Personnages secondaires
Amaryllis
La maison dans laquelle j’ai grandi a toujours suscité l’envie des autres. Quand j’étais petite, mes amies frétillaient d’excitation à l’idée de venir jouer chez moi, dans cette immense résidence qui ressemblait presque à un château de princesse grandeur nature. À l’adolescence, le sous-sol et la cour arrière, avec sa piscine chauffée et ses buissons touffus, derrière lesquels on pouvait si facilement disparaître pour se livrer à des jeux interdits, devenaient presque chaque mois le théâtre de partys épiques, auxquels je devais une bonne part de ma popularité.
Cette maison, je la déteste. Il m’a toujours semblé qu’elle jurait dans le paysage, trois fois plus massive que toutes celles qui l’entouraient, suintant un luxe nauséabond. Elle semblait hurler à tue-tête « Regardez-moi ! », alors que j’aurais souhaité disparaître, me fondre dans la masse. Ses dimensions extravagantes accentuaient ma solitude.
Aujourd’hui, j’y viens le moins souvent possible, malgré l’incessant chantage émotionnel auquel ma mère me soumet. Maintenant qu’ils ont pris leur retraite, après une vie entière passée à travailler soixante heures par semaine, elle et papa cherchent à meubler leur temps. Entre les voyages en Grèce, les lunchs arrosés de vin blanc et les doubles au tennis, ils aimeraient bien que je vienne les distraire de leur ennui.
Quand j’étais petite, j’ai pourtant toujours eu l’impression que ma seule présence était pour eux un irritant, un frein à leurs ambitions professionnelles, une obligation de plus dans leur agenda trop chargé. Je n’étais pas le bon modèle de petite fille, trop geignarde, trop peureuse, trop rêveuse. Pas assez ambitieuse, surtout. Quand ils ont compris que je ne deviendrais ni médecin ni avocate, ils ont arrêté de faire semblant de se préoccuper de moi. Ils devaient s’imaginer que les chèques et les cadeaux compenseraient largement leur manque d’intérêt.
Ce n’est pas parce que maman se plaint maintenant de mes trop rares visites qu’elle s’intéresse davantage à ma vie. Je sais bien qu’elle a honte de moi. Selon les saisons, mon choix de profession lui apparaît soit comme un étrange caprice, soit comme un travers inavouable. Je ne serais pas surprise d’apprendre qu’elle m’invente une autre vie, pour ne pas perdre la face devant les autres vieilles grues liftées et artificiellement bronzées avec qui elle joue au tennis.
Elle me reproche aussi mon célibat persistant, ne s’expliquant pas qu’une fille « aussi jolie que moi » n’ait pas trouvé le prince charmant. Il y a forcément quelque chose qui cloche, un vice caché, une incompétence fondamentale. « Pourtant, tu n’es pas complètement idiote ni si méchante, il me semble ? » m’a-t-elle souvent répété tout au long de ma vingtaine, d’un ton soupçonneux qui laissait croire qu’elle n’en était pas si convaincue, au fond.
Depuis que j’ai dépassé le seuil fatidique des trente ans, je commence à croire qu’elle a jeté l’éponge là-dessus. Elle s’est rabattue sur les signes de vieillissement qui ont commencé à assiéger mon corps et mon visage, scrutant impitoyablement les ridules qui se dessinent au coin de mes yeux, les quelques kilos accumulés en dépit des privations et des efforts constants.
Plusieurs fois par mois, elle m’envoie innocemment par courriel des articles sur le jeûne intermittent ou la diète cétogène, l’importance de se tartiner de crème solaire tous les jours, le Botox préventif, les injections d’acide hyaluronique et les meilleurs exercices pour se modeler des fessiers de fer. Cette avalanche de conseils non sollicités me donne l’impression que ce n’est pas une mère que j’ai, c’est une coach de vie. Une coach de vie particulièrement superficielle.
Il faut dire que mon apparence physique est la seule chose qui ait toujours trouvé grâce à ses yeux. Son inépuisable source d’orgueil. Elle ne s’est jamais lassée de l’immortaliser sur pellicule, et ces séances photo qui ont rythmé mes jeunes années figurent parmi mes plus précieux souvenirs avec ma mère, les seuls moments où j’avais enfin droit à son entière attention.
Les murs de la maison témoignent de cette obsession, véritable sanctuaire voué à la célébration de l’harmonie providentielle des traits de mon visage. Des dizaines d’itérations de moi-même, toujours souriante pour l’objectif. Jamais une moue renfrognée, jamais une grimace loufoque. Seule la perfection méritait d’être immortalisée, alors je m’astreignais à la perfection. À trois ans, la main dans celle de papa, dont on ne voit que la cuisse, à la hauteur de mes boucles dorées. À six ans, cartable en main pour la première journée d’école. À neuf ans, en Thaïlande, assise bien droite sur le dos d’un éléphant. À onze ans, au mariage d’une cousine, quelques minutes avant de tacher le corsage de ma robe à crinoline bleu poudre. Cette maladresse me vaudrait une paire de gifles. À ma remise de diplôme, six ans plus tard, un bras autour de l’épaule de Sarah et l’autre autour de celle de Chrystelle, les yeux brillants d’excitation à l’idée de l’avenir qui s’ouvrait devant nous, persuadée que rien ne pourrait jamais nous séparer. Je crois que j’étais la seule à y croire encore.
Juchée sur mes talons trop hauts dans le corridor du deuxième étage, je m’absorbe dans la contemplation de ces images du passé, alors que du rez-de-chaussée me parviennent les sons de la fête à laquelle je n’ai pas du tout envie de me joindre, les éclats de rire et ceux des verres qui s’entrechoquent. La voix de ma mère tranche parmi celles des convives, un peu trop forte, vaguement pâteuse.
Je regarde ma montre ; il n’est pas tout à fait vingt heures. Elle a probablement commencé à boire au milieu de l’après-midi, rôdant dans la cuisine, un verre de blanc à la main, houspillant les pauvres étudiantes employées par le traiteur, critiquant leur tenue ou l’allure des hors-d’œuvre. Il y a trois ans, elle s’est montrée tellement odieuse que l’un des serveurs a donné sa démission en pleine réception, fracassant un plateau de dattes farcies au chorizo sur la céramique importée du plancher de la cuisine, avant de s’enfuir dans la tempête en claquant la porte d’entrée. Cet esclandre figurera à tout jamais au maigre palmarès de mes plus délicieux souvenirs de Noël.
Dans deux heures, tout au plus, maman ira s’effondrer sur son lit, tout habillée, laissant la fête se poursuivre sans elle. Demain, elle ne se souviendra que de quelques bribes de sa soirée, et nous prendrons soin de préserver son amnésie pour lui éviter l’embarras de la réalité. Elle se plaindra de son mal de tête et passera la matinée enfouie sous les draps, avant de plonger dans un bain moussant à l’eucalyptus, où elle marinera jusqu’à l’heure de l’apéro. Papa et moi jouerons peut-être une partie de Scrabble en faisant semblant que tout cela est parfaitement normal. On a les traditions des Fêtes qu’on mérite, il faut croire.
Mon téléphone vibre dans la poche de ma veste ; un texto de Sarah, à qui je n’ai pas parlé depuis ma fuite du bar, il y a deux semaines. Son message est laconique : « Ça va ? » Je ne saurais même pas par où commencer pour répondre à cette question dans les circonstances, mais je n’ai pas le temps d’y réfléchir avant qu’un deuxième message apparaisse sur l’écran : « Une clope ? » Je n’ai pas fumé la moindre cigarette depuis trois ans, mais qu’à cela ne tienne, je m’évaderai avec plaisir de cette sinistre réception. Je réponds à Sarah que j’y serai dans cinq minutes. Elle sait où, moi aussi.
Je ramasse mes bottes dans la baignoire, je descends l’escalier et passe devant le salon en espérant que ma fuite passera inaperçue. Le contraire m’étonnerait, vu le taux d’alcoolémie moyen des convives. Je finis par trouver mon manteau parmi tous ceux qui s’empilent dans la garde-robe de l’entrée et je sors en refermant la porte doucement, sans faire de bruit, comme à l’époque où, presque chaque fin de semaine, je rejoignais mes deux meilleures amies pour errer sans but toute la nuit dans les rues génériques de notre banlieue-somnifère.
Je contourne la maison et je traverse la cour, puis celle du voisin d’en arrière, après m’être faufilée entre deux haies de cèdres, non sans arracher quelques aiguilles sur mon passage. La maison du voisin est plongée dans la pénombre, il n’est probablement pas chez lui, mais j’essaye de minimiser le crépitement de la neige sous mes bottes. Je suis tellement concentrée sur le bruit que je sursaute quand la lumière du détecteur de mouvement s’allume à mon passage. Je l’avais oublié depuis le temps. À une certaine époque, je parcourais ce chemin plusieurs fois par semaine pour retrouver Sarah et Chrystelle. Même après que nous avions toutes trois déménagé en appartement, nous nous rencontrions ici le soir de Noël, en souvenir du bon vieux temps, afin de fumer une cigarette ou un joint, de parler et de rire ensemble quelques minutes. Mais ces dernières années, le pouvoir de la tradition semblait s’être émoussé et nous avions cessé de l’entretenir.
Il faut dire que, de façon générale, nous étions beaucoup moins proches que nous l’avions été à l’adolescence. Nous ne nous voyions plus qu’une ou deux fois par année et nos discussions, autrefois débridées et ponctuées de fous rires, étaient désormais sages et prévisibles, fréquemment interrompues par une inexplicable sensation de malaise. Je crois que j’étais la seule que tout cela attristait vraiment, la seule qui refusait d’accepter que l’amitié éternelle que nous nous étions promise, des années plus tôt, n’était finalement pas aussi indéfectible que je l’aurais souhaité. Je m’accrochais donc à ces trop rares soupers de filles, en espérant réussir un jour à raviver la flamme au sein de notre trio légendaire.
Sarah est postée à l’endroit où nous nous retrouvions à l’époque, de l’autre côté de la rue, sous le faisceau du lampadaire. Elle m’envoie la main ; il y a quelque chose d’enfantin dans son geste. Je pense que ça m’attendrit un peu. Ma gorge se serre. Pourquoi ne peut-on pas retourner en arrière et tout réécrire, revenir au temps où les choses étaient simples, au temps où nous inventions de toutes pièces des drames épiques pour oublier qu’il ne se passait rien ?
Je m’approche et Sarah déplie sa paume gantée pour me montrer deux cigarettes, presque aussi fière que lorsqu’on avait seize ans et que c’était un exploit de mettre la main sur ces petits trésors. Elle sort un briquet de la poche de son manteau, allume la sienne, puis la mienne. Je m’étouffe en aspirant la fumée, elle rigole, puis nous fumons en silence sur le coin de la rue. Nos regards se portent malgré nous sur l’intersection de la rue des Frênes, comme si Chrystelle allait soudainement tourner le coin avec ses mitaines de laine tricotées à la main et sa tuque à pompon, et marcher vers nous à petits pas pressés, en lançant des regards furtifs par-dessus son épaule.
Je me tourne vers Sarah dans l’espoir qu’elle dise quelque chose, n’importe quoi, qu’elle meuble le silence avec une blague de mauvais goût ou une anecdote à propos de son party de Noël, et c’est seulement à ce moment que j’aperçois les grosses larmes qui coulent sur ses joues rougies, humectant son foulard de laine. Je fais un geste vers elle, mais elle se crispe et recule de deux pas, puis elle essuie ses larmes sur la manche de son manteau sans se soucier de se barbouiller le visage de mascara. Elle tire une longue bouffée de sa cigarette et grimace un sourire forcé : « Désolée, j’ai un peu trop bu, là. Ça va, je te jure que ça va. Je veux pas qu’on parle de ça. Je serai pas lourde, promis. On marche un peu ? » De la tête, je fais signe que oui.
Après dix ans passés à habiter en plein cœur du Plateau-Mont-Royal, je suis toujours surprise par le calme et le silence qui règnent dans les rues ici, une fois la nuit tombée. La banlieue appartient aux familles, et une fois passée l’heure de coucher des enfants, plus personne ne se risque à l’extérieur. Même les adolescents ne sortent plus, envoûtés qu’ils sont par leurs mondes virtuels. Ce n’est pas moi qui pourrais les blâmer. À quoi bon aller traîner dehors quand il y a tant à voir sur Netflix ?
Je n’ai plus l’habitude de la cigarette, et la fumée m’a donné mal à la tête. Je propose à Sarah qu’on s’arrête au parc quelques minutes. Plutôt que de nous asseoir sur un banc comme des gens respectables, nous escaladons un des modules de jeux pour enfants.
Assise sur la plateforme, les jambes dans le vide, Sarah s’allume une deuxième cigarette. Avec autant de netteté que si nous étions montées dans une machine à voyager dans le temps, je la revois à quinze ans, dans la même position, la tête légèrement penchée sur le côté, se rapprochant de la structure en plastique pour se protéger du vent, tout en sacrant après son briquet. Je me remémore les nuits blanches que nous avons passées dans ce parc toutes les trois, meublées de fous rires et de confidences échangées à mi-voix. Les innombrables premières fois : la première bouffée de cigarette, le premier joint, la première gorgée d’alcool fort dérobée à l’un ou l’autre de nos parents. Je me rappelle à quel point nous nous trouvions adultes, à l’époque. Nous n’avions pas la moindre conscience de notre fragilité et de notre ignorance.
Quand j’y repense maintenant, il me semble que nous n’étions pas beaucoup plus matures à cette époque-là que quelques années plus tôt, alors que nos mères nous regardaient jouer dans le carré de sable, nous poussaient dans les balançoires. Nos mères, qui ne se connaissaient pas encore à l’époque, puisque Sarah, Chrystelle et moi ne deviendrions inséparables qu’à partir de la deuxième année du primaire, échangeaient peut-être des regards complices et des sourires chaleureux quand elles se croisaient. Elles ne pouvaient certainement pas deviner, alors qu’elles nous attendaient en bas de la glissoire tubulaire ou qu’elles essuyaient nos larmes après une chute, que ce parc deviendrait un jour le quartier général de toutes nos transgressions. Je fais part de ma réflexion à Sarah, qui laisse échapper un petit rire. Pas son grand rire sonore habituel, mais c’est quand même un début.
Encouragée, je poursuis en lui rappelant la fois où nous avions presque forcé trois pauvres garçons de notre classe de cinquième année à jouer à la bouteille. Cette fois, elle éclate de rire et me rappelle comment j’avais dû réprimer une nausée violente après avoir été contrainte de déposer un bec sec sur les lèvres de Jason Grenier. J’avais oublié Jason, un rouquin aux dents croches et à l’haleine de soupe Campbell, pour qui ce rapprochement fortuit demeurerait possiblement l’un des hauts faits de son existence. Je feins de frissonner de dégoût en y repensant.
Pendant les heures qui suivent, nous continuons de convier des souvenirs au hasard, en vrac, comme on invoque les fantômes d’une époque révolue. Ce n’est que lorsque le ciel commence à s’éclaircir que nous réalisons que nous avons passé toute la nuit ici, sans jamais ressentir les effets du froid ou de la fatigue, comme si nous avions retrouvé l’invincibilité de nos quinze ans. Ou plutôt celle dont nous pensions jouir, jusqu’à ce que notre vulnérabilité se révèle au grand jour, que notre naïveté se fracasse brutalement sur un écueil de mesquinerie et de violence.
La vie aurait sans doute fini par nous amener là tôt ou tard, mais les événements qui ont marqué les derniers mois de notre secondaire ont précipité la chute. Ce qui arriverait à Sarah ce printemps-là, et, peut-être encore davantage, la façon impardonnable dont Chrystelle y réagirait, révéleraient d’un seul coup les failles qui, au fil des années, s’étaient creusées dans notre amitié. Même si nous finirions tant bien que mal par recoller les morceaux, rien ne serait plus jamais pareil.
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