Personnages secondaires

Jeanne Dompierre · Chapitre 12 sur 22

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Personnages secondaires

Amaryllis

 

 

La vieille boîte de carton est demeurée dans ma voiture pendant plusieurs semaines, après que je l’ai rescapée du sous-sol de la maison familiale à Noël. C’est presque miraculeux qu’elle n’ait pas été détruite, alors que tant de mes souvenirs d’enfance, jouets, poupées, livres et vêtements ont connu un sort peu enviable.

Quand je suis partie en appartement juste avant d’entrer à l’université, maman n’a pas attendu très longtemps avant de transformer ma chambre en « boudoir zen », selon sa propre expression. Elle, la personne la moins zen du monde, voulait nous faire croire qu’elle se mettait sérieusement à la méditation ? Ça m’a bien fait rire, même si la nonchalance avec laquelle elle avait éradiqué tout un pan de ma vie m’a un peu donné le vertige.

Je me souviens d’avoir pensé qu’elle voulait s’assurer que je ne reviendrais jamais. Tout ce que j’avais laissé derrière, les meubles et les objets qui n’avaient pas trouvé leur place dans mon minuscule appartement en colocation près de l’université, elle s’en était débarrassé. Quand j’avais osé formuler une objection, comme si ça allait changer quelque chose a posteriori, elle avait haussé les épaules et laissé échapper un petit rire narquois. « Voyons, Amaryllis, viens pas me dire que tu vas t’ennuyer de ces vieilleries-là ? On t’en rachètera des Martine, s’ils te manquent tant que ça ! »

Le mépris que ma mère est capable de déposer dans chacune des quatre syllabes qui composent mon prénom est absolument prodigieux. En même temps, il n’y avait rien d’étonnant à ce qu’elle jette toutes mes possessions terrestres aux orties à la première occasion. Le concept de valeur sentimentale lui est parfaitement étranger, tout comme celui d’empathie. Comment cette immense boîte bariolée, remplie d’artéfacts inutiles, avait-elle donc été épargnée dans le temple de la froideur et de l’indifférence ? Ma mère aurait-elle été foudroyée par un soudain éclair d’altruisme ? La femme de ménage se serait-elle momentanément prise pour ma fée-marraine ? Je crois bien que le mystère est condamné à demeurer irrésolu.

Après Noël, j’étais tout excitée d’avoir débusqué ces souvenirs de notre adolescence. J’avais hâte de montrer ma trouvaille à Sarah. Je sais que c’est un peu naïf de ma part, mais après notre nuit à bavarder au parc, je nous imaginais, elle et moi, fouiller son contenu en riant, en placotant, en essuyant une larme par-ci, par-là, autour d’une bouteille de vin. J’espérais peut-être trouver dans cette boîte les ingrédients qui permettraient de reconstruire notre amitié érodée par les années.

Et puis, dans la voiture, alors qu’elle inspectait prudemment le contenu de la boîte, le visage de Sarah a pris une couleur de craie. J’ai compris qu’en réalité, elle n’avait pas la moindre envie d’embarquer avec moi dans cette machine à remonter le temps. Initialement, sa réaction dédaigneuse m’a blessée, jusqu’à ce que je me rappelle que pour Sarah, cette époque recelait de bien mauvais souvenirs. Pour elle, ces lettres et ces photos risquaient surtout de rouvrir de vieilles blessures.

Honteuse, je n’ai plus rien dit pendant le reste du trajet, alors que Sarah faisait mine de s’absorber dans le contenu de son iPhone. Quand je l’ai déposée devant son appartement, c’est à peine si elle m’a remerciée de l’avoir ramenée en ville. J’ai eu envie de courir à ses trousses et de la prendre dans mes bras en m’excusant pour mon manque de sensibilité, mais je la connais assez pour savoir qu’elle m’aurait repoussée sans ménagement. Je suis rentrée chez moi et j’ai essayé de penser à autre chose. La boîte est demeurée sur le siège arrière jusqu’à ce vendredi soir humide et glacial, fin janvier, où j’ai finalement décidé de la monter chez moi.

La semaine avait été particulièrement éprouvante, les élèves semblant s’être ligués contre moi, rivalisant d’ingéniosité pour tenter de me faire regretter ma vocation. Mardi, Henri avait décidé de couper les cheveux d’Eugénie pendant la période d’arts plastiques. Mercredi, Cyril, en proie à une violente gastro, avait vomi sur son pupitre, éclaboussant au passage la robe à pois d’Adèle, qui avait évidemment réagi en faisant une crise digne de L’Exorciste. Jeudi, la mère d’Emmy-Rose était débarquée dans ma classe à peine la cloche sonnée, alors que les élèves n’étaient même pas encore tous sortis. Le visage cramoisi, elle brandissait sous mon nez un papier chiffonné que j’avais fini par identifier comme étant le dernier examen de mathématiques de sa fille, hurlant que j’étais une incompétente finie et que si je ne révisais pas ma correction, j’aurais affaire à elle et à ses avocats. En temps normal, j’aurais pu en rire, mais je n’ai même pas eu la force de lui répondre. Je me suis contentée de la fixer d’un œil vide, la laissant me crier dessus, tout en planifiant les prochaines étapes de la soirée dans ma tête. Acheter. Manger. Boire. Purger. Oublier. Oublier. Oublier.

Depuis Noël, mes crises étaient devenues presque quotidiennes. Après avoir cru pendant si longtemps que cette époque de ma vie était définitivement dernière moi, le cycle infernal de la boulimie se révélait à nouveau comme la seule méthode efficace pour remettre un peu d’ordre dans ma tête. C’était comme retrouver un vieux doudou un peu moche, mais chaud et doux, quelque chose dont on n’est pas fier, qu’on ne montre à personne, mais qui nous apporte un réconfort inespéré. J’avais renoncé à reprendre la maîtrise de mes compulsions, mais je m’assurais de bien les planifier et de les encadrer afin d’éviter les conséquences les plus dommageables : la déshydratation et la culpabilité.

Il y a longtemps que j’ai appris à reconnaître les aliments qu’il faut privilégier et ceux qui doivent être évités, ceux qui remonteront dans l’œsophage sans trop d’effort, pour finir leur course dans la cuvette et les autres, trop acides, trop sucrés ou à la texture trop âpre, dont mon corps risque d’assimiler les calories malgré tous les efforts que je ferai pour m’en débarrasser. Je sais exactement quelle quantité de liquide ingérer à quel moment pour favoriser une expulsion propre et efficace. Je n’oublie jamais de me réhydrater et à la fin de chaque crise, je bois des tasses et des tasses d’eau tiède citronnée, jusqu’à en avoir la tête qui tourne. Le Gatorade sans sucre est mon meilleur allié.

Enfin, même quand je suis au plus bas, ma discipline digne d’un fantassin spartiate permet de compenser mes excès. En dehors des crises, je me nourris exclusivement de jus de légumes enrichis en protéines, qui ne contiennent aucun gras ni aucun sucre artificiel, mais qui fournissent à mon corps toutes les vitamines et tous les minéraux dont il a besoin pour fonctionner.

Chaque matin, je passe une heure sur l’elliptique dans la salle d’entraînement suffocante de mon immeuble, et trois fois par semaine, j’ai rendez-vous avec un entraîneur dans un gym huppé du centre-ville, où je me rends après le travail. Sous ses encouragements tapageurs, j’oublie momentanément la fatigue et l’angoisse. Je multiplie les squats sautés, les planches-araignées, les push-ups et les lunges. Mes yeux brillent de fierté lorsqu’il me félicite pour mes progrès. Tous les soirs avant de me coucher, je monte sur la balance pour m’assurer que, si l’aiguille ne descend pas autant que je le souhaiterais, elle ne monte pas d’un cran.

J’ai été surprise de constater à quel point il avait été facile de retomber dans mes vieilles habitudes. Je dois dire que je vivais assez bien avec ma nouvelle routine jusqu’à ce vendredi où, épuisée, au terme de cette semaine infernale, je me suis rendue à l’épicerie pour me procurer tout ce qu’il me fallait pour décompresser. Comme toujours, j’ai choisi un supermarché situé à bonne distance de chez moi, mais aussi de l’école, pour minimiser les chances d’y croiser qui que ce soit.

Sitôt arrivée dans cet antre de consommation alimentaire brutalement éclairé au néon, j’ai commencé à me sentir bien. J’étais à ma place. Sur mon X. J’ai entrepris de remplir le chariot de pizzas congelées, de briques de fromage Kraft, de saucisses à hot-dog, de gâteaux, de croustilles, de guimauves, de salami industriel, de nouilles instantanées.

Je parcourais les allées en proie à une espèce de frénésie hypnotisée, tendant le bras vers les aliments sur les étagères, les laissant tomber pêle-mêle dans mon panier. Dans la rangée des boissons gazeuses, j’étais en train d’hésiter entre la bouteille de deux litres de Coke Diète et celle de Sprite Zéro lorsque j’ai entendu une petite voix vaguement familière, à quelques pas de moi : « Papaaaa ! C’est madame Amaryllis ! »

Impossible de m’enfuir, j’étais prise au piège. J’ai plaqué un sourire factice sur mon visage, prête à affronter l’épreuve qui m’attendait. Au bout de l’allée, Mélodie, une blondinette au toupet carré qui était dans ma classe l’année dernière, se dirigeait droit vers moi en tirant sur la main de son père, qui la suivait docilement, tel un labrador en laisse.

Je ne saurais rapporter les détails de la conversation qui a suivi. Je me rappelle seulement la honte qui m’a envahie quand j’ai vu le regard du papa de Mélodie, un homme que j’ai par ailleurs toujours trouvé plutôt charmant, glisser de mon visage au contenu de mon panier d’épicerie. Même s’il n’a évidemment posé aucune question, j’ai balbutié une excuse peu convaincante, une ridicule histoire de neveux adolescents en visite pour le week-end, qu’il fallait bien nourrir de pizzas et de gâteaux McCain si je voulais préserver mon statut de tante préférée. Au moment où le mensonge sortait de ma bouche, j’ai réalisé que ça sonnait presque encore plus pathétique que la vérité. Le papa a souri poliment, avant de me souhaiter une bonne soirée et de s’éloigner dans l’allée, entraînant sa précieuse petite Mélodie loin de moi et de mes mauvaises habitudes de vie.

À la suite de ce face-à-face humiliant, j’ai abandonné mon projet de faire un dernier détour par le congélateur à crème glacée et je me suis dirigée vers la caisse, les joues en feu, la gorge sèche. J’ai payé ma marchandise, reconnaissante que la caissière de dix-sept ans soit visiblement trop blasée pour porter un jugement sur le contenu de mon panier. Ce n’est qu’une fois assise dans ma voiture que j’ai éclaté en sanglots, résistant péniblement à l’envie de frapper ma tête contre le volant jusqu’à perdre connaissance.

Plus tard, dans le corridor de mon immeuble, j’ai balancé tous les sacs d’épicerie directement dans la chute à déchets. C’était la première fois que mes deux univers s’entrechoquaient. Même si Mélodie et son papa n’avaient au fond aucun moyen de deviner l’horrible passe-temps qui occupait mes soirées, je me sentais aussi nue et honteuse que s’ils m’avaient surprise dans mon appartement les doigts poisseux et la chemise tachée de gras, en train de dévorer les dernières miettes de ma troisième pizza surgelée. Le mur que j’avais érigé entre mon secret et le reste de mon existence menaçait de s’écrouler ; je ne pouvais plus nier que cette ogresse vorace qui prenait possession de mon corps le soir venu ne m’était pas étrangère.

J’ai décidé qu’il fallait que ça cesse, pour de bon cette fois, et je savais d’expérience que je n’y arriverais pas sans aide. Alors, tentant de maîtriser les tremblements dans ma voix, j’ai laissé un message dans la boîte vocale de mon ancienne psychologue, celle qui m’avait aidée à m’en sortir il y a quelques années. Je me demande ce que la pauvre réceptionniste qui a pris ce message hystérique et désorienté a bien pu penser de moi. Elle a l’habitude, je présume.

Je ne saurais dire exactement pourquoi, mais c’est à ce moment précis que j’ai eu l’impulsion de retourner à ma voiture pour y récupérer la boîte, qui traînait sur le siège arrière depuis que Sarah l’y avait déposée, après avoir dédaigneusement inspecté son contenu. Je crois que j’avais besoin d’invoquer ces fantômes du passé pour me sentir moins seule, moins misérable.

J’ai vidé le contenu de la boîte sur le plancher du salon, mesurant soudain la richesse de la collection d’artéfacts que j’avais sous la main. Des dizaines de lettres échangées subrepticement pendant les cours de français, d’histoire ou de géographie, ainsi que plusieurs centaines de photos, documentant en détail quatre ou cinq années de nos vies à Sarah, Chrystelle et moi.

Les lettres portaient toutes, dans le coin supérieur gauche, la date à laquelle elles avaient été rédigées. La première chose que j’ai faite a été de les classer dans l’ordre chronologique. Placées côte à côte, elles occupaient, et occupent toujours, la quasi-totalité du plancher du salon. Depuis, je les ai toutes relues plusieurs fois. Celles de Sarah, à la calligraphie presque indéchiffrable, parsemées de remarques acides sur nos camarades, nos parents, nos enseignants, me font rire à tout coup. Chrystelle traçait des lettres rondes et symétriques, et ses messages étaient prudents, mesurés, comme si elle s’attendait toujours à ce que ses missives soient interceptées avant d’atteindre leur destinataire. J’ai commencé à placer les photos sur cette ligne du temps improvisée, pour reconstituer le casse-tête de notre adolescence. Au dos de chaque cliché, j’écris quelques mots, afin de consigner ce dont je me souviens du contexte où il a été pris.

Le soir de la Saint-Valentin, j’ai publié une première photo sur mon compte Instagram. Sarah, Chrystelle et moi y figurons, assises sur une table à pique-nique, peu de temps après notre entrée au secondaire. Chrystelle souriait à pleines dents, ne cherchant même pas à camoufler ses broches. Les cheveux de Sarah n’étaient encore ni roses ni bleus, et ses joues creusées de fossettes avaient encore la rondeur de l’enfance.

Dans ma publication, j’ai identifié le compte de Sarah, mais pas celui de Chrystelle. Même si Sarah l’a complètement ignorée, la photo a obtenu plusieurs dizaines de réactions et de commentaires, certains provenant de parfaits inconnus. Jamais auparavant une de mes publications n’avait suscité autant de réactions. J’ai été surprise de constater à quel point ce déversement inattendu d’amour et d’attention avait le pouvoir d’anesthésier mon anxiété. Depuis, chaque fois que je sens que je suis sur le point de flancher, je choisis soigneusement une photo dans la boîte, je la photographie avec mon iPhone et je la publie sur les réseaux sociaux, accompagnée d’un message vaguement nostalgique. Les petits cœurs et les gentils messages qui s’accumulent sous mes publications me font beaucoup de bien.

À ce jour, environ la moitié des photos ont été placées sur la ligne du temps. J’y consacre une heure ou deux chaque soir, avec une régularité quasi irréprochable, comme si je cherchais à parfaire ma maîtrise d’un instrument de musique. Je ferme les yeux et je plonge ma main dans la pile d’images, en pigeant au hasard, toujours un peu fébrile au cours des quelques secondes qui précèdent la révélation. Il m’arrive de devoir scruter une photo pendant plusieurs minutes avant de me rappeler dans quelles circonstances elle a été prise. Je m’attarde aux détails : l’évolution des coupes de cheveux et des styles vestimentaires, la couleur des feuilles dans les arbres, l’identité des figurants qui apparaissent parfois en arrière-plan. Éventuellement, la mémoire me revient d’un coup, comme un éclair, et je revois le moment avec autant de clarté que si la scène se jouait réellement sous mes yeux.

Ce soir, la première photo que je sélectionne au hasard dans la boîte en est une de Sarah. Aussitôt que mes yeux se posent dessus et que mon cerveau enregistre son contenu, je sens mes jambes qui ramollissent, mon cœur qui accélère. Je m’accroupis par terre, le dos contre le mur, fixant l’image que je tiens entre mes doigts.

La photo a été prise dans le sous-sol chez mes parents, au mois de mai, quelques semaines à peine avant la fin de notre secondaire. Sarah se tient debout à côté de la table de billard, sur laquelle elle s’appuie d’une main. De l’autre main, elle esquisse un geste théâtral. On devine qu’elle est en train de discuter avec une personne qui se trouve hors champ. Sarah porte une robe ample d’une blancheur immaculée à l’allure un peu hippie, qui flotte autour d’elle et lui donne un air vaguement angélique. Si j’ai tout de suite su quand cette photo avait été prise, c’est parce que cette robe étrange, si éloignée de ses habituels jeans troués et chandails à capuchon, Sarah ne l’a portée qu’une seule et unique fois.

Je ne me rappelais pas avoir pris des photos d’elle lors de cette soirée. Probablement parce que les autres photos, celles qui ont circulé dans toute l’école quelques semaines plus tard, ont pris le devant de la scène et effacé tout le reste. Ces horribles polaroïds, pris dans l’une des nombreuses chambres d’amis de la maison, celle que ma mère appelle la chambre bleue. Cette jolie robe blanche, que j’avais convaincu mon amie d’acheter à peine quelques jours plus tôt au centre commercial, grotesquement remontée de façon à couvrir son visage, à annihiler son identité sans pour autant la protéger. Sur son ventre dénudé, juste au-dessus de sa petite culotte, quelqu’un avait tracé le mot « SLUT » au marqueur noir indélébile.

On n’a jamais su avec certitude qui avait pris ces photos, qui les avait photocopiées, distribuées. Même si plusieurs garçons de notre classe ont admis s’être trouvés dans la pièce à un moment ou à un autre, personne n’a jamais été puni pour l’humiliation subie par mon amie, pour l’irréversible destruction de son innocence et de sa réputation. Je me rappelle que sur l’une des photos, ils étaient quelques-uns à poser fièrement, debout à côté du corps amorphe de Sarah, pouce levé et sourire radieux, comme auprès d’un trophée de chasse. Ceux-là ont bien dû répondre à quelques questions de la direction, mais sans plus. Ils ont juré qu’il ne s’était rien passé d’autre, que c’était seulement une blague innocente. Qu’ils l’avaient trouvée comme ça, couchée à moitié nue sur le lit, et s’étaient contentés d’appuyer sur le déclencheur. Personne n’a remis leur parole en doute. Après tout, ils étaient de bons garçons, issus de familles respectables. Ça aurait été dommage de compromettre leur avenir pour quelque chose d’aussi trivial, non ?

C’est sur ce même lit que j’ai retrouvé Sarah le lendemain du party, inerte et dénudée. En essayant de rabattre sa robe sur son ventre pour la couvrir un peu, j’ai constaté que sa peau était collante, comme si quelqu’un avait versé de la bière dessus. Je suis allée chercher une débarbouillette dans la salle de bain adjacente à la chambre et j’ai tenté de nettoyer son ventre, mais les lettres noires refusaient de s’effacer. Plus tard, elle me confierait que le mot tracé sur sa peau avait mis plus d’une semaine à disparaître complètement. J’ai recouvert son corps d’un édredon et posé un oreiller sous ses cheveux emmêlés, puis j’ai fermé les rideaux pour la laisser dormir encore un peu.

Quand elle a fini par se réveiller, au milieu de l’après-midi, la soirée de la veille semblait avoir été entièrement effacée de sa mémoire. En proie à la panique, elle m’a suppliée de l’aider à se souvenir, à reconstruire le casse-tête, mais j’étais aussi désemparée qu’elle. J’avais passé la soirée dans la cour à essayer tant bien que mal de convaincre mes invités de ne pas jeter leurs mégots dans la piscine, de ne pas se battre, d’arrêter de crier trop fort et d’éviter de faire fumer des joints au chat des voisins. Je n’étais rentrée que pour me coucher, complètement exténuée, vers trois heures du matin. À ce moment-là, tout le monde avait quitté les lieux. Je n’avais pas la moindre idée de ce qui s’était passé dans la chambre bleue.

Avant de rentrer chez elle, Sarah m’a emprunté un jeans et un t-shirt, puis elle a jeté la robe blanche dans la poubelle de la salle de bain. Moi, comme chaque fois que l’anxiété m’envahissait, je me suis réfugiée dans la cuisine, où j’ai avalé trois tubes de pâte à biscuits et plusieurs saucisses à hot-dog à peine réchauffées au micro-ondes pour tenter de me calmer un peu. Quelques jours plus tard, l’infâme collection de photos ferait le tour de l’école, ruinant irrémédiablement la fin de notre secondaire.

En y repensant bien, je crois que cet événement a créé la première brèche significative dans notre amitié, à Chrystelle, Sarah et moi. Bien sûr, personne n’a jamais eu la certitude que Jean-François était dans la chambre bleue au moment où les photos ont été prises, mais il faisait partie de l’équipe de basket de l’école, et c’est dans leur vestiaire que les copies des photos ont commencé à circuler. Si Jean-François l’avait voulu, il aurait pu mettre un frein à tout ça. Il avait de l’influence ; les autres l’auraient écouté.

Sarah ployait sous le poids de la honte, sous le poids de ce mot qu’on avait tracé sur sa peau, qui la suivrait bien au-delà de notre secondaire. Je crois que le pire pour elle, ça a été que Chrystelle se porte à la défense de Jean-François. Qu’elle accuse Sarah d’être la seule responsable de ses malheurs, insinuant qu’à force de se placer dans des situations dangereuses, c’était inévitable que quelque chose comme ça, ou de bien pire, finisse par lui arriver. Après, plus rien n’a jamais été comme avant. Malgré mes efforts incessants pour leur rappeler l’importance de notre amitié, Sarah et Chrystelle sont restées en froid jusqu’au bal de finissants, où j’ai fini par convaincre Sarah de venir, malgré tout.

Je jette un dernier regard à la photo avant la déchirer en tout petits confettis, que je jette à la poubelle. Ce n’est pas cette version de notre adolescence que je veux reconstruire. Je plonge à nouveau ma main dans ma grande boîte à souvenirs en espérant qu’elle se pose sur quelque chose de joyeux, de doux, d’inoffensif. La dernière chose dont j’ai besoin ces jours-ci, c’est de regarder mes démons dans les yeux.

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