Personnages secondaires

Jeanne Dompierre · Chapitre 7 sur 22

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Personnages secondaires

Sylvie

 

Le sapin est en train de sécher, posé contre le mur, tout près de la porte. Ses épines jonchent le sol, plus nombreuses chaque jour. Bientôt, il y en aura davantage par terre que sur les branches.

J’avais affronté la tempête pour aller l’acheter au petit marché éphémère qui se tient chaque année dans le stationnement du centre commercial. Je venais tout juste de le sortir de l’arrière de la Dodge Caravan et de le déposer là quand le téléphone a sonné. J’ai couru jusqu’à la cuisine, sans même prendre la peine d’enlever mes bottes pleines de neige et de sel. De toute façon, le plancher avait besoin d’être lavé.

J’ai tout de suite su que quelque chose clochait lorsque j’ai vu le nom de Jean-François sur l’afficheur. Pourquoi le conjoint de ma fille ressentirait-il le besoin de m’appeler au beau milieu d’une journée de travail ?

Je n’ai pas tout de suite compris ce qu’il essayait de me dire. Il cherchait ses mots, mais ceux qui ont fini par sortir de sa bouche n’avaient pas le moindre sens. Chrystelle sortie. Jamais rentrée. Sarah, Amaryllis. La police. Les recherches. Sa voiture introuvable. Son cellulaire éteint.

J’ai voulu me convaincre qu’il était en proie à une sorte de psychose toxique. J’ai raccroché, essayé d’appeler Chrystelle. Sa boîte vocale était pleine. J’ai essayé encore. Et encore. Et encore.

Plus tard ce jour-là, deux agentes de police du SPVM ont sonné à ma porte. On sait que ces gens-là ne se déplacent jamais pour annoncer de bonnes nouvelles, encore moins de l’autre côté du pont.

C’était il y a seize jours, trois heures et quatorze minutes. L’arbre ficelé est resté debout contre le mur du hall d’entrée. Les traces blanches et salées de mes bottes d’hiver maculent toujours le plancher du corridor.

Depuis, j’ai composé le numéro de cellulaire de ma fille plusieurs centaines de fois. Je m’étonne de ne pas avoir de la corne au bout des doigts. Chaque fois, la voix synthétique de la compagnie de cellulaire réitérait son message contrit, me laissant savoir encore et encore que la boîte vocale était pleine. Impossible de laisser un message. Veuillez rappeler plus tard.

J’en suis venue à détester avec passion ce timbre robotisé, qui ânonnait placidement son petit discours, sans égard à l’horreur qui venait de s’abattre sur mon existence.

Ce samedi-là, Chrystelle et Jean-François devaient venir souper à la maison. Nous aurions décoré le sapin ensemble, tous les trois, comme chaque année. J’aurais préparé des biscuits à la gelée et déniché les ornements au fond du sous-sol, où ils avaient passé l’année à s’empoussiérer. Sur le vieux tourne-disque, j’aurais placé un vinyle de Noël et nous aurions chanté faux tous en chœur, en accrochant les boules et les guirlandes aux branches.

Depuis que Chrystelle était toute petite, c’était une de nos traditions de décorer le sapin ensemble. Je me disais qu’elle se lasserait un jour. Les enfants finissent toujours par se désintéresser de ces choses-là.

Mais même après son départ de la maison, même quand ses fins de session l’empêchaient de dormir la nuit, elle trouvait toujours le temps de venir m’aider.

Ces dernières années, depuis que Michel est parti, Jean-François a commencé à se joindre à nous. J’espérais secrètement que nous aurions bientôt l’aide d’une ou de deux paires de petites mains supplémentaires. Je n’avais peut-être pas toujours été une mère exemplaire, mais je serais la plus dévouée des grands-mères.

Michel. Ça va faire cinq ans en mars prochain qu’il est mort. C’est rare que je pense à lui, mais ces jours-ci, je me demande souvent comment ce serait, d’avoir quelqu’un avec qui partager mon petit coin d’enfer.

C’est le cancer qui l’a emporté, évidemment. Une maladie hideuse et tyrannique, qui a mis cinq ans avant d’en venir à bout. À fumer deux paquets par jour et à boire comme un trou comme il l’a fait toute sa vie, ça aurait été miraculeux qu’il n’y laisse pas sa peau.

Parfois, je me dis que le cancer a fait à Michel ce que Michel m’a fait à moi, pendant les vingt-sept années d’infortune qu’a duré notre mariage. Le détruire à petit feu, sans jamais tout à fait l’achever. Jusqu’à la fin, il a continué à se traîner jusque dans le garage pour fumer, même s’il s’étouffait après trois bouffées. Il avait toute une tête de cochon. Des fois, je me dis qu’au fond, c’était la cigarette le vrai grand amour de sa vie.

Une chose est sûre : ce n’était pas moi. Sans Chrystelle, notre histoire n’aurait pas duré un an. Quand je lui ai annoncé que j’étais enceinte, il a essayé de me convaincre d’aller me faire avorter. Il a même pris rendez-vous pour moi dans une clinique de Montréal. Et quand, malgré ses menaces, j’ai décidé de mener ma grossesse à terme, il a crié que j’avais gâché sa vie.

Il me le rappellerait souvent, et il me le ferait payer longtemps. Sans jamais tout à fait dépasser les bornes. Il n’a jamais levé la main sur moi. C’était plus facile de me déconstruire un morceau à la fois avec sa hargne, son mépris, ses insultes.

Il y a beaucoup de femmes qui seraient parties, mais ces femmes-là sont plus riches, plus inconscientes ou plus courageuses que moi. Le monde hostile dans lequel Chrystelle et moi nous serions retrouvées sans lui, sans ce toit au-dessus de nos têtes, sans rien dans le ventre, sans la moindre perspective d’un avenir meilleur me terrifiait. C’était plus facile de laisser les tempêtes s’abattre sur moi sans protester même si, chaque fois que ses mots féroces me tombaient dessus comme des météorites, je m’usais encore davantage.

Sans compter qu’il aurait pu me l’enlever, ma Chrystelle. Il m’en a souvent menacée, pour me ramener à l’ordre chaque fois qu’il avait l’impression de perdre un peu de son ascendant sur moi. C’était un véritable disque brisé. Dès que je socialisais un peu trop à son goût avec un voisin ou que j’osais argumenter avec lui sur quoi que ce soit, il revenait à la charge avec ses promesses de ruiner ma vie en me prenant ce que j’avais de plus précieux. Et le pire, c’est qu’il aurait probablement réussi à convaincre n’importe quel juge de lui donner raison.

Parce que malgré tout, il l’adorait, sa fille. Sa princesse, sa poupoune, sa beauté, comme il l’appelait. Ça, c’était une surprise. Quand elle était petite, il la faisait sauter sur ses genoux, la baladait sur ses épaules et montrait des photos d’elle à tout le monde, étourdi de fierté. Plus tard, il s’enorgueillirait de ses succès scolaires et de ses bonnes manières, comme si c’était lui qui avait tout sacrifié pour élever cette enfant et lui apprendre à lire, à écrire, à compter. À ne pas mettre ses coudes sur la table, à vouvoyer les étrangers.

Chrystelle lui rendait son amour au centuple. C’est une autre des raisons pour lesquelles je suis restée. Ma fille ne m’aurait jamais pardonné de l’avoir arrachée des bras de son papa chéri. Elle n’aurait pas compris, aveuglée qu’elle était par son amour pour lui.

J’imagine que s’il était encore là, Michel trouverait le moyen de me blâmer pour ce qui est arrivé à Chrystelle. C’est quand même ironique qu’après toutes ces années à craindre qu’il me prenne ma fille, ce soient ces deux petites pestes-là, Amaryllis Duchesne et Sarah Jacques, qui me l’aient volée. Ironique, mais pas si étonnant, quand même. J’ai toujours su qu’on ne pouvait pas leur faire confiance, à ces deux-là.

Ça fait seize jours, trois heures et dix-sept minutes que j’espère me réveiller de ce cauchemar. Que je me répète que jamais une chose pareille n’aurait dû arriver à ma Chrystelle. J’imagine que n’importe quelle mère dans ma situation voudrait croire la même chose. Même celles dont les filles passent l’essentiel de leur temps à courir après le trouble. Comme Sarah Jacques. Comme Amaryllis Duchesne.

Ma Chrystelle, ça a toujours été une enfant modèle. Bien à son affaire. Je n’ai jamais eu besoin de lui rappeler de faire ses devoirs. Je n’ai jamais eu peur de découvrir un test de grossesse au fond de la poubelle de la salle de bain ni un sachet d’herbe ou de poudre dans les poches de son coupe-vent. Chrystelle a complété son cégep en deux ans, son baccalauréat en trois ans et elle a été reçue au barreau du premier coup. Je n’ai jamais eu la moindre raison de m’inquiéter pour son avenir.

La seule chose qui me préoccupait, quand elle était plus jeune, c’étaient ses fréquentations. Je craignais par-dessus tout la mauvaise influence de ses amies. Surtout Sarah Jacques, la pire d’entre toutes. Selon moi, c’est un véritable miracle que cette enfant-là ait survécu à son adolescence. Toujours en train de s’enfuir par la fenêtre de sa chambre au milieu de la nuit pour aller se faire payer des bières par des motards à la taverne du coin ou, pire, se rendre sur le pouce au métro Longueuil pour aller danser aux Foufounes électriques. Ou Dieu sait où. Déjà à treize ans, elle avait les cheveux teints en rose. Elle traînait au parc avec des petits criminels en puissance, écoutait de la musique à tue-tête, fumait de la drogue. J’ai toujours pensé qu’elle finirait au pénitencier.

Moi, si ça avait été ma fille, je n’aurais plus été capable de mettre le nez hors de chez moi. La honte m’aurait tout simplement anéantie, je pense que je me serais retrouvée à l’hôpital psychiatrique. Mais les parents de Sarah n’ont jamais semblé se formaliser des comportements discutables de leur progéniture. Une paire d’intellectuels prétentieux, du genre qui acceptent de se laisser mener par le bout du nez par leurs enfants sous prétexte qu’on ne vit plus dans les années cinquante. Qui essayent de faire passer leur paresse et leur apathie pour des beaux principes d’éducation moderne.

Amaryllis Duchesne, c’était un autre genre de problème. Une poupée décorative, tout juste bonne à exposer dans une armoire vitrée. À peu près autant de sens commun qu’une outarde. Si la Sarah lui avait dit d’aller se jeter en bas du pont, on l’aurait retrouvée échouée sur le rivage le lendemain matin. Et même si elle avait été moins niaise, on va se le dire, les filles trop voyantes, ça attire les problèmes.

Je me rappelle la façon dont Michel la fixait dès qu’elle passait le pas de la porte de notre maison. C’est à peine si un petit filet de bave ne s’écoulait pas au coin de ses lèvres alors qu’il la dévisageait des pieds à la tête, comme un chasseur qui évalue sa proie. J’ai souvent soupçonné que, lorsqu’il me prenait sans tendresse le soir venu, c’est à elle qu’il pensait. Pendant qu’il haletait bruyamment dans mon cou, mouillant ma peau de sa salive aigre d’alcool, il visualisait son petit corps ferme et ses boucles blondes, ses grands yeux naïfs et ses seins pimpants. Moi, pendant qu’il utilisait mon corps pour se soulager, je ne pensais à rien. J’attendais que ça passe.

Je croyais que Chrystelle les avait perdues de vue depuis longtemps, ces filles-là. Au téléphone, Jean-François m’a dit qu’elle les voyait une ou deux fois par année. Sûrement par pitié. Ou par nostalgie. Ce soir-là, elle a failli annuler à la dernière minute, s’inventer une excuse. Trop de travail, un début de rhume. Jean-François a essayé de la convaincre de rester à la maison. Il était prêt à annuler ses propres plans. Ils feraient livrer une pizza, écouteraient un film sous les couvertures.

Mais Chrystelle ne voulait pas leur faire de peine. Elle a toujours été comme ça. Elle a toujours pensé aux autres avant de penser à elle. C’est peut-être la seule chose qu’elle retient de moi.

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