dans un milieu communautaire près de la rue du Roi. Sa fille est l’une des victimes du Wolf-Pack. Je la rencontre avec Roger dans son milieu de vie. Elle me fait faire un tour guidé de ce plan HLM de la rue du Roi en me racontant son histoire, celle d’une mère qui n’a rien vu arriver et qui a tout fait, par la suite, pour protéger sa fille. Elle me remet un cahier, un peu comme un journal intime, où défilent les journées les plus intenses de sa vie, plusieurs coupures de journaux et une lettre «d’amour» avec un poème que Jean Pierrin a écrit à sa fille alors qu’il était en prison.
Lorsqu’elle me tend les documents, comme un passé douloureux qu’on
laisse enfin partir, je ne peux m’empêcher de lui demander: «Comment va votre fille?» Elle me regarde et je vois dans ses yeux cette résilience. «Dominique va bien. Elle a un bon conjoint et deux beaux enfants. Elle est devenue une professionnelle et vit sa vie paisiblement.»
Madame B accepte de partager avec nous des extraits de son journal
intime, principalement ceux relatant la période du 15 juillet au 8 août 2002, où elle se rend compte que sa fille est dans un réseau de prostitution juvénile. Ces extraits mettent en lumière le parcours de ces mères qui se sont battues pour qu’on les prenne au sérieux et qu’une enquête exhaustive soit menée. Elles ont dû faire face à une vraie tour de Babel.
Extrait du journal intime de Madame B
Lundi 15 juillet 2002
J’apprends que ma fille est à Montréal sans ma permission avec Junior et elle dit qu’elle reviendra demain. J’essaie de la rejoindre pour lui demander de revenir tout de suite, mais je ne trouve pas le numéro de Junior. Je me rends chez Madame A, la mère d’une amie de ma fille. Elle m’apprend que nos filles sont impliquées dans un réseau de prostitution juvénile. Elle est au téléphone avec la police. Elle me donne une liste de numéros de téléphone et de noms d’enquêteurs qui sont supposément au courant de l’affaire. Fanny m’informe que ma fille vient de lui téléphoner et qu’elle se trouve à Gatineau.
Je téléphone à Christian Mailly, un policier qui se trouve sur la liste, et
il me confirme que certains des Noirs avec qui ma fille se tient sont dans leur mire.
Je fouille dans un petit carnet de téléphone de ma fille et trouve le
numéro d’un certain Yves. Il y a aussi un Jean Racine. Quand je lui téléphone, il me dit être un ami de ma fille, un ami de son âge. Puis, il ajoute qu’il est dans le domaine du commerce de détail, les Pharm-Escomptes Racine, et que si ma fille a son numéro, c’est parce qu’il voulait lui offrir un job.
Je fais le 911 pour un avis de fugue et un policier est envoyé chez moi.
Il part avec une photo de ma fille. Deux heures plus tard, je reçois un appel de Gatineau. La police a retrouvé ma fille dans le stationnement d’un motel en compagnie de son petit copain, d’une amie et d’une autre fille.
Je prends contact avec Dany Côté, du Centre de protection de l’enfance
et de la jeunesse (CPEJ). Je l’informe que je vais aller chercher ma fille avec son père à Gatineau. Je ne peux pas la laisser revenir en autobus parce que, selon l’intervenant du CPEJ, une fois qu’elle sera rendue à Montréal, les membres du réseau vont la convaincre de retourner avec eux.
Mardi 16 juillet 2002
Vers 20 h – De retour à Québec, nous nous rendons au CPEJ et rencontrons Dany Côté, l’intervenant jeunesse. Il nous explique comment fonctionne le réseau. Il nous dit qu’il est souvent en contact avec l’enquêteur Mailly et que plusieurs filles qui se retrouvent à l’Escale ont eu affaire au réseau. Il nous explique qu’il faut bien protéger ma fille. Avoir des règles strictes. Le lendemain de cette rencontre, on m’informe que le signalement que j’avais fait pour ma fille n’est pas retenu.
Puis, je trouve un message sur mon répondeur, c’est un Georges
Radwanli, il dit: «Nous t’avons attendue avec Aldo (lors de la fin de semaine à Montréal), rappelle-moi.»
Mercredi 17 juillet 2002
Un avis de fugue est émis pour Gabrielle, la fille de madame A.
Un inspecteur du nom de Serge Rousseau est venu rencontrer
Dominique, ma fille, qui lui a dit que Gabrielle était partie rejoindre son «chum». J’ajoute que je sais où il habite puisque je l’avais déjà reconduite là-bas. Pourquoi la police ne s’est-elle jamais présentée à l’appartement où elle se trouve? Nous avions pourtant donné toutes les informations pour la retrouver. La police n’a rien fait.
Du 18 au 19 juillet 2002
Je réveille ma fille et lui donne la permission de faire quelques appels pour retrouver Gabrielle. Je téléphone à Georges Radwanli, son frère me répond qu’il est parti à l’entrepôt.
Gabrielle téléphone chez moi. Ma fille lui dit que ses parents la
cherchent.
Pendant la conversation, à deux reprises, son petit copain, Téchelet,
prend l’appareil. Il sait que ma fille a été arrêtée par la police à Gatineau. Il lui dit que si la police lui parle, elle doit répondre «non» ou «je ne le sais pas». Il veut savoir quel est le nom de l’inspecteur avec qui elle a parlé. Ma fille répond qu’elle ne s’en souvient pas. J’écoute sur l’autre téléphone et je lui fais des signes pour qu’elle réponde la bonne chose.
Je parle à M. Mailly et lui annonce que ma fille est prête à porter
plainte. Il me dit qu’il va me rappeler le lundi 22 pour qu’on prenne rendez-vous. Il a un discours tout à fait différent de celui qu’il a eu avec la mère de Gabrielle, Madame A. Il semble minimiser la situation. Il me dit de ne pas m’inquiéter, que «c’est juste un petit gang de rue». Quand je lui demande de me donner le nom de quelqu’un qui aurait le pouvoir d’augmenter les effectifs, il me décourage en me disant que ce n’est pas une solution. Pourtant, un des enquêteurs que Madame A a rencontrés lui a conseillé de faire des pressions pour augmenter les effectifs.
Georges Radwanli téléphone pour parler à ma fille. Je réponds et lui
demande de ne plus appeler chez nous puisque je sais ce qu’il fait avec les filles. Il raccroche.
Je me rends à Mosaïque Québec80, un centre pour l’accueil et
l’intégration des immigrants d’origine africaine. Je parle du problème du réseau à d’autres parents. Je leur conseille de se mobiliser et de sensibiliser leurs enfants, même les garçons. Je leur explique qu’il existe un réseau de prostitution juvénile à Québec et leur dis tout ce que je sais.
On se réunit à quatre parents et on parle des démarches à entreprendre.
On échange de l’information.
Je laisse un message urgent à M. Mailly, mais il ne me rappelle pas. Je rencontre Maryse, travailleuse de rue, pour l’informer de la situation. Je rencontre Odette, travailleuse de rue. (Les travailleurs de rue sont au
courant du réseau, ils seront vigilants.)
Lundi 29 juillet 2002
8 h 30 – J’appelle à la Centrale de police et demande à parler à M. Réjean Pleau. Je veux le rencontrer, mais sa secrétaire me dit qu’il est en vacances. Je téléphone à Madame A pour qu’elle me recommande à un autre enquêteur, qui est au courant de l’affaire. Elle me dit qu’elle vient de parler à M. Pleau. Il n’est pas en vacances? Nous nous rendons au poste de police. Nous sommes quatre parents.
M. Réjean Pleau nous reçoit. L’enquête n’avance pas. Il connaît les
clients. Il sait qu’ils font ça depuis longtemps. Il nous explique combien il est difficile de les prendre sur le fait et comment faire pour porter plainte. Nous lui disons que nous sommes prêtes et que nos filles aussi sont prêtes à porter plainte. Il mentionne que pour recueillir les dépositions de victimes, ça prend un policier spécialisé. Il faut comprendre que nous faisons face à des gens qui ont de l’argent et qui sont en mesure de se payer d’excellents avocats. Souvent, les victimes retirent même leurs plaintes. Je pose alors la question: «Pourquoi ne font-ils pas de descente au Living (bar où les jeunes se tiennent) et au Liquid?»
Réjean Pleau: Parce que ça prendrait 80 policiers. Moi: Pourquoi vous ne faites pas de filature?
Réjean Pleau: Parce que ça demande un mandat d’un juge avec des bonnes raisons de croire que c’est nécessaire. Loi sur la vie privée. Moi: Pourquoi le juge qui voit défiler les filles au Centre jeunesse et qui a les noms des clients n’intervient-il pas, en vertu de la Loi sur la protection de la jeunesse? Et pourquoi M. Christian Mailly ne m’a-t-il jamais rappelée?
Réjean Pleau: Je sais qu’il doit vous appeler, mais il a d’autres priorités et beaucoup de travail.
Moi: Pourquoi André Lessard n’a-t-il jamais retourné mon appel d’urgence? Qui est Junior?
Réjean Pleau: M. Mailly aurait plus d’informations à ce sujet. Moi: Qui est Jean Racine?
Réjean Pleau: M. Mailly pourrait vous le dire. Puis, M. Pleau m’explique le processus de plainte: Quand la plainte est reçue, l’enquête commence.
Moi: Alors cela veut dire qu’il n’y a pas d’enquête? Réjean Pleau: Non.
Jeudi 1er août 2002
Je reçois des nouvelles d’une autre mère. Elle a reçu des menaces des jeunes Noirs du Wolf-Pack au téléphone, le soir où on a rencontré M. Pleau. Ils veulent qu’elle transmette un message aux parents: «Les parents ne doivent pas se mêler de ça. Ils ne doivent pas faire de vagues, car il y a des gens haut placés qui ne sont pas contents.»
Mardi 6 août 2002
9 h 30 – Rendez-vous avec la directrice de la polyvalente. Odette, travailleuse de rue, est présente à la rencontre. Je la mets au courant de l’existence du réseau. Je la renvoie à Dany Côté, Réjean
Pleau, Christian Mailly et Serge Rousseau. Elle dit qu’elle prend ça au
sérieux.
En après-midi – Rencontre avec mon amie Élise pour la mettre au
courant de toutes mes démarches, au cas où il m’arriverait quelque chose.
Mercredi 7 août 2002
Je laisse un message à Ralph Mercier (maire de Charlesbourg). Il dit qu’il va me rappeler.
Jeudi 8 août 2002
10 h 26 – Ralph Mercier retourne mon appel. J’explique un peu la problématique, je l’informe que je veux le rencontrer, il me renvoie au directeur de la police de Charlesbourg.
11 h – Christian Mailly me téléphone.
À la suite du témoignage de ma fille contre Georges Radwanli, quelques
jours après, comme par hasard, nous remarquons sur l’afficheur un appel manqué du Consul général d’Italie.
Rencontre avec Rachel, le 29 février 2016
Au moment de Scorpion, Rachel a 15 ans. Sa crédibilité va être déboutée au tribunal lors du procès de Robert Gillet, mais son récit mérite d’être entendu afin de mieux comprendre les épreuves que subissent parfois les victimes en cour. En effet, quand je pense à Rachel, je ne peux m’empêcher d’avoir une boule dans la gorge. Une jeune fille qui trouve à 16 ans le courage de dénoncer un système d’hommes influents et qui se fait traiter de menteuse… Cette injustice, Rachel la ressent toujours et elle émerge de son témoignage.
En tant que criminologue, j’ai eu à rencontrer un grand nombre de
femmes et de jeunes filles marquées par la prostitution. Elles portent toutes en elles cette lettre écarlate et, pour beaucoup, une grande colère. Je rencontre Rachel dans un hôtel de Québec avec Roger. Je découvre une jeune femme encore blessée. Voici son histoire telle qu’elle la raconte 20 ans plus tard.
•••
Cela fait maintenant 20 ans que tout ça est arrivé. J’ai 35 ans et les blessures sont toujours présentes.
J’étais la plus jeune d’une famille de trois enfants. J’ai eu une enfance
bien ordinaire, voire heureuse, dans une banlieue de Québec. J’ai vraiment de beaux souvenirs de cette époque. Puis, il y a eu la première fracture: le divorce de mes parents alors que j’avais huit ans. Comme ma sœur avait 17 ans, elle a décidé de partir en appartement. Mon frère et moi vivions la plupart du temps chez mon père. J’adorais ma mère, mais c’était plutôt difficile avec elle. Mon père était un homme un peu timide. Mes parents ont fait de leur mieux, mais j’ai tout de même manqué d’encadrement. Je passais parfois plusieurs nuits par semaine chez ma sœur, sans supervision, où je faisais un peu ce que je voulais. C’est bien beau d’avoir confiance, mais un enfant a besoin d’un cadre.
À 12 ans, j’ai vu une annonce dans le journal: un homme cherchait «des
jeunes pour vendre des palettes de chocolat». Nous étions deux à avoir répondu à l’annonce: un autre jeune de 15 ans et moi. Pas longtemps après, le type nous a amenés chez lui, nous a drogués et nous a violés. Lorsqu’on s’est réveillés, on s’est enfuis avec nos vêtements dans les mains. En fait, je ne me souviens pas de grand-chose, sauf de nous en train de courir pour aller nous réfugier dans une cabine téléphonique au coin de la rue et demander de l’aide. L’homme a été arrêté par la police. Par la suite, j’avais des flashbacks dans lesquels j’apercevais un vibrateur, et à mon réveil, un condom par terre… Peu de temps après cette agression, j’ai tenté de mettre fin à mes jours en avalant une quantité industrielle de Rivotril et de Paxil, mais Dieu ne voulait pas de moi. Ma mère m’a donc fait voir un psychologue au CLSC pendant environ six mois pour que je puisse parler du traumatisme que je venais de vivre.
Pour étouffer la douleur, j’ai commencé à consommer avec de
mauvaises fréquentations, des amis de ma sœur, beaucoup plus vieux que moi. J’ai débuté avec la marijuana, et après… j’ai tout essayé: la méthamphétamine, la kétamine, le PCP, le GHB, aussi appelé le jus. À 13 ans, j’allais dans des partys, dont certains étaient même organisés par des proches des Hells Angels. Je me rendais aussi dans des clubs ouverts après la fermeture des bars: Le Système, La Bombe, etc. Il n’y avait pas d’alcool dans ces endroits, mais beaucoup de drogue, surtout de l’ecstasy. Je n’étais pas différente des autres adolescentes. Je voulais avoir du plaisir, danser, consommer, écouter de la musique, faire le party. Enfin, je cherchais à me changer les idées. Quand on allait dans les after-hours avec mes amis, on n’avait pas d’argent. Alors, on demandait aux gens à l’entrée des bars pour couvrir le prix d’entrée et à l’intérieur, on se faisait payer la traite par des hommes qui nous courtisaient. Les filles étaient vraiment belles, et surtout, bien habillées dans ces clubs. Le luxe! Cela m’a donné le goût de l’argent.
Un jour, à l’arrêt d’autobus, un homme en voiture m’a interpellée et
demandé si je voulais faire de l’argent. J’avais remarqué qu’il me tournait autour depuis un bout de temps. On était en plein jour et il ne m’apparaissait pas menaçant. Il faut dire que je n’avais peur de rien à cette époque. Je suis donc montée dans son véhicule et il m’a proposé 100$ pour prendre une douche devant lui. Pendant que j’étais dans la douche, il m’a dit qu’il aimerait bien me savonner. Comme j’étais en confiance, je l’ai laissé faire. Après la douche, il m’a donné mon argent et m’a invitée à manger. C’était la première fois que je mangeais des rouleaux impériaux. Je suis partie toute joyeuse, avec mon 100$ en poche. Je n’avais jamais eu autant d’argent de toute ma vie et je ne m’étais pas sentie aussi mal qu’après l’homme aux tablettes de chocolat. Il m’avait demandé la permission de me savonner. Il avait été respectueux.
Après cette expérience, j’ai continué la fête. Pour faire des rencontres,
j’allais sur MIRC81 pour discuter avec des gars. J’étais célibataire. Un jour, j’ai été abordée par un homme qui se décrivait comme un photographe et un producteur d’artistes. Il m’a demandé si ça m’intéressait de me faire prendre en photo en échange d’argent. Il ne payait pas beaucoup, mais j’ai tout de même accepté de poser nue. Il m’a donné son numéro de téléphone et un rendez-vous dans un champ. Il a pris ses photos et je lui ai fait une fellation. J’étais mineure, il le savait très bien. C’était exactement ce qu’il recherchait, des adolescentes. Il m’a ensuite proposé d’aller faire du Net
Live à Montréal. Le site s’appelait efriends.com. Il m’a payé l’autobus Québec-Montréal et m’a informée qu’un homme viendrait me chercher pour me conduire sur les lieux du Net Live. Je n’y connaissais rien, au début. Les propriétaires de la compagnie, un couple, m’ont tout expliqué. Il y avait huit ordinateurs dans une chambre. Je devais attendre que le client paye avec sa carte de crédit pour allumer ma caméra. Certains pouvaient me parler pour un extra. La majorité des clients étaient anglophones. J’étais seule dans la chambre, personne ne me touchait et les clients ne voyaient que mon corps. Une fois, j’ai fumé une cigarette et mangé une pizza en faisant mon numéro. C’était environ 3$ la minute. Je gardais 1$, le producteur 1$ et l’autre dollar allait à la compagnie.
J’ai fait ça pendant un mois environ. Je retournais à Québec les week-
ends dans un hôtel et je faisais la fête dans un after-hour. Je flambais tout et repartais à Montréal. Je faisais beaucoup d’argent pour mon âge, entre 800$ et 1000$ par semaine. De nos jours, il y a tellement de pornographie sur Internet que ce genre de live est sûrement moins payant. Je voulais la vie de star, celle qu’on voit à la télé. Je ne me souviens plus si j’ai arrêté parce que j’en avais assez ou parce que la police m’a retrouvée. J’étais en fugue. Quoi qu’il en soit, on m’a envoyée au centre jeunesse quand mon père a eu vent de mes agissements. Ma chambre avait une porte automatisée avec un gros aimant. Pourtant, je n’étais pas une criminelle. Dans ce centre, on m’obligeait à parler de mes émotions. Pourquoi tu as fait ça? Pourquoi tu es là? Au moins, en prison, ils m’auraient foutu la paix. Heureusement, mon père venait me voir tous les vendredis pour la soirée «bonbons et cinéma». Il n’a jamais manqué un vendredi. Ma mère n’est jamais venue me voir. J’étais une cause perdue pour elle.
Mon internement n’était pas seulement dû à ma fugue ni au Net Live. Je
me tenais aussi avec des garçons peu recommandables à cette époque-là. Certains avaient fondé un groupe de rap qui s’appelait le 187. Les gars du Wolf-Pack gravitaient autour d’eux. De ce gang, je connaissais Patrick Kayishema, je l’appelais Pat. Il faisait de la musique avec le groupe Limoilou Starz. Ces gars étaient doués pour en mettre plein la vue et jouer aux riches, mais ils vivaient dans les tours Bardy. Certains restaient même encore chez leur mère. Plusieurs des gars du Wolf-Pack étaient très violents, comme Lion, qui avait enfermé une fille dans un garde-robe et lui permettait de sortir uniquement pour qu’elle lui fasse une fellation.
Moi, je me tenais plutôt avec les 187, principalement avec le chanteur,
Christian Dionne, alias Die-On, Kevin Saint-Laurent, alias Souldia, et aussi Philippe Giroux, alias Infrak. Ils étaient corrects. Parfois, j’allais dans leurs soirées de hip-hop, mais je préférais fréquenter les after-hours et les personnes plus âgées. Ils faisaient de la musique enragée, du gros rap sale. Ce n’était vraiment pas du hip-hop pour danser, mais plutôt pour écouter dans l’auto à tue-tête, pour se défouler. Certains vendaient de la drogue et en consommaient aussi. J’aimais bien être avec eux.
À ma sortie du centre jeunesse, j’ai croisé de nouveau le producteur
d’artistes. Il voulait me récupérer, mais j’ai refusé. Puis un jour, il m’a recommandée à deux humoristes. L’un d’eux donnait un spectacle dans un grand hôtel de Québec. Le producteur m’a demandé d’aller dans sa loge à la fin du spectacle, et surtout, de ne pas dire mon âge. On s’est dirigés par la suite vers sa chambre et on a eu une relation sexuelle. L’autre humoriste, je l’ai rencontré une fois dans un camping. J’avais alors 15 ans, si je me souviens bien. En tout cas, j’étais mineure. Je lui ai fait une fellation.
Durant la même période, j’ai rencontré une fille, Suzie, qui habitait dans
la Basse-Ville de Québec. On passait nos soirées ensemble dans les bars et les spectacles de hip-hop. C’est Suzie qui m’a présenté Georges Radwanli, un Libanais, qui est devenu mon entremetteur durant près de six mois. Radwanli nous a amenées chez lui et je lui ai fait une fellation. Il m’a recommandé plusieurs clients.
Après la frappe policière de décembre 2002, je me suis retrouvée de
nouveau au centre jeunesse. Une vraie souffrance! «Pourquoi t’es-tu prostituée?» «Comment te sens-tu par rapport à tel gars qui t’a violée?» Je n’en pouvais plus. J’avais juste envie de retourner chez mes parents, me faire flatter les cheveux par ma mère. Puis, les procès se sont enclenchés. Chaque fois, c’étaient les mêmes questions. Je devais recommencer à raconter mon histoire pour chaque personne. Parfois, j’en veux à Roger Ferland. Les procès ont été si difficiles que j’en pleurais dans les toilettes à côté de la salle d’audience. Pourquoi avoir fait une enquête de plusieurs mois? Pourquoi avoir eu besoin de plus de preuves? Aujourd’hui, je le comprends, mais j’aurais aimé qu’on me sorte de là rapidement.
Lors de l’enquête préliminaire, j’ai comparu au palais de justice de
Québec, mais après j’ai dû me rendre souvent à Montréal. Les procès étaient vraiment éprouvants. Je rentrais dans la salle d’audience et j’étouffais. Une fois, j’avais un verre d’eau en carton à la main et, en le déposant sur la table, l’eau s’est renversée. Le lendemain, on disait que je l’avais jeté au visage des journalistes. N’importe quoi! Dans l’ensemble, les médias ont été corrects avec moi, sauf lorsqu’ils sont venus sonner à mon domicile ou se sont mis à m’appeler sans arrêt.
Roger aurait voulu que je sois la victime parfaite et que je me souvienne
de tous les détails très clairement. Comme si j’avais pu prédire que j’allais un jour me retrouver à la barre des témoins d’un procès pour prostitution juvénile… En plus, j’étais très souvent sous l’effet de la drogue. Au tribunal, l’avocat de Gillet, Jacques Larochelle, me questionnait sans relâche pour que je lui donne une date et une heure précises de ma rencontre avec son client. Comme j’avais consommé du GHB, je n’arrivais pas à m’en souvenir avec précision. Malheureusement, je ne l’avais pas écrit dans mon journal intime. Justement, le procès le plus difficile a été celui de Robert Gillet. J’ai dû décrire en détail plusieurs actes sexuels. J’avais honte. C’était éprouvant. J’avais l’impression que mon témoignage durait des heures. On y relevait toutes les contradictions et je me faisais traiter de menteuse. C’était épouvantablement difficile! Croyez-vous vraiment que j’avais envie de me rappeler ces détails en boucle? Je voulais juste les oublier!
Avec le recul, je comprends que c’était le devoir de Larochelle de
défendre son client, mais j’ai eu l’impression d’être dans le box des accusés. Il essayait de prouver que j’avais tout inventé. Aucune fille de 15 ans ne devrait avoir à vivre ce genre de situation ni être obligée d’aller témoigner dans un procès sous peine d’être accusée d’entrave au travail des policiers. On devrait plutôt lui donner du réconfort. Les avocats me répétaient sans cesse que c’étaient les policiers qui me soufflaient de dire telle ou telle chose! Ça n’en finissait plus! Au bout du compte, ma crédibilité a été totalement remise en question et mon témoignage n’a pas été retenu.
Lors du procès de François Houle, il y a eu l’histoire du journal intime,
puis des photos. Lors de mon passage au foyer de groupe, j’avais oublié mon journal dans ma chambre. J’y avais écrit «menteuse» et «conne» en rouge, en parlant de moi. Les avocats ont utilisé ce journal pour faire valoir que j’étais une menteuse et me discréditer. Pourtant, je ne faisais qu’exprimer comment je me sentais; j’extériorisais ma souffrance. Ils se sont aussi servis de photos où on me voyait vêtue d’une robe de chambre ouverte sous laquelle j’étais nue. Je posais avec une amie et deux hommes dans la quarantaine avancée, qui disaient être millionnaires. On était sortis au Dagobert, puis la soirée s’était poursuivie dans la suite présidentielle du Concorde, celle à deux étages avec un escalier en spirale. Les gars avaient mis une grosse liasse d’argent sur la table, commandé plusieurs bouteilles de champagne à 1000$ et brûlé des 100$ pour allumer leurs cigares. C’était une soirée comme dans les films. Voulant immortaliser le moment, j’avais pris quelques photos.
L’avocat de Houle voulait à tout prix montrer la photo de moi en robe
de chambre afin de prouver que je n’avais pas l’air d’une adolescente. Toute sa défense reposait sur l’argument suivant: son client ne savait pas que j’étais mineure. Quand les membres du jury ont vu la photo, je voulais rentrer six pieds sous terre. Ils m’ont tous jeté un regard méprisant. À un moment du procès, j’ai voulu tout arrêter, car c’était devenu insupportable. L’idée du suicide m’a vaguement traversé l’esprit, une chance que les fenêtres du palais de justice étaient épaisses. J’étais à ce point écœurée.
Aujourd’hui, le sentiment d’injustice ne m’a toujours pas quittée. Je vis
énormément de colère face à tout ce qui m’est arrivé. J’étais bonne à l’école. J’avais des rêves. Je rêvais d’être chanteuse. J’avais une belle voix. Ma vie a été détruite, et ces hommes continuent la leur comme si de rien n’était. Je sais que j’ai ma part de responsabilité dans tout ça: ma consommation de drogue, mes mauvaises fréquentations, mais j’avais 13, 14 ans. J’étais une enfant immature, trop jeune pour saisir les conséquences de mes gestes. En grandissant, j’ai compris le mal qu’ils m’ont fait. À vous raconter mon histoire, j’ai le goût de vomir. Je pleure encore souvent.
J’aurais pu tout arrêter à mes 18 ans, mais je ne savais rien faire d’autre.
J’ai tenté de reprendre mes études à 17 ans, sans succès. Alors, je me suis mise à danser nue. J’aimais la danse, parce que seuls les seins, les cuisses et les fesses étaient visibles des clients. Je voyais tout le temps des motards dans ces bars de danseuses. Il y avait Pat (Patrick Pruneau), qui possédait l’agence Hollywood Sensation. Il voulait que je travaille pour lui, mais je n’ai jamais accepté. J’avais vécu dans mon adolescence la domination des proxénètes, je n’allais certainement pas revivre dans la même situation. J’ai dansé pendant huit ans, puis je suis devenue escorte. J’ai eu des clients parmi les Hells Angels. L’un d’entre eux m’a amenée avec lui au Mexique. Il m’a payée 5000$ et m’a acheté le même montant en vêtements. J’avais 25 ans et c’était la première fois que je voyageais.
J’essaie encore de m’en sortir, mais ce n’est pas facile. Au fil des
années, plusieurs de mes amis du milieu se sont suicidés, d’autres ont fait des surdoses de drogue. Aujourd’hui, je ne consomme plus et j’ai arrêté la prostitution. Quand j’ai rencontré mon conjoint actuel, j’avais déjà quitté ce milieu toxique. J’ai suivi un cours pour travailler dans le milieu médical. Je me suis assagie, mais je garde des marques, des cicatrices. Je veux seulement que justice soit faite. J’ai l’impression que je me suis fait voler mon âme…
73. GRC et CNCTP (2013); Mourani (2009); SRCQ (2013); U.S. Department of State (2018).
74. CSF, 2002, p. 64.
75. MSP, 2021.
76. Mourani, 2019, p. 17.
77. GRC et CNCTP (2010).
78. MSP, 2021.
79. En octobre 2011, Le Journal de Québec rapporte que Jocelyn Mior serait porté disparu depuis
mars 2011. Sa famille aurait signalé sa disparition à la police. Aucune autre information n’a été portée à notre attention.
80. Cet organisme n’existe plus.
81. MIRC est un logiciel de discussion (chat) créé par Khaled Mardam-Bey et diffusé en 1995.
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