Personnages secondaires

Jeanne Dompierre · Chapitre 14 sur 22

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Personnages secondaires

Sarah

 

Quand je me réveille, il est dix heures. Je suis tout habillée dans mon lit et il y a un garçon dans mon appartement. C’est inusité. Habituellement, je m’assure de les mettre dehors et de barrer la porte comme il faut avant de m’endormir. Je crois que ma vigilance s’est un peu émoussée au terme de la beuverie d’hier. Il faudra éviter que ça se reproduise.

Il est assis dans la salle à manger, le dos bien droit, en apparence frais comme une tulipe du printemps. Il tient à la main un exemplaire d’In Cold Blood de Truman Capote, qu’il a vraisemblablement prélevé dans ma bibliothèque, et semble absorbé dans sa lecture. Il ne lève pas les yeux lorsque je passe devant lui pour aller aux toilettes. Sur la table, une tasse à espresso et une bouteille de whisky (MON whisky) aux trois quarts vide. Le gars s’est visiblement pas gêné pour faire comme chez lui. C’est pas comme si on se connaissait depuis l’école primaire ; je suis même pas capable de formuler le début d’une hypothèse sur son nom, ni sur ce qu’il fait ici. Je me souviens de rien. C’est probablement mieux de même.

Je fais couler le robinet d’eau froide tout en faisant pipi. Je m’en fous si c’est pas écolo, il y a des limites à partager mon intimité avec cet inconnu. J’avale deux Tylenol, je me lave la face avec une débarbouillette en frottant assez fort pour épiler la moustache que je ne possède pas, puis je me brosse les dents. Je n’ai pas vraiment plus fière allure après, mais bon, au moins, je n’ai plus de coulisses de mascara sur les joues.

J’espérais un peu qu’il profiterait de mon passage à la salle de bain pour sacrer son camp de chez moi à tout jamais, mais non, il n’a pas bronché et poursuit sa lecture comme si toute cette situation était parfaitement normale. De la cuisine, je lui demande sur le ton le plus sarcastique du monde s’il veut un café pour accompagner son whisky. « Non, merci, ça va pour moi », qu’il répond sans la moindre ironie, aussi poliment que si j’étais une serveuse chez Cora qui venait de lui offrir un troisième réchaud. Un gars qui ne saisit pas le deuxième degré, c’est exactement ce dont j’avais besoin pour commencer cette belle journée.

Même si ça ne me tente absolument pas de jaser avec lui, je m’assois à la table, en choisissant la chaise en diagonale de la sienne, question de bien lui signifier que tout rapprochement est hors de question. Je prends une gorgée de café et je sens aussitôt que si j’en avale une deuxième, je vais vomir de la bile. C’est à ce moment que je réalise à quel point je suis lendemain de veille. Je suis tellement déshydratée que j’estime avoir perdu au moins cinq kilos en liquide. Le cœur me pulse dans les tempes. Je repousse ma tasse, écœurée par son odeur, et je me mets en quête d’informations au sujet de la soirée d’hier, dont je n’ai pas le moindre souvenir. Je gosse avec mon iPhone sans vraiment y prêter attention, cherchant de vagues indices sur Instagram, tout en observant le garçon le plus discrètement possible. J’ai beau être hangover, je suis encore capable de multitasker.

Il n’est pas super beau, mais pas laid non plus. Commun, je pense que c’est le terme approprié pour le décrire. Passe-muraille. Assez costaud, plus le genre de gars qui aime la bière et les nachos que celui qui passe trois heures par jour à s’entraîner. Un début de calvitie aux tempes. Des grands yeux presque noirs, avec des cils interminables. Je connais des filles qui auraient tué pour avoir des cils comme ceux-là (à bien y penser, je suis l’une de ces filles). Sa chemise vert forêt est aussi propre et lisse que si elle sortait de chez le nettoyeur. Pour quelqu’un qui vient vraisemblablement de passer la nuit entière à boire du fort dans mon appartement, il semble être dans une forme superbe. J’aimerais bien être munie moi aussi de ce genre de constitution de Viking, même si je présume qu’à long terme, c’est plus dangereux qu’autre chose, surtout quand on est un peu porté sur les comportements autodestructeurs.

Sans surprise, Instagram n’a rien d’intéressant à m’apprendre au sujet des douze dernières heures de mon existence, ce qui est sans doute une bonne nouvelle. Même si (ou parce que) ma mémoire fait défaut, j’ai l’intuition que ce n’était pas le genre de soirée dont on souhaite conserver des traces. Ça commence à devenir bizarre d’être assise face à cet étrange personnage sans qu’on s’adresse la parole, alors je dis, en désignant le livre : « Si tu voulais me prouver que t’es pas un maniaque, c’est quand même un drôle de choix de lecture, hein. » Il sourit et dépose le bouquin sur la table, puis remplit sa petite tasse de whisky. Je lève ma tasse de café comme pour porter un toast ; il vide en une gorgée le contenu de la sienne.

« Si j’étais un maniaque, ma chère Sarah, j’aurais déjà eu plusieurs occasions de te découper en morceaux et de te passer dans le broyeur à déchets. » Sa voix est un brin moqueuse, mais douce, juvénile, presque féminine. Pas la voix d’un maniaque, à mon avis, quoique je sois loin d’être une spécialiste de la question. Une chose, en tout cas, ne fait pas de doute : lui, il connaît mon prénom.

Je cherche à clarifier au moins un point assez fondamental : « Est-ce qu’on a… toi pis moi… hum, est-ce qu’il s’est passé quelque chose ? » Il éclate de rire, comme si je venais de raconter une excellente blague. « Non, il s’est rien passé. T’as essayé très fort, mais je me suis pas laissé faire. » Je dois avoir l’air insultée, parce qu’il ajoute : « En temps normal, j’aurais cédé avec plaisir, mais considérant l’état dans lequel t’étais, je pense pas que ça aurait été correct. Pis j’ai pas tant envie de retrouver mon nom dans une liste de dudes louches publiée sur Internet. » Je lui avoue que le risque est faible, puisque son nom m’est inconnu. Il hausse les épaules, sourit plus largement et me fait un clin d’œil moqueur : « Je pense qu’il va falloir que t’acceptes le mystère, dans ce cas-là. » Sérieux, buddy ? J’ai pas tant le goût de jouer à ça ce matin, moi.

J’ai beau essayer de recoller les morceaux de la soirée dans ma tête, tout ce qui me revient, ce sont quelques bribes inintelligibles, à peu près aussi cryptiques qu’un film de Lynch. C’est la faute de Francis, aussi, avec ses rondes de shooters à n’en plus finir. Bon, rien ne me forçait à boire tout ce qui me passait sous le nez. C’est pas comme si je ne le savais pas que le mélange de Jameson et de Jägermeister, ça n’a jamais donné de bons résultats. Mais dans le contexte, il était hors de question que je refuse la moindre goutte d’alcool. Déjà que j’haïs Camille habituellement, inutile de dire qu’une soirée consacrée à la célébrer (comme si la vie entière, chez ALT du moins, ne semblait pas déjà vouée à lui rendre hommage), c’est difficilement supportable.

Je sais bien que les regrets ne servent pas à grand-chose, mais qu’est-ce qui m’a pris d’aller passer ma soirée là quand j’aurais pu rentrer chez moi tranquillement, me faire livrer un pad thaï et siffler une demi-bouteille de pinot gris en jugeant la vie des gens sur Instagram ? C’est Francis qui a insisté pour que je vienne, soi-disant parce que « ça ferait plaisir aux filles » pis que « c’était écrit sur mon front que j’avais besoin de me changer les idées », mais je pense qu’il voulait juste s’assurer de ne pas être la seule personne de plus de vingt-cinq ans autour de la table. Il faut croire que même pour lui, il y a des limites à avoir l’air louche.

Peut-être que l’inconnu va au moins pouvoir m’aider à reconstituer une partie de mes souvenirs opaques ? Considérant qu’il est en train de siffler toute ma bouteille de whisky, ce serait ce que mon père appelle « un échange de bons procédés ». Étant donné que je n’ai probablement plus de très grandes réserves de dignité en jeu, je lui demande avec toute ma candeur s’il peut me raconter la soirée d’hier.

Il rit encore, ayant décidément l’air de s’amuser beaucoup. « Écoute, la soirée au complet, peut-être pas… Quand je suis arrivé, vers neuf heures, toi pis ta gang, vous étiez déjà pas mal sur le party, disons. Vous étiez à la table à côté de la nôtre, pas loin du baby-foot, et vous donniez tout un show. Vous aviez tous l’air pas pire de bonne humeur, pis un moment donné, je sais pas ce qui s’est passé, mais la vibe a eu l’air de changer tout d’un coup. T’as perdu une partie de baby-foot contre l’espèce de vieux bro qui vous apportait des shooters aux cinq minutes, pis écoute, je sais pas si c’est la défaite qui a mal passé, mais après ça, c’est comme si t’étais devenue super déprimée d’un coup. »

J’ai effectivement toujours été assez mauvaise perdante, mais il y a bien des limites à se laisser abattre. D’autant plus que Francis est exceptionnel au baby-foot, c’est possiblement son seul talent répertorié. Je n’avais pas la moindre chance de triompher contre lui. Je fais signe au garçon de poursuivre son récit. « Je pense que t’as dû tuer le mood, parce que après ça, la moitié de ta gang s’est volatilisée d’un coup. Vous étiez peut-être cinq ou six à être restés. Toi, t’étais dans une conversation avec une autre fille, une très grande rousse avec un coat en jeans. Ça avait l’air intense, votre affaire. Mais vous étiez pas mal plus calmes, rendues là. La seule raison pour laquelle je vous ai remarquées, c’est que la fille t’enregistrait avec son iPhone. C’était quand même… surprenant. »

Mon pauvre cerveau tente péniblement de reconstituer quelques flashs brumeux, mais c’est un peu comme essayer d’assembler un casse-tête dont tous les morceaux auraient été mâchouillés par un pitbull. Julie-Chloé. Quelque chose en lien avec Chrystelle. Un projet. Un podcast. Fuck. Je ne me rappelle pas si la conversation a duré cinq minutes ou deux heures. Je n’ai aucune idée de ce que j’ai pu lui dire. Elle m’enregistrait, si l’inconnu dit vrai (pis je vois pas pourquoi il me mentirait). Voyons, c’est quoi son problème, à elle ?

Je ne sais pas si c’est à cause de l’alcool que mon système s’efforce d’évacuer ou bien si c’est la nervosité, mais je commence à avoir chaud. Par expérience, le Jäger, en plus de me faire perdre la mémoire, a sur moi l’effet d’un puissant sérum de vérité. Oubliez les potions de la CIA ou du KGB ; qu’on me donne deux shots et je raconte ma vie au premier quidam qui veut bien me tendre l’oreille.

Je dois réussir à cacher mon trouble, parce que le garçon continue son récit sans s’interrompre. « C’est après cette conversation-là que t’as comme un peu… perdu le contrôle, je dirais ? Tu t’es mise à interpeller des gens au hasard dans le bar et à leur raconter des drôles d’histoires. Enfin, pas vraiment drôles, c’est pas le bon mot, plus troublantes qu’autre chose. T’avais l’air perdue, tu fonçais dans les tables, tu bafouillais. C’était tout un spectacle. Un moment donné, je pense que t’as réalisé que tes amis étaient tous partis, pis t’es venue t’asseoir avec nous autres, moi pis mes chums. On était pas mal soûls aussi, donc ça fittait quand même pas pire avec le mood. T’as fini par me frencher, ça t’a remise de bonne humeur, pis j’ai décidé de te ramener chez toi parce que… » Il s’arrête au milieu de sa phrase, avant de reprendre, sur un ton un peu étouffé : « Parce qu’avec ce qui est arrivé à ton amie, je trouvais que c’était pas un risque à prendre, de te laisser partir toute seule dans cet état-là. » Ah oui, d’accord, je vois. Un autre champion affligé du syndrome du sauveur. J’en ai croisé plus d’un dans son genre, ces derniers mois. J’aimerais lui dire que je n’ai besoin de personne pour me protéger, que je suis une grande fille qui fait ses propres choix. Que je me soûle comme ça cinq soirs par semaine, en quête de gars comme lui ou comme n’importe qui. En me transformant en prédatrice, je ne peux plus devenir une proie. Si je m’offre gratuitement, personne ne pourra rien me voler.

J’aimerais lui dire que j’espère trouver des réponses au fond des yeux lubriques et avinés de mes amants passagers, dans leurs caresses rugueuses, leurs étreintes anonymes. Que la délicatesse et la galanterie ne me font aucun bien, parce que j’ai besoin de violence, j’ai besoin d’expier. J’ai besoin d’oublier un peu les images de Chrystelle qui hantent chacun de mes moments de veille et de sommeil. Chrystelle violée, Chrystelle attachée, Chrystelle nue affamée battue défigurée sodomisée torturée brûlée à la cigarette à l’acide à l’huile bouillante. Le cadavre de Chrystelle en morceaux dans un congélateur ou dans des sacs-poubelle, en décomposition au fond d’un bois, dans un fossé.

Et tout ça par ma faute. Tout ça parce que je voulais marcher, moi, ce soir-là. C’était la première neige de l’hiver et je voulais marcher, et Amaryllis m’a suivie, parce qu’Amaryllis me suit toujours. Tout ça parce que je suis, encore et toujours, une meilleure amie de piètre qualité. Une petite conne inconséquente et égoïste, qui finit toujours par mettre tout le monde dans le trouble avec ses idées de marde.

Je ne dis rien de tout ça, évidemment, parce que j’ai la tête dans le cul et l’orgueil en miettes. Je lui dis merci, merci de m’avoir raccompagnée, c’était vraiment pas nécessaire, mais merci. Après, je me lève et je ramasse sa tasse de whisky vide et la mienne, encore pleine de café froid. Je prends aussi la bouteille et la replace sur l’étagère. Le gars comprend le message, se lève, saisit son manteau et son sac à bandoulière. Il a l’air d’hésiter un instant, dodeline d’un pied à l’autre dans le corridor de mon appartement, puis il me dit au revoir de sa voix très douce et se dirige vers la porte.

Juste avant qu’il mette la main sur la poignée, prise d’une impulsion aussi subite que regrettable, je m’entends dire : « Attends ! » Il se retourne, sourire en coin. Je lui tends l’exemplaire d’In Cold Blood qu’il avait laissé sur la table : « C’est vraiment bon, j’te conseille de le lire au complet, tant qu’à y être. » Il prend le livre et le glisse dans son sac en me remerciant, toujours souriant. J’ajoute : « Je suis sur Instagram, tu pourras m’écrire là pour me le redonner quand t’auras fini. » Et je lui donne mon nom d’utilisatrice. Il hoche brièvement la tête, une lueur moqueuse au fond de l’œil, lève son pouce vers moi en signe d’assentiment, me souhaite une bonne journée et sort de l’appartement en refermant la porte tout doucement derrière lui. J’entends ses pas s’éloigner dans l’escalier.

Je sens mon visage s’empourprer. Le fait qu’il n’y ait plus personne pour être témoin de ma déconfiture n’est qu’une mince consolation. Je tourne le loquet rageusement, comme si j’avais peur qu’il revienne sur ses pas juste pour rire de moi. Tu me trouveras sur Instagram. Je vois difficilement comment j’aurais pu terminer tout ça sur une note plus pathétique. Un triomphe sur toute la ligne, ces douze dernières heures, vraiment.

Je me souviens vaguement de ma conversation avec Julie-Chloé, comme on se remémore les bribes d’un rêve qui remontent à la surface en éclairs volatils au lendemain d’une nuit agitée. Je crois me rappeler qu’elle posait beaucoup de questions, mais je n’ai aucune idée des réponses que j’ai pu lui donner. C’est le grand vide. Ça m’étonnerait qu’il y ait quoi que ce soit d’utilisable dans ce que j’ai dit, mais il va quand même falloir que je m’assure qu’elle supprimera ces enregistrements de son téléphone. On verra ça au bureau lundi.

En attendant, cette journée est un peu vouée à l’échec, alors je n’essayerai pas de prétendre le contraire. Je jette tous mes vêtements dans le panier à linge et je retourne dans mon lit, lumières éteintes, rideaux tirés. Mon cœur bat trop vite, alors que mon organisme tente d’évacuer l’alcool, je sue entre les draps. Je ne crois pas que je pourrai me rendormir de sitôt.

À une autre époque, j’aurais écrit à une bonne copine et on serait allées bruncher. J’aurais gardé mes lunettes fumées à l’intérieur et mangé des œufs bénédictine, puis on se serait promenées dans le Mile End tout l’après-midi en commentant l’apparence physique et le style vestimentaire des passants.

Mais, puisque j’ai passé le cap de la trentaine, je n’ai plus vraiment d’amies disponibles sur demande. Tout le monde a toujours l’air débordé entre les bébés et la job. Le plus insignifiant des apéros nécessite d’être placé à l’agenda huit mois d’avance, alors la perspective d’un brunch spontané est absolument saugrenue. Sans parler du fait que je ne digère plus la sauce hollandaise. Je me rabats donc sur mon cellulaire, le fidèle compagnon des millénariaux désœuvrés.

Je butine d’un réseau social à un autre, m’attardant sur les photos savamment recadrées et colorisées de toutes mes connaissances. Même si je sais que c’est de la fiction, je ne peux m’empêcher d’envier leurs vies lisses et parfaites. Leurs enfants aux sourires adorablement édentés, barbouillés de chocolat. Leurs vies de couple qui leur procurent un bonheur à la fois tranquille et exaltant, les sorties au restaurant, les voyages exotiques, les cafés au lait et les croissants savourés au lit, sous une couette douillette et immaculée. Tous ces petits moments du quotidien, qui paraissent tout droit tirés d’une publicité Facebook pour Brooklinen. Les annonces de promotions, les ventres qui s’arrondissent au fil des mois de grossesse, les cinquante-deux romans lus au cours de la dernière année, les nouvelles coupes de cheveux, les randonnées en forêt, les concerts de rock, les vacances en famille, les selfies insignifiants, mais néanmoins récompensés à grands coups de petits cœurs rouges, les exploits pâtissiers, les lunes rousses et les couchers de soleil, tout cela se bouscule sur mon fil comme autant d’accusations à l’endroit de ma propre vie, si vaine, si résolument imparfaite.

J’ai longtemps participé avec assiduité au grand spectacle collectif. Je connais parfaitement les rouages de ces mises en scène et je sais bien que derrière les sourires et les flous artistiques se cachent souvent l’ennui, la honte et les regrets. Surtout l’ennui, qu’on cherche à tromper en quémandant des likes qui nous procureront des petites boucles de bonheur et de stimulation, des petites pointes de dopamine au cerveau. On m’aime. On pense à moi. On me confirme que j’existe.

Mais depuis que Chrystelle a disparu, je n’ai rien publié sur aucune plateforme en mon nom personnel. Pendant que tous ceux qui l’avaient connue de près ou de loin partageaient des photos, des souvenirs, des articles, moi, sa soi-disant meilleure amie, j’ai gardé le silence. Je regardais les messages dégoulinants de pathos ou pleins d’espoir s’accumuler sur sa page et j’avais envie de vomir.

Tout cela sonnait tellement artificiel et n’avait au fond pas grand-chose à voir avec Chrystelle elle-même, la vraie personne en chair et en os que je connaissais depuis l’enfance. Il s’agissait plutôt de parler de soi, de se présenter sous un jour favorable et de continuer à orchestrer le marketing de sa propre petite vie insignifiante. Regardez comme j’écris joliment, comme j’ai une vie intéressante, comme je suis féministe, comme je mérite votre attention. Regardez-moi, aimez-moi, faites pleuvoir sur mes statuts les émojis en forme de cœurs, ensevelissez-les sous les bonshommes jaunes larmoyants.

J’imagine que mon silence sur les plateformes me rend hautement suspecte. Quel genre de cœur vil peut bien avoir une personne qui n’a même pas la décence de rendre un hommage public à sa meilleure amie disparue dans des circonstances aussi tragiques ? Peut-être que c’est juste dans ma tête, aussi. Peut-être que personne n’a remarqué mon silence, parce qu’au fond, personne ne pense à moi. Personne ne pense à rien d’autre qu’à son propre nombril et tout le monde est bien trop occupé à rédiger son prochain statut dans sa tête pour prêter attention au reste.

Sur Instagram, une publication d’Amaryllis attire mon attention. Elle a posté une vieille photo de Chrystelle adolescente, assise sur un muret de béton, des patins à roulettes aux pieds. C’est moi qui l’ai prise, cette photo-là, avec un Kodak jaune jetable comme on en a dilapidé des dizaines au fil de notre adolescence. Contrairement à son habitude, Amaryllis ne m’a pas attribué le crédit de la photo originale. Ces dernières semaines, elle a partagé plusieurs vieilles photos de notre adolescence, trouvées, je présume, dans sa foutue boîte à souvenirs. Elle m’a identifiée dans quelques-unes de ses publications. Je n’en ai aimé ni commenté aucune, refusant de mordre à d’aussi grossiers hameçons.

Connaissant Amaryllis, je devine que mon silence lui fait l’effet d’un affront personnel, mais je m’en fous éperdument. Qu’elle se vautre dans son mélodrame si ça lui fait plaisir. Qu’elle s’amuse à jouer les victimes. Moi, je continuerai d’être la méchante jusqu’au bout. Après tout, ça demeure le rôle que je connais le mieux.

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