Personnages secondaires

Jeanne Dompierre · Chapitre 18 sur 22

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Personnages secondaires

Sylvie

 

J’ai toujours aimé le silence et le calme. Quand Chrystelle était petite, je me félicitais d’avoir mis au monde une enfant comme elle, qui aimait lire et colorier plutôt que grimper dans les arbres et tout briser dans la maison. Après la mort de Michel, je me réjouissais à l’idée de vivre seule ici, sans personne à endurer, à servir ou à craindre.

J’avais mes romans et mes mots croisés, mon jardin à entretenir. J’ai commencé à faire un peu de bénévolat à l’hôpital, deux fois par semaine. Occasionnellement, je prenais un verre de vin chez une voisine, nous jouions une partie de cartes ou parlions des derniers rebondissements de la série policière que tout le monde écoutait à ce moment-là. Une fois par mois, parfois un peu plus souvent, je recevais ma belle grande fille à souper. Ça me suffisait amplement comme vie sociale. À vrai dire, je crois que je n’ai jamais été aussi heureuse que pendant ces quelques années-là. J’avais enfin la paix.

Lorsque Chrystelle a disparu, je me suis réfugiée derrière mes stores baissés, comme un escargot se cache dans sa coquille. Je n’avais plus la moindre envie de voir qui que ce soit. Avec une violence que je ne reconnaissais pas, j’ai commencé à repousser systématiquement tous ceux qui avaient l’audace de m’approcher. Comme si, après toutes ces années rythmées par les humiliations et le mépris de mon mari, j’avais accumulé au fond de moi une quantité insoupçonnée de hargne, que je vomissais désormais sur quiconque osait s’approcher. Mon cœur autrefois sensible et charitable s’était transformé en marécage fangeux, stérile.

Les femmes du voisinage furent les premières cibles de mon acrimonie. Après que Chrystelle soit passée aux nouvelles, elles se sont mises à défiler devant ma porte, les bras chargés de lasagnes et de muffins aux bananes. Les écornifleuses s’attardaient sur le perron, avec leur pyrex ou leur Tupperware plein de victuailles auxquelles je n’aurais pas goûté, même sous la torture. Sans doute espéraient-elles que je les inviterais à prendre le thé ou l’apéro et qu’elles repartiraient la tête remplie de ragots à partager avec les autres commères du quartier.

Je ne leur ouvrais jamais avant le troisième coup de sonnette ; j’en avais fait une affaire de principe. Devant celles qui insistaient assez longtemps, j’entrebâillais la porte juste assez pour qu’elles voient mon air bête, ma robe de chambre et ma repousse grise. Je les remerciais d’un ton sec qui ne cachait rien de mes véritables sentiments à leur égard, et je faisais exprès de refermer la porte juste un peu trop fort. Juste assez pour leur faire faire le saut. J’espérais presque qu’elles aillent dire à tout le monde que j’étais devenue une vieille cinglée, que la tragédie m’avait rendue folle. Quand je balançais leurs plats cuisinés dans la poubelle sans même avoir pris connaissance de leur contenu, j’étais envahie par une joie féroce, inexplicable.

Cette férocité que je laissais monter en moi était la seule chose qui me faisait du bien. Je ne voulais pas de leur pitié et encore moins de leur curiosité morbide. Tout ce que je demandais, c’était qu’on me laisse tranquille. Après quelques semaines, mon souhait a été exaucé. Les femmes que je connaissais, que j’avais presque considérées comme des amies pendant un certain temps, changeaient désormais de trottoir quand elles m’apercevaient au loin. Elles baissaient les yeux lorsqu’elles me croisaient dans les allées du supermarché.

Maintenant, quand le téléphone sonne, c’est généralement un inconnu qui essaye de me vendre un gadget inutile ou de me faire croire que j’ai gagné une croisière dans les Caraïbes. À présent que ma colère a commencé à s’émousser, je dois dire que je commence à trouver le temps long.

C’est un peu pour ça que, quand la petite journaliste s’est présentée à ma porte, il y a deux semaines, j’ai décidé de la laisser entrer. Pourtant, Dieu sait que je les déteste plus que quiconque, les journalistes. Cet hiver, ils étaient toujours deux ou trois à faire le pied de grue sur mon terrain avec leurs caméras et leurs micros. J’en ai même surpris un à fouiller dans un sac à ordures au beau milieu de la nuit, comme un rat. Je me demande encore ce qu’il pouvait bien chercher là-dedans. Je suis sortie sur le perron en robe de chambre et l’ai chassé avec le fusil à eau que j’utilise pour éloigner les écureuils qui viennent manger mes tomates, l’été. Il s’est enfui en sacrant, mais je sacrais plus fort que lui, lui balançant des mots que je ne me serais jamais crue capable de prononcer, en riant comme une possédée. Celui-là, je ne l’ai plus jamais revu.

J’ai tout de suite pressenti que la petite journaliste n’était pas une sangsue dans le genre de ceux qui sont venus ici avant elle. J’ai vite compris qu’elle m’avait raconté une série de mensonges pour que j’accepte de lui parler, mais je ne m’en suis pas vraiment formalisée. Elle avait l’air sincère quand elle disait que Chrystelle comptait pour elle, et c’est ce qui a fait la différence, pour moi. Même si je n’ai pas vraiment compris son projet d’émission de radio, j’ai décidé de lui faire confiance et de répondre à ses questions. Je pense que j’avais juste besoin de parler.

Avant de partir, la journaliste a écrit son numéro de téléphone sur un bout de papier, au cas où je voudrais la rejoindre. J’ai aimanté le bout de papier sur le réfrigérateur, entre le calendrier de l’an passé, le menu d’une pizzeria et quelques vieilles photos de famille. Chaque fois que je passe devant, j’ai envie de décrocher le combiné et de composer son numéro, même si je ne sais pas très bien ce que je pourrais lui dire d’intéressant. Je me vois mal avouer ce que je pense vraiment : que ma petite fille est morte. Que je ne la reverrai plus jamais. Que le seul espoir qu’il me reste, à ce stade, c’est qu’ils retrouvent son corps un jour pour qu’on puisse lui offrir une sépulture décente. Je sais que c’est horrible, mais c’est vraiment ce que je crois. Une mère sent ces choses-là.

Avant-hier, j’ai reçu une visite que j’attendais encore moins. J’ai sursauté quand ça a sonné à la porte ; deux fois en moins de deux semaines, c’est plus d’action que ce à quoi je suis habituée. Je suis allée ouvrir et je me suis retrouvée face à Sarah Jacques. Ça devait faire douze ans que je ne l’avais pas vue.

La dernière fois, c’était en mai, après la première année d’université de Chrystelle. J’étais allée l’aider à déménager de l’appartement qu’elle partageait alors avec Sarah. La pire idée de leur vie, cette cohabitation. L’été précédent, j’avais tenté de raisonner Chrystelle sur tous les tons, mais elle avait tenu son bout. C’était écrit dans le ciel que les choses allaient mal se terminer.

Pendant que Chrystelle essayait tant bien que mal d’assimiler les subtilités de la Constitution et du Code pénal, Sarah ne pensait qu’à s’amuser. Le matin, il n’était pas rare que Chrystelle doive enjamber des soûlons endormis dans le couloir pour se rendre à la salle de bain. Au bout de six mois, c’était à peine si elles s’adressaient la parole quand elles se croisaient dans l’appartement. Même si j’étais triste de voir Chrystelle souffrir, je me disais que c’était une bonne chose qu’elle voie enfin Sarah pour ce qu’elle était. Il y a des amitiés qui ne sont pas faites pour durer.

Quelques semaines avant la fin de leur bail, Chrystelle s’est trouvé un nouvel appartement. Elle est partie avec un des deux chatons qu’elles avaient adoptés au cours de l’hiver. Deux semaines plus tard, Sarah a sonné chez elle sans prévenir, trimballant l’autre chat dans une boîte en carton tapissée de journaux. Elle disait qu’il s’ennuyait trop de sa sœur, qu’il miaulait tout le temps. J’ai toujours pensé qu’elle était simplement trop paresseuse pour s’occuper d’un autre être vivant, elle qui n’avait jamais semblé capable de prendre soin d’elle-même convenablement.

Je dois dire que la Sarah qui est apparue sur le pas de ma porte avant-hier n’avait plus grand-chose en commun avec l’adolescente diabolique de mes souvenirs. Dès que je l’ai vue là, debout sur le perron, toute piteuse avec ses yeux rougis et ses joues trempées de larmes, j’ai senti la colère que j’avais nourrie contre elle et contre le monde entier ces derniers mois fondre comme les derniers bancs de neige sous le soleil du printemps. Elle avait l’air d’une petite fille perdue et mon cœur de maman s’est serré. Je lui ai fait signe d’entrer dans la maison.

Je lui ai demandé si elle voulait boire quelque chose, un thé, un verre d’eau. Sarah ne voulait rien. Elle s’est assise par terre dans l’escalier qui mène à l’étage et s’est mise à sangloter encore plus fort, comme une enfant qui s’est fait mal en tombant les deux genoux dans le gravier. Entre ses larmes, elle répétait qu’elle était désolée, tellement désolée.

Je ne savais pas trop quoi faire pour la consoler ; je n’ai jamais été très bonne avec ces affaires-là. Je me suis assise à côté d’elle et je lui ai gratté le fond de la tête avec mes ongles, comme je le faisais pour Chrystelle quand elle était petite et qu’elle avait de la peine. Je lui ai dit que rien n’était de sa faute, même si j’avais mis tellement d’énergie ces derniers mois à me convaincre du contraire. Elle a fini par se calmer un peu.

J’ai demandé à Sarah de me raconter sa dernière soirée avec Chrystelle. Je lui ai dit de ne rien laisser de côté, parce que je voulais connaître chaque détail. Je voulais savoir ce qu’elles avaient mangé, ce dont elles avaient parlé. Si Chrystelle avait l’air bien, si elle avait l’air heureuse.

Je pense que Sarah a fait son possible pour me donner ce dont j’avais besoin, même si ça semblait difficile pour elle de repenser à cette soirée-là. J’ai réalisé qu’elle non plus n’avait probablement pas pensé à grand-chose d’autre qu’à Chrystelle ces derniers mois. Que, même si elle n’était pas parfaite, Sarah avait aimé ma petite fille du même amour compliqué et inconditionnel qu’elle aurait voué à sa propre sœur.

Quand elle est repartie, il faisait noir. Elle m’a remerciée bien poliment pour mon accueil, vraiment moins mal élevée que dans ma mémoire. Je lui ai dit qu’elle pouvait repasser quand elle voulait, mais je n’ai pas l’impression que je vais la revoir de sitôt. Elle est encore jeune, elle. Tôt ou tard, il faudra bien qu’elle finisse par passer à autre chose.

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