Personnages secondaires
Avril
OceanofPDF.com
AMARYLLIS
La réceptionniste m’a fait signe de choisir parmi les nombreux sièges disponibles dans la salle d’attente : canapés en cuir moelleux, fauteuils profonds et petits poufs ronds, tous d’une blancheur immaculée. J’ai posé mes fesses sur le bord d’un fauteuil, le plus loin possible des quelques autres femmes qui attendent qu’on les appelle. Pour la plupart, elles semblent plus âgées que moi, à l’exception de deux filles, assises côte à côte et étrangement semblables, avec leurs longs cheveux platine, leurs cils ostensiblement faux, leurs jeans délavés et leurs t-shirts coupés au-dessus du nombril, à qui je donnerais vingt-cinq ans tout au plus. Toutes, sans exception, sont penchées au-dessus de leur cellulaire, les yeux baissés et les épaules voûtées, comme si elles cherchaient à se replier sur elles-mêmes afin d’occuper le moins d’espace possible. Parfois, l’une des femmes lève furtivement le regard et jette un coup d’œil suspicieux autour d’elle. Personne ne souhaite être vu ici.
On me demande de remplir un questionnaire exhaustif au sujet de mes antécédents de santé et on me remet une feuille, qui détaille recto verso en petits caractères l’ensemble des risques et des complications auxquels ma présence ici m’expose. Je lis en diagonale, pas certaine de vouloir connaître tous les détails, puis j’appose ma signature au bas de la feuille, libérant la clinique de toute responsabilité advenant l’éventualité où un malheur me frapperait dans la foulée de la procédure. La réceptionniste récupère le document entre ses ongles indigo aux pointes effilées et me gratifie d’un sourire préfabriqué.
J’ai à peine le temps de reposer mon arrière-train sur un siège qu’une technicienne m’interpelle par mon prénom et m’indique de la suivre. Elle me dit qu’elle s’appelle Corine et que le docteur Rioux sera prêt à me voir dans quelques minutes. D’ici là, elle s’occupera de moi. Sa voix est suave et aucune imperfection n’altère son visage placide, désespérément lisse. Je suppose que ça doit faire partie des critères d’embauche pour travailler ici.
Dans une petite pièce à peine plus spacieuse qu’un garde-robe, Corine me photographie sous différents angles tout en me faisant part des promotions concernant les produits cosmétiques. Présentement, il y a un deux pour un sur un gloss volumisant qui, m’assure-t-elle, fait des miracles, ainsi qu’un rabais substantiel sur l’ensemble des écrans solaires. Je la remercie pour l’information et lui promets d’y réfléchir.
Je présume que ma voix trahit ma nervosité, parce que Corine me demande d’un ton faussement attentionné si c’est la première fois que je reçois des injections. Je hoche la tête, confirmant son intuition. Elle m’assure que je n’ai aucune raison de m’inquiéter : le docteur Rioux a beaucoup d’expérience et il est très minutieux lors de ses interventions. Je me dis que ça serait bien malvenu de sa part d’insinuer le contraire, mais je la remercie en souriant bravement, malgré ma nervosité croissante.
Depuis que j’ai pris ce rendez-vous, il y a deux semaines, je suis passée à un clic de souris de l’annuler au moins trente-cinq fois. Maintenant, il est trop tard pour reculer. J’essaye de me calmer en me rappelant que des centaines de milliers de femmes ont fait ça avant moi et qu’elles ont survécu, mais il demeure que la perspective de me faire injecter une substance toxique paralysante dans le front me terrifie. Je n’ai jamais été rassurée par les aiguilles, encore moins à proximité de mon visage. Je me rappelle que j’investis dans mon avenir et que ça en vaut la peine. C’est un cadeau que je m’offre et je le mérite, pour m’être si bien reprise en main après les dérapages de cet hiver.
Voilà près de deux mois que je n’ai pas eu la moindre crise. J’ai frôlé le précipice à quelques reprises, mais je suis toujours parvenue à éviter la catastrophe. Il faut dire que tous les jeudis matin, avant de me rendre à l’école, je passe cinquante minutes à m’épancher dans le bureau de Martina, ma psychologue. Elle m’a accueillie avec une stoïque bienveillance et n’a manifesté ni surprise ni déception lorsque, honteuse et tremblante, je lui ai expliqué que j’étais retombée au fond du trou dont elle m’avait extirpée plusieurs années plus tôt.
Dans le cocon de son cabinet, je pleure, je rage, je m’abandonne. Martina m’encourage à reconnaître mes sentiments négatifs et à les accepter, à les exprimer plutôt qu’à les refouler au fond de moi jusqu’à ce qu’ils rejaillissent sous les formes les plus hideuses qui soient. Je lui parle de Chrystelle, de Sarah et de ma mère, de l’échec persistant de ma vie amoureuse, de mon incapacité à créer des liens significatifs avec qui que ce soit qui ait plus de dix ans, de ma nostalgie maladive, de ma peur croissante de vieillir et de mourir seule.
Je réalise à quel point mes problèmes ont changé d’allure depuis la dernière fois où je l’ai consultée. Elle ne me juge jamais et, pendant ces séances, j’oublie presque de me juger moi-même. Je développe des outils. Je chemine, comme on dit. Martina, qui a toujours été singulièrement portée sur le renforcement positif, m’inonde chaque semaine d’encouragements et de félicitations. Je crois que ça me fait du bien, même si, à tout coup, j’en ressors éreintée.
J’ai un peu honte de l’admettre, mais c’est dans son cabinet que l’idée de venir ici a commencé à germer dans mon esprit. Martina, qui a peut-être une quinzaine d’années de plus que moi, a toujours été une jolie femme. Pourtant, je n’ai pu m’empêcher de remarquer à quel point elle avait vieilli au cours des sept dernières années. Parfois, quand elle me parle de sa voix posée où perce un léger accent est-européen, je perds le fil de la discussion, absorbée par les rides qui sillonnent son front, les pattes-d’oie au coin de ses yeux bleus, les profondes crevasses qui encadrent sa bouche chaque fois qu’elle sourit.
Comment est-il possible de se métamorphoser à ce point en si peu de temps ? Dans ma tête, j’entends ma mère persifler contre ces femmes qui ne prennent pas soin d’elles, celles qui laissent la nature prendre le dessus et ruiner leur plus grande richesse : leur beauté. Son front à elle n’a pas bougé d’un millimètre depuis 1995, domestiqué à grands coups d’injections et de chirurgies.
Il n’y a pas que Martina et son docile assujettissement au passage du temps qui sont à l’origine de ma présence ici. À force de me noyer dans les images de mon adolescence, j’ai l’impression de remarquer davantage les marques que les années ont laissées sur mon visage. Je n’ai jamais été de ces hypocrites qui prétendent que, le moment venu, elles accueilleront les premiers signes de l’âge avec philosophie. J’espérais cependant qu’il me restait quelques années d’insouciance avant l’amorce du déclin. Mais en observant mon visage de près et en le comparant avec les photos de l’adolescente que j’ai été, aucun doute ne subsiste : moi aussi, je suis sur la pente descendante. Il n’est pas trop tôt pour mettre mes frayeurs juvéniles de côté et commencer à prendre les grands moyens pour freiner le cours du temps.
Sur le site Web de la clinique, que j’ai débusqué en furetant au hasard sur Google, les photos avant/après étaient assez impressionnantes pour me convaincre de prendre rendez-vous. L’établissement promettait à sa clientèle une expérience sans douleur, des résultats instantanés, le secret de la jeunesse éternelle. Je me suis dit que j’y trouverais mon compte.
À l’approche de mon rendez-vous, je remarquais chaque jour de nouveaux défauts. Quand je scrutais mon visage, penchée au-dessus du lavabo de la salle de bain pour être le plus près possible du miroir, les ridules au coin de mes yeux me semblaient des crevasses. La peau de mes joues, certes encore assez ferme, menaçait sourdement de s’affaisser. Imperceptiblement, inéluctablement, je me fanerais jusqu’à devenir invisible, comme le sont tant de femmes d’âge mûr. Un jour viendrait où je ne serais plus la reine du bal. On m’accueillerait avec indifférence, les gens oublieraient mon visage et mon nom. Et alors, qui serais-je ?
La technicienne m’accompagne dans le bureau du docteur Rioux, le dermatologue réputé dont les proverbiaux « doigts de magicien » devraient me permettre de repousser de quelques années l’inévitable étiolement de mes charmes. Elle m’invite à prendre place sur un fauteuil de cuir recouvert d’un plastique épais, qui rappelle un peu une chaise de dentiste. Je ne peux empêcher des images dignes d’un film d’horreur de défiler dans mon cerveau. Je me vois sur cette chaise, retenue par des sangles en cuir, impuissante pendant que Corine et son patron me découpent le visage au scalpel, s’amusant de mes cris, de mon sang qui gicle sur les murs blancs. Pour me calmer un peu, je ferme les yeux et j’essaye de visualiser des choses douces et belles. Des champs de fleurs sauvages. Un lac d’eau claire par une belle journée d’été. Une portée de chatons jouant avec des balles de laine.
Je sursaute quand le docteur Rioux entre dans la pièce et me tire de mes rêveries. Comme Corine, il a le front si lisse qu’on croirait qu’il s’agit d’un masque de silicone, mais il sourit beaucoup moins. Il me salue d’une voix métallique, puis s’approche de moi et se penche au-dessus de mon visage, le scrutant avec attention de ses petits yeux bleus enfoncés profondément dans leurs orbites, comme s’il essayait de résoudre une équation mathématique compliquée.
Lorsque le dermatologue a fini de me dévisager, il me demande pourquoi je suis ici aujourd’hui. Essayant de ne pas me laisser intimider par son ton condescendant, je lui réponds que j’aimerais essayer le Botox. Et je précise : « Par mesure de prévention », comme si c’était moins répréhensible de recevoir des injections préventives que correctives. Il hoche la tête. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai l’impression qu’il a envie de rouler des yeux. Il ordonne brusquement à Corine de préparer les seringues.
Je pense qu’une partie de moi s’attendait à ce qu’il proteste ou se moque de moi pour avoir formulé une telle demande. Toute ma vie, on m’a répété que ma physionomie était parfaite, sans faille. Cette soi-disant beauté exceptionnelle m’enlevait implicitement le droit d’exprimer le moindre ressentiment et, en revanche, donnait à tous les autres celui de me jauger, de m’évaluer, de m’envier ou de me désirer ouvertement, voire de me mépriser, comme on peut mépriser les gens qui gagnent le gros lot à la 6/49 ou ceux qui doivent leur carrière au népotisme.
Même si j’aurais préféré attirer l’attention pour autre chose que l’agencement harmonieux des traits de mon visage, celui-ci a fini par devenir la pierre d’assise de mon identité. Parfois, j’en viens à me demander si je ne suis qu’une coquille vide, une façade lisse, un beau décor. J’ai l’impression qu’on ne m’a jamais demandé d’être quoi que ce soit d’autre.
Les gens que je rencontre semblent toujours surpris quand ils apprennent que je suis célibataire. Après tout, les jolies femmes en âge de procréer ont habituellement beaucoup de valeur sur le marché des relations amoureuses, non ? Je demeure évasive lorsque la conversation dévie sur ce sujet, laissant entendre que je ne cherche pas vraiment à rencontrer quelqu’un, que je me remets d’une rupture difficile. La vérité, c’est que malgré des efforts presque pathétiques, je n’ai jamais été en couple pendant plus de quelques mois. J’ai essayé toutes les applications de rencontres disponibles, sans jamais parvenir à développer une connexion sincère avec qui que ce soit.
Chaque fois que je rencontre un homme, je le soupçonne de s’être déjà forgé une idée précise de ma personnalité en se basant uniquement sur mes photos disponibles dans l’application. Certains sont intimidés et sur la défensive, d’autres agissent comme de vrais goujats, comme si je leur appartenais déjà. Parfois, j’ai l’impression de n’être rien de plus qu’un canevas vierge sur lequel tout un chacun est invité à projeter ses fantasmes.
C’est pitoyable, mais la vérité, c’est que ces dernières années, les rencontres faites grâce à ces applications ont constitué le cœur de ma vie sociale. Maintenant, les détails de ces rendez-vous semblent s’être graduellement effacés de ma mémoire. Les visages et les corps, les conversations maladroites et les silences inconfortables, les espoirs, les attentes, les humiliations : tout cela n’est plus qu’une série de souvenirs un peu flous où figurent des acteurs parfaitement interchangeables.
Quelques jours après la disparition de Chrystelle, j’ai supprimé toutes les applications de mon téléphone. Je n’avais évidemment plus trop la tête à rencontrer qui que ce soit, mais j’avais aussi commencé à avoir peur. Ça me paralysait.
Parfois, lorsque je n’arrivais pas à dormir la nuit, persuadée au moindre bruit qu’un maniaque tentait de s’introduire chez moi, je repassais dans ma tête les visages de ces hommes à qui j’avais si brièvement ouvert mon cœur et parfois même mes draps. Combien d’entre eux auraient pu être des psychopathes, des pervers narcissiques, des monstres sanguinaires ? Tous, ne pouvais-je m’empêcher de penser, seule dans la pénombre de ma chambre à coucher.
Au cours de l’hiver dernier, je me suis dit que tout ça, c’était fini pour de bon. Il était vain de chercher l’amour dans ces écosystèmes artificiels, où personne, pas même moi, n’était prêt à montrer son vrai visage. Mais le temps a passé et mes angoisses se sont peu à peu émoussées, laissant les sentiments de vide et de solitude reprendre leur place. Et même si j’ai toutes les raisons du monde d’être désabusée, au fond de moi, je crois toujours un peu aux contes de fées. Je me suis donc résolue à essayer à nouveau, quitte à risquer de m’humilier une fois de plus ou d’y laisser ma peau aux mains d’un détraqué. Une dernière fois, quelques mois, pas plus. Si je n’obtiens pas de résultats, tant pis, je n’aurai qu’à devenir une folle aux chats.
C’est en partie parce que je voulais m’assurer d’être la meilleure version de moi-même avant de retourner dans ce grand cirque que j’ai décidé de venir ici. Ces injections, je l’espère, contribueront à me redonner confiance en moi, en ma valeur. Et si ça ne fonctionne pas, j’imagine qu’elles m’aideront au moins à me façonner un masque d’indifférence.
Pendant que son assistante prépare la seringue, le docteur Rioux me demande si je suis prête. Même si je suis craintive, je réponds par l’affirmative et je ferme les yeux, me forçant à respirer profondément pour me calmer. Ensuite, tout va très vite. Seringue à la main, le médecin m’ordonne de froncer les sourcils, puis il m’avertit qu’il s’apprête à piquer. Je m’attends au pire, mais à ma grande surprise, l’injection est pratiquement indolore. C’est à peine si je ressens un léger inconfort. Au bout de trois minutes de froncements et de piqûres, la procédure est terminée. Je me lève et me tourne vers le petit miroir accroché au mur. Les traces de l’intervention sont à peine visibles, et seul un œil attentif remarquerait les minuscules points rouges que le passage de l’aiguille a laissés sur mon front.
Le dermatologue m’assure que ces marques ne seront plus qu’un souvenir dans quelques heures. Il me conseille de prendre un nouveau rendez-vous dans trois mois pour prolonger l’effet et me suggère d’en profiter pour recevoir en même temps des injections d’acide hyaluronique, qui pourraient m’aider à corriger mes cernes et les débuts de rides d’expression autour de ma bouche. Un peu surprise, je le remercie. Je n’avais pas vraiment prêté attention à ces défauts, mais maintenant qu’il les a soulignés, je ne peux plus les ignorer. J’ai l’impression que je vais devoir revenir ici souvent si je veux éviter la catastrophe.
Pendant qu’elle m’accompagne à la caisse, Corine me prodigue quelques conseils d’usage : éviter de me pencher vers l’avant pendant quelques heures, ne pas faire de sport jusqu’à demain, éviter l’alcool pour favoriser une bonne cicatrisation. Je paye la facture de plus de six cents dollars avec ma carte de crédit. Comme d’habitude, le comptable de mes parents s’occupera d’acquitter l’entièreté du solde à la fin du mois. Je ne peux m’empêcher de me demander si, lorsque le relevé lui passera entre les mains, ma mère sera fière de moi.
OceanofPDF.com