Personnages secondaires

Jeanne Dompierre · Chapitre 3 sur 22

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Personnages secondaires

Sarah

 

Certains jours, je pense que la principale raison pour laquelle je continue à travailler pour ALT, c’est que je suis capable de faire ma job complètement lendemain de veille. C’est même plus facile. Si j’étais plus en forme, peut-être que l’idée me viendrait de m’accomplir, de faire bon usage de mon temps ou de mon diplôme de maîtrise, de chercher des défis ou un sens à ma vie. Ce n’est certainement pas au sein de l’équipe de rédaction de ce magazine soi-disant engagé et avant-gardiste que je trouverai toutes ces belles choses. Rendue là, aussi bien continuer à me soûler, non ?

Quand Amaryllis m’a abandonnée au bar comme une vieille paire de chaussettes trouées, j’ai éclusé ma deuxième pinte toute seule en fixant tour à tour le mur devant moi et mon iPhone. J’ai profité de l’occasion pour modérer les commentaires disgracieux qui s’accumulaient à un rythme effarant sur la page Facebook d’ALT. Si on travaille après sept heures le soir, on peut bien le faire devant une bière, il me semble. En tout cas, c’est comme ça que j’ai rationalisé l’idée de commander une troisième pinte. En la déposant devant moi, la serveuse m’a regardée avec dédain.

Avant d’avoir atteint le fond du verre, j’ai réalisé que j’avais de la difficulté à me tenir droite sur ma chaise. C’est à ce moment précis qu’un shooter de whisky non sollicité s’est matérialisé sur ma table. La serveuse, de plus en plus revêche, a désigné d’un mouvement de tête un gars assis à quelques tables de moi, qui me dévisageait, vorace. J’ai décidé que j’avais assez travaillé pour la journée, et je lui ai souri en levant le verre dans sa direction. Un tiers de seconde plus tard, il était assis sur la chaise devant moi.

Je ne me souviens pas de son prénom, ni de notre conversation, ni de la façon dont nous avons quitté le bar, seulement des misérables ébats qui ont suivi, lesquels n’avaient pourtant rien de mémorable. Lui à genoux derrière moi sur un sofa miteux, son souffle animal, ses mains grasses sur ma peau, sa sueur âcre de gars soûl qui inondait mon dos, alors que je simulais un orgasme certes vocal, néanmoins peu convaincant, dans l’espoir d’accélérer le processus. Tant qu’à fixer un mur, je crois que je préférais encore celui du bar.

J’ai quitté l’appartement du type à deux heures du matin, sans le saluer ni griffonner mon numéro de téléphone sur un bout de papier. Il s’était endormi sur le sofa pendant que j’étais à la salle de bain. Alors que j’observais mon visage fatigué dans le miroir qui surplombait le lavabo cerné de taches jaunâtres, j’ai eu une pensée pour Chrystelle.

Ça aurait été si drôle d’aller déjeuner avec elle et de lui raconter cette soirée ridicule. Elle aurait été complètement scandalisée d’apprendre que j’étais partie du bar avec un inconnu. Elle m’aurait chicanée à voix basse en grignotant sa gaufre aux fruits du bout de la fourchette et aurait répété minimum deux cents fois qu’un jour, je tomberais sur un psychopathe qui me découperait en morceaux. Moi, j’aurais fait exprès d’égrener chaque détail scabreux en parlant bien fort, juste pour lui faire un peu honte en public, la rendre imparfaite par association. Cette idée m’a fait sourire, malgré tout.

Après avoir ramassé mes affaires et quitté l’appartement du gars sans même prendre la peine d’éteindre les lumières, j’ai marché jusque chez moi. Même si on était au beau milieu de la nuit, je me suis fait couler un bain, dans lequel je me suis immergée avec un livre. À cinq heures du matin, je me suis réveillée dans l’eau froide, les cheveux trempés et la bouche sèche. Le roman tout gonflé reposait au fond du bain. Pas grave, il n’était pas très bon, de toute façon.

Je me suis habillée, j’ai rempli de café un pot Mason d’un litre et j’ai marché jusqu’au bureau, étonnée de croiser autant de joggeurs et de cyclistes sur mon chemin. Je ne peux pas croire qu’il y a des gens qui choisissent de leur plein gré de s’agiter ainsi sur les trottoirs à une heure pareille. Mais bon, je présume que ça les regarde. À sept heures et quart, j’étais assise devant mon ordinateur au beau milieu du bureau désert, mes écouteurs vissés sur les oreilles, bien déterminée à n’adresser la parole à personne aujourd’hui.

La crisette des Internets qui a commencé hier en fin de journée s’est poursuivie toute la nuit et n’est toujours pas terminée ce matin. L’équipe savait pertinemment que la cover story du mois ferait un petit scandale. Une femme nue, ça suffit déjà à envoyer les puritains aux barricades, mais quand il s’agit de surcroît d’une artiste queer dont le corps a l’outrecuidance de ne pas correspondre aux standards établis, on s’expose au chaos et aux flammes de l’enfer. Et puisque c’est moi qui modère les réseaux sociaux d’ALT, j’ai l’immense privilège d’être aux premières lignes face à l’ire des crétins qui, tout comme les corps humains, se déclinent en une impressionnante variété de modèles.

Avec le temps, je me suis habituée à torcher le vomi virtuel que les trolls déversent sur nos plateformes. Il n’y a plus grand-chose qui m’étonne, même si j’ai toujours un peu envie de me défenestrer quand je constate à quel point le fin vernis de civilisation qui recouvre les rapports sociaux se dissout à la moindre secousse. Au moins, ça bouge, et quand ça bouge, le temps passe vite. J’ai déjà hâte de retrouver mon lit.

En début d’après-midi, les yeux secs à force de fixer mon écran, je décide que je mérite une pause. Je marche jusqu’aux grandes fenêtres, j’essuie un bout de vitre embuée avec la manche de mon hoodie. Il a recommencé à neiger sur la ville, encore des gros flocons dégueulasses qui vont pogner en pain de glace pendant la nuit et transformer les trottoirs en patinoires. On est le 15 décembre et je suis déjà tannée de l’hiver.

Je grelotte. Nos bureaux sont situés au sixième étage d’une ancienne manufacture de textile, un bâtiment mal isolé dont l’humidité s’infiltre jusque dans nos os. On a beau se couvrir, il n’y a pas moyen d’être confortable. La moyenne d’âge de mes collègues est de vingt-deux ans et elles sont beaucoup trop fières de travailler dans le Mile End pour se formaliser de ce genre de détails. On dirait que je suis la seule personne ici qui réalise que ça n’a pas de bon sens d’être obligé de garder un sac de couchage en dessous de son bureau au cas où le mercure descendrait sous zéro.

Je vais me faire un thé dans la cuisine, où trois de mes collègues sont installées au comptoir. Camille fucking Giscard, une rédactrice de vingt-trois ans qui est convaincue d’être le nombril du monde et/ou la prochaine Pénélope McQuade, mais qui, jusqu’à nouvel ordre, s’occupe de répondre à notre courrier du cœur, montre quelque chose sur son iPhone à la coordo marketing, Jade, et à la nouvelle rédactrice, dont l’improbable prénom composé ne me rentre juste pas dans la tête. Ève-Annie ? Lili-Kim ? Julie-Chloé ? Je pense que c’est ça, Julie-Chloé. Peu importe ce qui est inscrit sur son acte de naissance, elle aura probablement déguerpi dans six mois, comme la majorité des petites recrues que Francis embauche avant même que l’encre sur leur diplôme de l’UQAM ait eu le temps de sécher. Depuis le temps, j’ai renoncé à tenir le compte.

Entre deux gorgées de kombucha kiwi-fraise (arke), les petites disciples de Camille s’exclament, émerveillées. En passant derrière elles, je jette un coup d’œil subtil à l’écran pour voir ce qui a bien pu provoquer une telle manifestation d’extase. Camille est en train de leur présenter l’habillage graphique que notre designer a conçu pour sa toute nouvelle série de capsules vidéo, « Bisous, Camille », laquelle sera lancée en grande pompe au retour des Fêtes.

Je vomis un peu dans ma bouche (métaphoriquement). Je peux pas croire que ça va se concrétiser pour vrai, cette niaiserie-là, fruit du pire brainstorm de l’histoire. Quand mon boss m’a annoncé, tout fier de lui, que les chroniques insignifiantes de Camille sur le dating à l’ère des réseaux sociaux allaient faire l’objet d’une putain de websérie, j’ai vraiment eu envie de l’assommer avec une brocheuse.

Francis n’a jamais été réputé pour son jugement, mais depuis que la crise de la quarantaine lui est passée sur le corps, j’ai l’impression qu’il prend la plupart de ses décisions d’affaires avec son pénis. S’il suffit qu’une fausse blonde aux grands yeux de Bambi avec un cul plus bombé que la moyenne minaude un peu pour qu’il embarque dans n’importe quel projet cave, on n’est pas sortis du désert. Évidemment, je ne lui ai pas dit ce que j’en pensais, parce que la vérité, c’est que je m’en sacre comme de mon premier hochet. J’espère quand même que la série va se planter, parce que la perspective d’une Camille encore plus prétentieuse que d’habitude est franchement insupportable.

Je retourne m’asseoir devant mon ordi avec mon thé et j’essaye de me concentrer un peu sur l’article que je dois finir d’écrire d’ici demain. Une analyse des films les plus populaires de la dernière année, sous l’angle du test de Bechdel. À croire qu’on est de retour en 2009. Le pire, c’est que c’est garanti que ça va attirer les clics, même si c’est de la grosse bouette. Les gens adorent se faire redire ce qu’ils savent déjà, tout en se faisant croire qu’ils sont en train d’apprendre quelque chose. Et si leurs lectures leur permettent de se sentir moralement supérieurs à leurs semblables, c’est encore mieux. La vérité, c’est que personne, nulle part, ne veut apprendre quoi que ce soit, seulement se faire remâcher les mêmes idées ad nauseam, pour ensuite les régurgiter à qui mieux mieux sur les réseaux sociaux, sans le moindre sens critique.

Après avoir chié quatre paragraphes convenus, dans le ton à la fois familier et perpétuellement indigné qui a fait la notoriété d’ALT, je vais jeter un petit coup d’œil à la page Facebook du magazine. Les trolls se sont calmés, ils souffrent du même déficit d’attention que le reste du monde ; les crises ne durent jamais trop longtemps. Je scrolle un peu dans les commentaires pour la forme puis, sans même en prendre consciemment la décision, je tape le nom de Chrystelle dans la barre de recherche.

En fait, je n’ai pas besoin de taper son nom complet, puisqu’il apparaît dès que je place mon curseur à côté de l’icône en forme de loupe. Je visite la page de mon amie au moins dix fois par jour, compulsivement, comme si j’espérais y trouver des indices. Chaque fois, je relis tous les messages qui ont été publiés sur son mur ces derniers jours et qui continuent de se multiplier, comme s’il s’agissait d’une énigme à résoudre. Des collègues, des cousins, de vieilles connaissances qui ressentent la nécessité d’exprimer publiquement leur inquiétude, cherchant à grappiller un morceau du drame. Qui veulent pouvoir en parler au « je », comme s’il leur appartenait. Je reconnais certains noms, alors que d’autres ne me disent rien du tout. Pourtant, c’était ma meilleure amie, non ? Si j’ai jamais entendu parler de toi, il me semble que t’as pas d’affaire à venir t’épancher sur son wall. Les gens sont tellement vulgaires.

C’était ma meilleure amie. Il y a quelques jours, j’ai réalisé que je pense désormais à Chrystelle au passé. Quand je m’en suis aperçue, une petite couche supplémentaire s’est ajoutée au sentiment de culpabilité qui ne me lâche plus depuis que j’ai passé un après-midi complet au poste de police, à répondre aux questions de l’enquêteuse. Coupable d’avoir insisté pour prendre un dernier verre, « en souvenir du bon vieux temps », alors qu’elle était déjà fatiguée et voulait se coucher tôt. Coupable d’avoir convaincu Amaryllis de marcher avec moi pour rentrer, d’avoir laissé Chrystelle retourner seule à sa voiture, comme une proie sans défense. Coupable d’avoir éteint la sonnerie de mon cellulaire en rentrant chez moi et de ne pas avoir entendu les coups de fil insistants de Jean-François entre minuit et cinq heures du matin. Et maintenant, coupable d’anéantir mon amie en pensée, de la reléguer au rang de souvenir, comme s’il n’y avait déjà plus le moindre espoir qu’elle soit retrouvée vivante.

Sur Facebook, Jean-François prend le temps de répondre à chaque publication, à chaque commentaire. Il se comporte comme un hôte empressé auprès des vautours virtuels qui se relayent pour rendre hommage à Chrystelle et à ses proches, comme si sa page était devenue le hall d’entrée d’un salon funéraire. J’ai l’impression que ça doit être rendu une job à temps plein pour lui (et je sais de quoi je parle parce que ça ressemble pas mal à ma vraie job à moi, les articles poches en moins). J’ai entendu dire qu’il était en arrêt de travail, alors il faut bien qu’il s’occupe. Je dois admettre que le rôle du mari éploré lui va plutôt bien, mais il ne me tombe pas moins sur les nerfs que d’habitude. Peut-être même un peu plus. J’avoue avoir été presque déçue quand j’ai appris qu’il avait un alibi solide pour ce soir-là.

J’ai échangé quelques messages avec lui, durant les jours qui ont suivi la disparition. C’était un cas de force majeure, qui justifiait de mettre en veilleuse l’espèce de guerre froide qui nous oppose depuis le secondaire. Je crois qu’il est sincèrement anéanti par ce qui arrive. Évidemment qu’il l’est, c’est atroce. Et ça a dû être un cauchemar de se voir soupçonner d’avoir fait disparaître sa propre fiancée, la personne qu’il aime depuis l’âge de seize ans.

Quand il s’est mis à laisser sous-entendre que selon lui, j’étais la seule personne à blâmer pour ce qui était arrivé à Chrystelle, j’ai arrêté de répondre à ses messages. Mais il était trop tard, il avait déjà semé le doute dans mon esprit. En réalité, il n’a fait qu’écrire en toutes lettres ce que je pensais en secret depuis des jours.

Tout est de ma faute. Tout est toujours de ma faute. Je suis la seule responsable de mes malheurs et de tous ceux qui frappent les gens que j’aime. Je porte la poisse. C’est un fait avéré. Et je ne doute pas une seconde que si Chrystelle n’avait pas été avec moi, ce soir-là, elle serait encore avec nous.

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