Personnages secondaires

Jeanne Dompierre · Chapitre 9 sur 22

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Personnages secondaires

Sarah

 

Ces trois derniers jours, Amaryllis m’a proposé environ vingt-huit fois d’aller prendre une marche, de venir écouter un film chez elle, de patiner au parc, de se retrouver pour boire un chocolat chaud au café du coin. Chaque fois, j’ai prétexté un empêchement, bien consciente qu’elle ne serait pas dupe. Elle sait que je suis encore chez mes parents et qu’à part manger l’équivalent de mon poids en sucre à la crème et planter Alexis à Mario Kart, il n’y a pas grand-chose pour me tenir occupée par ici. C’était bien sympathique de la voir l’autre soir, mais je n’ai pas besoin qu’on se fasse une thérapie de couple, elle et moi. Il faudrait qu’elle comprenne que ce n’est pas tout le monde dans la vie qui aime se vautrer dans le tragique autant qu’elle.

Maman me cajole comme une enfant malade. Elle me gave de cargaisons de biscuits, de chocolats et de restes de tourtière ; je n’ai pas vu l’ombre d’un légume depuis au moins quarante-huit heures (à moins que le ketchup compte). Je pense qu’elle se sent un peu coupable de ce qui s’est passé la veille de Noël, pendant notre party de famille. Elle avait clairement sous-estimé à quel point la nouvelle de la disparition de Chrystelle avait fait le tour du Québec trois fois et surtout combien c’était un excellent sujet de discussion, consensuel à souhait.

On n’avait pas encore eu le temps de sortir les œufs mimosa et le pain sandwich du réfrigérateur que déjà, quatre membres de ma famille élargie m’avaient coincée à tour de rôle pour me faire part de leurs théories sur « l’affaire ». Entre mon oncle Jean-Marc, qui ne comprenait pas « qu’à choisir, ils aient pris celle-là, pis pas ton autre amie, là, tsé la p’tite cute, celle qui venait dans nos partys quand t’étais jeune… Coudonc, qu’est-ce qu’a devient, elle, hein ? » et ma cousine Emma, qui s’était vraisemblablement transformée en conspirationniste de haut vol, j’ai rapidement eu envie de me défenestrer. Moi qui comptais sur cette soirée pour retrouver un semblant d’insouciance, j’avais mal calculé mon affaire. Heureusement qu’Alexis était là pour me secourir à grands coups de diversions et d’excuses bidon.

Au bout de trois heures à essayer d’esquiver les conversations malaisantes en sifflant verre de rouge sur verre de rouge, j’ai fini par piquer la moitié du paquet de Du Maurier qui dépassait de la sacoche de ma tante Sophie et je me suis sauvée pour rejoindre Amaryllis. Quand je suis rentrée à six heures du matin, par la porte d’en avant, comme une grande, et non par la fenêtre de ma chambre, comme je l’aurais fait il y a quinze ans, la maison était sombre et silencieuse. Visiblement, ma disparition n’avait empêché personne de s’endormir. Je ne sais pas trop ce que ça dit sur ma famille et sur l’importance qu’elle m’accorde, mais bon, je préfère encore la nonchalance à la confrontation.

Depuis, je passe mes journées en pyjama, entre la télévision et mon ancienne chambre, qui n’a jamais trouvé une autre fonction, plus de dix ans après mon départ de la maison. Mes vieux posters de Hole et des Smashing Pumpkins tiennent encore sur les murs, défiant la gravité depuis près de vingt ans ; comme quoi la gommette bleue du Dollarama, c’est un meilleur investissement qu’on pourrait le penser. Le soir, je fais l’effort de traîner mes vieilles pantoufles à têtes de ratons laveurs jusqu’à la salle à manger pour le souper. Je vois bien mes parents échanger des regards préoccupés quand je me sers un troisième, quatrième, cinquième verre de vin, mais personne ne dit rien. Un peu d’automédication ne me tuera pas.

L’alcool a le double avantage d’amortir mon anxiété et de perturber mon rythme circadien, tuant dans l’œuf les cauchemars qui m’assaillent inévitablement lorsque je m’endors à jeun. Malgré tous les efforts que je fais pour éviter de penser à Chrystelle pendant la journée (j’ai même arrêté de visiter sa page Facebook quinze fois par jour), mon subconscient se venge la nuit. Dans mes rêves des dernières semaines, elle joue toujours le rôle principal. Alors que, dans la vraie vie, elle a toujours été si tristement prévisible (et un peu beige, soyons honnêtes), la Chrystelle de mes rêves est polymorphe, apparaissant successivement en femme fatale, en petite fille ou en figure fantomatique.

Chaque fois, j’essaye de lui parler, mais elle ne m’entend pas et continue de vaquer à ses occupations comme si je n’étais pas là. Je marche vers elle. En approchant, je réalise que quelque chose ne tourne pas rond. C’est toujours différent. Ses yeux ont été arrachés de leurs orbites, ou bien la peau de ses bras se détache en lambeaux purulents. À la place de ses seins se trouvent des plaies béantes. Des hordes d’asticots dodus grouillent sur son corps à moitié putréfié. Malgré tout, malgré moi, je continue d’avancer jusqu’à ce que nos visages ne soient plus qu’à quelques centimètres l’un de l’autre. C’est habituellement à ce moment-là que Chrystelle se tourne vers moi et m’adresse un sourire sauvage. Un sourire qui ne peut vouloir dire qu’une chose : « Tu vois ce que tu as fait ? Tout ça, c’est de ta faute. »

Chaque fois, je me réveille en sueur, peinant à croire que ces images peuvent vraiment être le fruit de ma seule imagination, que toutes ces horreurs ne vivent que dans ma tête. Inutile de dire qu’après de tels cauchemars, on ne se rendort pas. Quand je me soûle, au moins, je sais que je dormirai d’un sommeil sans rêves, quitte à me réveiller avec la tête dans le cul.

Hier soir, alors que je m’apprêtais à me coucher après un bain d’une heure et demie au terme duquel j’étais passée à travers le réservoir d’eau chaude au grand complet, maman a cogné à ma porte. J’ai fait semblant de pas entendre et espéré qu’elle me laisserait tranquille, mais c’était un bien mauvais calcul. Elle a cogné à nouveau, un peu plus fort. « Sarah, ma poulette, es-tu sûre que tu vas bien ? J’aimerais ça qu’on se parle. » Apparemment, c’est ce dont tout le monde rêve, ces jours-ci : me parler. C’est bête que ce soit justement la dernière affaire dont j’aie envie. Jusqu’à maintenant, j’ai réussi à me défiler devant les multiples tentatives de maman pour engager la conversation au sujet de Chrystelle, prétextant un mal de tête, un irrépressible besoin de faire la sieste ou une envie subite de m’empiffrer de sucre à la crème.

Je sais d’avance à quoi elle ressemblera, cette discussion. Ce serait loin d’être la première du genre, en trente et une années de vie. Maman va prendre son ton de psychologue, comme si j’étais une des patientes à demi cinglées qui la payent cent cinquante dollars l’heure pour qu’elle les écoute divaguer. Elle va poser les pires questions rushantes en me regardant droit dans les yeux, les sourcils froncés, jusqu’à ce que je craque et que je m’écrase, comme un œuf de caille sous le sabot d’un cheval. Ensuite, elle va me regarder morver pendant une demi-heure en me flattant les cheveux et en hochant la tête doucement, parce que « c’est important de pas tout garder en dedans, Sarah, il est plus que temps que t’apprennes à accepter tes émotions. C’est naturel, de ressentir des choses. Ça veut pas dire que t’es faible, au contraire, ça demande beaucoup de courage, regarder sa peine en face, poulette. » Au terme de la conversation, elle va se sentir beaucoup mieux, et moi, je vais me sentir comme une marmotte en décomposition au bord de l’autoroute.

Il n’était évidemment pas question que je la laisse entrer. Heureusement que la porte était barrée. Je me rappelle que mes amies d’enfance (et encore plus mes premiers amoureux) trouvaient ça fascinant qu’il y ait un verrou sur ma porte de chambre. C’était une rareté absolue dans notre univers. Mes parents nous ont toujours considérés comme des personnes à part entière, Alexis et moi. À ce titre, nous avions droit à notre intimité. Cette fois, j’avais bien l’intention de la revendiquer. Je me suis entendue répondre « Quoi ? Je suis couchée, là, c’est pas le bon moment ! » à ma mère, sur le même ton irrité que j’utilisais à l’époque où j’étais une adolescente en proie à des poussées hormonales erratiques. J’ai radouci le ton et ajouté, sans grande conviction : « On peut se parler demain, OK ? » Elle m’a souhaité bonne nuit, visiblement déçue. J’ai senti dans sa voix que je l’avais blessée et je me suis tout de suite sentie un peu coupable. Elle mérite pas ça, pauvre petite maman. Mais est-ce que c’est trop demander qu’on me laisse refouler mes émotions en paix, juste pour une fois ?

De toute façon, il va bien falloir que je finisse par lever le camp d’ici. Alexis est reparti à Montréal hier après le dîner. Il avait fait son temps ; il devient désagréable quand il reste trop longtemps de ce côté du fleuve. J’aurais peut-être dû accepter son offre de me ramener en ville. Maintenant, je vais devoir quêter un lift à Amaryllis et me heurter à son étouffante bienveillance, ou prendre l’autobus, ce qui est encore moins attrayant comme perspective.

Ce matin, j’ai décidé de me botter le cul. Je me suis levée tôt, j’ai pris ma douche, je me suis habillée et je suis descendue au rez-de-chaussée. Mes parents buvaient leur café à la table de la cuisine dans leurs robes de chambre assorties, chacun devant sa section du Devoir, la main de mon père doucement déposée sur celle de ma mère, le bout de leurs pantoufles se touchant sous la table.

Absorbés par leur lecture, ils ne m’ont pas entendue approcher et ça m’a permis de les observer pendant quelques secondes. Je pense qu’en vieillissant, on finit par ressentir le même genre de tendresse devant nos parents qu’eux-mêmes éprouvaient devant nous quand on était petits. Moi, en tout cas, je les trouve cute à mort. Je trouve ça beau (et un peu surréel) qu’ils s’aiment encore après toutes ces années.

Mon père, qui s’assure de se lever avant ma mère chaque matin pour lui préparer son bol de café au lait avec une triple dose d’espresso et un peu de cannelle sur le dessus. Ma mère, qui lui fabrique des petits lunchs équilibrés et diversifiés les jours où il enseigne à l’université. La façon dont ils se regardent et se frôlent par exprès en passant l’un près de l’autre. C’est étonnant que je ne sois pas plus douée pour le bonheur, avec des modèles aussi irréprochables.

Je me sens presque coupable de les déranger dans leur quiétude, mais j’ai cruellement besoin d’un café. Ils n’ont même pas l’air surpris de me voir surgir de si bon matin, alors que ça fait trois jours que je reste au lit jusqu’à midi et que je remets mon pyjama sitôt sortie de la douche.

J’épluche une clémentine et j’attrape un bout de journal avant de m’asseoir à table avec eux. Ma mère me demande si j’ai des plans pour la journée et, sur un coup de tête, je réponds que je retourne à Montréal, qu’Amaryllis m’a proposé un lift et qu’il faut bien que je finisse par aller arroser mes plantes. Ce n’est évidemment pas vrai, mais je connais assez Amaryllis pour savoir que si je lui demande un lift, elle va me faire un lift. Et puis j’imagine qu’elle doit commencer à avoir hâte de s’enfuir, elle aussi. Le temps des Fêtes chez les Duchesne, c’est loin d’être le festival de l’agrément.

Moins de trois secondes après que je lui ai envoyé un texto pour savoir si je pouvais compter sur sa complicité pour orchestrer ma fuite, Amaryllis répond qu’elle me prendra à dix heures. Ça me laisse à peine le temps de rapailler mes affaires, de les fourrer en tapon dans mon sac à dos et d’embrasser chaque parent sur les deux joues. Il n’y aura pas de conversation à cœur ouvert avec ma psy de mère au programme aujourd’hui. Sauvée par la cloche.

À 9 h 58, la vieille Mazda bleue d’Amaryllis recule dans l’allée. Deux secondes après, mon cellulaire vibre : « Suis là :) » Je doute qu’Amaryllis soit physiologiquement capable d’envoyer un texto à quelqu’un sans l’enjoliver d’au moins un émoji. J’attrape mon sac à dos et le sac réutilisable géant à l’effigie de Provigo qui contient mes cadeaux (c’est un peu gênant de recevoir encore autant de cadeaux de Noël à trente et un ans). Ma mère y glisse in extremis deux énormes plats Tupperware remplis de victuailles, comme si on n’avait rien à manger de l’autre bord du pont. J’ignore son injonction d’attacher mon manteau, lui donne un dernier bec sur la joue et sors dans le froid glacial. Amaryllis m’envoie la main derrière son volant, l’air beaucoup trop contente de me voir.

Je ressens un certain soulagement quand nous nous mettons en route. La vie ne tourne pas au même rythme, ici. Quand je me retrouve dans cette maison, j’ai l’impression d’être coupée du reste du monde, comme dans ces légendes où le protagoniste a l’impression de passer une seule journée dans un univers étrange, mais quand il revient chez lui, cent ans ont passé et tous les gens qu’il connaissait sont morts, genre (je ne suis pas très douée pour raconter des légendes).

Amaryllis, en tout cas, est bien vivante. Je lui demande si elle a passé un joyeux Noël. Elle laisse échapper un petit rire sans joie : « J’ai gagné deux ou trois parties de Scrabble contre papa… » Je sais bien que chez elle, Noël n’a pas grand-chose de joyeux. Ce n’est pas pour rien qu’elle s’arrangeait pour venir le passer dans ma famille quand on était plus jeunes. Ça arrangeait sa mère, je pense : une fois qu’elle l’avait fait défiler devant la visite dans sa belle robe pour montrer à quel point elle était jolie et bien élevée, Amaryllis ne présentait plus grand intérêt pour elle.

« Regarde ce que j’ai trouvé en fouillant dans le sous-sol », dit-elle sur un ton un peu trop excité à mon goût, en désignant la banquette arrière d’un mouvement de tête. Une vieille boîte en carton brun qui a l’air d’avoir fait la guerre, décorée d’images délavées qui semblent sorties tout droit d’un magazine féminin des années 90, des lèvres brillantes de gloss, des yeux cernés de khôl, des filles trop maigres et des garçons aux allures androgynes.

J’ai l’impression d’avoir déjà vu le tout quelque part, mais je ne saurais dire où. Je lance un regard déconcerté à Amaryllis. Son sourire s’élargit, comme si elle s’apprêtait à me livrer son meilleur tour de magie. « Regarde ce qu’il y a dedans, tu vas capoter ! C’est plein de souvenirs. » Je ne suis pas vraiment rassurée, mais je ne vois pas comment je pourrais échapper à mon sort. Je me tords sur mon siège et attrape la boîte, qui est quand même moins lourde qu’elle en a l’air, et je la dépose sur mes genoux sans savoir quoi en faire. J’ai l’impression qu’Amaryllis va pogner en feu à force d’être enthousiaste. « Ben là, Sarah, regarde dedans ! »

Je soulève le couvercle du bout des doigts. La boîte contient une variété d’artéfacts de notre adolescence : des photos, des albums de fin d’année, des billets de ciné-parc, des lettres écrites sur des feuilles lignées ou à carreaux. Certaines d’entre elles sont encore pliées de façon à imiter la forme d’une enveloppe, selon une méthode bien connue des adolescentes des années 90 (qui s’est peut-être transmise de génération en génération tel un précieux savoir-faire ancestral, mais dans un monde de textos et de Snapchat, je doute que ce soit encore bien à la mode).

« C’est fou, hein ? J’étais tellement contente de retrouver ça, pour vrai. J’ai pas encore fini de relire les lettres, mais il y a plein de belles photos de toi. Ben, de nous trois, en fait. »

Amaryllis rit nerveusement. Je farfouille dans la boîte avec circonspection, vaguement craintive à l’idée de ce que je pourrais y trouver. Les versions adolescentes de nos visages se dupliquent à l’infini sur plusieurs dizaines d’images. Moi qui tire la langue en faisant la file pour Le Monstre à La Ronde. Amaryllis et Chrystelle en jupes à carreaux et polos blancs, assises sur une table à pique-nique dans la cour de l’école secondaire. Chrystelle et moi en bikini, visiblement un peu éméchées, au bord de la piscine chez les parents d’Amaryllis. Sur certaines photos, il y a d’autres gens avec nous, des camarades de classe dont je n’ai pas eu de nouvelles depuis des années, des garçons du quartier dont j’ai oublié jusqu’au prénom. Malgré la présence de ces quelques figurants, la boîte est surtout un autel voué à la commémoration de l’âge d’or de notre amitié. Chrystelle, Amaryllis, Sarah. À la vie, à la mort. Ma salive prend soudain un goût amer.

Je ne comprends pas ce qui a pu pousser Amaryllis à conserver une telle collection de vieilleries insignifiantes, et encore moins pourquoi elle s’est imaginé que ça me plairait. Il y a des choses là-dedans qui datent de la deuxième année de notre secondaire, ce qui veut dire que ça fait presque vingt ans qu’elle couve précieusement ces témoignages du passé. Moi, ça fait deux décennies que j’essaye d’oublier cette époque-là. Amaryllis devrait pourtant comprendre mieux que quiconque que je n’ai pas la moindre envie de m’y replonger.

Je repose délicatement le couvercle sur la boîte et je la replace sur la banquette arrière, faute de pouvoir la balancer en bas du pont. Je feins de m’absorber dans la contemplation de mon cellulaire, parce que je ne sais pas trop quoi dire, rendue là. Amaryllis ne parle pas non plus, mais à son petit air pincé, je devine qu’elle est déçue de ma réaction. Nous n’échangeons pas plus de dix mots pendant le reste du trajet. Noël est fini et le charme est brisé.

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