Personnages secondaires

Jeanne Dompierre · Chapitre 11 sur 22

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Personnages secondaires

Julie-Chloé

 

Ève ronfle comme un carcajou à côté de moi, couchée sur le dos, les bras en croix. Elle occupe les deux tiers du lit et me force à me recroqueviller dans un tout petit coin, à la lisière du matelas. Je suis réveillée depuis au moins une heure et je sais que je ne me rendormirai pas. Elle, elle va probablement dormir jusqu’à midi. Il faut dire que sa thèse, elle peut l’écrire quand elle veut. Personne l’attend nulle part.

Je me glisse hors du lit en essayant de faire coïncider chacun de mes mouvements avec un de ses grognements, pour minimiser les risques de la réveiller. Ce n’est pas uniquement de l’altruisme de ma part ; j’aime ces matins qui n’appartiennent qu’à moi. Le calme dans l’appartement. Le pot de café que je ne suis pas obligée de partager. Le miroir de la salle de bain que j’ai le droit de monopoliser aussi longtemps que je le souhaite, sans avoir à jouer du coude.

Je sirote mon café en parcourant le journal d’un œil distrait. Sous le titre d’un article, je reconnais le nom d’un ancien ami d’université. Il couvre les affaires municipales depuis quelques mois et si je me fie à ses publications sur les médias sociaux, il n’en est pas peu fier. À le voir étaler ses accomplissements, on pourrait avoir l’impression qu’il passe ses journées à soigner des enfants malades en banlieue de Kinshasa plutôt qu’à assister aux conférences de presse du maire et aux réunions du conseil municipal.

Bon, je me moque un peu, mais j’avoue que c’est quand même pas rien, avoir un beat régulier dans un grand quotidien si tôt dans sa carrière. C’est pas comme si j’avais tant de raisons d’être fière de mes propres prouesses professionnelles, comme Ève ne manque pas de me le rappeler chaque fois que j’ose m’enquérir des progrès de sa thèse de doctorat.

Elle n’a pas tort. Je suis souvent un peu gênée quand je croise quelqu’un de ma cohorte, sur la rue ou dans un bar. Évidemment, au bout de trente secondes, on se met à parler de nos contrats respectifs, chacun voulant s’assurer que son parcours vaut bien celui des autres, presque un an après la fin de nos études. Même si je sais que je suis chanceuse d’avoir un travail à temps plein et qu’ALT est incontestablement une publication qui a du succès, la plupart des gens considèrent que ce n’est pas un magazine très sérieux. On y retrouve davantage de « rédactrices » que de vraies journalistes. Mais bon, c’est pas comme si les gens s’attendaient à ce que je fasse de grandes choses non plus. Pour les gens du bac, j’ai jamais été rien d’autre que la fille un peu bizarre qui trippait sur les histoires lugubres.

Une fois mon café bu et ma tasse dûment astiquée et rangée pour éviter de m’attirer les foudres d’Ève, j’enfile ma tenue de course. Habituellement, je préfère courir en soirée, mais Camille a invité toute l’équipe d’ALT à un souper pour son anniversaire, et je présume que je n’aurai pas le temps de repasser ici avant d’y aller.

J’aime bien courir en hiver, surtout quand il fait doux comme aujourd’hui. Pas de vent, pas de glace meurtrière sur les trottoirs, c’est presque miraculeux. Je me mets en route à petites foulées tranquilles ; je n’ai pas envie de me fatiguer ce matin, juste de profiter du moment. Un des facteurs qui a pesé dans la balance quand j’ai accepté d’emménager avec Ève après seulement deux mois de relation, c’est que son appartement se trouvait à moins de huit cents mètres de l’entrée de la piste cyclable des Carrières, un de mes parcours préférés. J’en ai pour huit kilomètres aller-retour, ce qui correspond à peu près à un épisode du podcast sur les tueurs en série que j’écoute ces jours-ci. J’ai besoin de toute l’inspiration que je peux trouver pour pouvoir me lancer enfin dans mon propre projet.

La semaine dernière, j’ai surmonté ma timidité et je suis allée cogner à la porte du bureau de Francis. Il était passé dix-huit heures et presque tout le monde était déjà parti. J’ai attrapé Francis juste avant qu’il s’en aille à son tour. Il avait déjà son manteau sur le dos et son casque de vélo sur la tête. Ça me laisse toujours perplexe, les gens qui mettent leur casque de vélo alors qu’ils sont encore à l’intérieur. Je lui ai dit que j’avais un projet à lui présenter, mais que ça pouvait attendre au lendemain sans problème. Il m’a invitée dans son bureau. Sans enlever son manteau ni son casque, il s’est assis sur le canapé à trois places et m’a fait signe de m’installer à côté de lui. À mon avis, ce n’était pas la position idéale pour faire un pitch, mais à cheval donné, on regarde pas la bride, comme dirait ma mère.

C’était la première fois que je me retrouvais en tête à tête avec Francis. En général, je l’évite autant que possible. Il est gentil, mais il y a quelque chose chez lui qui me rend mal à l’aise. Chaque fois qu’il pose les yeux sur moi, j’ai l’impression qu’il m’attribue une note sur dix dans sa tête. C’est un peu répugnant, mais bon, c’est mon patron, alors je ne peux pas faire grand-chose à part ignorer ses mauvais côtés. Prenant mon courage à deux mains, je lui ai présenté mon projet de podcast, en lui faisant jurer de ne pas en parler à Sarah pour le moment. Francis m’a fait un clin d’œil en m’assurant qu’il était capable de garder un secret, ce que j’ai trouvé plus creepy qu’autre chose.

La bonne nouvelle, c’est que mon idée l’a beaucoup enthousiasmé. Il m’a promis que dès la semaine prochaine, je pourrai travailler là-dessus jusqu’à vingt heures par semaine. Mes autres tâches seront redistribuées au sein des autres membres de l’équipe. Il va quand même falloir que je trouve le courage d’en parler à Sarah. C’est pas comme si j’allais être capable de travailler sur un projet secret pendant des mois sans que la phénoménale machine à rumeurs d’ALT s’emballe.

La simple idée d’avoir cette conversation avec Sarah me remplit d’anxiété. Ça fait deux mois que j’essaye de m’inventer des prétextes pour jaser avec elle, mais elle n’est vraiment pas facile d’approche. J’accélère le pas, question de donner à mon cœur une bonne raison de battre si vite. Je sursaute quand je croise un coureur qui porte un survêtement jaune canari, le visage camouflé par un passe-montagne et des lunettes de ski.

Ève a toujours détesté que je vienne courir ici le soir, et c’est encore pire depuis que je lui rebats les oreilles avec cette histoire de potentiel tueur en série. Même si elle affirme qu’elle n’y croit pas vraiment et que j’ai trop d’imagination pour mon bien, elle trouve que je me mets en danger inutilement en choisissant un parcours aussi isolé et mal éclairé. J’ai beau lui expliquer qu’il y a à peu près autant de coureurs ici le soir que d’automobilistes sur l’autoroute 40 à l’heure de pointe, rien n’y fait. Il faut dire que convaincre Ève de changer d’idée sur n’importe quel sujet, c’est tout un défi.

L’épisode de Serial Killers qui joue en ce moment dans mes écouteurs porte sur un duo de tueurs en série dont je n’avais jamais entendu parler, et qui sévissait à Los Angeles vers la fin des années 1970. Les tueurs, une paire de cousins singulièrement peu fréquentables, violaient et étranglaient leurs victimes, avant de se débarrasser des corps dans les collines entourant la ville, ce qui leur avait valu leur nom : « The Hillside Strangler ». C’était évidemment avant qu’on finisse par comprendre qu’ils agissaient en tandem.

À cette époque, les journaux semblaient avoir bien du plaisir à trouver des surnoms aux tueurs en série. Je me demande si ça faisait l’objet de séances de remue-méninges dans les salles de rédaction, si tout le monde écrivait ses idées sur des gros Post-it fluorescents et les collait sur le mur, comme on fait chez ALT quand on cherche des nouvelles idées de top 10. Peut-être qu’éventuellement les médias affubleront le criminel qui sévit dans nos rues d’un de ces noms de guerre. Le Monstre de Montréal. Le Boucher des ruelles. L’Égorgeur de Rosemont. Ouf, je ne crois pas que ce serait une si bonne idée de m’inviter à ce brainstorm-là. Je pense que je vais me concentrer sur mon podcast.

De toute façon, le surnom des tueurs en série est souvent lié à la méthode utilisée pour tuer les victimes, et pour l’instant, aucun corps n’a été retrouvé. Chrystelle, Deborah et Katherine ont disparu, mais elles ne sont pas mortes. Pas officiellement, en tout cas. Bon, je ne veux pas être pessimiste, mais ça m’étonnerait qu’elles soient encore vivantes. Si je me mets dans la peau du kidnappeur moyen, ça m’apparaît comme un cauchemar de logistique, garder toutes ces victimes en vie pendant une aussi longue période.

Cela dit, se débarrasser d’un cadavre sans éveiller les soupçons, c’est pas si évident non plus. Il se peut bien que le tueur ait accès à une grande cour arrière. Il a peut-être un congélateur horizontal dans son sous-sol. Si ça se trouve, il n’est pas exclu qu’il soit propriétaire d’une ferme porcine jouxtant un abattoir, comme Robert Pickton, le plus canadien des tueurs en série. Des fois, j’oublie que c’est pas tout le monde qui habite à deux dans un trois et demie. Quoique, en y pensant bien, Jeffrey Dahmer a réussi à faire pas mal de dommages dans son petit appartement de Milwaukee. Il collectionnait et, occasionnellement, mangeait des morceaux prélevés sur les cadavres de ses victimes, après avoir essayé sans succès de les transformer en zombies-esclaves. Il y a bien eu quelques voisins pour se plaindre de l’odeur, mais avant que les policiers l’embarquent, Dahmer avait eu le temps de tuer et de démembrer une vingtaine de pauvres garçons.

Dahmer est un tueur particulièrement intéressant selon moi, parce qu’il ne retirait pas vraiment de plaisir de l’acte de tuer comme tel, contrairement à tant d’autres. Affligé d’un trouble d’attachement assez pathologique, il tuait ses amants de passage quand ceux-ci tentaient de le quitter à la fin de la soirée. Il ne voulait pas être seul. J’irais pas jusqu’à dire que ça l’humanise, mais comparé aux vicieux étrangleurs dont l’animatrice de Serial Killers me susurre l’histoire dans les oreilles depuis quarante minutes, je le trouverais presque attendrissant. Ça l’a pas empêché de se faire battre à mort par un codétenu au bout de quelques années de pénitencier.

De retour à l’appartement après ma course, je suis soulagée de constater qu’Ève ronfle encore. Avant de partir travailler, je dépose un baiser sur sa joue. Elle marmonne quelque chose d’incompréhensible et se retourne contre le mur. Je laisse une note bien en évidence sur la table de la cuisine pour lui rappeler que je rentrerai tard ce soir. Même si Ève affirme qu’elle me trouve ridicule avec mon « obsession » pour les femmes disparues, elle m’inonde de textos paniqués chaque fois que je rentre du bureau un peu plus tard que d’habitude. Elle a beau faire la brave, elle a aussi peur que n’importe qui de la menace sourde qui rôde dans le quartier.

Dehors, le vent s’est levé. Je n’ai même pas le temps de refermer la porte qu’elle claque brusquement derrière moi. Des nuages menaçants s’amoncellent au-dessus de ma tête alors que je marche vers le viaduc qui sépare Rosemont du Mile End. Je m’engouffre sous la structure de béton et de métal en essayant d’éviter de poser les yeux sur le cadavre de pigeon qui gît par terre depuis plus d’une semaine, dans l’indifférence générale. Mais je suis incapable d’échapper à l’attraction morbide qu’exerce sur moi l’animal mort. Mon regard coule irrésistiblement vers le volatile en décomposition, dont je devine les entrailles désormais envahies par les bactéries et les asticots, qui se nourrissent goulûment de ses chairs fétides. Je réprime un haut-le-cœur, tout en me demandant, comme chaque matin, pourquoi l’horreur me fascine autant, alors qu’elle me révulse.

Lorsque j’émerge du viaduc, les nuages ont commencé à cracher un verglas dru et coupant, qui me fouette le visage. Heureusement, je ne suis plus qu’à quelques dizaines de mètres des bureaux d’ALT. Alors que je m’apprête à traverser l’intersection de la rue Bernard, j’aperçois Sarah Jacques qui marche sur le trottoir devant moi, un café dans une main et son cellulaire dans l’autre, le visage protégé par un foulard en laine orange fluo, qui détonne étrangement dans la grisaille ambiante.

Pendant un bref instant, j’envisage de la rattraper pour lui parler de mon projet dès maintenant et solliciter son aide, mais le courage me manque, encore une fois. Je la laisse plutôt prendre quelques pas d’avance, pour éviter de me retrouver en tête à tête avec elle dans l’ascenseur. J’ai entendu dire qu’elle serait là, ce soir, à la fête de Camille. Avec un peu de chance, l’occasion de la convaincre de m’aider à mieux connaître Chrystelle et à comprendre enfin ce qui s’est passé ce soir de décembre se présentera d’elle-même, sans que j’aie à faire le moindre effort.

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