Personnages secondaires

Jeanne Dompierre · Chapitre 10 sur 22

Pages du PDF

Personnages secondaires

Février

 

OceanofPDF.com

ESTHER

 

Pendant la période de l’année qui s’étend du jour de l’An à la Saint-Valentin, tous les serveurs de l’Univers se mettent à regretter à l’unisson l’ensemble de leurs choix de vie. Tout le monde gratte ses cennes pour compenser les excès des Fêtes, ça fait qu’il y a pus un chat qui sort de chez eux. Moi, la job, j’aime ça quand ça bouge. Pour le bien de mon propre portefeuille, c’est sûr, mais aussi pour l’adrénaline.

Là, il est passé dix heures, pis il y a pas eu dix clients dans la place depuis le début de mon shift. J’ai fini par dire à Jonas qu’il pouvait fermer la cuisine pis sacrer son camp. Sans lui pour me faire des jokes de mononcle, c’est encore plus déprimant. On dira ce qu’on voudra, mais des soirées dans ce genre-là, ça donne un peu envie de s’accrocher au luminaire. Le pire, c’est que je pourrai même pas aller me coucher plus tôt, parce que les quatre clients qui restent sont du genre à s’éterniser. J’ai l’œil pour les spotter, les maudits pots de colle.

À la table huit, il y a un dude qui doit avoir la fin vingtaine, dans le genre intello, veston en laine avec des patches aux coudes, lunettes rétro style seventies, cerné jusqu’aux genoux, déjà à moitié chauve. Je devine qu’il s’expose pas souvent à la lumière du soleil. Il tète une pinte de pilsner depuis deux heures en feuilletant un gros livre d’apparence plate, qu’il tient à bout de bras pour être sûr que tout le monde puisse lire le titre en allemand. À moins que ça soit pour faire semblant d’être presbyte avant l’âge ? Ça fitterait pas pire avec son look de vieux prof décrépit.

Éventuellement, il va me commander une deuxième pinte qu’il boira pas plus vite que la première, pis dans trois heures, quand je vais commencer à mettre des chaises sur les tables en le regardant de travers, il va finir par me demander l’addition pis il va sacrer son camp. Il va me laisser une piastre et quart de tip, parce qu’il y a pas grand-chose de plus cheap qu’un étudiant des cycles supérieurs trop abruti pour scorer une bourse.

À part lui, il y a trois jeunes que j’aurais probablement dû carter, mais je compte un peu sur eux autres pour dépasser la barre du salaire minimum, à soir. À cet âge-là, même s’ils sont cassés, ils ont besoin d’approbation et ont tendance à laisser des gros pourboires. Ça leur donne un boost d’ego. Tant mieux pour moi.

Ils traînent autour de la table de pool, pas l’air partis pour finir la game qu’ils ont commencée il y a une heure. Faut dire qu’avec tous les shooters de vodka qu’ils ont descendus, ça doit commencer à être plus toffe de viser les trous. Une des filles a l’air de penser qu’elle est sur le dancefloor du Unity. Elle se déhanche en faisant des faces « subtilement » cochonnes, probablement pour attirer l’attention du gars, qui a l’air de tripper pas mal plus sur son amie que sur elle. Ça va super bien finir, tout ça.

Je suis à la veille de m’endormir quand la porte s’ouvre. Une fille rentre, et avec elle, un coup de vent frette et assez de neige pour construire un petit igloo. Mes quatre clients frissonnent de façon parfaitement synchro. La fille marche droit vers le bar en déroulant le gros foulard couleur de Doritos qui lui emballe la face au complet. Quand je la reconnais, je soupire. Sérieux, il y a au moins trois cents bars à Montréal, il faut vraiment qu’elle revienne ici chaque fois qu’elle a envie de se péter la face ?

Depuis que son amie a disparu, il y a pas une semaine qui a passé sans qu’elle se pointe. Toujours toute seule. L’autre fille, la prof, je l’ai jamais revue depuis la fois en décembre, pis c’est parfait comme ça. Je me passerais ben de celle-là aussi, même si elle laisse toujours vingt pour cent de tip, pis qu’avec les bills qu’elle monte, c’est pas négligeable à la fin de la soirée.

N’empêche, elle me rend nerveuse. Une fille de trente ans qui enligne les whiskys en regardant dans le vide comme un vieil ivrogne, c’est pas sain, me semble. Pis c’est sans parler du fait qu’elle repart presque jamais toute seule. Jonas l’a surnommée la veuve noire, à cause de sa façon de se pitcher sur les hommes comme s’ils étaient des proies à dévorer. Je suis pas du genre à faire du slut-shaming, pis je suis consciente que j’ai pas choisi de travailler dans un monastère, mais disons que je la trouve pas mal sur le party, la fille. J’ai rien contre ça dans l’absolu, mais j’aimerais quand même mieux qu’elle soit sur le party ailleurs qu’ici.

Au lieu de se prendre une table dans un coin comme elle fait d’habitude, elle s’assoit sur un tabouret au bar, juste en face de moi, après avoir déposé son manteau, sa sacoche, son foulard et sa tuque en tas sur celui d’à côté. Elle me fait un grand sourire. Je lui demande ce qu’elle veut boire, en souriant pas pantoute. Elle regarde les bouteilles derrière moi comme si elle essayait de lire l’avenir dedans et finit par se décider pour un double scotch avec une pinte de bière sur le side. Elle niaise pas, comme on dit. Pourtant, ça m’étonnerait qu’elle réussisse à se ramasser une date à soir. Elle doit ben voir que son terrain de chasse est pas mal au point mort.

Je lui sers ses consommations, pis je commence à faire le grand ménage derrière le bar, question d’avoir l’air trop occupée pour jaser. Du coin de l’œil, je la vois qui m’observe, toujours avec le même sourire de maniaque étampé dans la face. Je l’ignore de mon mieux, mais elle décide de prendre des mesures plus directes. « C’est quoi ton nom ? » qu’elle me demande. Bon, here we go. « Esther », que je réponds sans la regarder, pis sans arrêter de torcher mon comptoir déjà plus propre qu’il l’a jamais été.

Même si je lui ai rien demandé, elle me tend la main par-dessus le comptoir en me disant qu’elle, c’est Sarah. Elle ajoute qu’elle trouve que c’est un joli nom, Esther. Bof. J’ai toujours trouvé ça plus poussiéreux qu’autre chose. Ma mère travaillait comme préposée dans un CHSLD quand elle m’a eue, pis elle m’a nommée en l’honneur d’une de ses p’tites vieilles, comme elle les appelait. J’imagine que dans les circonstances, je m’en suis pas trop mal tirée. Esther, c’est quand même moins pire qu’Yvette ou Raymonde.

La fille, enfin, la Sarah a l’air de catcher que j’ai pas envie de devenir sa BFF, parce qu’elle se met à jouer avec son téléphone. Au bout de cinq minutes, elle a fini de caler son double scotch et en commande un autre. Au moment où je le dépose devant elle, elle me regarde drette dans les yeux d’une façon vraiment trop intense pour la ligue, pis elle me demande si ça me dérange qu’elle me parle. « Non, non, c’est beau, j’ai pas grand-chose à faire à soir, anyway », que je lui réponds sur le ton le plus indifférent possible. Je suis pas pour lui interdire de m’adresser la parole non plus. Elle me remercie, avant de retourner à son téléphone.

Les trois kids ont délaissé la table de pool pour s’attaquer au juke-box. J’ai pas les mots pour dire à quel point j’aurais envie de crisser cette cochonnerie-là en feu. Une lubie de Steve, le patron de la place, qui a ramassé ça au Marché aux puces Saint-Michel il y a une couple de mois. Depuis qu’il a arrêté de faire de la poudre, il a vraiment trop d’argent à flauber, ce zucchini-là.

Une des filles met deux piastres dans la fente de la machine. Elle choisit ses chansons avec l’air aussi concentré que si elle était en train de passer l’examen du Barreau. La musique part, une chanson pop insignifiante des années 90 dont on se serait certainement pas imaginé qu’elle survivrait à l’épreuve du temps. En entendant les premières notes, les deux filles crient comme des mouettes et se mettent à danser ensemble, pendant que leur ami les regarde, avec presque un petit filet de bave au coin des lèvres. Peut-être que la soirée va bien finir pour tout le monde, en fin de compte.

« Les gens sont tellement pas gênés des fois, sérieux. » Sur le coup, je pense que Sarah fait référence aux trois jeunes, pis j’ai envie de lui répondre qu’elle est mal placée pour parler, mais non, elle est encore sur son téléphone. Elle me fait signe d’approcher et tourne l’écran du téléphone vers moi. Je m’attendais un peu à voir une dick pic, alors je suis soulagée quand je réalise qu’elle me montre juste une conversation sur Messenger.

Elle me laisse pas le temps de lire ce qui est écrit ; tant mieux, j’en avais pas l’intention. « C’est hallucinant, je te jure que je dois recevoir au moins trois messages par semaine depuis que Chrystelle… » Sa voix tremble, elle s’interrompt. Je lui fais signe que je comprends, elle est pas obligée de se torturer pour finir sa phrase. « Les gens sont vraiment des vautours. Là, c’est une fille du secondaire à qui j’ai jamais parlé, elle était un ou deux ans plus jeune que nous, qui m’écrit soi-disant pour prendre de mes nouvelles… Non, mais elle me prend pour une conne ? Sérieux, si elle était devant moi, je pense que je lui cracherais dessus. »

Je sais pas trop quoi répondre à ça, pour vrai, mais apparemment, ça dérange pas tant Sarah. J’ai comme l’impression que ça fait un bon bout de temps qu’elle a pas eu l’occasion de parler à quelqu’un. En tout cas, elle a pas mal de choses à déverser. En temps normal, je me serais sauvée en courant, mais je m’emmerde à mort, alors je l’écoute distraitement en essuyant des verres, glissant une syllabe par-ci, un grognement par-là, juste pour être polie. J’ai rarement entendu un tel flot de paroles, c’est quasiment hypnotisant. Elle s’interrompt même pas quand le pseudo-doctorant vient payer sa maigre facture, sa brique de Heidegger en évidence sous le bras. Conformément à la sombre prédiction émise plus tôt, il me laisse exactement quatre-vingt-quinze cennes de tip.

Vers deux heures du matin, les trois petits jeunes partent à leur tour, probablement trop déchirés pour faire quoi que ce soit d’autre qu’aller se coucher chacun de son bord. Rendue là, Sarah a eu le temps de me raconter sa vie au grand complet. J’ai pas retenu grand-chose, à part que la fille qui a disparu, c’était censé être sa meilleure amie, mais qu’elles se voyaient pus vraiment parce que la fille se pensait meilleure que tout le monde pis que son chum était un crétin. À mon avis, c’est le cas d’au moins huit gars sur dix, mais le fait que je les voie soûls en général teinte un peu mon opinion sur la question.

Je commence à mettre des chaises sur les tables pour passer le balai. Sarah se lève et commence à m’aider. En temps normal, je la laisserais pas faire ça, mais elle a l’air tellement tout seule que j’ai pas le cœur de la sacrer à la porte. Je lui dis quand même que c’est le last call. Elle commande une dernière bière et la descend à un rythme impressionnant, tout en m’aidant à faire mon close. Elle parle moins, vers la fin, comme si l’alcool avait éteint le système d’alarme qui sonnait dans sa tête. Quand elle a fini de boire sa pinte, j’ai peur qu’elle insiste pour m’en commander une dernière, qu’elle s’imagine qu’on est amies, maintenant. Mais non, elle s’essaye même pas. Elle remet son manteau, son foulard et ses mitaines, ramasse son sac et me demande la facture.

Avant de partir, elle me regarde dans les yeux et me demande si je trouve ça bizarre qu’elle revienne ici tout le temps. Je lui réponds la vérité, parce que je pense qu’on est rendues là, après toutes ses grandes confidences : oui, je trouve ça crissement weird. Elle hausse les épaules comme pour s’excuser, et sa bouche dessine un sourire un peu triste. Après son départ, je réalise qu’elle m’a laissé vingt piastres de tip sur une facture de cinquante. Ben coudonc. La soirée aura pas été complètement perdue, finalement.

Je barre derrière elle et je vais vérifier que la porte d’en arrière est bien fermée aussi. Je l’admettrais jamais devant les autres serveurs, mais depuis l’histoire avec son amie, j’aime pas mal moins ça, être toute seule après le close. C’est pas vraiment que j’ai peur, mais je me sens quand même un peu plus nerveuse qu’avant. L’autre jour, j’ai quasiment sauté sur une table quand le balai que j’avais accoté contre le mur est tombé par terre. Je pense que ça a fini par me jouer dans la tête, cette histoire-là.

Je mets de la bonne musique ben fort dans les speakers et je baisse l’intensité des lumières à l’avant du bar, pour être capable de voir un peu ce qui se passe dehors. C’est pas l’idéal, passer la moppe dans le noir, mais comme ça j’ai moins l’impression d’être une tranche de viande crue exposée dans la vitrine d’un boucher.

Je le sais ben que c’est pas rationnel, mon affaire. Je suis au courant qu’il y a pas grand monde qui a rien de mieux à faire dans la vie que de sortir au beau milieu de la nuit, en pleine tempête, pour aller stalker une waitress sur son lieu de travail. Mais juste au cas où, je pense que je vais quand même caller un Uber pour rentrer chez moi.

OceanofPDF.com