Personnages secondaires

Jeanne Dompierre · Chapitre 17 sur 22

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Personnages secondaires

Sarah

 

Ces derniers temps, je fais vraiment beaucoup d’efforts pour essayer d’être une meilleure personne. Je pense que j’ai vécu quelque chose qui ressemble à une épiphanie, après la fête de Camille et ma conversation surréaliste avec le gars étrange que j’ai ramené chez moi sans m’en apercevoir. Disons que je me suis aperçue que si je ne me replaçais pas rapidement sur un chemin un peu plus droit, je risquais de finir par frapper un mur.

Le gars en question ne m’a évidemment jamais ajoutée sur Instagram. J’imagine qu’il en avait assez vu et entendu à mon sujet après cette nuit-là, et je ne peux pas le blâmer. Il est de plus en plus évident que je vais devoir m’acheter un nouvel exemplaire d’In Cold Blood si je souhaite le relire un jour. À court terme, ce n’est pas vraiment dans mes plans. J’ai atteint mon quota d’histoires sinistres pour les trois ou quatre prochains siècles, je crois.

Partout sur les réseaux sociaux, j’ai l’impression qu’on ne parle que de la dernière femme disparue, la « nouvelle Chrystelle Fournier », Anne-Marie Machin-Chose. Impossible d’esquiver l’image de son visage souriant et de ses grands yeux de faon, qui se multiplie sur toutes les plateformes, comme celle de Chrystelle il y a quelques mois. Les photos de mon amie, elles, se font plus rares, tout comme les messages d’amour et d’espoir laissés sur sa page. Ces mièvreries, qui me mettaient hors de moi il y a quelques mois, commencent presque à me manquer. Je suis partagée entre la peur que Chrystelle finisse par disparaître de ma mémoire à moi aussi et le sentiment qu’il vaudrait mieux tourner la page. Passer à autre chose. Cesser de courir après des fantômes.

Je n’ai pas remis les pieds au bar depuis la fête de Camille. Il m’arrive de me demander si la serveuse au perpétuel air bête, Esther, s’est aperçue de mon absence. Parfois, je m’ennuie un peu d’elle et de son imperturbable indifférence devant mes lamentations. Ça me faisait du bien de lui parler, même si j’avais toujours vaguement l’impression de la prendre en otage. Pendant quelques semaines, cet hiver, elle a été la seule personne que j’avais envie de voir (ce qui est hautement pathétique, je ne le nie pas). Je pense que c’est mieux que je mette tout ça derrière moi, quitte à ne plus côtoyer qui que ce soit. Après la vague d’attention non sollicitée qui a suivi la disparition de Chrystelle, le vide s’est fait autour de moi, comme si j’étais devenue toxique. Ma vie sociale, déjà pas si riche, est devenue inexistante.

Alors, faute de mieux, je travaille sur moi. J’ai même commencé à suivre des influenceuses lifestyle sur Instagram, dans l’espoir ridicule de m’abreuver à leur science. Je bois des lattés au curcuma et je me couche tôt. Je me fais des smoothies au tofu dans des pots Mason le matin et des sandwichs de pain multigrain le midi, je fais de longues marches et je prends des grandes respirations. Je lis des livres où il ne se passe pas grand-chose et j’écoute des vidéos YouTube ridicules où des filles de vingt ans partagent leur routine matinale ou leurs meilleurs exercices pour avoir des abdos de fer. J’ai même téléchargé une application de méditation, que j’ai consultée exactement deux fois.

Chez ALT, j’accomplis mes tâches comme une automate. J’essaye d’être un peu plus gentille avec mes collègues, même si je continue de les trouver imbuvables la plupart du temps. Rien de tout ça n’empêche les cauchemars de venir me hanter presque chaque nuit. Je me répète que ça va finir par passer. Tout finit par passer, à ce qu’on dit.

J’imagine que c’est un peu la faute de tous ces efforts pour devenir une meilleure version de moi-même si je me retrouve dans une fâcheuse posture ce matin, assise au poste de travail de Julie-Chloé, une paire d’écouteurs sur la tête, à écouter la première version du pilote de son foutu podcast. Elle a fondu sur moi comme un faucon pèlerin dès que je suis arrivée au bureau ce matin. Mon café n’ayant pas encore fait pleinement effet, je n’ai pas eu la présence d’esprit de trouver une excuse qui m’aurait permis d’éviter cette séance de torture. Même si, depuis deux mois, Julie-Chloé saisit chaque occasion de me parler de son projet et de réclamer des conseils que je ne suis pas vraiment en mesure de prodiguer, je n’avais encore rien entendu de concret. Je vivais très bien avec ça, parvenant presque à me convaincre que ce podcast ne verrait jamais le jour.

« C’est une version préliminaire », m’a-t-elle avertie avant de me planter les écouteurs sur la tête, pendant que je me félicitais d’avoir commandé une extra-dose d’espresso dans mon cappuccino au lait d’avoine. Je sirote celui-ci le plus lentement possible, en évitant le regard inquisiteur de Julie-Chloé, qui, pour une raison connue d’elle seule, a décidé de rester assise à côté de moi et de me fixer pendant que j’écoute la chose en question. Tout pour me rendre super à l’aise.

Je démarre l’écoute d’une oreille circonspecte. Le podcast s’ouvre sur une musique vaguement inquiétante, un genre de piano plaintif désaccordé qui, je présume, cherche à évoquer l’étrangeté et la mélancolie. Au bout de quelques secondes, la voix de Julie-Chloé se fait entendre par-dessus la musique. La qualité sonore est un peu douteuse et j’imagine que je dois faire une face malgré moi, parce que j’entends Julie-Chloé, la version en chair et en os (qui se trouve beaucoup trop près de ma bulle), me rappeler pour la trente-huitième fois, assez fort pour que je l’entende à travers les écouteurs, qu’elle a l’intention de réenregistrer toutes les narrations en studio quand ses premiers montages auront été approuvés par Francis. Je lève le pouce en signe d’assentiment et reporte mon attention sur ce qui se passe dans mes pauvres oreilles, qui n’ont vraiment pas demandé à vivre pareille épreuve ce matin.

Comme c’est souvent le cas dans ce genre de podcast, la narratrice a tendance à prendre tellement de place qu’on finit par se demander si ce n’est pas elle, le sujet principal. Pendant de longues minutes, j’ai l’impression que Julie-Chloé raconte sa vie dans mes oreilles. Je dois serrer la mâchoire pour me retenir de bâiller. Au bout d’une éternité, elle finit par arriver au vif du sujet et je réalise bien vite que tout compte fait, j’aurais préféré qu’elle continue à débiter des platitudes sur son adolescence beauceronne hantée par le tueur du Zodiaque.

J’essaye de demeurer aussi détachée que possible pendant que sa voix décrit dans les moindres détails la soirée qui a mené à l’enlèvement de Chrystelle. Le souper entre amies au restaurant. Les derniers verres au bar de quartier. L’ultime séparation au coin de la rue. Vient ensuite un montage d’extraits d’entrevues, qui donnent un aperçu de ce qu’on entendra dans les épisodes à venir.

Quand je reconnais la voix de Sylvie, j’arrache brusquement les écouteurs et je les redonne à Julie-Chloé, qui me regarde avec inquiétude. « Je m’excuse, je peux juste pas. Je suis pas la bonne personne pour t’aider. C’est pas que c’est mauvais, là. C’est juste… trop personnel, tu comprends ? » Je réalise que ma voix tremble, et aussi que j’ai parlé plus abruptement que j’aurais souhaité. Julie-Chloé hoche la tête en souriant bravement, mais j’ai l’impression qu’elle se retient pour ne pas pleurer. Je ramasse ma tasse réutilisable sur son bureau et je retourne m’asseoir au mien, quelques mètres plus loin.

Je me sens un peu mal de l’avoir rabrouée, mais en même temps, à quoi elle pensait, au juste, quand elle a décidé de me faire écouter ça sans préavis ? Peut-être que l’histoire de Chrystelle constitue un sujet fascinant pour elle, mais moi, c’est ma vraie vie dont il est question. Ça fait deux mois que j’ai l’impression que Julie-Chloé me tourne autour en attendant que je lui donne ma bénédiction ou quelque chose du genre. Il me semble qu’elle aurait pu me parler de son projet avant de commencer à travailler dessus, plutôt que de profiter d’un moment de faiblesse de ma part dans un party pour me tendre une embuscade et me forcer à lui faire des confidences que je n’aurais évidemment jamais livrées à jeun. Je sais que je suis responsable de mes actions, mais je trouve ses méthodes discutables, même pour une publication de bouette comme ALT, qui valorise volontiers le potentiel viral des contenus au détriment de leur qualité. Il y a toujours bien des limites à manipuler les gens pour obtenir ce qu’on veut, non ?

J’essaye de me calmer en faisant du tri dans mes courriels, mais j’ai de la difficulté à me concentrer, et même la suppression d’infolettres inutiles auxquelles je ne me souviens pas de m’être abonnée semble au-dessus de mes forces. Je regarde discrètement du côté de Julie-Chloé, et je constate qu’elle est à peu près aussi piteuse que moi. Je me promets d’aller lui parler un peu plus tard, quand l’émotion sera moins vive et que les risques que je l’étrangle se seront atténués.

Le pire, c’est que je ne peux pas vraiment la blâmer. Elle doit avoir vingt et un ans et je suis à peu près sûre que c’est sa première job ; c’est normal de commettre des erreurs de jugement à cet âge-là. Ce n’est certainement pas sa faute à elle si Francis offre à peu près autant d’accompagnement éditorial à ses productrices de contenu qu’une Magic 8 Ball. Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai rattrapé des bourdes majeures in extremis cinq minutes avant la mise en ligne d’un texte ou d’une vidéo. Cette fois-ci, par contre, il va falloir que quelqu’un d’autre s’en occupe. Moi, j’ai donné.

Incapable de faire quoi que ce soit de productif, je décide d’aller me procurer un deuxième café au rez-de-chaussée. Je préférerais un whisky, mais bon, je suis une nouvelle femme, et puis ce serait une quête autrement plus complexe à dix heures du matin. Heureusement, il n’y a pas de file d’attente. J’échange quelques mots avec la barista, une petite anglo aux cheveux turquoise rasés, dont l’attitude immuablement joviale détonne dans ce café troisième vague peuplé de hipsters condescendants et de tech bros encore plus désagréables.

Quand je prends l’ascenseur pour retourner au sixième étage, avec un deuxième double cappuccino végane en ma possession, je me sens déjà un peu plus zen. C’est juste un podcast insignifiant, réalisé par une gamine sans expérience. Si ça se trouve, personne n’en entendra jamais parler hors des murs mal isolés d’ALT. Il ne faut pas que je laisse ce genre de broutille m’atteindre à ce point-là, quand même. La nouvelle Sarah est plus mature que ça. Inspire, expire. Inspire, expire.

En parcourant le corridor bétonné qui mène aux bureaux d’ALT, je me résous à aller tout de suite m’excuser auprès de Julie-Chloé. Ce sera fait, et on passera une meilleure journée toutes les deux. Mais quand j’entre dans nos locaux, je constate que ma jeune collègue n’est plus assise à sa place habituelle. En fait, l’aire commune est pratiquement vide, alors que tout le monde était pourtant bien en place quand je suis sortie, il y a moins de quinze minutes. À part un des graphistes et la réviseure linguistique, tous les employés d’ALT semblent s’être évaporés. Étrange.

Au moment où je passe devant le couloir, je crois entendre des voix étouffées en provenance de la cuisine et je décide d’aller voir ce qui s’y trame. Je fais un peu le saut quand je m’aperçois que la quasi-totalité des employés d’ALT s’est rassemblée dans la petite pièce et est engagée dans une discussion qui semble particulièrement tendue, mais dont le sujet m’échappe.

Je prête l’oreille, tout en évitant autant que possible de me faire remarquer, mais je ne comprends pas trop la situation. Plusieurs personnes chuchotent en même temps, au moins trois filles sont en larmes, les deux tiers des gens sont penchés sur leurs téléphones, certains semblant lire quelque chose, d’autres tapotant frénétiquement leurs écrans. Je capte quelques bouts de phrase : « démission collective », « il paraît que c’est déjà sur Twitter », « j’étais sûre que ça allait finir de même » et « maudit trou de cul ».

Je ne comprends toujours pas ce qui se passe, mais une chose ne fait plus aucun doute : ça sent le scandale. Ce n’est pas extraordinaire en soi, considérant que pas un mois ne s’écoule sans que le bureau tout entier s’embrase pour une cause ou pour une autre (on fait ce qu’on peut pour se sentir en vie quand on passe soixante heures par semaine rivé à son écran dans un trou à rats humide pour quarante-deux mille dollars par année). En temps normal, je hausserais les épaules et je retournerais à mon bureau séance tenante, mais il y a quelque chose de particulièrement lourd dans l’atmosphère. Comme une odeur d’hystérie collective.

Du bout du doigt, je tapote doucement l’épaule de la fille qui se trouve juste devant moi, une motion designer à qui je n’ai jamais été présentée (Francis a fini par arrêter de me présenter les nouveaux employés ; apparemment, ça nuisait à la rétention du personnel). Elle sursaute et se retourne vers moi en me regardant comme si je lui avais léché le lobe d’oreille, visiblement offusquée que je détourne son attention des mystifiants échanges qui animent nos collègues. Je lui demande ce qui se passe. Elle plisse les yeux avec incrédulité, comme si je venais de lui demander qui est le président des États-Unis, puis, avec le soupir excédé d’une adolescente qui explique pour la centième fois à son père l’importance culturelle de Billie Eilish, elle me somme de regarder mes courriels.

Dès que je vois l’objet du plus récent message dans ma boîte de réception, reçu à 10 h 22 ce matin, je pressens que les sept plaies d’Égypte vont s’abattre sur ALT. Le message provient de l’adresse personnelle de Jade Saint-Pierre, la coordo marketing qui travaille ici depuis à peu près deux ans et qui n’a jamais brillé par sa productivité, mais n’a jamais fait de trouble non plus. Le courriel s’intitule tout simplement « Francis », et avant même d’en découvrir le contenu, je devine plus ou moins ce que je risque d’y trouver.

Parce que j’ai beau faire mes affaires dans mon coin en évitant de me mêler de celles des autres, je ne suis ni aveugle ni idiote, et j’ai bien remarqué les regards lubriques que Francis jetait sur les jambes de Jade chaque fois qu’elle sortait de la salle de réunion avant lui. Je l’ai vu sortir le grand jeu pour la séduire, comme il l’avait fait avec au moins quinze autres filles avant elle : s’attarder à son cubicule en gloussant comme un adolescent enamouré, l’inviter à dîner en tête à tête au restaurant sous prétexte de jaser de ses prochains projets, lui payer des verres à répétition dans tous les cinq à sept, lui envoyer des clins d’œil en douce lors des meetings d’équipe. La belle petite routine, quoi. Francis a beau être un quadragénaire un peu gras et mou, avec des dents croches et assez de poil de chest pour fabriquer un manteau d’hiver à un bambin, il réussit toujours à enjôler ses proies, qui sont invariablement de très jolies filles, très jeunes et ingénues, dont la carrière chez ALT a tendance à ne pas durer bien longtemps.

En parcourant le courriel que Jade – qui, je ne m’en rends compte que maintenant, ne s’est pas pointée au bureau de la semaine – a fait parvenir à l’ensemble des employés de la boîte, mais aussi à bon nombre de clients, d’annonceurs et de partenaires, je songe que Francis a bien mal choisi sa dernière victime. Le message décrit en détail la façon dont il s’y est pris pour que Jade tombe dans ses filets. Il est question de manipulation et de fausses promesses, de textos échangés à quatre heures du matin (pièces jointes à l’appui), de mains baladeuses et de compliments très graphiques, toutes des choses assez compromettantes pour un père de trois enfants se trouvant à la tête d’un site Web soi-disant féministe.

Pour couronner le tout, Jade raconte la façon dont Francis, après lui avoir payé verre sur verre à l’anniversaire de Camille, l’aurait ramenée chez elle et contrainte à avoir une relation sexuelle, même après qu’elle eut clairement exprimé son refus à plusieurs reprises. Elle décrit ensuite la façon dont Francis l’a ridiculisée quand elle a voulu le confronter, comment il s’est mis à l’ignorer et à dénigrer son travail, comme s’il cherchait à la pousser vers la porte. Le courriel se termine sur un lien qui mène à un compte Instagram, où le même récit a été partagé, parmi plusieurs histoires du même genre (dont au moins deux autres à propos de Francis). Bref, c’est du propre.

Je soupire. Même si ça donne envie de vomir de lire son message, force est d’admettre qu’il n’y a rien de particulièrement surprenant dans les accusations de Jade. C’était écrit dans le ciel que quelque chose du genre finirait par arriver, et je ne peux pas dire que je ressens beaucoup de pitié pour Francis, bien honnêtement. Je jette un coup d’œil en direction de son bureau. La porte est fermée, les lumières sont éteintes. Il n’était probablement pas encore arrivé lorsque le courriel a été envoyé, j’imagine qu’il a eu l’excellente idée de rebrousser chemin plutôt que de venir se frotter à une horde d’employés en colère. Cela dit, je doute que sa maison dans Villeray soit véritablement un refuge. Sa femme Gaëlle, qui a cofondé la compagnie avec lui et a quitté ses fonctions d’éditrice en chef peu après la naissance de leur deuxième fille, se trouve parmi les destinataires du courriel ; je présume que Francis va avoir quelques petites explications à fournir.

Pour ma part, je détermine que cette journée ne s’est décidément pas amorcée de la bonne façon et que si je veux avoir une chance de la sauver, il vaut mieux fuir au plus vite. Je parie que les réseaux sociaux d’ALT ont déjà commencé à pogner en feu, et je décide de laisser l’incendie se propager à l’air libre. Pas la moindre envie de faire du damage control aujourd’hui, je préfère de loin me mettre la tête dans le sable pour quelques heures au moins.

Spontanément, je décide de renvoyer ma conversation avec Julie-Chloé aux calendes grecques et d’aller faire une visite surprise à mes parents. J’ai besoin de me changer les idées, après cette matinée rocambolesque, alors aussi bien m’enfuir de l’autre côté du pont. Je sais que mon père ne donne pas de cours à l’université le mercredi, et maman a arrêté de rencontrer des clientes l’après-midi depuis qu’elle s’est déclarée officiellement en préretraite. C’est sûr qu’ils seront à la maison.

Je roule en Bixi jusqu’à Berri, puis je parcours les dédales de corridors et d’escaliers qui mènent à la ligne jaune, en maudissant les ingénieurs qui ont pris soin de l’enterrer dans le fin fond du troisième sous-sol, comme si habiter sur la Rive-Sud n’était pas déjà suffisant comme punition. Après avoir acheté mon billet d’autobus au métro Longueuil, je tourne en rond pendant un petit moment avant de trouver le bon arrêt. Évidemment, je manque le bus d’environ trente-quatre secondes. J’en ai pour une bonne demi-heure à attendre le prochain. Je soupire. La conduite automobile de mon frère a beau laisser à désirer, la vie est quand même plus simple quand il me donne des lifts.

Au kiosque Tim Hortons, j’achète un troisième café, dégueulasse celui-là, et trois Timbits, parce que ma journée manque décidément de fun. Déstabilisée par l’abondance d’options dans le présentoir, je laisse la caissière choisir à ma place. Elle m’en refile deux à la confiture et au sucre en poudre ; j’imagine que ma face lui revenait pas. Je m’assois par terre sur le plancher de béton à côté de mon arrêt de bus et j’avale les petites pâtisseries gluantes (encore plus abjectes que dans mon souvenir) en lisant le roman que j’avais fort heureusement trimballé dans mon sac.

Au bout d’une éternité, mon autobus arrive et j’y monte, suivie par une dizaine d’autres désœuvrés du mercredi. Le chauffeur conduisant aussi dangereusement qu’Alexis, je manque de m’écraser contre la vitre chaque fois qu’il change de voie ou s’engage dans une courbe. Pour éviter de restituer mes Timbits, je range le livre dans mon sac et m’absorbe dans la contemplation du paysage, qui est d’une consternante laideur. De strip mall générique en strip mall générique, l’autobus finit par atteindre la frontière des quartiers résidentiels. Dans les petites rues, la conduite erratique du chauffeur me donne encore plus mal au cœur que sur le boulevard, alors je décide de descendre quelques arrêts plus tôt que prévu. C’est une des premières vraies belles journées du printemps, aussi bien en profiter pour prendre un peu d’air.

J’avais oublié à quel point c’est une expérience monotone que de marcher dans ces rues peuplées de bungalows interchangeables. On comprend pourquoi tout le monde ici prend sa voiture dès qu’il faut se rendre à plus de cinq cents mètres de chez soi. Il n’y a personne dehors, presque aucune voiture non plus, puisque tous les habitants des bungalows susmentionnés se trouvent soit à l’école, soit au bureau. J’ai l’impression de déambuler dans une banlieue fantôme.

Je coupe à travers la cour de l’école primaire pour sauver un peu de temps. Dans le parc pour enfants, il y a enfin un semblant de vie. Quelques mamans armées de poussettes et de sacs à couches papotent nonchalamment en surveillant leur progéniture, qui batifole dans les modules quelques mètres plus loin. Je ne parviens pas à me faire à l’idée que ces femmes ont sans doute à peu près mon âge, alors qu’elles vivent une existence qui m’est si parfaitement étrangère. C’est peut-être mon imagination qui me joue des tours, mais j’ai l’impression qu’elles me jettent un regard réprobateur au moment où je passe devant elles, moi qui n’ai ni porte-bébé ni poussette pour justifier mon oisiveté à cette heure où les gens normaux sont censés être enfermés derrière les vitres des édifices du centre-ville.

Juste au moment où je m’apprête à sortir du parc, une voix masculine m’interpelle. « Sarah ? Sarah Jacques ? » Je me retourne et constate que la voix appartient à une personne dont le visage m’est vaguement familier, mais dont l’identité m’échappe. Il s’agit d’un gars de mon âge environ, vêtu d’un survêtement de sport et d’espadrilles New Balance. Ses cheveux châtains sont attachés en un man bun et je ne distingue pas ses yeux derrière ses verres fumés. Il se tient un peu à l’égard du groupe de mamans, debout, mais la poussette qu’il tient et l’immense sac qu’il porte à l’épaule ne laissent aucun doute sur la légitimité de sa présence ici. Tout en me faisant un signe de la main, il couve du regard une petite fille âgée de un à trois ans (je ne suis pas très douée au jeu de l’estimation) aux lulus rousses, qui joue dans le sable à quelques mètres de lui. Je présume qu’elle lui appartient.

Je lui fais un sourire poli et il s’approche de moi, sans pour autant quitter des yeux la gamine dans le carré de sable. « J’étais sûr que c’était toi. Wow, t’as vraiment pas changé ! Es-tu revenue vivre dans le coin, toi aussi ? » Je ne sais pas quoi dire, puisque je ne reconnais toujours pas le visage avenant de ce jeune père dynamique, mais je continue de sourire comme une idiote en l’informant que je m’en vais faire un tour chez mes parents. J’espère qu’il dira quelque chose pour m’aider à l’identifier.

Pour faire la conversation, je demande, en désignant la petite : « C’est ta fille ? » Son sourire s’élargit ; il confirme l’information et j’apprends que la petite Mya a vingt-deux mois (à quel moment ces gens-là arrêtent-ils de compter en mois, au juste ?) et qu’il a décidé de prendre une année sabbatique pour créer des liens avec elle lorsque sa maman est retournée travailler, à la fin de son congé de maternité.

« Savais-tu que je suis marié avec Carolanne Vachon ? Ça va faire sept ans en septembre qu’on est ensemble. On s’est retrouvés complètement par hasard quand on étudiait à Sherbrooke et ça a été un genre de coup de foudre. Weird, hein ? » Non, je ne le savais bien évidemment pas, étranger, mais au moins, je sais qui est Carolanne Vachon : une fille avec qui j’ai été au secondaire, et à qui j’ai peut-être parlé trois fois dans ma vie. Je me rappelle seulement qu’elle jouait du violon et qu’elle arborait quotidiennement des tresses auburn encore plus serrées que celles de Mercredi dans La Famille Addams. Ne sachant trop quoi dire, je le félicite poliment pour ses succès conjugaux.

Il fait quelques pas vers moi, l’air soudain mal à l’aise, et se met à parler d’une voix plus basse. « Écoute, Sarah… je sais pas trop comment te dire ça, pis honnêtement, ça vaut pus grand-chose rendu là, mais c’est important que je le dise, je pense. » Je n’ai aucune idée d’où il s’en va avec ses skis et je ne suis pas rassurée, mais je le laisse poursuivre. « Ce que je veux dire, c’est qu’on a vraiment pas été corrects avec toi, dans le temps. C’était vraiment pas cool, ce qu’on t’a fait. »

C’est à ce moment-là que les morceaux du casse-tête se replacent dans le bon ordre. Derrière ces lunettes Ray-Ban et ce man bun ridicule se cache la version adulte de Xavier Marcil. Xavier fucking Marcil, de l’équipe de basket. Un des gars qui ont décidé, lors d’un party chez Amaryllis, qu’ils allaient ruiner la fin de mon adolescence.

J’ai envie de vomir. Je l’écoute à peine pendant qu’il poursuit son laïus contrit, m’expliquant que depuis la naissance de sa fille, il a des cauchemars à l’idée que quelqu’un puisse lui faire subir ce qu’ils m’ont fait subir. J’aimerais lui dire ma façon de penser, mais ma gorge est en feu et les mots refusent d’en sortir. Alors je hoche la tête mécaniquement pendant qu’il se vide le cœur, un faux sourire plaqué sur mes lèvres, contente que mes lunettes fumées ne lui permettent pas de voir mes yeux paniqués, qui commencent malgré moi à se remplir de larmes. Je finis par trouver la force de l’interrompre en pleine lancée et, prétextant que je suis en retard pour dîner, je m’enfuis en courant.

Pendant que je m’éloigne du parc aussi vite que mes modestes capacités cardiorespiratoires le permettent, les mots que j’aurais voulu, que j’aurais dû crier à la tête de Xavier Marcil se bousculent dans ma tête. J’aurais eu envie de lui dire que ça prenait du front tout le tour de la tête pour oser s’immiscer d’une telle façon dans ma journée et me regarder dans les yeux, après avoir participé à mon anéantissement délibéré. Qu’il ne méritait pas que je lui adresse la parole et que je reconnaisse son humanité, quand il avait si nonchalamment contribué à me priver de la mienne. Que Carolanne Vachon devait être une méchante conne pour avoir pris le risque de faire un enfant à quelqu’un d’aussi méprisable et dénué d’empathie que lui.

Plus encore, j’aurais dû profiter de cette rencontre fortuite pour le forcer à m’expliquer ce qui s’était passé ce fameux soir-là. Parce que moi, je n’ai jamais su exactement ce qu’ils m’avaient fait. Comment m’étais-je retrouvée là, sur ce lit, à la merci de ce marqueur indélébile et de cet appareil photo ? Que m’avait-on fait subir avant de me gribouiller une insulte salace sur la peau et d’immortaliser le moment, comme d’autres fixent sur la pellicule leurs vacances en Gaspésie ou les sourires de leurs enfants ? Ces questions me tourmentent depuis plus de quinze ans et, même si je ne suis pas tout à fait certaine de vouloir connaître la vérité, ça me répugne de penser qu’il y a des gens, dont Xavier Marcil fait partie, qui connaissent des détails de ma vie que j’ignore moi-même. Qui, peut-être, s’excitent en y repensant, en proie à une douce nostalgie envers ce temps béni où il était possible de prendre tout ce qu’on voulait sans avoir à se soucier des conséquences.

Ne sachant pas exactement ce que j’ai vécu ce soir-là, je n’ai jamais pu revendiquer un statut de victime (ou de survivante, comme on dit maintenant, pour se donner l’illusion du pouvoir). Je n’ai jamais eu la légitimité de demander l’aide dont j’aurais eu besoin pour me relever. Tout ce qu’il me restait, c’était l’opprobre et l’impuissance, la sensation poisseuse qu’on m’avait amputée de ma dignité. Et aujourd’hui encore, alors que j’aurais pu trouver le courage de demander une certaine forme de justice, je n’ai réussi qu’à m’enfuir. Mes joues s’empourprent de honte alors que je me dis que Jade Saint-Pierre aurait probablement fait preuve de plus de courage que moi.

Quand je m’arrête pour reprendre mon souffle, je m’aperçois que je suis arrivée à l’intersection de la rue des Rosiers, celle de Chrystelle. Sans réfléchir, je m’y engage, les joues encore brûlantes de honte, le cœur battant la chamade. Je m’arrête devant la maison où mon amie a grandi, la maison de Sylvie et Michel, celle où j’ai mangé d’innombrables macaronis à la viande et encore plus de sacs de Cheetos, étudié pour des dizaines d’examens de maths et d’histoire, préparé des exposés oraux sur la mythologie grecque, sur la transmission du VIH et sur le maccarthysme.

Au sous-sol, j’ai passé des nuits blanches à chuchoter à la lueur d’une lampe de poche, à inventer avec Chrystelle et Amaryllis un avenir qui ne se concrétiserait jamais. Je repense à nos blagues idiotes et à nos fous rires, à nos confidences sans retenue, à la conviction inébranlable que nous avions que rien, jamais, ne pourrait nous séparer. Les larmes, maintenant, ruissellent sur mes joues et jusque dans mon col roulé.

Je m’engage dans l’allée. Sur la fenêtre du salon se trouve encore l’autocollant Parents-Secours défraîchi, qui doit bien dater du début des années 90. À ma connaissance, jamais le moindre enfant en détresse n’est venu sonner chez les Fournier pour y trouver refuge. Je ne suis peut-être plus une enfant, mais bien franchement, je crois que j’ai besoin du secours d’un parent. Je sonne à la porte, enfin prête à faire face à Sylvie.

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