Personnages secondaires
Juin
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AMARYLLIS
Je marche d’un pas lent entre les rangées de pupitres, mes sandales à talons hauts claquant sur le plancher de la classe silencieuse, pendant que les enfants complètent leur dernier examen de mathématiques avant les vacances estivales. Je dois avouer que je ne suis pas mécontente à l’idée d’avoir quelques semaines devant moi pour me concentrer sur moi-même. L’année qui se termine m’a broyée.
Même si j’ai besoin de vacances, il demeure que la perspective de l’été qui s’amorce n’a rien de particulièrement réjouissant. Je n’ai jamais été douée pour faire face au vide et je crains que l’oisiveté me replonge dans mes anciens travers. J’essaye de me convaincre de planifier des activités, un voyage, un cours de tricot ou de cardio plein air, n’importe quoi pour m’occuper un peu le corps et l’esprit pendant les deux prochains mois, mais le cœur n’y est tout simplement pas.
Je crois qu’au fond de moi, j’espérais naïvement que mes tentatives de rencontrer quelqu’un se solderaient par un succès juste à temps pour la belle saison. Pour l’instant, le miracle n’a toujours pas eu lieu. En fait, force est d’admettre que c’est la catastrophe. Même si je collectionne les matchs dans les applications, ce qui nourrit un peu mon ego, rien de concret ne découle de tout cela. Je présume que je suis la seule à blâmer, puisque plus souvent qu’autrement, je laisse les messages s’accumuler dans ma boîte de réception sans y répondre, paralysée par ma crainte tenace d’amorcer une discussion avec un psychopathe et de finir dans un sac à ordures lesté de briques au fond du fleuve.
J’ai la triste impression que mes peurs ne sont pas complètement infondées. Je ne compte plus les hommes qui, mécontents de mon silence persistant devant leurs avances gauches, ont décidé d’y réagir en m’abreuvant d’insultes. Un de ces prétendants éconduits a même réussi à trouver mon compte Instagram après que je l’ai bloqué sur Tinder. Une nuit, pendant que je dormais, il a pris le temps de laisser des commentaires injurieux sur plusieurs de mes photos, en plus de m’envoyer en privé des clichés disgracieux de son anatomie, assortis de menaces affreusement spécifiques. Pendant les jours qui ont suivi cet incident, j’ai eu de la difficulté à trouver le sommeil, convaincue qu’il savait où j’habitais et trouverait le moyen de mettre à exécution ses sombres desseins.
Malgré ces expériences désagréables, je n’ai pas encore supprimé les applications de mon téléphone. J’essaye de me convaincre que les indolentes journées d’été qui s’annoncent m’offriront enfin l’occasion de prendre mon destin en main. Quand j’aurai enfin pu me reposer un peu, cela deviendra plus facile, plus naturel. Oui, tout ce dont j’ai besoin, c’est d’un peu de temps pour prendre soin de moi.
Je devine que plusieurs des enfants à qui j’enseigne sont encore plus exténués que moi en cette fin d’année. Je constate chaque jour à quel point c’est difficile pour certains élèves, particulièrement parmi les garçons, de rester en place toute la journée. Je ne saurais dire si c’est dû à des facteurs innés ou à la façon dont leurs parents les éduquent, mais ça semble plus facile pour les filles d’être sages et obéissantes. Évidemment, il s’en trouve quelques-unes pour se tortiller sur leur chaise et rêvasser en regardant par la fenêtre, mais la majorité des fillettes se conforment, encore et toujours, à ce qu’on attend d’elles.
Au début de chaque année scolaire, je suis fébrile lorsque vient le moment de découvrir les vingt-cinq nouveaux petits visages qui m’attendront dans la salle de classe, comme une comédienne qui s’apprête à monter sur scène. Je me rappelle que quand j’étais enfant, j’étais envahie par un sentiment très similaire au moment de découvrir dans quelle classe je serais, avec quels amis, avec quelle prof.
À l’aube de la troisième année du primaire, j’ai vécu l’un des plus grands moments d’angoisse de mon existence en réalisant que je ne serais pas dans la même classe que Sarah et Chrystelle. Le jour de la rentrée, je me suis effondrée devant tous les autres enfants, terrifiée à l’idée de me retrouver seule, séparée d’elles. Ma mère s’est vite impatientée devant l’inélégant spectacle que je donnais au beau milieu de la cour d’école. Elle m’a saisie par le bras et traînée jusqu’au bureau de la directrice, où, à mon grand étonnement, elle a pratiquement supplié cette dernière de me changer de classe, oscillant habilement entre chantage affectif et menaces voilées. Pour une fois, ses talents de manipulatrice se déployaient à mon avantage. La directrice a fini par céder sous la pression, acceptant de me placer dans la même classe que mes amies. J’ai rejoint ces dernières dans la cour de récréation les yeux rougis, mais pétillants de joie à l’idée de passer une autre année en fusion avec elles. Elles étaient le centre de mon univers.
Maintenant, ma vie tourne autour de mon travail, de ces enfants à qui j’essaye tant bien que mal d’inculquer quelques connaissances de base en français, en maths, en arts et en sciences. Je m’amuse toujours à essayer de deviner quel genre d’adultes ils pourront bien devenir, dans dix ans, dans vingt ans. Même si le rôle que je suis appelée à jouer dans leur transformation demeure modeste, peut-être ferai-je une petite différence dans la vie de quelques-uns ? Bien que cette pensée traverse mon esprit à l’occasion, il demeure que je n’ai pas choisi d’exercer cette profession pour laisser ma marque, contrairement à certains de mes collègues. J’aime les enfants parce qu’ils sont des enfants, tout simplement.
Parmi les fillettes qui se retrouvent dans chacune de mes classes, je m’amuse toujours à identifier une Sarah, une Chrystelle et une Amaryllis. Elles sont toujours là, quelque part dans l’assemblée ; il suffit de prêter attention pour qu’elles se détachent du lot, comme ces images en trois dimensions qui apparaissent lorsqu’on fixe la page en s’en éloignant lentement.
En septembre dernier, je les ai repérées tout de suite. Emma, mon improbable première de classe, avec ses cheveux perpétuellement emmêlés, sa calligraphie déficiente et ses cahiers pleins de traces de doigts, c’est l’image de Sarah au même âge. Il est impossible de ne pas voir un peu de l’enfant que j’ai moi-même été dans les grands yeux bleus et tristes de la petite Laurie-Anne, qui semble bien indifférente aux regards des garçons qui, déjà, la poursuivent inlassablement. Et je dois admettre que, depuis la disparition de Chrystelle, j’ai pris l’habitude de couver Florence, cette enfant trop sérieuse et difficile à aimer, avec ses impeccables tresses françaises et sa tendance à pleurer à la moindre contrariété.
Chaque fois, je me demande si le destin les poussera les unes vers les autres, comme il l’a fait pour mes amies et moi, malgré toutes nos différences. Se reconnaîtront-elles ? Deviendront-elles inséparables ? Finiront-elles par se blesser et s’entredéchirer jusqu’à ce que leur amitié soi-disant indéfectible ne soit plus que l’ombre d’elle-même ?
Pour moi, l’image des enfants que nous étions ne s’est jamais estompée. Elle demeure plus nette, plus vraie que l’image de celles que nous sommes devenues, cachées derrière nos masques, nos mensonges et nos jeux de miroirs. Je croirai toujours que nous étions réellement nous-mêmes à l’époque où nous échangions des billes et des autocollants, avant les déceptions et les trahisons. Combien de fois ai-je souhaité pouvoir monter dans une machine à voyager dans le temps et retrouver cette époque miraculeuse où tout était si simple ?
Je me suis souvent demandé ce que j’aurais pu faire pour sauver cette amitié si pure et si parfaite, l’empêcher de s’étioler petit à petit, jusqu’à devenir le fantôme de ce qu’elle avait été jadis. Quand exactement cette étiquette de « meilleures amies », qui avait tant de valeur à nos yeux, a-t-elle cessé de se rapporter à la réalité et est-elle devenue un bête automatisme expurgé de son sens ? Même si certains événements ont assurément contribué à fragiliser notre relation, je n’arrive pas à identifier précisément le point de bascule. Nous nous sommes éloignées petit à petit, par vagues et par à-coups. Jusqu’à la disparition de Chrystelle, il n’y avait probablement rien de si spécial à notre histoire. Rien de si mythique. Mais pour moi, c’était tout.
Je n’ai pas vu Sarah une seule fois depuis les vacances de Noël, nous n’avons même pas échangé un message. Je ne sais pas comment elle va et elle ne sait pas comment je vais. C’est la première fois depuis plus de vingt ans que nous passons autant de temps sans avoir le moindre contact l’une avec l’autre. Même si je commence à me faire à l’idée que Chrystelle ne reviendra peut-être jamais, je refuse d’envisager une vie sans Sarah. Nous avons besoin l’une de l’autre pour ne pas oublier qui nous sommes.
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