Personnages secondaires

Jeanne Dompierre · Chapitre 1 sur 22

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Personnages secondaires

Décembre

 

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ESTHER

 

Ce qu’il faut comprendre, c’est que la soirée avait déjà ben mal commencé. Stéphanie, la petite nouvelle que je venais juste de finir de former, était supposée faire le bar ce soir. À cinq heures moins trois, elle a téléphoné pour dire qu’elle reviendrait pas pis qu’on pouvait lui poster son dernier chèque de paye. J’ai même pas eu le temps de la supplier de changer d’idée qu’elle avait déjà raccroché. Il faut vraiment que je rappelle à Steve d’arrêter d’engager des étudiantes. C’est pas fiable, ce monde-là.

Il y avait aucune chance qu’on trouve quelqu’un pour la remplacer à la dernière minute de même. Ça fait que Max pis moi, on se pile sur les pieds derrière le bar depuis le début du shift, vu qu’on est pognés pour faire nos drinks nous-mêmes en plus de gérer nos sections. Pour mal faire, c’est à soir que tout le monde a décidé de débarquer en même temps, quand ça faisait deux semaines que c’était mort de chez mort.

Depuis le début du rush, c’est le bordel total. Les clients chialent parce que leurs drinks arrivent pas assez vite à leur goût, pis Jonas pogne les nerfs en cuisine parce qu’on laisse les assiettes traîner trop longtemps sur le passe-plat. En plus, je pense que Max a oublié de se mettre du déo, pis vu que mon nez arrive juste à la hauteur de ses aisselles, je pogne une draft épouvantable chaque fois que je le croise.

Ça fait que quand la fille est arrivée, vers sept heures et quart, ma bonne humeur avait pris le bord des vidanges depuis un boutte. J’étais derrière le bar, en train de préparer deux mojitos en sacrant dans ma tête contre les gens qui ressentent le besoin de boire des mojitos au beau milieu du mois de décembre. En voyant que c’était elle, j’ai figé pendant un bon dix secondes, comme une biche devant les phares d’un pick-up. Je me suis dit qu’elle manquait pas de culot pour se pointer ici comme si de rien n’était, même pas quinze jours plus tard. Je veux ben croire que c’est une habituée, mais me semble qu’à sa place, je me magasinerais un autre bar où me tenir. Dès que j’ai retrouvé mes esprits, j’ai laissé mes drinks en plan sur le comptoir pour aller conter ça à Jonas à travers le passe-plat.

« Es-tu vraiment sûre que c’est elle ? » qu’il a demandé, le grand innocent, avec sa voix cassée d’ado qui a juste jamais fini de muer. « Calvâsse, Jo, penses-tu vraiment qu’à force de regarder en boucle les tapes de nos caméras de sécurité depuis une semaine, sa face pis celle des deux autres, pis de tous les clients qui étaient icitte ce soir-là se sont pas étampées ben comme du monde sur ma rétine ? » Il a haussé les épaules comme s’il s’en crissait, mais il s’est quand même étiré le cou pour regarder dans la salle, question d’être ben sûr que j’le faisais pas marcher. Pis aussi parce que Jonas laissera jamais passer une occasion légitime de pogner le fixe sur une fille un peu cute.

Pendant qu’on bavassait, Jonas pis moi, la fille s’est installée comme si elle avait l’intention de rester pour un boutte. Drette dans ma section, évidemment, pas moyen de s’en sauver. Sur la table devant elle, elle a étalé un paquet de papiers. Là, elle est penchée sur une des feuilles, l’air ben concentrée. Je remarque qu’elle mâchouille le bout de son Bic rouge, ce que, personnellement, j’ai toujours trouvé crissement dégueu. Je pense que c’est une prof ou quelque chose dans le genre, probablement dans une école primaire. Autrement, les autocollants shiny en forme de licornes pis de p’tits chars qu’elle colle sur les copies, ça serait weird un peu.

Elle vient pas ici toutes les semaines, mais je connais quand même son M.O. En général, quand elle sort sa paperasse, c’est que ses amies vont venir la rejoindre plus tard. Elle arrive toujours la première. Soit elle est du genre à arriver d’avance, soit c’est ses amies qui sont toujours en retard. Ça a pas tellement l’air de la déranger, d’attendre après les autres.

Ça arrive qu’elle vienne ici sur des dates. Jamais deux fois avec le même gars, en tout cas pas selon ce que j’ai pu voir pendant mes shifts. Toujours des premiers rendez-vous, dans le genre Tinder malaisant. Ces fois-là, on dirait qu’elle s’arrange systématiquement pour arriver juste un peu après le gars, le temps qu’il choisisse une table, enlève son coat, commande une bière. Ça m’étonnerait pas d’apprendre qu’elle se poste dans le portique du resto d’en face, le temps de décider si ça vaut vraiment la peine de se pointer. J’ai vu des choses pas mal plus bizarres que ça, depuis le temps que je travaille dans les bars.

Je l’observe du coin de l’œil en finissant de préparer mes crisses de mojitos. Ça commence à faire un boutte qu’elle niaise à sa table, sans menu ni verre d’eau. Un bon gros cinq minutes. Va ben falloir que j’aille la voir, même si ça me tente autant que de subir une colonoscopie. Avec ce qui s’est passé, j’imagine que j’aurai pas le choix de dire de quoi, d’émettre un signal de connivence, une marque d’empathie. Pis ça, je sais que c’est bête à dire, mais c’est contre mes principes. Moi, je suis ici pour faire ma job, pas pour me faire des amis. V’là ta bière, merci pour le tip, bonsoir, à la prochaine. Pis même si tu t’assois dans ma section trois fois par semaine pendant douze ans, va pas t’attendre à un traitement de faveur, parce que je te promets que tu vas être déçu.

J’apporte trois IPA à la sept. Un des gars assis à la table, un blondinet aux cheveux graisseux et à la moustache molle qui porte un hoodie des HEC sans ironie aucune, me demande si j’ai oublié ses nachos. Il articule chacune des syllabes comme s’il s’adressait à quelqu’un qui comprend pas trop bien le français. Eh boy, il va falloir qu’il lâche son ton arrogant, le kid, s’il veut pas que j’y fasse manger avec l’assiette pis les napkins, ses ostis de nachos.

Je lui fais un beau sourire qui veut dire « va chier », pis je réponds que le bar est plein pis que la cuisine est dans le rush. S’il le veut fondu, son Monterey Jack, va falloir qu’il prenne son mal en patience. Il aurait mérité que je sois pas mal plus bête que ça, mais je me contrôle parce que la détresse que je détecte dans ses yeux ronds comme des balles de ping-pong indique que personne, jamais, lui a parlé avec aussi peu de ménagement.

Je sais pas trop s’il va pleurer ou tourner de l’œil. Il est visiblement sous le choc. Il cherche ses mots, ses lèvres minces s’ouvrent et se referment sans laisser passer le moindre son ; on dirait un poisson qui vient de faire un AVC. En tout cas, il me semble que ça doit avoir l’air de ça, mais honnêtement, je connais pas grand-chose à la faune sous-marine. Faudrait demander à Charles Tisseyre.

J’attends pas que le kid me réponde pour revirer d’bord. Je ramasse les pintes vides pis les vieilles peanuts qui traînent sur la table d’à côté, je dépose mon cabaret au bout du bar et je vais me planter devant la table de la fille. La prof, là, l’amie de l’autre, avec ses papiers pis son stylo tout grugé. Elle se rend même pas compte que je suis là. D’un ton plus brusque que je voudrais, vu que je suis encore un peu crinquée à cause de l’autre taouin pis de ses nachos, je lui demande si elle attend quelqu’un. Elle lève les yeux et me fait un sourire navré, comme si elle s’excusait d’être là.

Elle sait que je sais, évidemment, mais elle dit rien, rien là-dessus, du moins, à mon grand soulagement. Seulement qu’elle attend une amie et qu’elle va prendre un verre de sauvignon blanc. Elle commande toujours la même chose, précise toujours sauvignon blanc, comme si j’avais vingt-trois options sur mon menu, vingt-trois couleurs de sauvignon. Des vins au verre, j’en ai juste deux : le sauvignon, pis le rioja. Sont ben corrects, mais c’est pas la grosse affaire non plus. La plupart des gens viennent ici pour boire de la bière, anyway. C’est pas la meilleure place si tu veux faire ton snob en te gargarisant avec des grands crus rares ou des « p’tits jus nature », mettons.

Dans la cuisine, Jonas varge sur la sonnette comme s’il essayait d’appeler les pompiers avec. Il a empilé deux nachos, une poutine et un burger végane sur le passe. L’équilibre est précaire. Je ramasse tout d’une shot en lui suggérant de prendre un Ativan pis de se calmer les nerfs un peu. J’apporte les plats aux tables, en prenant bien soin de terminer avec les nachos du poisson hystérique en hoodie HEC, question qu’ils soient juste un peu frettes, juste un peu coagulés. J’aurai certainement pas grand tip avec eux autres à soir. Rendue là, pourquoi je me ferais chier ? Si ça peut les empêcher de revenir…

Je suis en train de servir le verre de sauvignon blanc quand l’amie de la prof arrive, tout essoufflée, comme si elle avait couru un demi-marathon à reculons dans la neige pour s’en venir. Elle aussi, je la reconnais tout de suite. Évidemment. Je sacre entre mes dents. Coudonc, sont masos, ces filles-là ou quoi ? Qu’est-ce qu’elles s’imaginent, au juste ? Qu’en revenant ici comme si de rien n’était, la troisième va juste réapparaître comme par magie, pis qu’elle va venir se creuser une p’tite place entre eux autres sur la banquette ?

En tout cas, j’espère ben pus jamais les revoir, après ce soir. Je veux juste oublier cette maudite histoire-là au plus vite, pis que tout le monde l’oublie avec moi. Des affaires de même, qui passent aux nouvelles, pis qui font que les bœufs débarquent avec leurs gros sabots en plein milieu de l’après-midi pour poser des questions indiscrètes à tout le monde, on dira ce qu’on voudra, c’est pas ben bon pour la business.

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