Personnages secondaires

Jeanne Dompierre · Chapitre 21 sur 22

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Personnages secondaires

Julie-Chloé

 

Au moment où la nouvelle de l’arrestation du tueur a paru dans les médias, j’étais en train de prendre un bain. Ève a beau répéter que c’est franchement bizarre de prendre des bains quand il fait trente degrés à l’ombre dehors, surtout quand on prétend avoir une conscience environnementale, il demeure que ces jours-ci, c’est le seul endroit où je parviens à réfléchir calmement.

Je suis partie de chez ALT en avril, en même temps qu’à peu près tout le monde, le jour où Jade a envoyé sa lettre. Dès que j’ai lu son courriel, j’ai eu honte d’avoir douté du bien-fondé des rumeurs qui circulaient au bureau, honte d’avoir prêté l’oreille à celles qui, comme Camille, traitaient Jade de drama queen. Je n’ai même pas pris le temps de réfléchir avant de partir. Dans le brouhaha général, pendant que certains de mes collègues dessinaient des graffitis sur les murs et vidaient le contenu des dossiers et des porte-crayons sur le plancher, j’ai ramassé toutes mes affaires. J’ai transféré tous les fichiers audio de mon projet sur mon Drive personnel et j’ai quitté les bureaux d’ALT sans regarder derrière moi.

Je me suis dit que j’allais pouvoir continuer à travailler sur mon podcast de chez moi et le diffuser en mon nom propre, mais j’ai vite réalisé que ce ne serait peut-être pas si simple. Ève m’a fait remarquer que, légalement, le travail que j’avais accompli en tant qu’employée d’ALT ne m’appartenait pas et que je m’exposais à des poursuites si je me l’appropriais. Initialement, je me suis dit qu’elle voulait juste me faire peur dans l’espoir que je laisse tomber mon projet, mais un bref échange de textos avec mon cousin qui étudie en droit me porte à croire qu’elle a probablement raison.

Au-delà de ces considérations légales, je dois dire que ma motivation a été un peu ébranlée. La réaction de Sarah à l’écoute du pilote n’a pas été facile à encaisser. Et puis ce n’est pas si évident de se concentrer sur un coin de table, dans la cuisine, en face d’une doctorante grincheuse qui passe son temps à répéter que je serais mieux de me chercher un vrai travail plutôt que de perdre mon temps à glorifier des faits divers. Bref, j’ai décidé de mettre le projet en pause, même si mon épisode pilote était pratiquement terminé.

J’écoutais un podcast portant sur la famille Manson dans mes écouteurs, enfoncée jusqu’au cou sous la mousse parfumée, quand j’ai réalisé qu’Ève me parlait depuis le corridor. Irritée par l’intrusion, j’ai tenté de l’ignorer pendant un moment en espérant qu’elle partirait, mais elle s’est plutôt mise à frapper sur la porte. J’ai enlevé mes écouteurs et je lui ai demandé ce qui se passait. C’est à ce moment qu’elle m’a appris qu’ils avaient arrêté le tueur.

J’ai jailli hors du bain et je me suis précipitée sur mon cellulaire, sans me soucier de répandre de l’eau savonneuse partout sur le plancher. Ce n’était pas un canular ; les notifications de tous les principaux médias d’information confirmaient la nouvelle que ma blonde venait de m’apprendre à travers la porte de la salle de bain. Enveloppée dans une serviette, je me suis mise à lire tous les articles disponibles sur le sujet, les uns à la suite des autres.

Au début, l’information était parcellaire. Ce n’est qu’au cours des jours suivants qu’on commencerait à se faire une idée claire de ce qui s’était passé dans le condo parfaitement insonorisé d’Antoine Dupont-Gauthier, situé dans l’ouest de la Petite Italie, près de la frontière avec Parc-Extension. Moi qui avais talonné les forces de l’ordre pendant des mois dans l’espoir d’obtenir une entrevue ou une primeur, j’ai découvert le visage du tortionnaire dans les médias en même temps que tout le monde.

Il était jeune et propre, vraiment très bien habillé. Certainement pas le genre de gars terrifiant qui incite à faire un détour pour éviter de le croiser, pas doté d’un charme magnétique non plus. Sur la photo, il souriait. Ses yeux presque noirs, dont bien des femmes auraient jalousé les cils interminables, brillaient d’un éclat étrange. J’ai remarqué ses canines pointues. Des dents de carnassier. Son visage m’était un peu familier, mais je n’aurais pas su dire où je l’avais croisé. Ça n’avait rien d’étonnant ; nous habitions le même quartier, après tout.

J’ai appris qu’il avait trente-quatre ans, qu’il avait grandi à Sainte-Dorothée dans une famille apparemment « sans histoire » et qu’il travaillait dans une agence de graphisme. Jusque-là, je ne savais pas que ça existait, des agences de graphisme. Je croyais que le graphisme était simplement un département dans toutes les autres agences. À la télévision, j’ai vu sa petite sœur, pâle et éplorée, se confier à une animatrice blonde au brushing impeccable et à l’empathie feinte. C’est la seule personne de sa famille qui ait accepté de parler aux journalistes. Elle tenait vraiment à expliquer que « son frère est pas un mauvais gars, au fond ».

Les analystes et les commentateurs en tous genres ont cherché à expliquer les motivations du tueur. On a blâmé la pornographie, une fréquentation trop assidue de la littérature de Bret Easton Ellis, une enfance gâtée pourrie, une vie trop facile. Cet homme, apparemment, avait besoin de défis.

Les premiers jours après son arrestation, son compte Facebook était encore accessible. Une vidéo récente le montrait, flûte de champagne à la main, en train de livrer un petit discours à l’occasion du mariage d’un de ses bons amis. Pendant qu’il souhaitait une vie remplie de bonheur aux nouveaux époux, une pauvre fille attachée, torturée et violée à répétition, à moitié détruite, croupissait chez lui, dans un garde-robe, comme un chien dans une cage. Anne-Marie Samson-Lagarde. Après la réception, sans doute l’avait-il agressée à nouveau. Peut-être l’avait-il mutilée un peu. Il se réjouissait sans doute de penser qu’aucune des personnes avec qui il avait festoyé quelques heures plus tôt ne se doutait de son petit plaisir coupable. Ça lui appartenait en propre.

À ce jour, Anne-Marie ne s’est pas encore adressée aux médias. Peut-être finira-t-elle par offrir une entrevue exclusive à prix d’or à TVA, peut-être publiera-t-elle un best-seller qui racontera les atrocités qu’on lui a fait subir. Pour l’instant, elle doit encore avoir de la difficulté à croire qu’elle est parvenue à s’échapper des griffes de son tortionnaire, après plus de deux mois d’un indicible calvaire.

Selon le voisin qui a entendu ses cris et a appelé la police, Anne-Marie était méconnaissable au moment de son sauvetage. On ne sait pas exactement comment elle a réussi à s’échapper du placard qui lui servait de cachot. J’imagine qu’avec le temps, le psychopathe était devenu un peu négligent, trop confiant. Peut-être aussi qu’il souhaitait se faire prendre. Apparemment, il était tout sourire quand les policiers lui ont passé les menottes, au beau milieu d’une réunion avec des clients de son agence.

On ne connaît pas encore tous les détails de ce qu’il a fait à Anne-Marie et aux trois autres victimes. Les corps morcelés de Katherine, de Chrystelle et de Deborah ont été retrouvés sous terre dans la cour arrière de la grand-mère de leur assassin, tout comme les ossements de quelques autres femmes qui n’ont pas encore été identifiées. Il semble que la pauvre vieille dame ne se doutait de rien. Selon des sources proches de la famille, elle appréciait beaucoup que son petit-fils l’aide à entretenir sa propriété.

J’ai été surprise quand Sylvie, la mère de Chrystelle, m’a appelée pour m’inviter aux funérailles, qui auront lieu après-demain. J’hésite encore à m’y rendre. Même si je n’ai jamais vraiment connu Chrystelle, j’ai envie de lui dire au revoir. Mais en même temps, ce n’est peut-être pas ma place.

Évidemment, si j’y vais, je serai toute seule ; Ève refuse catégoriquement de m’accompagner. Je ne suis même pas certaine que Sarah, la seule personne que j’aurais pu connaître, à part Sylvie, sera présente. Sur les réseaux sociaux, j’ai appris qu’elle avait fini par quitter ALT et qu’elle s’apprêtait à partir en voyage au Portugal avec Amaryllis Duchesne. Une façon pour elles de rendre hommage à leur amie disparue, qui avait toujours rêvé de visiter l’Europe, mais craignait de prendre l’avion.

J’ai encore le temps d’y penser, pour les funérailles. En deux jours, il peut se passer des tas de choses et me connaissant, j’ai le temps de changer d’idée dix fois. En attendant, je dois me dépêcher si je ne veux pas arriver en retard à mon rendez-vous avec Jade Saint-Pierre, au café Les Oubliettes. Jade, à qui je n’avais pas reparlé depuis notre départ de chez ALT, a accepté de me rencontrer quand je lui ai dit que j’avais envie de réaliser un podcast sur les survivantes qui osent dénoncer leur agresseur.

Je n’ai pas l’intention d’oublier Katherine, Deborah et Chrystelle pour autant. Un jour, j’espère être en mesure de leur rendre l’hommage qu’elles méritent. Mais pour le moment, j’ai envie de me tourner vers la lumière.

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