Sanctuaires chrétiens d'Occident
Les corps saints et leur fragmentation
L’exemple le plus parlant est celui du tombeau du Christ, le Saint-
Sépulcre de Jérusalem. Il conservait en effet le souvenir de son corps, qui y
avait séjourné pendant trois jours, et s’était imprégné de la puissance de sa
Résurrection, établissant ainsi un lien entre la réalité terrestre du cadavre et
la vie éternelle. Dans le cas des martyrs, on disposait rarement du corps tout
entier et les communautés chrétiennes qui en étaient dépourvues aspiraient
à en recevoir des parcelles. L’Église, soucieuse de défendre l’intégrité et
l’inamovibilité des corps saints qui était de règle dans le droit romain,
s’opposa longtemps à leur fragmentation et le pape Grégoire le Grand, vers
600, refusa fermement d’envoyer à Constantinople des reliques de saint
Pierre, comme le lui avait demandé l’impératrice Pulchérie. Il rappela
également aux fidèles et au clergé l’interdiction de toucher les précieux
restes, sauf par l’intermédiaire de morceaux de tissu, les brandea, déposés
sur le tombeau ou la confession. Mais l’Orient chrétien ne partageait pas
cette opinion et, dès le milieu du e V siècle, l’évêque et hagiographe
Théodoret de Cyr avait pu affirmer, sans être contredit, que la « virtus » des
reliques, au même titre que celle du corps eucharistique du Christ ou de la
Vraie Croix, n’était pas compromise ou diminuée par leur division. Le point
de vue des Églises orientales, qui avait la faveur des fidèles, finit par
l’emporter aussi en Occident et l’on assista, à partir du e VI siècle, à une
distribution massive de fragments de reliques. Cela allait permettre un
accroissement virtuellement infini du nombre des lieux saints, désormais
sans rapport direct avec les tombeaux des « hommes de Dieu », puisque,
comme l’avait écrit dès 400 l’évêque Victrice de Rouen à propos des
reliques, « là où il y a quelque chose, là se trouve le tout » (« ubi aliquid, ibi
totum est{32} »). On en vint même à considérer que les traces laissées dans
le sol par le sang des martyrs et des saints pouvaient également produire des
miracles : selon la légende, la tête de saint Paul avait rebondi à trois reprises
sur le sol après sa décapitation, non loin de Rome, sur la Via Ostiense. Trois
sources ayant miraculeusement jailli à cet endroit, leur eau se vit
reconnaître des propriétés thaumaturgiques et un sanctuaire se développa au lieu-dit « Saint-Paul aux Trois Fontaines », emplacement présumé du
martyre. Dans la littérature hagiographique de l’époque, la perception de la
sainteté d’un « homme de Dieu » est souvent liée à des phénomènes
sensoriels miraculeux, comme l’apparition autour de son tombeau de
lumières éclatantes et l’émanation d’une odeur suave caractéristique –
l’odeur de sainteté –, ainsi qu’à des signes physiques extraordinaires :
jaillissement subit d’une source, floraison abondante hors saison, chute de
neige qui épargnait le lieu saint ou, au contraire, se produisait en plein mois
d’août, comme dans la légende de fondation de Sainte-Marie-Majeure à
Rome{33}.
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