Opération Scorpion

Maria Mourani · Chapitre 3 sur 26

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Opération Scorpion

Partie 1. Dans l’antre du Scorpion… 20 ans plus tard: souvenirs d’un d’enquêteur

PARTIE 1

 

DANS L’ANTRE DU SCORPION… 20

 

ANS PLUS TARD:

SOUVENIRS D’UN ENQUÊTEUR

 

OceanofPDF.com

La boîte de Pandore

 

Issue de la mythologie grecque, la boîte de Pandore fait référence à un choix ou à une décision dont on ne connaît pas encore les conséquences. Lorsque Roger Ferland, sergent-détective de la police de Québec, accepte cette mission que lui confient ses supérieurs, il ne sait pas encore qu’un Scorpion s’échappera de la jarre.

 

LES 72 PREMIÈRES HEURES D’ENQUÊTE…

 

Les 72 premières heures d’investigation seront déterminantes et révélatrices de la suite de cette enquête. Déjà, les policiers peuvent arrêter des proxénètes et des clients. Toutefois, l’histoire va se révéler bien plus complexe qu’elle n’en a l’air. Le désir d’aller plus loin et la volonté de mettre un terme à l’impunité permettront la mise sur pied de l’une des plus grandes enquêtes sur la prostitution juvénile au Québec.

 

Mon affectation et la rencontre avec mon partenaire Le 19 septembre 2002… Je me souviens de ce jour comme si c’était hier. J’ai alors 38 ans, je suis marié et père de deux garçons de 13 et 11 ans. J’en suis à ma dix-huitième année comme policier et à ma septième comme sergent-détective. Je me définis alors comme un policier de Sainte-Foy, même si j’ai fait six mois à la Ville de Québec et six autres mois au

SPCUM 12. Mon bagage d’expérience professionnelle dans le monde des urgences comme policier-pompier et ambulancier m’a amené à travailler dans le milieu scolaire avec les jeunes, en tant que policier sociopréventif. Ce poste m’a ensuite conduit vers la lutte à la criminalité organisée. J’ai passé quatre années, de mai 1997 à mai 2001, en prêt de service, au Groupe

régional d’intervention en criminalité organisée13 (GRICO), à Carcajou

Motard 14 et à l’Escouade régionale mixte (ERM). Je n’en étais donc pas à ma première expérience dans des enquêtes complexes.

Quand cette affaire me tombe dessus, je suis de retour à la police de

Sainte-Foy, au moment des fusions des villes de la région de Québec. J’arrive de Carcajou. Quelques jours avant le 19 septembre, je reçois un appel du directeur adjoint aux enquêtes, Marc-André Fortin, qui est aussi le responsable des enquêtes criminelles au nouveau Service de police de la Ville de Québec. Avec plus d’une vingtaine d’années à la Sûreté du Québec, dont une période aux crimes contre la personne, c’est un policier d’expérience, possédant une solide crédibilité et respecté des procureurs de la Couronne et des juges.

Fortin m’annonce que j’ai été sélectionné pour mener une enquête sur

de la prostitution juvénile impliquant des jeunes filles de Québec et des proxénètes, membres de gangs. Une cueillette d’informations, menée par l’enquêteur Jacques Harvey du Service du renseignement criminel, établit déjà, dès l’été 2001, la possibilité de 23 suspects, membres et relations d’un gang nommé Wolf-Pack. Martial Tremblay, inspecteur responsable des enquêtes criminelles et adjoint de Fortin, officialise mon assignation en présence du lieutenant-détective intérimaire à la section stupéfiants et moralité, Sylvain Gagné. Je le connaissais de Carcajou, du temps de la guerre des motards, lorsqu’il était capitaine responsable des équipes d’enquêteurs. Il y faisait un excellent travail de coordination avec les différents corps de police et gérait son budget d’une main de fer. Je lui disais souvent à la blague: «Martial, tu fais une cenne (saine) gestion de ton budget.»

Pour cette assignation, on me demande d’établir et de corroborer

l’existence de gangs de rue dans la ville de Québec avec la même rigueur que Guy Ouellet de la SQ, avec des faits et des photos à l’appui… Qui sont-ils? Que font-ils? Que mangent-ils en hiver? Mon expérience des motards était bien sûr une plus-value. Cependant, enquêter sur un réseau de prostitution est bien loin d’être aussi évident qu’on le croit, particulièrement lorsqu’on choisit de s’attaquer aux clients. Du même souffle, on m’informe que mon partenaire d’enquête sera un jeune patrouilleur de la section jeunesse, Christian Mailly. Selon eux, il s’agit d’un policier prometteur ayant beaucoup d’informations sur ce phénomène potentiel de gangs à Québec.

Plus tard, je contacte ce jeune policier pour me présenter et écouter son

bilan de la situation. Christian m’avise alors que son unité, Enquêteur Police-Jeunesse, reçoit beaucoup d’informations sur des garçons se livrant de manière systématique au recrutement de jeunes filles dans le but de les utiliser pour de la fraude ou de la prostitution. Le jeune policier ajoute que ces tuyaux proviennent de diverses sources, notamment des parents, des enseignants, des commerçants, des directions d’école, des centres jeunesse, des travailleurs sociaux et des suspects arrêtés dans d’autres dossiers. Christian surenchérit en me disant qu’il doit d’ailleurs aller rencontrer une mère qui souhaite dénoncer une situation impliquant sa fille, ainsi qu’une jeune fille de retour de fugue au Centre des jeunes l’Escale, avec un de ses collègues.

Je dois l’arrêter dans son élan et lui expliquer que, à partir de ce

moment, tout ce qu’il croit savoir de la situation devra être corroboré de façon professionnelle et méthodique comme les citoyens s’attendent de toute enquête policière. On doit donc repartir à zéro. Pour commencer, je lui demande de mener ces rencontres avec lui et d’en aviser les personnes concernées. Puis, je lui fais comprendre que les entrevues devront être «non suggestives» et faites avec beaucoup d’écoute, une prise de notes adéquate et une recherche ciblée d’éléments corroboratifs. S’il y a un mot que j’ai appris lors de mon passage dans les escouades, c’est «imputabilité». Les patrons me disaient souvent: «Roger, je ne veux pas savoir ce que tu sais, mais bien ce que tu pourras me prouver.» C’est donc ce concept que j’ai essayé d’implanter dans cette nouvelle enquête.

Quand j’ai accepté ce nouveau mandat, il me fallait aussi boucler une

autre enquête majeure, alors en cours, et traduire devant les tribunaux un agresseur sexuel en série du nom de David-Emmanuel Côté. Cet individu était un camionneur qui, lors de ses voyages Mexique-États-Unis-Canada, violait des jeunes filles. Le sergent-détective Francis Desbiens était mon partenaire dans cette sordide affaire. L’enquête s’était enclenchée avec l’agression sexuelle d’une jeune fille de 15 ans à Sainte-Foy, le 8 août 2000. Cinq jours plus tard, une autre fille se faisait agresser à Toronto. C’est à ce moment-là qu’on s’est rendu compte qu’avant Sainte-Foy et Toronto, Côté avait aussi violé une jeune fille à Scott-Jonction. C’est grâce à l’analyse ADN des chandails des victimes qu’on a constaté que ces crimes avaient été commis par la même personne. Finalement, on a retrouvé le suspect dans une prison en Floride, où il était incarcéré pour les mêmes motifs. Il sera d’ailleurs déclaré délinquant dangereux.

Le plus inusité dans cette affaire, c’est que pendant le procès de Côté, la

mère de la victime me raconta connaître deux proxénètes, Lion et Faya, alors que nous nous dirigions vers le palais de justice de Québec pour la comparution de sa cadette. Selon ses dires, les deux hommes tenaient sous leur coupelle sa fille la plus âgée. Plus tard, j’ai vérifié dans le système cette information et constaté que sa fille s’était effectivement fait intercepter à Montréal dans un véhicule avec des individus identifiés comme membres de gangs. Quel hasard!

Les premières entrevues sont toujours déterminantes dans une enquête,

surtout lorsqu’il nous faut gagner la confiance des victimes afin d’éviter de leur faire répéter leur histoire un millier de fois. Si elles n’ont pas confiance, tout est foutu. De plus, elles risquent de passer le mot aux autres. Je demande donc à Christian de fixer les rencontres après 18 h. Parler de service aux citoyens et retarder des rendez-vous déjà prévus à l’horaire peut paraître contradictoire, mais Christian exécute ma requête, compte tenu de mon expérience en matière de criminalité organisée et de mon grade. Je pense qu’il commençait à réaliser que nous n’avions pas le droit à l’erreur: nous étions la troisième équipe de travail en deux ans à essayer de percer le mystère des gangs de rue à Québec. Un sujet qui était très à la mode à Montréal en 2002, mais une légende urbaine dans notre coin de pays.

Dans les minutes qui suivent, Christian me confirme que deux

rencontres avec des mères sont planifiées en soirée: Madame A et ses trois filles à 18 h, et ensuite Madame B vers 20 h.

 

18 h, à la demeure de la famille A

Avant de nous rendre à cette rencontre, je fais une réunion préparatoire avec Christian afin d’apprendre à le connaître et d’établir une stratégie avec lui. On me l’avait décrit comme un jeune policier rigoureux venant tout juste d’être promu comme enquêteur à la section jeunesse. Ce bureau est d’ailleurs vu comme le tremplin pour les sergents-détectives en devenir. Ces policiers œuvrent auprès des mineurs, donc en milieu scolaire, dans les parcs durant l’été, ou encore auprès des familles. À ce moment, on peut dire qu’en matière de techniques d’enquête, Christian avait encore des croûtes à manger, mais il possédait les qualités requises, soit l’honnêteté et la rigueur. Il était jeune, mais avait un bon potentiel, et surtout, beaucoup de profondeur. Dès les premiers instants de notre partenariat, j’ai aimé travailler avec lui.

Par expérience de la cour lors de mes enquêtes antérieures sur les

motards, je savais que les avocats de la défense prennent un malin plaisir à demander nos notes et à nous mettre en contradiction avec nos propres écrits. Or, on peut parfois noter une information un jour, qui n’est plus forcément valide le lendemain. Par conséquent, j’informe Christian qu’à l’avenir, nous ne noterons dans nos calepins officiels que les informations pertinentes et que nous le ferons avec le plus de précision possible.

À l’heure de notre premier rendez-vous, Christian et moi entrons dans

une jolie propriété d’une banlieue de Québec. Nous sommes accueillis par la mère et son conjoint, qui occupent tous deux des postes de professionnels. La mère demande à ses filles de venir se présenter, comme le veut la politesse usuelle. Dans les premières minutes, je tente d’établir un lien de confiance avec les parents afin de garantir la qualité et la profondeur des entrevues à venir. Toutefois, la mère m’interrompt assez vite et va chercher un carnet. Elle me demande alors mon nom et mes coordonnées. Je m’exécute, tout en lui mentionnant que j’allais de toute façon lui remettre ma carte à la fin de notre rencontre. Elle me regarde avec insistance et inscrit mon nom dans son cahier. Interloqué, je lui demande ce qu’elle fait. Elle prend rapidement un autre ton:

 

— Je suis tannée, écœurée. Ça fait plusieurs policiers, enquêteurs,

patrons à qui je raconte l’histoire de mes filles et personne ne fait rien. Vous êtes le dixième enquêteur! J’ai trois filles prises dans la prostitution. Enfin, je pense qu’elles sont là-dedans, parce qu’il y a des gens qui m’en parlent. Pis là, je veux en avoir le cœur net. Donnez-moi votre nom et si vous ne faites rien, demain, je donne toutes les informations aux journalistes.

— Calmez-vous, madame, j’en suis au jour 1. On vient de me confier

officiellement l’enquête.

Je demande à voir les noms des autres policiers qu’elle a inscrits dans

son petit carnet et je constate effectivement que je suis le dixième sur la liste. Je suis estomaqué. Mes oreilles deviennent chaudes, rouges, et à l’intérieur, je bouillonne, je suis en colère. Ça ne se peut pas! On a l’information que ces trois filles mineures et plusieurs autres seraient dans un réseau de prostitution juvénile, et jusqu’à présent rien n’a été fait… J’essaie de comprendre, mais je n’y parviens pas. Pourtant, il s’agit d’une famille ordinaire, issue de la classe moyenne, qui ne semble pas présenter de dysfonctionnalités apparentes. Les pensées se bousculent dans ma tête. Je pense à mes enfants, aux autres enquêteurs avant moi, soit ceux de la SQ et mes confrères du SPVQ. Pourquoi n’ont-ils rien fait?

La dame continue de parler, mais je ne suis plus là. Je suis perdu dans

mes pensées, cherchant un moyen de me défiler, de trouver une porte de sortie. Comment faire pour me débarrasser de cette enquête gênante? Je ne suis pas mieux ou pire que les autres. J’ai juste envie de prendre mes jambes à mon cou. Plusieurs minutes se sont écoulées et je ne l’écoute plus. Je la vois déverser son trop-plein, c’est une femme bien volubile. Soudain, j’accroche sur une phrase:

 

— Là, il (en parlant d’un client) a demandé à la jeune fille de 15 ans si

elle avait un petit frère ou une petite sœur qu’elle pourrait amener ici, à sa boutique.

— Madame, vous avez dit p’tit frère ou p’tite sœur? Oui… mais

pourquoi des p’tits gars?

— Ben voyons, ce gars, Georges, il les veut le plus jeunes possible! — De quel Georges parlez-vous, madame?

 

Mon hamster se met à rouler. Je suis en mode analyse. Tout ce que j’ai

pu entendre au cours de ma carrière revient. Il faut dire que j’ai une solide mémoire. Je connaissais un Georges Tannous de Sainte-Foy, propriétaire d’une sandwicherie, d’une bijouterie et d’un salon de tatouage. Depuis 1995, ce nom était apparu dans plusieurs rapports d’information en lien avec la prostitution et quelques enquêtes qui n’avaient pas abouti. Combien d’enfants étaient passés à côté du commerce de Georges sur la rue D’Auteuil, au coin de la Maison Dauphine, un centre d’hébergement mixte pour mineurs? Encore aujourd’hui, la rue Saint-Jean, au cœur du Vieux-Québec, et le carré D’Youville sont le red light de Québec. On les retrouve tous là-bas: les punks, les toxicomanes, les fugueurs, les désabusés… Ce sont des cibles idéales.

Si les trois jeunes filles ne semblent pas très enclines à se confier, la

mère, elle, nous lance un tas d’informations. Même si ces préentrevues devront toutes être corroborées et validées, elles permettent d’identifier plusieurs individus et laissent déjà entrevoir les premières ramifications d’un réseau de prostitution juvénile. La mère continue en affirmant que Claire, étudiante à la même polyvalente que ses filles, aurait recruté d’autres

étudiantes de l’école pour la prostitution. Elle poursuit en affirmant que

ses filles et d’autres auraient menti à leurs parents pour aller danser nues à Trois-Rivières. Elle aurait confirmé cela avec d’autres mères, dont les filles sont dans la même situation. En entendant cette dernière information, j’ai tout de suite pensé: «Oh non! Les versions sont sûrement contaminées… On va avoir un immense travail de corroboration à faire.»

Elle nomme ensuite un Georges Radwanli, de la boutique L’Après-

demain qui serait un lieu de rassemblement des filles. Celui-ci aurait souvent appelé à la maison pour parler à ses filles, qui feraient prétendument le ménage chez lui et rien d’autre. Après nous avoir fourni le numéro de son cellulaire, elle nous lance un autre nom, celui de Nourcy, une pâtisserie sur la rue Cartier. Elle poursuit en nous mentionnant qu’une autre mère soupçonne sa fille, Dominique, d’être dans un réseau de prostitution juvénile dirigé par un groupe de Noirs. Cette dernière ne semblerait pas consciente de sa situation et considérerait son proxénète, un certain Junior, comme son petit copain. La mère des trois jeunes filles nous énumère ensuite plusieurs autres noms en vrac: Lion, Jonathan, Chevalier, Konasse, Abolie… Elle fait mention d’une piscine au Hilton, où ses filles seraient allées retrouver Jean Racine (Jacques Racine), le propriétaire d’une pharmacie qui demeure à Sainte-Pétronille. Racine aurait même appelé à plusieurs reprises à son domicile pour parler à ses filles.

Devant ce flot incessant d’informations, je ne peux plus m’enfuir. Je

sais que je suis sur le point d’ouvrir une boîte de Pandore, mais ma conscience me ramène à l’ordre. On ne peut pas aller à l’encontre de sa nature. Cette enquête, je vais m’y dévouer avec toute la rigueur qu’on m’a apprise durant mes trois années dans les escouades spéciales. Je demande aux parents de me faire confiance, et surtout, de ne pas interpeller les médias, ce qui risquerait de nuire à l’enquête. Comme je vois qu’il sera difficile de faire parler les filles devant leurs parents, je propose de les amener au poste pour faire des entrevues et potentiellement prendre leurs déclarations. Chose que les parents acceptent en nous rappelant notre devoir de résultats. Les filles nous suivent dans la voiture, non sans nous avoir avant répété qu’elles ne sont pas des mémères et qu’elles connaissent bien les méthodes policières.

La soirée allait être longue… Je me vois encore quitter cette demeure

avec Christian, ne sachant encore trop quoi faire, accompagné d’Evelyne, 15 ans, et de ses sœurs, Fanny et Gabrielle, mineures elles aussi.

 

20 h, au poste de Sainte-Foy

Après cette première entrevue avec Madame A, je décide de me rendre à mon ancien poste, celui de Sainte-Foy, car je sais par quelle porte entrer pour passer incognito. Je veux de la discrétion, car je soupçonne que ces gars-là ont des taupes dans la police. C’est probablement une des raisons pour lesquelles certaines enquêtes de ce type n’ont pas abouti auparavant. Arrivé au poste, je fais entrer les filles discrètement par le garage souterrain, hors de la vue du public. On se dirige vers le bureau des enquêtes, sachant qu’il n’y aura personne à cette heure-là, et on s’installe dans une salle d’interrogatoire privée.

On commence les interrogatoires et, comme on s’y attendait, les filles

ne veulent rien nous dire. Elles ne font que nous lancer des généralités en niaisant un peu. Au début, elles nous parlent des autres filles qui «en font», mais pas directement de leur expérience personnelle. Malgré leur manque de collaboration, on arrive tout de même à obtenir des informations qui vont propulser l’enquête. Les noms de plusieurs sujets d’intérêt identifiés par leur mère sont mentionnés à nouveau, mais dans leur histoire, ces garçons sont seulement des petits copains qui viennent les encourager au basketball et au soccer, et avec qui elles sortent dans les bars. À ce point de l’enquête, il faut démêler le vrai du faux. On n’est plus dans les mythes ni les rumeurs. On doit monter notre preuve.

La première entrevue se fait avec Gabrielle. Elle a un tigre tatoué sur le

dos. Je la questionne à propos de ce tatouage. «T’as un tatou, toi? Pourquoi t’as ça? Je peux prendre une photo?» Elle accepte qu’on le prenne en photo, parce qu’elle trouve ça hot. J’y vois une belle façon d’essayer de la convaincre de me parler.

 

— Il faut arrêter d’inventer des histoires. T’as un tatou de Tiger dans

ton dos, toi, mais tu me dis que tu n’es pas sa propriété!

— Ben non, mais tsé.

 

Je comprends rapidement ce signe typique des proxénètes des gangs: la

marque du propriétaire. Je réaliserai plus tard que Tiger est l’alias de Téchelet Pierre-De Bellefeuille. En fait, c’était son dada de tatouer ses victimes afin de marquer son territoire, de faire d’elles sa propriété. Plus tard, il se vantera même de les marquer comme des bêtes, ce qui lui permettait de les vendre et de faire d’elles ce qu’il voulait. Malheureusement, Gabrielle ne le voit pas de cette manière. Il est son homme, son amoureux. Elle nous raconte qu’il fait partie d’un groupe de musique rap, les Blackk Beretta. Elle poursuit en disant qu’il emploie des filles mineures pour faire de la prostitution, mais qu’il ne lui a jamais demandé d’en faire. En fait, ce serait une amie de son école, une certaine Claire, qui en ferait. Elle reconnaît faire des ménages chez un Georges de la boutique L’Après-demain, mais rien d’autre.

Soudain, je regarde l’heure, il est 20 h 30. Nous n’avons que l’entrevue

d’une fille peu collaboratrice qui minimise les faits et les reformule à sa façon. Je demande à Christian d’appeler la deuxième mère afin de déplacer notre rendez-vous un autre jour, car je réalise qu’on n’y sera jamais pour 21 h. Christian sort de la salle d’interrogatoire puis revient quelques instants plus tard: «Roger, la dame est crinquée à mort. Elle ne veut rien savoir de déplacer notre rencontre. Elle nous attend même si on arrive à minuit. Elle dit que son ex-mari, avec qui elle n’a plus eu de contact depuis un an, est présent ainsi que sa fille. Ils veulent nous raconter leur histoire. C’est ce soir ou jamais.»

Plus le temps avance et plus je me rends compte que les entrevues des

sœurs ne sont pas très concluantes. Elles ricanent ensemble, jouent un peu les charmeuses, demandent de l’attention. Elles évitent nos questions, et surtout, nient les propos de leur mère et la décrivent comme une fabulatrice. Elles sont en pleine lune de miel avec leurs proxénètes, et nous, nous perdons notre temps.

Vers 22 h 30, interception d’un véhicule suspect

On finit par déposer les jeunes filles chez elles vers 22 h. On informe les parents qu’il est possible qu’on ait à les revoir et on prend la direction du domicile de la deuxième mère. Soudain, Christian croit reconnaître dans un taxi deux individus soi-disant reliés à des gangs de rue de Québec et à la prostitution juvénile. J’opère un demi-tour rapide et suis le véhicule en question. Nous sommes tous les deux habillés en civil dans une voiture fantôme. On les intercepte au moment où ils descendent du taxi. Les gars sont surpris de nous voir et ne comprennent pas trop pourquoi deux hommes en civil, l’un en costume-cravate et l’autre en polo et pantalon, les arrêtent. C’est plutôt cocasse comme situation.

On procède à une vérification des identités et on les interroge sur les

raisons de leur présence à cet endroit. On sait parfaitement que ce sont des individus criminalisés et impliqués dans la prostitution. On les connaît, mais pour l’instant, on n’a aucune information pouvant mener à leur arrestation. Comme on dit dans notre jargon, on «va à la pêche» en faisant une intervention préventive. Bien souvent, dans ce genre d’interception, on peut trouver des armes, de la drogue, des filles en danger, etc. C’est un des éléments importants de notre travail, mais aussi le plus sensible, car il peut mener à des accusations de profilage racial quand cela implique des personnes racisées. Dans ce cas, on avait affaire à un Blanc et à un Noir.

Les individus arrêtés sont effectivement connus des policiers. Le

premier se prénomme Sacha (nom fictif). Il est alors sous une interdiction de quitter son domicile après 22 h. Quant au deuxième, Edgyr Audate, nous l’identifierons plus tard comme un proche d’un gang appelé le Wolf-Pack. Nous découvrirons d’ailleurs au cours de l’enquête que ces deux individus sont des amis proches du noyau dur de ce gang et qu’ils gravitent autour lors de spectacles de hip-hop et de soirées sportives. Ils sont aussi ceux qui intimident et passent les messages aux filles. Durant l’enquête Scorpion, nous réussirons d’ailleurs à lancer un mandat de paix, autrement nommé un

81015, à Audate afin de protéger des victimes de ses tentatives d’intimidation.

Le taxi part et nous laisse les deux gars. Par l’une des fenêtres de

l’immeuble devant lequel nous procédons à nos vérifications, des filles les interpellent et leur demandent de monter. Elles s’agitent. Je m’identifie en montrant ma plaque à Audate. Il a du mal à croire que je suis de la police.

— Qu’est-ce qu’il y a? T’es qui, toi? Pourquoi tu m’arrêtes? — J’aimerais ça vous vérifier, il y a eu un incident à Québec. On

cherche un Blanc et un Noir, on veut savoir t’es qui. On a de l’information nous indiquant qu’il y aurait des gens impliqués dans de la prostitution à Québec.

— Voyons, t’es pas sérieux, t’es pas un vrai enquêteur, t’es habillé en

chemise-cravate…

— Eh oui, je suis tout à fait sérieux…

 

Est-ce que c’était du profilage racial? Non, ces gars, on les connaissait.

Lorsqu’Audate me donne sa pièce d’identité, en regardant son nom, il y a un déclic dans ma tête. C’était un membre des Two One Two. Je le connaissais de nom ainsi que son acolyte, Patrick Kayishema, car il avait des liens avec les motards. Je vérifie ensuite son copain, Sacha, une relation des Rock Machine qui avait intégré le gang des Two One Two lors de sa formation. Il faut dire que de 1998 à 2001, ce gang était un genre de club-école des Rock Machine. Les Two One Two vendaient et exécutaient des jobs pour ce groupe criminalisé. Au départ, il y avait toutes sortes de jeunes dans les Two One Two, mais plus majoritairement des Canadiens français. Avec le temps, le groupe est devenu de plus en plus multiethnique. Les Rock Machine sont beaucoup moins racistes que les Hells Angels. C’est pour cette raison qu’ils ont pu s’associer aux Bandidos du Mexique. Les motards savent utiliser les gangs à leur avantage. À Québec, au début des années 2000, Yvon Labbé, un jeune militaire à la retraite qui arrivait de Montréal, était une relation de plus en plus visible avec des membres des Hells Angels de Québec. Ce dernier se vantait à diverses sources policières qu’il avait dans son réseau de trafiquants une vingtaine de Noirs, dont plusieurs formeront le gang du Wolf-Pack.

 

— Edgyr, je te rassure. Je ne suis pas raciste. Je suis très correct. On

veut juste savoir ce qu’il en est.

— Mais, es-tu une vraie police?

 

Il est vrai qu’avec ma chemise et ma cravate, c’était facile d’en douter.

Pendant que je discute avec Audate, Christian fouille Sacha sur le coffre de la voiture. Du coin de l’œil, je vois mon collègue l’immobiliser, puis lui passer les menottes…

 

— Regarde ce que je te dis, regarde, le vois-tu? Les policiers de

Québec sont des osties de racistes… Regarde ce qu’ils nous font. On se fait arrêter parce qu’on est des immigrants à Limoilou!

— Calme-toi, Edgyr, donne-moi une seconde. En plus, ton chum, il est

loin d’être noir! Alors, ne crie pas au racisme. Si mon partenaire procède à son arrestation, il doit avoir une bonne raison.

 

Dans mon for intérieur, je me mets à douter un peu de l’intervention de

Christian. Pourquoi arrête-t-il Sacha? Derrière mon assurance et mon calme olympien, je panique un peu. Je suis plutôt inquiet pour la réputation des policiers de Québec. À Sainte-Foy, on est beaucoup plus affables et on tente de procéder en douceur lors d’une arrestation. À Québec, ils ne font pas dans la dentelle. Dans ces années-là, cette ville était connue pour avoir une police qui brasse et arrête plus vite que celle de Sainte-Foy. Alors, je crains qu’il soit en train d’opérer une fouille arbitraire. Les filles en haut n’arrêtent pas de nous crier après et de nous traiter de racistes.

 

— Christian, qu’est-ce que tu fais là? Peux-tu me dire les motifs de

cette fouille? Audate pense que tu fais du profilage racial!

— Ben non, Roger, il a une interdiction d’être à l’extérieur le soir. Il est

en bris de condition…

 

Je constate que le couvre-feu de Sacha commence à 22 h. Je demande

au principal intéressé s’il couche chez les filles. De fait, l’une d’elles est une amie: il va rester là ce soir. Nous ne pouvons pas vraiment en faire tout un plat, car notre interpellation peut expliquer son retard. D’autant plus qu’il est tard et que Madame B nous attend toujours. On est sur le trottoir en civil, et on vient d’arrêter le premier Noir qu’on a vu passer pour savoir s’il faisait partie d’un gang de rue… J’en suis au jour 1 de l’enquête et je me demande dans quoi je me suis encore embarqué! Je dis à Christian de lui enlever les menottes, non sans avoir passé un message aux gars avant.

— Bon, on va te donner une chance cette fois-ci, Sacha. On ne

t’arrêtera pas même si on a toutes les raisons de le faire. T’es en bris de condition. Mais sachez les gars que vous allez nous voir souvent, Christian et moi. Les gangs de rue, la prostitution juvénile à Québec, on n’en veut pas. Québec est un gros village, pis c’est une très mauvaise idée de faire ça ici. Passez le message aux autres.

— Ouais, mais nous, on n’a rien fait!

— C’est ben cool, ça. Toi, t’as peut-être rien fait, mais tu connais du

monde en maudit qui font de quoi. Toi (en pointant Audate), je te connais des Rock Machine, pis toi (en m’adressant à Sacha), j’ai déjà enquêté sur toi parce que tu trafiquais des stupéfiants. Curieusement, c’est mon chum de la Sûreté qui t’a «busté» avant moi parce que j’allais défoncer ta porte quand tu restais sur Prince-Édouard.

— Câlisse, tu me connais?! Comment tu sais ça? réplique Sacha. — Ben voyons, tu vas apprendre juste une chose, je ne bullshite

personne, ce que je te dis, c’est la vérité.

 

L’ambiance devient plus décontractée. On échange avec eux avant de

les laisser partir. Christian lance à Audate qu’il fait partie d’un gang nommé Wolf-Pack. Loin d’être décontenancé, ce dernier répond en riant que le Wolf-Pack n’est pas un gang, mais plutôt un groupe d’amis qui font de la lutte et de la musique. Il soutient qu’avec son ami, J-C Karera (Jean-Claude Karera), ils ont trouvé ce nom en s’inspirant de la WWF. Il surenchérit en disant que c’était juste une farce et que son groupe n’est nullement lié au

Wolf-Pack de Montréal 16. Il n’y aurait donc rien de sérieux à Québec, ni logo ni symbole ou signe distinctif. On les laisse donc partir. Je demande à Christian de faire une carte d’interpellation afin que le bris de condition de Sacha soit dans le système. Par conséquent, s’il se fait de nouveau arrêter, il en subira les conséquences. On reprend enfin la route pour notre rendez-vous avec Madame B.

Je crois que le message est bien passé, puisque quelques jours plus tard,

je me fais interpeller par un individu du nom de Jean Pierrin, un de nos

futurs suspects, lors d’une intervention avec le GRIPP 17 dans un bar. En fait, je suis avec Christian en voiture lorsqu’on entend un appel sur les ondes radio: des individus font des problèmes dans un bar de la rue Saint-Jean au coin du carré D’Youville. Le GRIPP est déjà à l’intérieur. Donc, nous allons leur prêter main-forte et voir si des individus en lien avec notre enquête s’y trouvent. Effectivement, Christian en reconnaît du premier coup d’œil. On reste en observation et laisse les patrouilleurs effectuer leur travail. Je n’ai pas vraiment besoin de vérifier leurs identités. De toute façon, ils n’ont rien fait de mal. Une vérification serait inutile. Alors qu’on quitte les lieux, un jeune homme sur le trottoir m’interpelle. Il est mineur. «Eh! c’est toi, Roger Ferland?» «Oui, et toi, t’es le chum à Edgyr!» On s’est compris… le message était passé.

 

23 h 30, au domicile de Madame B

Nous arrivons finalement à notre deuxième rendez-vous. Il s’agit d’une jolie résidence dans un quartier résidentiel. Sur place, l’ambiance est très calme, mais je perçois une certaine tension entre les parents. Ils nous fixent sans échanger de regard entre eux. Nous sommes assis autour d’une table. À la droite du père se tient une jeune fille aux longs cheveux noirs. Je m’excuse de notre arrivée tardive. Nous amorçons la discussion avec Dominique, 16 ans. Je vois bien que la situation n’est pas idéale, car la jeune n’a pas vraiment envie de parler de tout cela devant ses parents. Je me dis que je la recontacterai au poste pour une entrevue plus privée. Elle nous raconte l’essentiel des faits, mais en omet quelques-uns.

En mars 2002, Dominique apprend que Gabrielle, une amie de la

polyvalente, a toujours au moins 300$ dans ses poches. Elle la questionne et découvre qu’elle fait de la prostitution, essentiellement par l’entremise de Georges Radwanli de la boutique d’art africain L’Après-demain, située sur la rue Saint-Jean. Gabrielle lui raconte que des clients peuvent choisir des filles et aller dans l’appartement au-dessus du magasin pour recevoir leurs services. Dominique ajoute qu’elle s’y serait rendue une fois seule et aurait fait une fellation à Radwanli pour 100$. Par la suite, il va lui recommander d’autres clients, dont un certain Jean Racine (Jacques Racine) des Pharm-Escomptes Racine. Elle aurait eu des relations sexuelles complètes avec cet individu, à sa résidence de l’île d’Orléans. Il la payait 150$ de l’heure. Il y avait également un autre individu qui payait ses services et qu’elle rencontrait chez Racine. La jeune fille explique avoir déjà été invitée à la piscine du Hilton avec Georges Radwanli et ses amis, mais elle n’y serait jamais allée. Elle dit aussi connaître un certain Abdul, de la pâtisserie Nourcy sur la rue Cartier, une autre référence de Georges Radwanli. Dominique n’élabore pas plus et affirme seulement avoir tout arrêté en juillet 2002. Elle serait actuellement en couple, et ce, depuis quatre mois, avec Jean Pierrin, alias Junior. Elle dit qu’il est amoureux d’elle, mais ses parents semblent visiblement découragés par ces propos.

La mère prend par la suite la parole: «Monsieur Ferland, maintenant, je

vais vous raconter ce que j’ai fait. J’ai appelé ces hommes avec le téléphone de ma fille. J’ai même parlé avec l’un d’eux. Un certain Jacques Racine, un propriétaire de pharmacies. Je suis allée voir sa maison.» Elle explique s’être d’abord rendue à la boutique de Georges Radwanli sur la rue Saint-Jean pour vérifier l’emploi de sa fille. Elle aurait alors vu sur un comptoir un carnet avec des noms, ceux de Gabrielle et de Fanny en l’occurrence. Ce Georges appelait à la maison une à deux fois par semaine pour supposément donner à sa fille l’horaire pour le ménage, mais celle-ci revenait souvent de chez lui en pleurant. Elle poursuit, honteuse et surtout pleine de remords, avoir insisté pour que sa fille continue de travailler à cet endroit. Cependant, un soir, un homme plus âgé, prétextant un emploi dans sa pharmacie, cherche à rejoindre sa fille. Madame B demande alors à son ex-conjoint de vérifier l’information et découvre que ces hommes abusent de leur fille.

La soirée est fructueuse. Nous prenons trois déclarations qui font déjà

émerger plusieurs noms intéressants et éléments corroboratifs, comme Georges Radwanli, Jacques Racine, le propriétaire des Pharm-Escomptes Racine, Abdul Rahman Kharamandeh et Jean Pierrin. Ils nous donnent également des faits et des relevés téléphoniques. On quitte la demeure de Madame B vers 1 h 30 du matin, et on se rend au poste de Québec pour un débreffage. Là-bas, j’entre dans la banque des renseignements criminels et je trouve quelques rapports confidentiels sur certains des individus nommés par les victimes, qui sont des sujets d’intérêt faisant l’objet d’enquête dans d’autres dossiers.

Je dis à Christian que, à partir de maintenant, le need to know doit

s’appliquer à cette enquête, car il ne faut surtout pas qu’elle s’ébruite. J’ai déjà vu plusieurs enquêteurs échouer à la suite de coulage d’informations, alors je veux être prudent. Je conseille donc à Christian d’être très discret sur ce qu’il dira et fera des informations apprises, et ce, même avec les autres policiers. Je l’invite aussi à tenir le même discours que moi devant les autres policiers, à savoir qu’on enquête sur les gangs de rue et que notre objectif est de retirer des jeunes filles de leurs griffes. Pas un mot sur les clients. Bref, je lui explique que les gens sur lesquels nous enquêtons ont plusieurs amis et contacts directs et indirects avec la police. Je ne veux surtout pas que les cibles commencent à s’organiser, changent leurs habitudes et fassent avorter l’enquête.

Par ailleurs, je décide que nous n’avons pas besoin d’informatiser

l’enquête pour l’instant. À Québec, toutes les enquêtes doivent avoir un numéro GIP (Gestion des Informations Policières). Autrement dit, elles doivent être informatisées dans un système directement lié à la Ville de Québec. Elles peuvent alors être accessibles par plusieurs terminaux véhiculaires, et donc par plusieurs personnes. Habituellement, lorsqu’une enquête est ouverte, elle est rapidement gipée, soit mise dans le GIP. Je me doutais bien qu’à un moment donné on devrait giper l’enquête, mais il me fallait repousser cette informatisation le plus longtemps possible, car je savais qu’elle risquait d’apporter son lot de fuites d’informations. L’avenir me donnera d’ailleurs raison, puisque les ébruitements débuteront et deviendront incontrôlables à partir du 12 décembre, soit la date de l’informatisation de Scorpion.

 

20 SEPTEMBRE 2002, JOUR 2

 

11 h, dans une polyvalente de la banlieue de Québec Ma première déclaration complète avec une victime, du moins c’est ce que je croyais, je l’obtiens de Caciopé, une jeune fille alors au bout du rouleau. Nous arrivons la bonne journée, à la bonne place, au bon moment. Un alignement parfait des constellations, comme dirait Pellissier, un sinistre personnage qui s’avérera être l’un des proxénètes de ce réseau ainsi qu’un voyant autoproclamé. Le directeur étant absent, on rencontre la directrice adjointe qui semble prendre son rôle très au sérieux, mais ne réalise pas la gravité de la situation.

 

— Bonjour madame, on voudrait rencontrer Caciopé. — Vous savez, les élèves ont des droits. Avez-vous un badge? — Bien sûr, madame. Je suis Roger Ferland et voici mon partenaire,

Christian Mailly. Je voudrais rencontrer cette jeune fille parce qu’il

semble que…

— C’est à quel sujet?

— C’est personnel, mais si vous insistez… Nous avons reçu

l’information qu’il y aurait un réseau de prostitution lié à des jeunes filles de votre école et on voudrait…

— Bon, vous savez… Je vous le répète, les enfants ont des droits. — Madame, écoutez deux secondes. Je suis un ancien policier d’école.

J’ai même collaboré à l’élaboration du programme Policier socio-préventif dans les écoles à Sainte-Foy. Je demande votre collaboration. Je peux très bien faire venir la petite au poste, mais je préfère le faire dans son environnement. En même temps, je viens de vous dire qu’il y a potentiellement du recrutement dans votre école, vous ne voulez pas savoir? Vous pourrez même être partie prenante de la discussion. Vous en avez le droit en tant que directrice adjointe et tutrice des parents. Vous pourrez ainsi soutenir l’enfant et savoir ce qui se passe dans votre école. Il me semble que moi, comme directeur d’école, j’aimerais ça le savoir.

— Très bien, monsieur Ferland. Je vais chercher mademoiselle

Caciopé.

 

Quelques minutes plus tard, j’ai devant les yeux une jeune fille de 16

ans.

 

— Salut, je m’appelle Roger et voici Christian. On est policiers et on

aimerait te parler, si tu le veux bien.

— De quoi voulez-vous me parler?

— On enquête sur un réseau de prostitution juvénile et on nous a dit

que tu avais peut-être des choses intéressantes à nous dire.

 

Caciopé fond en larmes.

 

— Je suis tannée, je suis tannée, je suis tannée… — Tu sais, comme enfant, que tu as des droits et qu’on peut te protéger,

dit la directrice adjointe.

— Arrête, arrête, je suis tannée, je suis écœurée, c’est aujourd’hui que

je raconte tout, c’est fini, j’en peux plus, je suis tannée, ça fait assez longtemps que je vis avec ce secret-là. Je pensais que ça ne reviendrait plus jamais. Non, je suis tannée. Je veux parler aux policiers.

— Caciopé, on va faire les choses correctement. Tu sais, t’as le droit à

un avocat. La directrice peut aussi rester avec nous ou elle peut quitter la pièce. C’est toi qui décides.

— Qu’elle reste, qu’elle ne reste pas, ça va être pareil. Je veux le

conter, je suis tannée, je veux qu’elle soit là et qu’elle entende ce que j’ai à dire.

— Tu as bien compris? Tu sais que tu as des droits, réitère la directrice

adjointe tout en recommençant à répéter ce que je venais de dire à Caciopé.

 

Je ne comprenais pas trop l’objectif de cette femme. J’avais déjà tout

expliqué à la jeune fille, mais elle n’arrêtait pas d’insister, comme pour empêcher l’interrogatoire. Avait-elle peur d’affronter la réalité? Jouait-elle à l’autruche? Se rendait-elle compte que plusieurs jeunes filles de son établissement se prostituaient? Soudain, Caciopé s’est exclamée, exaspérée:

 

— Arrêtez, c’est assez, là! Il me l’a déjà dit, j’ai compris, je veux le

dire. Allez-y avec vos questions.

— Dis-moi un peu ce qui se passe avec cette histoire de réseau de

prostitution.

 

Tout en mâchant sa gomme, Caciopé commence à déballer son sac. Elle

nous raconte comment elle a été recrutée; elle nous donne plusieurs noms de clients et nous dit comment fonctionne ce réseau bien huilé. Plus elle parle, plus la directrice adjointe devient blême. Elle ne dit plus un mot. Après une demi-heure d’entrevue, je la vois regarder sa montre. Je demande à Caciopé si elle veut toujours sa présence.

 

— Non, madame, c’est correct. Ma mère vient me chercher pour le

dîner.

— Bon bien, veux-tu que ta mère vienne te rejoindre tout de suite? — Ouin, je vais avoir de la misère à parler devant ma mère. Ben non,

ma mère a le droit de savoir, allez la chercher.

 

C’est avec soulagement que la directrice adjointe quitte la pièce. On

voyait bien qu’elle n’en pouvait plus. Ce n’est pas facile d’entendre une enfant de 16 ans raconter ce genre de chose. La mère de Caciopé arrive quelques minutes plus tard. On lui explique la situation: sa fille est considérée comme une victime d’exploitation sexuelle et elle a accepté de nous parler sans la présence d’un avocat. Caciopé nous donne plusieurs noms de proxénètes potentiels, dont celui d’un certain Téchelet (Téchelet Pierre-De Bellefeuille), et aussi ceux des gars du soi-disant Wolf-Pack: un Clément (Clément Karera), son frère, J-C (Jean-Claude Karera), Joce (Jocelyn Philogène Mior), Jean-Max (Jean-Max Dolcine) et petit Jean, surnommé Junior (Jean Pierrin). Ce n’était pas la première fois que j’entendais ce nom, Wolf-Pack, car plusieurs rapports d’information faisaient déjà état de la présence de ce gang à Québec depuis au moins deux ans.

Elle poursuit avec des noms des clients. Il y a d’abord le Georges de

L’Après-demain (Georges Radwanli), le gros Georges des tatouages de la rue D’Auteuil (Georges Tannous), M. Soleil ou Andy pour les intimes (André Pellissier), Abdul de la pâtisserie Nourcy (Abdul Rahman Khamarandeh), Sam, le gars du taxi (Salim Choueiri), Jade, un Arabe, Fandal, le coiffeur (Jean Denizard Fandal), Carlos, le propriétaire d’un restaurant libanais et homme d’affaires à Sainte-Foy, qui dans les faits s’avérera être Charles Chadan Tannous.

Abdul Rahman Khamarandeh est le propriétaire des pâtisseries Nourcy

sur la rue Cartier. Je l’ai connu alors qu’il était serveur dans le 5 à 7 annuel de la mairesse de Sainte-Foy, Madame Andrée Boucher. Elle organisait ce genre d’événement pour recevoir tous les employés de la ville. Le traiteur était toujours Nourcy et le gentil serveur qui passait entre les invités avec les verres de vin et prenait soin d’eux était Abdul Rahman Khamarandeh. On le trouvait drôle et charmant. Alors, quand elle me parle d’Abdul, je me dis: «Ah non, c’est le serveur que j’aime bien!» Durant toute cette enquête, je vais réaliser que des individus que je connais de près ou de loin mènent une double vie.

Que dire? Plus on parlait aux filles, plus on avait ce genre

d’informations. En fait, elles ne connaissaient ces gars que par leurs surnoms, leurs commerces ou la marque de leur véhicule. Le travail de corroboration s’annonçait donc colossal. Il est non seulement difficile d’obtenir des entrevues, de gagner la confiance des victimes, d’avoir des récits complets et fiables, mais aussi de retracer toutes ces personnes à partir d’informations partielles, tels des surnoms, des lieux de travail, un numéro de téléphone, etc. Ce n’est pas chose aisée et je dois reconnaître qu’on a commis des fautes comme de confondre Charles Chadan Tannous et Anthony Torbey. Cette erreur a eu pour conséquence que Torbey a été accusé à tort et qu’il nous a poursuivis au civil.

Caciopé nous raconte avoir rencontré Pierre-De Bellefeuille par

l’entremise d’un groupe d’amies de la polyvalente. Elles se surnommaient les «Chicks de la poly». Elle a commencé à fréquenter les bars avec Philogène Mior puis avec Téchelet, qui devient son proxénète. Il est celui qui l’initie à la prostitution. Il prend alors 40% du montant sur chaque transaction. Elle débute avec environ trois à quatre clients. L’un d’entre eux est Georges Radwanli, un régulier de Téchelet. Quand la mère de Caciopé découvre que sa fille se prostitue, elle fait cesser temporairement ses activités avec Téchelet. Radwanli profite de la situation et propose de lui recommander des clients sans prendre de cote sur ses gains. Les premiers clients sont trois hommes de Toronto. Ne parlant pas l’anglais, Caciopé contacte Radwanli pour négocier le prix. Il devient alors son négociateur et lui permet de toucher 300$ en une heure.

À 15 ans, Caciopé lance son business avec Radwanli comme

intermédiaire. Il va même lui servir de garantie pour qu’elle puisse se procurer son propre cellulaire. Il lui présente ensuite des amis, des restaurateurs, des chauffeurs de taxi, des hommes d’affaires, etc. Elle aura Georges Tannous comme client, mais elle soutient ne l’avoir fait qu’une fois avec lui, parce qu’elle n’aimait pas son attitude et son allure. Il voulait la sodomiser, mais elle a refusé. Elle ne nous en dit pas plus sur ce type. Téchelet tentera de reprendre le contrôle sur elle, mais sans succès. Finalement, sa mère va découvrir ses activités et y mettre fin, en plus de dénoncer la situation à la police. Caciopé recevra alors un appel de Jean Pierrin, alias Junior, un autre proxénète, pour l’intimer de ne pas parler. Même si Caciopé ne veut rien nous dire des activités de ses amies, les «Chicks de la Poly», elle nous donne assez d’informations pour nous permettre d’identifier plusieurs individus et poursuivre notre enquête.

On finit l’entrevue de Caciopé aux alentours de midi. Elle signe sa

déclaration et me donne le nom d’une autre fille, Claire, qui, selon elle, pourrait nous aider. À partir de cette entrevue, un gros travail de corroboration et de recherche est enclenché et cela nous occupe toute la journée.

 

21 SEPTEMBRE 2002, JOUR 3

 

10 h, rencontre avec Claire

Christian et moi rencontrons Claire, 17 ans et demi, au poste de police de Québec. Elle accepte de se livrer en partie, mais elle est plutôt réticente à parler. On comprend vite qu’elle a joué le rôle d’entremetteuse et qu’elle a entraîné plusieurs jeunes filles dans la prostitution. Elle a même incité des filles, en l’occurrence Iris et Caciopé, à quitter leurs proxénètes, les gars du Wolf-Pack, pour se prostituer pour elle.

Claire est la plus âgée de toutes les filles de notre enquête et elle sera la

plus solide en cour. Elle raconte avoir commencé à se prostituer quelques jours après un spectacle de Blackk Beretta, un peu avant Noël 2001. La veille du spectacle, elle serait allée à l’hôtel Plaza de Sainte-Foy, dans la suite royale, avec «toute la gang de Noirs». Elle les nomme ainsi. C’est là que sa vie a changé. Avant cette soirée, elle avait rencontré Clément Karera dans un bar. À l’hôtel, ce soir-là, Karera lui dit: «Si des gars te parlent de business, dis-leur que tu es ma femme.» Sur le coup, Claire ne comprend pas trop. Elle est subjuguée par l’ambiance. Il y a des belles filles, des beaux gars, de l’alcool à volonté et de la drogue. Elle tombe sur Pierre-De Bellefeuille et Jean-Claude Karera, avec qui elle a des relations sexuelles consentantes dans un bain à remous. La soirée se poursuit au McDonald’s et Pierre-De Bellefeuille sort devant elle une liasse de billets. Il lui explique comment elle pourrait gagner beaucoup d’argent, qu’elle serait logée et nourrie et qu’il s’occuperait de sa sécurité et lui fournirait des clients. Elle n’aurait en échange qu’à lui verser 40% pour chaque passe.

Claire accepte de se prostituer et de partager ses revenus avec Pierre-De

Bellefeuille, ce qui occasionnera une grande dispute entre Clément Karera et Pierre-De Bellefeuille. Finalement, pour régler le conflit, elle donnera 5% de ses gains à Karera. Son premier client sera Georges Tannous à sa boutique Tatoo Compris. Comme à son habitude, il demande à la sodomiser. Elle refuse et finit par lui faire une fellation pour 50$. Elle ajoute que Caciopé n’a pas été si chanceuse. Mon hamster se remet en marche. Pourquoi Caciopé nous a-t-elle menti? Pourquoi nous avoir dit qu’elle avait refusé la pénétration anale? Je commence à douter d’elle. On va devoir la questionner à nouveau. Je donne la même consigne à toutes les victimes: «Dis-moi la vérité! Car, si tu ne me dis pas tout, tu vas avoir l’air d’une menteuse, pis je ne serai pas capable de te rendre crédible.»

Après Georges Tannous, le deuxième client de Claire est Georges

Radwanli de la boutique L’Après-demain. Il l’amène à l’Hôtel du Nord sur Saint-Vallier et lui donne 50$ en échange d’une fellation. Elle le fait environ trois autres fois à sa boutique. Il y a aussi cet homme qu’elle dit être un Arabe de Sillery, puis cet autre individu rencontré au Motel AB. De plus en plus, elle se fait recommander des clients par Radwanli, ce qui ne fait pas l’affaire de Pierre-De Bellefeuille, qui la menace plusieurs fois au téléphone. Les menaces vont durer environ deux semaines. Claire va même tenter de prévenir ses amies, Dominique et Gabrielle, d’éviter Junior (Jean Pierrin) et Tiger (Téchelet Pierre-De Bellefeuille), mais celles-ci sont beaucoup trop amoureuses pour entendre raison. Enfin, elle nous explique que Patrick Kayishema serait le boss de Pierre-De Bellefeuille.

Vu la précision de la déclaration de Claire, Christian et moi décidons de

l’assermenter avec un commissaire à l’assermentation. Cette méthode de déclaration donne un peu plus de poids aux propos des victimes, puisque le commissaire demande au signataire d’affirmer solennellement ou sur la Bible si les faits relatés sont véridiques avant d’apposer son sceau. Ce type de déclaration se distingue ainsi de celles qui sont simplement signées. Ce

n’est toutefois pas une déclaration K.G.B.18, qui oblige un enregistrement fiable, habituellement sur une bande vidéo, et qui avertit le témoin ou la victime de l’importance de dire la vérité et des conséquences judiciaires associées à un mensonge.

Claire nous a tout de même donné des noms complets, des lieux, des

descriptions précises des actes sexuels, etc. Elle propose même de nous remettre ses relevés téléphoniques, que nous récupérerons à son domicile plus tard dans la journée.

14 h, au travail de Caciopé

Nous devions absolument revoir Caciopé et récupérer les notes personnelles qu’elle avait sur ses anciens clients. Nous l’appelons chez elle; sa mère nous informe qu’elle est à son travail. On propose de passer la prendre et de la reconduire à son domicile après. Je me dis que cela nous permettra aussi de lui parler discrètement et, par la même occasion, de la confronter sur certains éléments manquants ou mensongers.

Caciopé nous attend devant son travail, habillée en coton ouaté rouge

vif des pieds à la tête. On dirait le petit chaperon rouge. Plutôt ironique comme image. Sa mère l’a prévenue de notre arrivée. Très vite, je ne peux m’empêcher d’aborder le nom de Georges Tannous. Depuis la banquette arrière, tout en roulant vers chez elle, Caciopé se met à pleurer: «Ben oui! Tu penses que c’est facile de dire devant ta mère que t’as fait des bonshommes?» Caciopé pleure comme une fillette et je me sens vraiment mal… Ces propos me font l’effet d’une douche froide. Je redescends de mon piédestal. En fait, Scorpion m’a beaucoup appris sur la manière d’interroger les victimes de violences à caractère sexuel et de prostitution. J’arrivais gonflé à bloc du crime organisé, et on n’y allait pas de main morte avec ces gars-là. J’avais de l’empathie, plusieurs autres qualités comme enquêteur, mais là… je me suis dit: «Ouais, Roger, il va falloir que tu changes de perspective.»

Caciopé devient alors plus volubile. Elle ajoute beaucoup d’éléments et

de détails à sa première déclaration. Elle raconte avoir parlé de cet incident avec Georges Tannous à Pierre-De Bellefeuille, qui lui aurait reproché de ne pas avoir demandé plus d’argent. Que tout était sa faute. Je tente de la rassurer et de lui expliquer l’impact de la rétention des informations ou des mensonges sur sa crédibilité en cour. Je l’invite à me dire toute la vérité et à ne rien me cacher dans le futur. La voyant plus disposée à nous en dire davantage, on en profite pour informer sa mère que nous allons poursuivre notre conversation au poste et prendre une déclaration additionnelle en complément de la première pour la faire assermenter.

Au poste, Caciopé poursuit son récit en nous parlant de Pellissier. Elle

nous raconte avoir rencontré ce dernier, de son nom d’artiste Monsieur Soleil, chez Jean-Max Dolcine, au courant de l’été. Il est alors accompagné de Dominique. Pellissier a tout de suite commencé à lui parler de prostitution et lui a proposé de la raccompagner chez elle. Caciopé et Pellissier conviennent de se rencontrer le lendemain. Il passe la chercher dans sa Toyota Celica grise à la Place Laurier, pour ensuite se rendre à son domicile, sur la rue Maricourt à Sainte-Foy. Là-bas, il lui propose d’ouvrir sa propre agence, lui mentionne avoir des parts dans le bar Le Living et se vante de faire de la prostitution à grande échelle pour le compte des Hells Angels. Il lui explique être à la tête d’un réseau de plusieurs proxénètes. Il lui demande de recruter d’autres jeunes filles et lui dit que son rôle sera de leur transférer des clients, d’encaisser l’argent (75$ pour la fille et un autre 75$ pour eux) et de diriger les chauffeurs. Bien sûr, tout ce beau monde travaillerait pour lui! Il voulait des filles avec de la classe pour des clients spéciaux et des gens friqués de Québec. Caciopé le décrit comme ayant beaucoup d’argent et étant affublé de bijoux. Il donnerait aussi des cours de danse et serait, selon ses dires, voyant. Caciopé trouve finalement son histoire un peu trop exagérée et évite d’entrer dans son giron. Elle refuse aussi ses propositions de coucher avec lui, malgré plusieurs tentatives.