Personnages secondaires
Amaryllis
Je n’ai jamais vraiment réussi à participer à l’espèce d’euphorie collective qui s’empare de l’écosystème scolaire tout entier au cours des semaines précédant les vacances de Noël. J’ai beau faire de mon mieux pour me mettre dans l’ambiance, décorer ma classe à grands coups de guirlandes et de branches de sapin, prévoir des surprises pour les élèves et inventer des contes extravagants, je sais qu’une fois la dernière journée arrivée, quand la cloche sonnera et qu’ils se rueront tous vers la porte, sans même me dire au revoir, la mélancolie me submergera comme le plus meurtrier des tsunamis. Cette année, c’est évidemment encore pire que d’habitude. Depuis la disparition de Chrystelle, seuls mes élèves m’empêchent de m’abandonner complètement à mes démons. La perspective de devoir passer deux semaines sans eux me terrifie.
Sur mon bureau et dans les tiroirs, les petits cadeaux offerts par les parents s’accumulent depuis le début de la semaine. Des tasses, des biscuits, des livres, des boîtes de chocolats. Des sacs en coton bio pour faire l’épicerie en vrac. Un pot de sauce tomate maison. Un cactus malingre, qui menace déjà de rendre l’âme. Toute une collection d’objets insignifiants dont je ne sais que faire, marqués du sceau sacré de la tradition. Je les fourre n’importe comment dans trois grands sacs.
J’enfile mon manteau et jette un dernier coup d’œil à la salle de classe avant d’éteindre les lumières, puis de sortir en verrouillant la porte. Le bruit de mes pas résonne dans le corridor sombre et silencieux. Toutes les classes sont plongées dans l’obscurité, et les décorations de Noël qui ornent les portes vitrées prennent tout à coup une allure un peu sinistre. Je marche rapidement, pressée d’atteindre la sortie.
Ça me rend toujours un peu nerveuse d’être seule dans l’édifice. Ce serait si facile pour un prédateur de s’immiscer dans l’école une fois la nuit tombée, de se cacher derrière une rangée de casiers et de m’attaquer brutalement au détour d’un couloir. Il n’y a presque pas de caméras dans l’école, et l’agresseur neutraliserait sans effort la vieille concierge, dont le quart de travail commence à vingt heures. Personne n’entendrait mes cris. Mon corps meurtri, profané, écartelé ne serait retrouvé qu’en janvier, en état de décomposition avancée.
Je suis presque toujours la dernière à partir après le boulot, probablement parce que rien ne m’attend hors des murs de l’école. Mes collègues et moi n’envisageons pas les vacances de la même façon. La plupart d’entre eux sont encore plus pressés que les enfants de lever le camp. Ils ne parlaient que de ça dans la salle des profs, cette semaine : les voyages dans le Sud, les chalets au pied des montagnes, les visites en région. J’ai esquivé les questions qu’on me posait sur mes propres projets, parce qu’il n’y a franchement rien d’enthousiasmant à aller passer trois jours chez mes parents alcooliques dans leur maison tape-à-l’œil sur la Rive-Sud avant de revenir m’enfermer dans la solitude de mon grand condo froid, subventionné par la rente que les parents en question ont mise en place pour moi il y a vingt-cinq ans, pour s’assurer de pallier l’échec anticipé de mon existence.
Au moins, quand les collègues ont commencé à faire une fixation sur les vacances, ils ont arrêté de me harceler à propos de Chrystelle. Je n’aurais jamais dû me confier à Stéphanie, c’était écrit dans le ciel qu’elle serait incapable de s’empêcher de bavasser. Deux jours après que je lui en ai parlé, l’école entière était au courant. Tout à coup, des personnes avec qui je n’avais jamais échangé plus de trois mots d’affilée se sont mises à prendre de mes nouvelles deux fois par jour. Je n’en demandais vraiment pas tant.
Je pousse la lourde porte métallique, qui se verrouille automatiquement derrière moi. Il fait déjà complètement noir dehors. Toute seule à l’autre bout du stationnement, mon archaïque Mazda fait un peu pitié, avec ses bosses et sa peinture écaillée. Je vais bien finir par accepter que mon père me refile sa vieille Audi 2015, depuis le temps qu’il me l’offre. Je sais qu’il serait content de saisir ce prétexte pour s’acheter une nouvelle voiture, mais j’ai de la difficulté à me séparer de cette vieille guimbarde, une des rares possessions que je ne dois pas à la « générosité » de mes géniteurs. Mais bon, il me faudra éventuellement me résoudre à l’envoyer au cimetière des autos, puisqu’elle tombe en miettes. Il doit bien faire vingt degrés sous zéro, aujourd’hui ; j’espère que le moteur ne fera pas trop de caprices.
Alors que je m’engage dans le stationnement mal éclairé, je sens mon rythme cardiaque qui s’accélère. Et si quelqu’un me surveillait en ce moment même, caché derrière les modules du terrain de jeu ? Plus que quelques dizaines de mètres et je serai en sécurité, derrière les portières verrouillées de la Mazda. Je serre très fort mon porte-clés.
Chrystelle avait-elle peur, en se dirigeant vers sa voiture, ce soir-là ? A-t-elle entendu l’inconnu, les inconnus, les pas derrière elle qui se rapprochaient, le souffle d’un prédateur dans son cou ? A-t-elle extirpé ses clés de la poche de son manteau en les tenant serrées, afin qu’elles dépassent entre ses jointures comme autant de petits poignards ? A-t-elle porté son téléphone à son oreille pour faire semblant de discuter avec quelqu’un, en essayant d’enrayer les tremblements rauques de frayeur dans sa voix ?
En tout cas, c’est ce que je fais, moi, chaque fois que je marche seule dans une rue sombre. Ça ne donnerait probablement pas grand-chose devant un vrai danger. Je me demande si un violeur a déjà été éborgné par une clé, si un kidnappeur en puissance est plus susceptible de passer son chemin lorsque sa potentielle victime parle au téléphone. Probablement pas. Ces gens-là, à ce qu’on dit, sentent la peur sur notre peau. Et ils s’en délectent.
Je me débats quelques secondes contre la serrure glacée de la Mazda, puis je jette sans ménagement les sacs sur le siège passager, au risque d’ébrécher une tasse en céramique en forme de père Noël ou une autre babiole tout aussi inutile. Je verrouille toutes les portières, je monte le chauffage au maximum et j’attends un peu avant de me mettre en route, le temps que l’habitacle se réchauffe et que mon cœur retrouve un rythme un tant soit peu normal. J’allume la radio. Tous les postes diffusent de la musique de Noël en version classique, pop, rock ou country. Dans la Audi de mon père, au moins, il y aurait une connexion Bluetooth et je pourrais écouter ce qui me plaît.
La voiture met une éternité à se réchauffer et l’anxiété continue de m’enserrer la poitrine. Même si je sais très bien que c’est la pire idée qui soit, je plonge la main comme une automate dans un des sacs que j’ai laissés choir sur le siège d’à côté. J’en extirpe une boîte de chocolats. C’est une marque de qualité médiocre, le genre de pralines trop sucrées qu’on attrape à la dernière minute sur une tablette chez Jean Coutu, quand on doit offrir quelque chose à quelqu’un dont on ne connaît presque rien. De la part des parents d’élèves, je dois dire que je préfère encore ces cadeaux impersonnels à ceux qui feignent un intérêt sincère ou pire, présument d’une quelconque intimité. J’aurais tout de même dû jeter les boîtes de chocolats aux ordures avant de quitter la classe, ou les donner à Maggie, la concierge, qui aurait sûrement apprécié le geste. Mais non. J’ai préféré me tendre un piège à moi-même et tomber en plein dedans.
Je ne suis pas de celles qui peuvent ranger des boîtes de chocolats au fond du garde-manger et les oublier là, puis en déguster un de temps en temps. Je n’ai pas la capacité de cohabiter harmonieusement avec des boîtes de chocolats, pas plus qu’avec des biscuits, des chips, des pizzas congelées, des pâtes alimentaires, du fromage cheddar, du pain blanc ou de la crème glacée. Je ne peux pas laisser le menu d’une pizzeria ou d’un restaurant chinois aimanté sur le réfrigérateur, et même les circulaires du Publisac ont le potentiel de me mettre en péril.
Ça allait mieux, depuis quelques années. J’avais trouvé l’équilibre, je savais garder les déclencheurs à distance. Les crises de boulimie qui avaient ponctué mon adolescence et mes années d’université étaient désormais rarissimes, anecdotiques. Malgré quelques rechutes à l’occasion, je commençais à croire que j’étais tirée d’affaire pour de bon. J’avais pris le dessus sur mes pulsions. Sans doute un des rares côtés positifs d’avancer en âge.
Mais ces dernières semaines, depuis Chrystelle, c’est comme si tous les efforts que j’avais investis pour reprendre le contrôle sur ce que j’ingère avaient été balayés par un vent violent. Comme si j’étais soudain redevenue la même adolescente mal dans sa peau et terrifiée, habitée en permanence par un sentiment de honte poisseux, indélébile.
En temps normal, j’aurais été capable de me maîtriser. J’aurais jeté la boîte de coquillages pralinés et toutes ses semblables au fond d’une des poubelles de la cour de récréation avant même d’arriver à ma voiture. Mais maintenant, il est trop tard pour arrêter le train en marche. La crise commence dès la première bouchée, et dès lors, il ne m’est plus possible de reculer. Je n’ai pas le choix, je dois aller jusqu’au bout. Je ne suis plus moi-même ; j’appartiens à la crise.
J’essaye de rationaliser. Je mérite bien de m’accorder quelque chose, non ? J’ai été sage, j’ai été bonne, j’ai été disciplinée. Presque parfaite. Avant Chrystelle, ça faisait des mois que je n’avais pas flanché. De toute façon, avec ce qui se passe, qui pourrait s’attendre à ce que je ne fasse pas un pas de travers ? Il faut seulement que je maîtrise parfaitement les prochaines étapes pour éviter les conséquences néfastes d’une crise ; je dois être méthodique jusque dans mes dérapages.
Du bout de l’ongle, je perce l’emballage de plastique qui recouvre la boîte, je soulève le couvercle, puis j’attaque. Je fourre les coquillages dans ma bouche et j’avale. Je mastique à peine. Immédiatement, la surdose de sucre et de mauvais gras m’anesthésie. C’est bien, c’est exactement ce que je recherche. Mon anxiété recule doucement, comme une vague qui retourne vers l’océan après s’être violemment brisée sur le sable. En moins de deux minutes, la boîte est vide, j’en ouvre une autre. Entre chaque bouchée, je me force à boire de grandes gorgées d’eau. C’est la clé du succès.
Pour meubler l’espace vacant dans ma tête, je zappe machinalement entre les stations de radio. Je m’arrête sur une émission humoristique, une espèce de revue de l’année pas drôle du tout. Des imitations, des parodies, livrées sans grand talent par une brochette de comédiens goguenards et complaisants. J’écoute sans écouter vraiment, le bruit des mots suffisant à empêcher les idées de se former dans ma tête. J’oublie les friandises à mesure que je les engloutis. Je suis un gouffre.
Je planifie la suite. Quand j’en aurai fini avec les chocolats, j’entrebâillerai la portière, j’enfoncerai mon index et mon majeur profondément dans ma bouche jusqu’à effleurer la luette et j’expulserai des litres de pâte brune et sucrée. L’école est fermée pour deux semaines, la neige aura vite fait de recouvrir les traces de mon inconduite. Ensuite, je me mettrai en route vers chez moi.
Sur le trajet, je croiserai trois chaînes de restauration rapide offrant le service à l’auto. Je m’arrêterai à chacune d’entre elles et chaque fois, je commanderai assez de nourriture pour sustenter une famille de quatre. Je prendrai soin d’exiger des choses bien précises, toute une variété de boissons gazeuses, des garnitures différentes dans l’espoir que ça contribue à préserver l’illusion de la normalité. Hum… deux tout garnis, un moutarde-chou et un avec du ketchup seulement, merci. Comme si l’adolescente qui travaille au A&W pour se payer des paires de boucles d’oreilles vendues à trois pour dix dollars chez Ardene allait penser à moi en rentrant chez elle ce soir.
Je croiserai les doigts pour trouver un espace de stationnement juste à côté de chez moi. Moins de chemin à parcourir avant de reprendre le processus d’ingestion, moins de risques de croiser quelqu’un qui pourrait me retarder dans mon élan, ou pire, questionner les douteux effluves de friture et de viande grasse s’échappant des sacs, les âcres émanations de mon haleine.
J’emprunterai les escaliers pour éviter d’attendre l’ascenseur, mais aussi pour commencer à brûler quelques calories, un avant-goût des jours de pénitence qui m’attendent. Enfin, bien en sécurité derrière les murs insonorisés de mon beau condo neuf, de mon beau condo propre, j’allumerai le four et, sans même attendre qu’il soit chaud, j’y balancerai pêle-mêle les frites et les burgers.
Sur l’îlot central en imitation de marbre, j’installerai mon ordinateur portable et démarrerai une série idiote sur Netflix, une quelconque ineptie destinée au public adolescent d’hier ou d’aujourd’hui, Gossip Girl ou Dawson ou Riverdale. Je me projetterai de toutes mes forces dans un univers factice et superficiel pour oublier que je suis seule et triste, et que je n’aurai plus jamais quinze ans.
Je déboucherai une bouteille de vin blanc que je boirai à grandes gorgées, en avalant quelques biscuits et un chausson aux pommes industriel. Quand la bouteille sera vide, j’en sortirai une autre. Je croquerai dans des sandwichs mous et tièdes, j’attraperai les frites à pleines poignées, les noierai sous le ketchup et la mayonnaise. Je me remplirai de sucres et d’images, de fictions et de gras pour ne pas penser, surtout ne pas laisser mon esprit vaquer à ses errances délétères. Chaque fois que le tiraillement dans mon estomac deviendra douloureux, j’irai le vider consciencieusement dans la cuvette. Et je recommencerai.
Ensuite, une fois tout le vin bu et la dernière miette de nourriture ingurgitée, j’avalerai des litres d’eau, jusqu’à avoir des crampes. À ce stade, la honte aura commencé à me rattraper. La vague se dressera à nouveau au-dessus de ma tête, menaçante et cruelle, prête à m’engloutir. Pour marquer la fin du rituel, j’avalerai deux somnifères, je me gargariserai au rince-bouche à la menthe, je prendrai une douche chaude. Misérable, je me coucherai en position fœtale sous les couvertures, comme dans l’espoir que le matelas m’avale. L’effet conjugué de l’alcool, des cachets et de la déshydratation finira par me libérer de ma conscience durant quelques heures bénies.
Demain matin, je me lèverai à six heures. Dans le miroir de la salle de bain, j’examinerai froidement mon visage bouffi, mes yeux injectés de sang et ma peau crayeuse. Je penserai à ma mère, à son regard inquisiteur, à ses remarques perfides déguisées en conseils. Dans un grand bassin d’eau froide, j’ajouterai douze glaçons et quelques gouttes d’eau de fleur d’oranger. J’y plongerai le visage, retenant mon souffle, et je me forcerai à rester immobile pendant de longues secondes, laissant mes joues, mes lèvres et mon front s’ankyloser sous l’effet du froid. Je boirai un café noir et cinq verres d’eau. Pas d’Advil, malgré le mal de tête.
Je descendrai au sous-sol de l’immeuble, où je serai la première dans la petite salle d’entraînement minable, avec ses machines pratiquement empilées les unes sur les autres, ses plafonds flottants et son aération déficiente. Je peine encore à croire que l’agente d’immeubles qui m’a vendu le condo ait pu utiliser cette garde-robe glorifiée comme argument de vente. Je réglerai l’elliptique à la résistance maximum et je m’agiterai pendant une heure, peut-être davantage, le plus vite possible, malgré la douleur dans mes jambes, malgré les crampes et le feu dans ma gorge, en me promettant de ne jamais recommencer. Plus jamais. Cette fois, ce sera pour vrai.
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