Personnages secondaires
Amaryllis
Pour la dernière production écrite avant le congé des Fêtes, je demande toujours aux élèves de raconter leur plus beau souvenir de Noël. Habituellement, j’aime beaucoup corriger ces textes. Même s’ils n’ont que huit ou neuf ans et qu’ils ne produisent évidemment pas de la grande littérature, il y a dans leurs phrases malhabiles de quoi attendrir un rocher. C’est qu’ils y mettent tellement d’eux-mêmes. Ils se dévoilent, révèlent leurs joies, leurs inquiétudes, leurs déceptions. Si on prête bien attention à ces quelques pages couvertes de grosses lettres rondes ou de pattes de mouches à peine déchiffrables, on peut déjà discerner le tracé flou des adultes qu’ils deviendront un jour. Bien sûr, avec tout ce qui se passe en ce moment dans ma vie et dans le monde en général, je ne peux m’empêcher de penser au fait que plus ils vieilliront, plus ces petites joies simples se feront rares, et plus la médiocrité, les déceptions et les traumatismes se multiplieront.
J’aime enseigner en troisième année, parce que j’ai l’impression que c’est l’âge de la dernière chance. Après, inévitablement, la naïveté des enfants commence à s’éroder. Mes élèves sont purs et ils n’ont peur de rien. La majorité d’entre eux n’a jamais connu ni la souffrance, ni l’humiliation, ni le deuil. Ils ne savent rien de la laideur du monde et de la triste mesquinerie des adultes. Quand j’ai commencé à travailler, j’espérais qu’en me baignant quotidiennement dans leur insouciance, je parviendrais à esquiver, au moins partiellement, les contrecoups du temps qui s’enfuit.
Il est passé dix-huit heures et j’ai déjà eu le temps de corriger plus du tiers de mes copies. Sarah est en retard. Ça fait plus de vingt ans que je me trouve des distractions pour tuer le temps parce que Sarah est en retard. Ou encore que j’invente des fables visant à excuser les manquements de Sarah aux yeux du reste du monde. Parfois, je me dis que c’est grâce à elle que j’ai pu développer mon imagination, à force de mentir pour la protéger.
Elle aurait pu faire un effort, pour une fois, il me semble. C’est elle qui a suggéré qu’on se rencontre ici, après tout. J’ai protesté, mais elle n’a rien voulu entendre, sous prétexte que c’était le seul endroit qui se trouvait sur son chemin entre le travail et chez elle. Alors j’ai cédé, comme je cède toujours. Maintenant, assise toute seule à cette table, hantée par les images de Chrystelle et les souvenirs de cette dernière soirée passée ici avec elle, je dois dire que je regrette de ne pas m’être battue un peu. S’il n’en tenait qu’à moi, j’oublierais jusqu’à l’existence de ce bar. Même la serveuse se dit que je n’ai rien à faire ici, je l’ai vu dans ses yeux.
Je présume que les policiers sont venus l’interroger après nous avoir parlé. Ou avant, peut-être ? Non, forcément après, puisque c’est Sarah qui leur a appris qu’on avait échoué ici, après la pizzeria. Ça s’est décidé sur un coup de tête et Chrystelle n’a même pas pris la peine de texter Jean-François pour l’avertir qu’elle rentrerait plus tard. Toute une extravagance, quand même, pour un mercredi soir. Un dernier verre pour la route, comme si on avait encore vingt ans, comme si on ne travaillait pas le lendemain, comme si cette décision impulsive n’allait pas être lourde de conséquences sur notre beauty sleep. Une fois n’est pas coutume, non ? C’est en tout cas ce dont Sarah a réussi à nous convaincre.
Finalement, on en a pris trois, des verres. Après les deux bouteilles bues plus tôt au restaurant, on était dans un drôle d’état. Lorsque nous avons titubé hors du bar, vers vingt-trois heures, le ciel était bas et presque blanc. De gros flocons mouillés avaient commencé à tomber tout doucement, la première vraie neige de la saison. On ne marchait peut-être pas encore tout à fait croche, mais on riait trop fort.
Je ne me rappelle plus très bien ce qui était si amusant, seulement cette sensation d’être exactement au bon endroit, avec les bonnes personnes. Une euphorie teintée d’un soupçon de mélancolie. Ces éclairs de complicité entre nous trois étaient devenus trop rares. Il y avait des années qu’on n’avait pas ri comme ça ensemble. Je crois que Chrystelle et Sarah s’accommodaient plutôt bien de la distance qui s’était creusée entre nous au fil des années. Mais moi, ces moments me manquaient cruellement, alors lorsqu’ils se présentaient, je m’efforçais d’en savourer chaque seconde.
Nous nous sommes séparées au coin de la rue, quelques minutes à peine après avoir quitté le bar. Sarah et moi, on marchait vers l’est. Chrystelle nous a saluées avant de s’engager dans la rue résidentielle où elle avait stationné sa voiture. Un peu inquiète, je lui ai demandé si elle était certaine que c’était une bonne idée de conduire. « C’est le temps des partys de Noël, il y a des barrages policiers partout. Tu voudrais pas te retrouver avec un casier pour ça ! » Sarah m’a traitée de mère poule parano, tandis que Chrystelle a haussé les épaules. Avec une nonchalance qui ne lui ressemblait pas, elle a répondu qu’elle n’était pas si soûle que ça. Elle en avait pour vingt minutes à peine. Elle serait prudente. Elle a offert de nous déposer en chemin, mais on a dit non. Sarah voulait marcher. Moi, j’ai suivi Sarah.
Ça fait deux semaines que je rejoue en boucle dans ma tête cette dernière discussion avec Chrystelle. Y avait-il quelqu’un, tapi dans l’ombre, qui nous guettait, attendant patiemment le meilleur moment pour attaquer ? J’essaye de visualiser la scène pour me remémorer les détails que j’aurais pu oublier, mais je ne vois rien d’autre que Chrystelle, ses joues rosies par l’air froid sous sa tuque bleu clair, les yeux brillants, me promettant que tout ira bien.
Sur la table, mon téléphone vibre. Sarah s’excuse de son retard dans un texto laconique : une urgence au travail, une petite crise à gérer. Bien sûr. Il y a toujours quelque chose, toujours une bonne raison pour Sarah de ne pas être là où elle devrait, pendant que les autres font ce qu’ils ont à faire. Chrystelle serait arrivée pile à l’heure, elle. On n’aurait pas eu tant de choses à se dire, mais on aurait échangé des banalités sans conséquence, commenté la météo, parlé de séries télé, de nos jobs, de son chum, de mes dates pathétiques. Ça aurait meublé l’attente.
Je jette un coup d’œil par la fenêtre. La neige a cessé, mais je doute que cette accalmie dure très longtemps. Ces deux dernières semaines, il en est tombé presque chaque jour, et la magie de la première bordée a vite cédé le pas à la lassitude qui caractérise habituellement la fin de la saison. L’enquêteuse avec qui j’ai parlé au poste de police a déclaré que c’était presque un miracle qu’ils aient retrouvé sa tuque dans de telles conditions, alors qu’elle était complètement ensevelie. Sa tuque en cachemire bleu pâle ornée d’un gros pompon de fourrure blonde, avec une toute petite tache de sang à l’arrière. Ils l’ont ramassée pas trop loin de sa voiture, qui était elle aussi enterrée sous un pied de neige. Il y avait deux contraventions de stationnement épinglées derrière les essuie-glaces. Je me demande si Jean-François va devoir les payer ou si la Ville va accepter de faire une exception. Il me semble que ce serait courtois de leur part, considérant les circonstances.
Un taxi s’immobilise devant le bar, la portière s’ouvre et Sarah s’en extirpe, emmitouflée dans son grand foulard orange néon. Cette couleur ne convient déjà pas à son teint en temps normal, mais c’est encore pire aujourd’hui, alors qu’elle a, comme moi, la mine terreuse d’une fille qui n’a pas dormi depuis trop longtemps. Elle se dirige rapidement vers l’entrée du bar et un instant après, elle est là, dans ma bulle. Elle me fait la bise, me serre dans ses bras, se met à parler trop vite, trop fort, tout en enlevant son manteau. Elle me pose des questions, m’interrompt promptement quand je tente de lui répondre, fait de grands signes dans les airs pour attirer l’attention de la serveuse. L’ouragan Sarah, comme l’avait surnommée la prof de maths, en quatrième secondaire.
Elle commande une pinte et quand elle la reçoit, elle en avale le tiers d’un coup. Elle m’explique les raisons de son retard pendant que je range ma pile de devoirs à corriger. Je fais de mon mieux pour l’écouter attentivement, même si j’ai beaucoup de difficulté à prendre Sarah au sérieux quand elle parle de son travail. Les détails du récit m’échappent, mais il est question de trolls, de Facebook et de masculinité toxique. J’ai l’impression qu’elle fait exprès pour faire durer son récit le plus longtemps possible, dans l’espoir d’échapper à la conversation qui nous attend. Même si c’est Sarah qui a suggéré qu’on se rencontre ici, c’est moi qui, au départ, ai insisté pour qu’on se voie. J’ai besoin qu’on parle de ce qui s’est passé.
Finalement, Sarah finit par arriver à court de mots. Le silence qui suit la fin de son histoire est si pesant que je m’ennuie presque de l’étourdissante tornade de paroles qui l’a précédé. Nous ne nous regardons pas dans les yeux. Je fixe mon verre de vin en le faisant tourner dans ma main et Sarah entortille une mèche de cheveux autour de son index, comme elle le fait toujours lorsqu’elle est nerveuse. Au bout d’un moment, je finis par trouver quelque chose à dire. Je murmure que j’aurais préféré ne pas apprendre qu’ils avaient retrouvé sa tuque.
J’aurais voulu qu’on puisse se forcer à croire que Chrystelle était juste partie. Je me rappelle confusément une histoire qui date d’il y a quelques années, une fille de notre âge à peu près. Il me semble qu’elle habitait en Gaspésie. Ils en avaient parlé aux nouvelles pendant trois jours, après sa disparition. Tout le monde avait crié au meurtre, mais on avait fini par la retrouver dans l’Ouest, bien vivante. Elle était partie cueillir des cerises ou planter des arbres, elle en avait eu assez de sa vie monotone. Elle s’était levée un matin et avait mis le cap sur l’autre bout du pays sans prévenir qui que ce soit. Son conjoint, qui implorait sur tous les écrans ses ravisseurs de la laisser partir, s’était tout simplement fait sacrer là devant la province entière.
Sans cette tuque bleue tachée de sang, on aurait pu s’inventer des espoirs. Imaginer Chrystelle s’engouffrant dans une rame de métro à Beaubien, avant de sauter dans un bus pour New York ou Toronto, au terminus Berri. Une bulle au cerveau. C’était déjà assez extraordinaire qu’on ait réussi à la convaincre de venir prendre un dernier verre avec nous à vingt-deux heures un mercredi soir. Après une telle fantaisie, pourquoi n’aurait-elle pas été prise d’une soudaine envie de refaire sa vie au complet ? N’eût été cette tuque souillée sous la neige, l’hypothèse n’aurait pas été plus saugrenue que la possibilité que quelqu’un ait pu la traquer, l’assommer, la fourrer dans le coffre d’une voiture et la faire disparaître de la surface de la planète, moins de dix minutes après qu’on eut tourné le coin de la rue, Sarah et moi. Ces choses-là, celles qui hantent les cauchemars de toutes les femmes et que les médias et la fiction ont érigées en mythe, ces choses-là n’arrivent pas dans la vraie vie.
Sarah a déjà fini de boire sa bière. D’un signe, elle en commande une autre à la serveuse. Elle est toujours aussi muette et m’écoute, pour une fois. Elle semble s’être vidée d’un coup, comme un pneu de vélo crevé. La serveuse me demande si je veux boire autre chose et je fais non de la tête. Je réalise qu’en fin de compte, je n’ai pas la force de rester ici plus longtemps. Je demande l’addition. À Sarah, qui me regarde sans comprendre, j’offre mon excuse habituelle.
« Il faut que j’aille au gym demain matin. »
Ce n’est pas un mensonge. Les événements des dernières semaines ont fait chanceler ma discipline, et je sais que si je ne suis pas en train de courir sur un tapis roulant à sept heures demain matin, je le regretterai. Je dois penser à moi, pour une fois. Je bois ma dernière gorgée de vin, je mets mon manteau, mes mitaines, mon foulard. Je réalise que mes mains tremblent. Je n’étais peut-être pas prête à revenir ici et à briser le silence, finalement.
Sarah se lève pour me faire la bise. Pendant un bref instant, elle me serre contre elle, avant de se dégager brusquement, tandis que je m’accroche à elle comme à une bouée, incapable d’empêcher mes yeux de se remplir d’eau. Feignant de ne pas voir ma détresse, elle se rassoit sur la banquette et se laisse absorber par l’écran de son iPhone, sur lequel ses doigts tambourinent à un rythme prodigieux. C’est à peine si elle lève les yeux vers moi quand je lui dis au revoir. De toute évidence, elle boude.
Alors que je me dirige vers la porte en ravalant mes larmes, je sens monter en moi une colère aussi subite qu’inexplicable. C’est comme si soudain, tout le poids des années passées à protéger Sarah contre elle-même et contre l’Univers entier, à tolérer ses caprices égocentriques et à excuser ses dérapages me tombait dessus d’un coup. Je sais bien que ce n’est pas Sarah qui a fait disparaître Chrystelle, pas plus qu’elle n’est à blâmer pour la spirale dans laquelle j’ai l’impression de m’enfoncer depuis ce soir-là, mais ce n’est certainement pas elle qui va m’aider à trouver un sens à ce qui nous arrive. Je ne sais pas pourquoi je m’attendais à ce que les choses se passent autrement.
Une fois dehors, je regrette tout de suite de ne pas avoir appelé un taxi. Sur le trottoir, je marche le plus vite possible. À cause du froid mordant, mais aussi parce que je ne veux pas penser au chemin que Chrystelle a dû emprunter, un chemin mille fois parcouru qui a pris fin abruptement à deux rues d’ici.
Je suis convaincue qu’elle n’a pas coupé par le parc ni traversé le stationnement de l’immeuble à condos, un peu plus au nord. Je l’ai bien expliqué à la détective qui m’a interrogée au poste de police. Elle semblait déterminée à trouver une explication logique à ce qui est arrivé à mon amie. Je crois que ça l’aurait soulagée de pouvoir rejeter en partie la faute sur la victime. Ça aurait voulu dire que les autres femmes, celles qui vivent prudemment, celles qui longent les murs et baissent les yeux, n’avaient rien à craindre.
Mais Chrystelle n’était pas du genre à emprunter les ruelles et les chemins de traverse. Chrystelle longeait les murs et elle baissait les yeux. Elle marchait droit, elle coloriait à l’intérieur des lignes. Chrystelle respectait le Code de la route. Elle n’avait jamais pris le moindre risque de sa vie.
Si une chose pareille est arrivée à Chrystelle, ça veut dire que personne, pas une femme en tout cas, n’est jamais vraiment en sécurité. Ce serait bien naïf de croire le contraire. Rien ne peut me garantir que je me rendrai en vie à mon condo ce soir. Je suis une femme qui marche seule dans une rue sombre et quasi déserte, par un soir de grand froid où personne ne mettrait le nez dehors à moins d’avoir de mauvaises intentions. Une proie sans défense, fragile comme un faon, comme un petit oiseau tombé du nid. À tout moment, on pourrait m’assommer, me traîner dans une ruelle, me violer, me battre et me laisser pour morte.
Derrière moi, des bruits de pas dans la neige. Je marche le plus rapidement possible, mais les pas se rapprochent, me rattrapent, plus lourds et menaçants à chaque seconde qui passe. Je triture mon cellulaire dans la poche de mon manteau. Je me prépare à hurler comme une vierge sacrifiée, mais je crains que mon cri s’étouffe dans mes poumons. Qu’une main posée sur ma bouche éteigne ma voix à tout jamais. J’ai peur de m’évanouir de frayeur avant même de pouvoir essayer de sauver ma vie et mon honneur.
L’individu est maintenant tout près, à quelques centimètres derrière moi. Je regarde à gauche, à droite. Il n’y a pas d’issue. Personne ne viendra à ma rescousse. Juste au moment où je m’apprête à me retourner pour au moins tenter de confronter l’agresseur, le supplier de me laisser tranquille, une voix flûtée et féminine, avec une pointe d’accent français, se fait entendre : « Pardon, madame. S’il vous plaît, j’aimerais passer. »
Je me range à droite sur le trottoir et laisse la jeune femme me dépasser. Elle me sourit de ses lèvres peintes en fuchsia et me remercie. Je reste immobile pendant quelques secondes et la regarde s’éloigner sur le trottoir, le pas agile, la démarche chaloupée, et ma terreur des dernières minutes m’apparaît soudain puérile, ridicule. « Gère-toi, fille », comme dirait Sarah.
Malgré tout, avant de reprendre mon chemin, je compose le 911 sur le clavier de mon téléphone. Pendant le reste du trajet, je garderai la main dans la poche de mon manteau, le pouce flottant au-dessus du bouton vert, prête à appeler les secours. Plus que dix coins de rue à franchir et je serai chez moi, en sécurité derrière les murs blancs de mon condo.
Dix coins de rue. Moins de huit minutes de marche. Oui, je pense que je peux survivre à ça.
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