Personnages secondaires

Jeanne Dompierre · Chapitre 13 sur 22

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Personnages secondaires

Esther

 

Ça va bientôt faire vingt ans que j’ai commencé à travailler dans les bars, pis j’ai toujours réussi à garder une saine distance avec mes clients. Pour la santé mentale, c’est la base. Les gens pensent que c’est une job facile, que n’importe quelle nunuche avec deux bras, deux jambes pis un cerveau à peu près fonctionnel pourrait faire ça, mais c’est de la bullshit.

Si n’importe qui est capable d’être serveuse ou barmaid pis de sortir deux cents, trois cents piastres par soir, viens m’expliquer pourquoi il y a des kids qui travaillent chez Provi-soir au salaire minimum. Dans les bars, si t’es le moindrement fragile, tu te brûles en deux ans. Je le sais, j’en ai vu passer, du monde, depuis le temps. Le stress, l’argent comptant qui te file entre les doigts, l’alcool, la drogue, le manque de sommeil. Pour certains, c’est la recette du désastre. Moi, tout ça me coule dessus comme l’eau sur le dos d’un canard.

Un de mes secrets pour survivre dans ce monde-là, ça a été de me bâtir une belle carapace en béton armé et de laisser personne voir ce qui se passe derrière. Ça m’est arrivé d’accepter un shooter ou une bière pendant mon shift, mais j’ai jamais donné mon numéro de téléphone à un client, ni même mon nom de famille. Avec les collègues, je suis un peu plus open, mais je me garde toujours une petite gêne. Oh, je suis ben le fun pis ben smatte, là, ça fait partie de la game. Sauf qu’il y aura jamais personne ici qui va savoir où j’habite, ni d’où je viens, ni le nom de mon chum, ni si j’ai une perruche de compagnie ou si je fais du mountain bike à Mont-Saint-Hilaire le dimanche après-midi.

Depuis que la fille a disparu pis que sa chum Sarah passe la moitié de ses soirées assise à mon bar à me prendre pour sa psy, je sens des petites craques dans mon armure, pis ben franchement, j’aime pas ça. Des fois, quand ça fait une couple de jours qu’elle s’est pas pointée, je me prends à m’inquiéter pour sa santé. Pis quand elle repart avec un dude random en déparlant pis en marchant tout croche, j’avoue que ça me rend nerveuse.

Faut dire que la dernière affaire dont j’aurais besoin, c’est qu’il arrive quelque chose à une autre fille. Les clients commencent à peine à s’en remettre, viarge ! Même si on est une place correcte pis que Steve brasse pas des affaires plus croches que la moyenne des proprios de bars, c’est jamais une bonne nouvelle quand la police débarque pis se met à fouiner partout. Ça stresse la clientèle.

Au moins, les affaires ont repris pas pire, ces dernières semaines. À soir, on est dans le jus pas à peu près. La place est quasiment pleine. Je m’occupe du bar, c’est Kelly pis Max qui sont au service. Lui, je l’haïs pas, mais elle, c’est une vraie tête d’eau. Elle oublie tout au fur et à mesure, commande des pintes juste pour les laisser devenir flates sur le comptoir, ses clients finissent par retontir dans ma face pour savoir si leur drink s’en vient, c’est pas gérable. Je comprends même pas comment ça se fait que Steve continue d’y donner des heures. Me semble qu’au bout de deux mois, on a tous eu le temps de se rendre compte qu’elle valait pas grand-chose.

Faque avec cette dinde-là sur le plancher, j’ai pas exactement sauté de joie quand je l’ai vue arriver, la Sarah. D’autant plus qu’elle avait déjà l’air un peu paquetée. C’est la première fois depuis longtemps qu’elle vient avec une gang. Ça m’a surprise. Je pensais pas qu’elle avait tant d’amis. Tu passes pas tes soirées à traîner dans un bar pis à jaser avec une serveuse qui se sacre de toi si t’es pas un peu toute seule dans la vie.

Elle est avec un troupeau de kids dans le début de la vingtaine, qui ont l’air de se trouver trop cool pour la place. Pour moi, ce sera pas long avant qu’ils aillent voir ailleurs. Il y a une vieille taverne décrépite deux coins de rue plus au nord, les p’tits hipsters aiment ben ça aller là pour jouer au baby-foot pis boire des grosses Laurentide. Je suis pas sûre de comprendre le trip, notre table de baby-foot est aussi bonne que la leur, pis c’est pas comme si ça faisait des si bonnes photos Instagram, ce genre de trou à rats. Pareil, je gagerais un gros vingt piastres que c’est là qu’ils vont finir leur soirée.

Il y a du hockey ce soir, pis même si on a juste un vieil écran minable qui prend la poussière dans un coin de la salle, Steve insiste ben gros pour qu’on mette TVA Sports les soirs de game. Il pense que ça va attirer des clients ou inciter ceux qui sont déjà là à boire plus. Pour vrai, j’ai pas l’impression que ça donne grand-chose, à part faire en sorte que trois ou quatre tarlas qui se pensent à la Cage aux sports se mettent à hurler comme des damnés chaque fois qu’il y a un tir au but. Derrière mon bar, j’ai le contrôle sur la musique, ça fait que je monte le volume au max pour essayer de les enterrer un peu, mais c’est pas gagné d’avance comme combat.

Un des gars qui est avec Sarah vient se planter devant moi et cherche à attirer mon attention en se raclant la gorge. Il est pas mal plus vieux que le reste de sa gang, je dirais qu’il doit avoir quarante-cinq ans, peut-être même un peu plus. Je fais semblant de pas le voir, ce qui est pas si difficile quand t’as trois drinks à mixer pis huit pintes à couler. Je sais pas trop ce qu’il me veut ; ils sont assis dans la section de Max, pas dans celle de l’autre cruche, donc il devrait être capable d’avoir du service sans devoir bouger de sa chaise. Anyway.

Je pense qu’il finit par réaliser que s’il veut que je m’occupe de lui, il va falloir qu’il soit moins subtil, parce qu’il commence à agiter ses mains pis à claquer des doigts comme si j’étais un animal domestique à qui il essayait d’apprendre un nouveau truc. Je l’aime déjà d’amour.

Je finis de placer les commandes au bout du bar pour que les serveurs les récupèrent pis lentement, ben lentement, je me tourne vers lui avec le genre de regard que je réserve habituellement aux coquerelles. Il me commande quinze shooters et ressent le besoin de m’expliquer que c’est pour ses employés, comme s’il avait besoin d’une excuse pour commander des shooters dans un bar. Je lui dis que son serveur va venir lui porter, mais il insiste pour s’en occuper lui-même.

Vu que j’ai pas envie de me battre, je corde quinze verres sur un plateau, je les remplis de Jameson et je le laisse partir avec. Évidemment, avant de s’en retourner vers sa table, il m’offre un shooter, que j’accepte en grimaçant. On fait un petit toast dans les airs. Au moment de payer, il me laisse dix piastres de tip en me faisant un clin d’œil pis en me disant que je devrais sourire plus, que ça serait bon pour mes finances. Heureusement pour lui, il repart vers sa table sans attendre que je réponde.

La soirée continue sur le même beat, rythmée par les erreurs de Kelly, qui mériterait de se faire sacrer dehors à grands coups de pied dans le derrière. Vu que c’est pas dans ma description de tâches de prendre ce genre d’initiative, je me contente de bitcher avec Jonas, qui l’haït encore plus que moi. Je dois dire que l’imitation qu’il fait d’elle est pas pire pantoute, même s’il est pas super chic avec sa moue de canard pis son chandail twisté qui montre sa bedaine poilue. Mais bon, c’est mieux de rire que de brailler, hein ?

Autour d’une heure du matin, il y a un petit temps mort qui me permet de reprendre mon souffle. Je jette un coup d’œil à la Sarah par habitude, question de m’assurer qu’elle se gère un peu. La moitié de sa gang a disparu comme par enchantement, et elle parle avec une fille qui gesticule et qui a l’air ben énervée. Sarah la fixe comme si elle la comprenait pas, le regard dans la brume, écrasée sur sa chaise. Je pense que je l’ai jamais vue soûle de même, pis Dieu sait que je l’ai vue soûle en masse. Il faut dire qu’il y a eu pas mal de tournées de shooters pour leur table.

J’avertis Max et Kelly que je vais fumer une smoke en arrière. J’ai essayé d’arrêter au moins quarante-trois fois, mais ça reste toujours ben la seule bonne raison pour prendre un break quand on travaille dans un bar. Je demande à Jonas s’il veut venir s’encrasser les poumons avec moi, mais il est en train de passer la moppe dans la cuisine et je pense qu’il a juste hâte de sacrer son camp d’ici. Difficile de lui en vouloir.

Je prends mon coat dans ma case et je sors par la porte d’en arrière, à côté de la plonge. Je place une brique devant la porte pour l’empêcher de se refermer complètement. Je m’assois sur une caisse de plastique à côté du container à vidanges, pis même si c’est pas exactement le royaume du confort, j’ai l’impression que je pourrais juste rester écrasée là pour le restant de mes jours. Mes jambes aiment de moins en moins ça, les shifts de dix heures. J’allume ma clope et j’en savoure chaque bouffée en écoutant le silence. Je me sens vieille.

Juste au moment où je m’apprête à rentrer, j’entends des voix dans la ruelle. Je sais pas pourquoi, mais je décide d’aller jeter un coup d’œil. Un mauvais feeling. À quelques mètres de moi, j’aperçois deux ombres, enlacées. Je reconnais le manteau de cuir du vieux frais chié aux quinze shooters et aux conseils de marde, le boss de la Sarah. Il est avec une fille d’une vingtaine d’années, qui était assise à leur table plus tôt. Elle parle d’une voix pâteuse, trop bas pour que je comprenne ce qu’elle raconte, mais j’ai l’impression qu’elle est pas super heureuse d’être là. Il faut dire qu’elle a pas l’air toute là, justement. On dirait que sa tête est trop lourde pour son corps frêle, impression qui est renforcée par ses cheveux frisés, très longs et très foncés. Sa chevelure semble tirer sur sa tête comme une ancre, la faisant vaciller lourdement vers l’avant, puis vers l’arrière. Elle va se réveiller avec un torticolis demain matin, c’est certain.

Elle tangue d’un côté pis de l’autre, même si elle est adossée contre une porte de garage et que le vieux frais chié la retient fermement à deux mains. Je sais pas pourquoi, mais j’ai le feeling que c’est plus pour l’empêcher de se sauver que pour éviter qu’elle se fasse mal. Il lui parle d’une voix douce et ferme à la fois, un peu comme un hypnotiseur. D’où je me trouve, j’entends pas trop bien, mais il me semble qu’il lui dit de pas s’inquiéter, que tout va bien aller. Dans l’obscurité, je vois sa main qui remonte sur la cuisse de la fille, sous sa jupe courte en jeans. Elle a arrêté de parler et s’est immobilisée complètement. Figée comme une statue.

Il y a une partie de moi qui a juste envie de retourner en dedans pour finir mon shift au plus vite, pis me mêler de mes crisses d’affaires. Mais au fond de moi, il y a une petite voix qui dit que ça a pas de bon sens de laisser ce creep taponner une fille à moitié inconsciente dans une ruelle crottée. Je décide d’écouter mon petit Jiminy Cricket intérieur, tout en le maudissant un peu de s’être manifesté. D’habitude, il est pas mal doué pour me laisser tranquille.

Je recule de quatre ou cinq pas, avant de me réengager dans la ruelle en traînant mes pieds dans la garnotte et en sifflotant, bref, en m’assurant d’être aussi subtile qu’un camion de pompiers sur une plage des Caraïbes, pour être ben sûre qu’ils m’entendent arriver. Ça fonctionne : le dude saute quasiment de trois pieds dans les airs et lâche le cul de la fille, comme s’il venait de réaliser qu’il avait la main sur un rond de poêle allumé. Par miracle, elle réussit à se tenir debout, mais elle a pas trop l’air de comprendre ce qui se passe.

Je fais semblant que je viens de m’apercevoir de leur présence. Je dis « Eille, allô, tout va bien ici ? » d’un ton pas vraiment sympathique, mais pas non plus aussi bête qu’il le mérite. Ma voix tremble un peu, pis je m’haïs pour ça. Le creep bredouille oui, oui, tout va bien, son amie est juste un peu soûle, c’est tout. Il s’en allait justement la mettre dans un taxi. Je leur suggère de rentrer dans le bar. Ça va me faire plaisir de leur en appeler, des taxis. Il dit non, que c’est pas nécessaire, il y a un stand au coin, ça va aller plus vite, hein Jade, t’es d’accord que ça va être plus simple de juste prendre un taxi au coin ?

La fille hoche la tête en regardant par terre, comme une enfant timide à qui on a interdit de parler aux étrangers. C’est à ce moment que ça me frappe, à quel point elle a l’air jeune et fragile, surtout à côté de lui, avec sa barbe grisonnante et sa petite bedaine de quadragénaire qui essaye de camoufler son alcoolisme derrière une passion pour les bières artisanales.

Je demande à la fille si elle est sûre que tout va bien et j’ai droit à un nouveau hochement de tête pas très convaincant. Le gars me souhaite une bonne fin de soirée comme si on venait juste d’avoir une conversation ben normale, avant de prendre la fille par le bras et de la traîner vers l’issue de la ruelle d’un pas rapide, clairement trop rapide pour elle, qui manque de s’enfarger dans ses propres pieds à chaque deux mètres.

Je continue d’avoir un mauvais feeling, mais je sais pas trop ce que je peux faire de plus, rendue là. Je suis quand même pas pour l’attaquer à coups de brique, pis je me vois pas vraiment appeler les bœufs pour ça non plus. J’essaye de me convaincre qu’il va vraiment la ranger dans un taxi avec un beau vingt piastres neuf pour qu’elle puisse aller cuver sa boisson tranquille, toute seule dans son lit. Après tout, c’est vrai qu’il y a un stand à deux rues d’ici. Je me dis quand même que je devrais dire de quoi à Sarah. Elle les connaît, elle va peut-être savoir quoi faire avec ça.

Quand je rentre dans le bar, on dirait que la place s’est vidée d’un coup. En retournant derrière le comptoir, je réalise que mon cœur bat vraiment vite. Le calme qui s’est installé dans la place en mon absence contraste bizarrement avec mon cerveau en surchauffe. Max jase tranquillement avec une cliente pendant qu’elle paye sa facture. Kelly a fini son shift et compte sa caisse, assise sur un des tabourets, juste devant moi. Je lui fais un gin tonic extra-lime sans même qu’elle me le demande, et elle me remercie avec à peu près autant d’effusion que si je venais de secourir sa mère dans un incendie au péril de ma vie. Relaxe, fille, ça m’arrive d’être fine, des fois. Pourquoi tout le monde a toujours l’air de penser que je suis un fucking monstre ?

Dès que je spotte la Sarah dans la salle, je comprends que ça sera pas possible de lui expliquer ce que j’ai vu dans la ruelle. D’habitude, elle boit comme un trou, mais elle tient l’alcool de façon remarquable. Là, elle a l’air d’avoir sauté un fusible. Elle parle fort, assez pour enterrer la musique et les voix de tous les autres clients du bar. Je pense que ses amis sont partis, mais elle s’en est trouvé des nouveaux, apparemment. Elle répète à qui veut l’entendre que c’est de sa faute, pis que c’est elle qui devrait être morte. C’est pas léger du tout. Évidemment, moi, je sais à quoi elle fait référence et je sais que c’est pas une blague pantoute, mais la gang de gars à qui elle parle a l’air de trouver ça ben comique.

À un moment donné, Sarah se tourne vers le gars qui est assis à côté d’elle sur la banquette et sans prévenir, elle plante sa langue dans sa bouche. Je l’ai vue faire ça assez souvent depuis le temps qu’elle vient ici, attaquer sans prévenir, mais à ma connaissance, c’est la première fois qu’elle fait ça au beau milieu d’une tirade fucking lourde sur la mort. Moi, ça me mettrait pas dans le mood, mais le gars, clairement pas très à jeun non plus, a pas l’air de s’en formaliser. Ils frenchent pendant un bon dix minutes comme s’ils étaient seuls au monde. Les amis du gars se moquent un peu pis leur disent de se trouver une chambre, avant de se tanner pis de juste changer de table.

Le gars finit par se lever pour venir payer son bill. Il a l’air un peu gêné. C’est un habitué, ça fait longtemps qu’il se tient ici. Il se passe pas une semaine sans que je le voie, presque toujours avec la même gang de gars. Je pense qu’ils travaillent en publicité, ou quelque chose du genre. En lui tendant son reçu Interac, je le regarde avec mes plus beaux yeux de meurtrière, ceux que j’aurais aimé utiliser avec l’autre pervers dans la ruelle. Je lui dis de pas niaiser avec elle s’il veut pas que je le barre de la place jusqu’à la fin de ses jours. Il me regarde d’un air tout innocent, dit OK, promis, je vais juste la ramener chez elle, je veux pas qu’elle marche toute seule, tu comprends, avec son histoire, son amie…

Je fixe le gars pendant quelques secondes, comme si j’essayais de lire dans son âme. Je peux pas être sûre de grand-chose, mais je pense qu’il me bullshitte pas. Peut-être qu’il en reste quelques-uns qui sont pas complètement pourris, après tout.

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