Personnages secondaires

Jeanne Dompierre · Chapitre 22 sur 22

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Personnages secondaires

Septembre

 

 

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ESTHER

 

Les deux blondes bleachées assises une à côté de l’autre à la douze débarquent probablement de Toronto, ou peut-être même des States. Elles ont pas lâché leurs cells depuis qu’elles se sont installées ; c’est à se demander si elles se sont pas fait greffer des iPhone directement dans la main gauche. J’ai pas l’impression qu’elles ont grand-chose à se dire. Toutes les vingt minutes à peu près, celle de gauche se penche vers celle de droite et chuchote dans son oreille en se cachant derrière sa main, comme si elle avait peur que quelqu’un l’espionne. Chaque fois, l’autre glousse pendant quelques secondes avant de se pencher à nouveau sur son écran. Quand je suis allée prendre leur commande, elles m’ont dévisagée avec une excitation un peu craintive comme si j’étais une sorte de primate rare et potentiellement dangereux dans une cage au zoo.

Je sais exactement pourquoi elles sont ici. Quand elles vont avoir bu deux ou trois gins tonics de plus, elles vont trouver le courage de me poser toutes les questions qui se bousculent dans leur tête en ce moment. Est-ce que c’est vrai qu’il venait souvent ici, que c’était son bar préféré, qu’il habitait à trois coins de rue ? Est-ce qu’il était louche, bizarre, carrément terrifiant ? Est-ce que je savais, au fond de moi, que le gars à qui j’apportais des pintes et des poutines chaque semaine était un psychopathe ? Si elles boivent assez pour oublier complètement leurs bonnes manières, elles vont conclure l’interrogatoire en beauté avec ma question préférée, celle dont la réponse fucke mon sommeil depuis presque trois mois : à quel point est-ce que je me sens coupable d’avoir rien fait pour arrêter le carnage ? Si jamais elles se rendent là, il va vraiment falloir que je me contrôle pour pas leur crisser un coup de poing dans la gorge.

Depuis que la fille de LCN est débarquée ici avec son caméraman, au début juillet, et que ma face a fait le tour d’Internet trois fois, il s’est pas passé deux jours sans que ce genre de touristes là retontisse. J’aurais jamais dû parler à la journaliste, mais elle m’a prise de court pis j’ai pas eu le temps de trouver une bonne raison de m’enfuir. En plus, Steve était dans la place ce jour-là, il me watchait de près, ça fait que j’ai pas eu le choix de rester polie. Lui, évidemment, il était ben content que le bar passe à la télé. Selon mon boss, de la mauvaise publicité, ça existe pas. Ça paraît que c’est pas lui qui est pogné pour gérer le bataillon de dégénérés qui trippent à l’idée de marcher dans les traces de l’infâme « Mile Ex Skinner ».

Avant, les gens qui se tenaient ici, c’était surtout du monde du quartier. On a jamais été le genre d’endroit qui se retrouve dans les listes du genre « 10 bars montréalais à visiter ABSOLUMENT » sur Narcity, ALT ou Urbania. Astheure, j’ai des Australiens qui se pointent en troupeaux le samedi après-midi, avec leurs chapeaux de safari pis leurs sacs bananes, pis qui prennent des photos comme s’ils étaient à la butte Montmartre. Steve est aux anges parce que la place est toujours pleine, mais à mon avis, c’est pas un upgrade.

Un des serveurs qu’on a embauchés cet été m’a expliqué que c’est une vraie tendance. Il paraît qu’il y a même des agences de voyages qui se spécialisent là-dedans. Le tourisme de l’horreur, qu’ils appellent ça. Au lieu de marcher vers Compostelle, les gens partent en pèlerinage pour visiter des scènes de crime, de massacres, de génocides et de souffrance humaine en général.

Pour ceux qui cherchent des émotions fortes, mais qui sont trop cheap pour aller virer à Hiroshima ou au Rwanda, suivre les traces d’un tueur en série à Montréal, ça fait la job. J’imagine que c’est particulièrement le fun de harceler la waitress préférée du psychopathe jusqu’à ce qu’elle soit elle-même sur le bord de tuer quelqu’un. Ça m’est arrivé de faire semblant de pas parler anglais, mais là, avec les deux filles assises à la douze, il est trop tard pour sortir mon faux accent de Chicoutimi pis mes yes, no, toaster.

Je pourrais toujours demander à Jonas de gérer leur table, ça l’occuperait un peu, le pauvre. La cuisine est fermée depuis une heure et quart, mais il est encore là à faire semblant de pas avoir fini son close, même si chaque racoin de la plonge shine comme un dix cennes. Depuis qu’ils ont arrêté le gars pis qu’on a réalisé que c’était un de nos habitués, c’est pas arrivé une fois qu’il parte avant moi le soir. Je pense qu’il préférerait laver les tuiles du plancher à la brosse à dents plutôt que de me laisser toute seule ici.

Je l’avouerais jamais devant lui, mais j’haïs pas ça que Jonas ait commencé à se prendre pour mon bodyguard. Je fais pus confiance à personne, pis surtout pas à mon propre jugement. Ce gars-là venait ici depuis au moins cinq ans pis moi qui me méfie de tout le monde pis de son frère, je me suis jamais douté de quoi que ce soit. Il était toujours ben gentil, ben poli, pis il tippait comme du monde. Même après avoir kidnappé, torturé et assassiné une de nos clientes, il a continué à se pointer chaque semaine pis à boire des pintes en riant avec ses chums. J’essaye de me consoler en me disant que ces marsouins-là sont clairement encore plus niaiseux que moi de s’être doutés de rien, mais j’ai quand même pas de quoi être fière.

Des fois, j’ai l’impression de faire des cauchemars éveillés quand je repense à la soirée où j’ai laissé le maniaque partir avec la Sarah, alors qu’elle était complètement défoncée. Ça, c’était un move vraiment tordu de sa part, quasiment aussi choquant que ce qu’il a fait à ses victimes. J’ai eu presque envie d’aller lui rendre visite à Bordeaux juste pour lui demander ce qui lui était passé par la tête ce soir-là. Ça m’a vraiment soulagée d’apprendre qu’il lui était rien arrivé, à Sarah. Je sais que ça aurait été suicidaire de la part du gars de s’attaquer à elle après que tout le monde les a vus frencher comme des ados en chaleur, mais juste après son arrestation, alors que les détails étaient encore flous, j’en ai fait des cauchemars ; j’étais certaine que j’allais finir par apprendre qu’elle faisait partie des victimes.

Même si, avec le recul, je réalise que ça aurait pas été possible que Sarah disparaisse sans que j’en entende parler, j’étais inquiète parce que je l’avais pas revue depuis le soir où elle était partie avec lui. J’irais pas jusqu’à dire que je m’ennuyais d’elle, mais son absence faisait quand même un vide. Je m’étais habituée à sa conversation à sens unique pis à ses comportements inappropriés. Ces derniers mois, ça m’est arrivé de me mettre à penser à elle sans raison au beau milieu de la journée, à me demander comment elle pouvait bien aller.

J’ai fini par la revoir, pas plus tard que mercredi dernier. Il était trois heures, on venait juste d’ouvrir pis il y avait pas encore un client dans la place. Je suis descendue trois minutes dans le sous-sol, le temps de changer le baril de pilsner. Quand je suis remontée, elle était là, assise au bar, avec juste une demi-fesse accotée sur le bord du tabouret, comme si elle était pas sûre de vouloir rester. Même si j’avais l’impression qu’elle était mal à l’aise, elle avait l’air pas mal plus en forme que l’hiver dernier.

Je l’ai pas saluée par son nom pis je lui ai pas dit que ça me faisait plaisir de la voir, mais j’ai pas pu m’empêcher de lui faire un sourire en lui demandant ce qu’elle voulait boire. Elle a commandé une IPA sans alcool pis j’ai dû avoir l’air étonnée, parce qu’elle a ressenti le besoin de m’expliquer qu’elle prenait un break, ces derniers temps. Qu’elle avait besoin de regarder la vie en face, pour une fois. Fidèle à son habitude de me raconter des affaires random sans trop se soucier de savoir si je l’écoutais ou pas, elle m’a dit qu’elle rentrait d’un voyage en Europe avec l’autre fille, la prof. Elle a pas parlé de son amie Chrystelle, ni du gars qui l’a tuée, pis même si c’était tout un éléphant dans la pièce, j’ai décidé de pas m’embarquer là-dedans moi non plus.

Pendant une demi-heure, Sarah a tété sa fausse bière en faisant semblant de lire un roman. Je voyais ben qu’elle pensait à autre chose, qu’elle se retenait pour pas continuer de me jaser. Quand elle est arrivée au fond du verre, moins vite qu’à l’époque où il y avait de l’alcool dedans, elle m’a demandé la facture. Elle a payé en me laissant beaucoup trop de tip, comme d’habitude, pis elle est repartie. Je sais pas pourquoi, mais ça m’étonnerait qu’on la revoie ici. J’ai le feeling que si elle est revenue, c’est parce qu’elle avait besoin de fermer ce chapitre-là de sa vie une fois pour toutes. C’est niaiseux pis peut-être que je m’accorde trop d’importance, mais je pense qu’elle voulait aussi que je voie qu’elle était correcte.

Il est deux heures et demie du matin, c’est pas mal l’heure de commencer mon close. Il reste pus grand monde dans le bar, seulement trois bros d’une trentaine d’années qui enchaînent les pintes et les games de pool depuis au moins quatre heures en chialant contre leur job, pis les deux petites anglos à la douze, toujours sur leur cell, qui commencent à avoir l’air vraiment trop paquetées pour la ligue. Je sers une bière à Jonas, qui a fini par sortir de sa cuisine pour venir s’asseoir au bar, et après m’être raclé la gorge pour être sûre que tout le monde m’entende bien, je crie mes deux mots préférés : « Last call ! »

Dès qu’elles m’entendent, les deux filles à la douze se mettent à faire des grands signes dans les airs pour attirer mon attention. Jonas et moi, on échange un regard ; lui non plus, ça le fait pas tripper ce genre de clientes là, mais je pense qu’il devine que j’ai mon quota pour à soir parce qu’il me dit de pas bouger, qu’il va s’en occuper. Je le remercie, même si je sais que ça mettrait Steve en beau calvaire de savoir que je laisse le cuisinier, avec ses jeans troués, son pinch mal entretenu pis son anglais approximatif, faire ma job à ma place. Si ça peut m’éviter de me faire parler des meurtres, je suis prête à prendre des risques pas mal plus grands que ça.

Les petites anglos ont commandé deux derniers gins tonics à Jonas. Je lui dépose ça au bout du bar avec leur facture et je le laisse s’arranger avec le reste. Je monte le volume de la musique, j’augmente l’intensité des lumières et je commence à mettre des chaises sur les tables, question que tout le monde comprenne qu’il est temps de partir. Je vais faire payer les trois gars qui niaisent à la table de pool pendant que Jonas, debout à côté de la douze, fait visiblement de son mieux pour répondre aux questions que les deux filles ont fini par se décider à poser.

Vu que j’ai pus de clients à gérer, je mets mes écouteurs et je commence à passer le balai. La musique qui joue dans le bar suffisait pas à enterrer la discussion entre Jonas et les deux filles, pis ça me tentait vraiment pas de les entendre. Jonas a beau dire qu’il est tanné des touristes, ça a quand même pas l’air de trop le déranger de les divertir en racontant la même histoire pour la cinquante-troisième fois. Pour lui, j’ai l’impression que c’est juste ça : une crisse de bonne histoire. C’est un gars, ça fait qu’il a jamais eu de raison d’avoir peur de quoi que ce soit dans sa vie. Moi, même si les gens pensent que je suis ben toffe, ça fait trois mois que j’en fais des cauchemars.

Tout le monde a l’air de trouver que ce qui s’est passé dans le quartier, les disparitions, les meurtres, c’est une affaire de fou, le genre de patente qui arrive presque jamais dans la vraie vie. C’est pour ça que les gens se bousculent ici, qu’ils prennent des photos et nous harcèlent avec leurs questions indiscrètes, leurs accusations à peine voilées d’avoir aidé, par notre apathie ou notre aveuglement, le tueur à commettre ses crimes. J’ai l’impression que ce qu’ils veulent, c’est se dissocier de l’affaire pis se convaincre que ce qui s’est passé ici, c’est une anomalie. Une monstruosité qui aurait jamais pu leur arriver à eux. Un peu comme s’ils essayaient d’exorciser la peur en se roulant dedans. Je trouve ça naïf de leur part de s’imaginer qu’ils sont à l’abri. Moi, j’ai compris que je serais pus jamais en sécurité. Que je l’avais probablement jamais été.

Même si je serais surprise d’avoir d’autres tueurs en série parmi mes clients, je peux pas m’empêcher de penser qu’Antoine Dupont-Gauthier était peut-être pas si différent des autres, au fond. Je dis pas que tout le monde pourrait aller jusque-là, mais quand je regarde le comportement des gars ici, une fois que l’alcool les a suffisamment désinhibés pour qu’ils arrêtent de penser à leur mère pis à leurs sœurs, je me dis qu’ils sont plusieurs à qui ça prendrait pas grand-chose pour se transformer en prédateurs. C’est pas tout le monde qui veut les choses que ce fou-là voulait, une maudite chance. Mais il y en a quand même une gang qui hésitent pas beaucoup avant de prendre ce qu’ils veulent sans demander la permission. Et quand on se concentre sur les Antoine Dupont-Gauthier de ce monde, on dirait que ça devient un peu trop facile d’oublier tous les trous de cul qui font moins de vagues.

Ben honnêtement, si j’avais l’impression d’avoir vécu quelque chose d’extraordinaire au cours de la dernière année, je pense que j’aurais pas tant de misère à dormir la nuit. Ce qui me hante, c’est pas le fait que cette histoire-là soit unique en son genre, au contraire. C’est le fait que d’une certaine façon, elle pourrait pas être plus banale.

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