Sanctuaires chrétiens d'Occident

André Vauchez · Chapitre 8 sur 84

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Sanctuaires chrétiens d'Occident

Les corps saints et leur fragmentation

 

L’exemple le plus parlant est celui du tombeau du Christ, le Saint-

Sépulcre de Jérusalem. Il conservait en effet le souvenir de son corps, qui y

avait séjourné pendant trois jours, et s’était imprégné de la puissance de sa

Résurrection, établissant ainsi un lien entre la réalité terrestre du cadavre et

la vie éternelle. Dans le cas des martyrs, on disposait rarement du corps tout

entier et les communautés chrétiennes qui en étaient dépourvues aspiraient

à en recevoir des parcelles. L’Église, soucieuse de défendre l’intégrité et

l’inamovibilité des corps saints qui était de règle dans le droit romain,

s’opposa longtemps à leur fragmentation et le pape Grégoire le Grand, vers

600, refusa fermement d’envoyer à Constantinople des reliques de saint

Pierre, comme le lui avait demandé l’impératrice Pulchérie. Il rappela

également aux fidèles et au clergé l’interdiction de toucher les précieux

restes, sauf par l’intermédiaire de morceaux de tissu, les brandea, déposés

sur le tombeau ou la confession. Mais l’Orient chrétien ne partageait pas

cette opinion et, dès le milieu du e V siècle, l’évêque et hagiographe

Théodoret de Cyr avait pu affirmer, sans être contredit, que la « virtus » des

reliques, au même titre que celle du corps eucharistique du Christ ou de la

Vraie Croix, n’était pas compromise ou diminuée par leur division. Le point

de vue des Églises orientales, qui avait la faveur des fidèles, finit par

l’emporter aussi en Occident et l’on assista, à partir du e VI siècle, à une

distribution massive de fragments de reliques. Cela allait permettre un

accroissement virtuellement infini du nombre des lieux saints, désormais

sans rapport direct avec les tombeaux des « hommes de Dieu », puisque,

comme l’avait écrit dès 400 l’évêque Victrice de Rouen à propos des

reliques, « là où il y a quelque chose, là se trouve le tout » (« ubi aliquid, ibi

totum est{32} »). On en vint même à considérer que les traces laissées dans

le sol par le sang des martyrs et des saints pouvaient également produire des

miracles : selon la légende, la tête de saint Paul avait rebondi à trois reprises

sur le sol après sa décapitation, non loin de Rome, sur la Via Ostiense. Trois

sources ayant miraculeusement jailli à cet endroit, leur eau se vit

reconnaître des propriétés thaumaturgiques et un sanctuaire se développa au lieu-dit « Saint-Paul aux Trois Fontaines », emplacement présumé du

martyre. Dans la littérature hagiographique de l’époque, la perception de la

sainteté d’un « homme de Dieu » est souvent liée à des phénomènes

sensoriels miraculeux, comme l’apparition autour de son tombeau de

lumières éclatantes et l’émanation d’une odeur suave caractéristique –

l’odeur de sainteté –, ainsi qu’à des signes physiques extraordinaires :

jaillissement subit d’une source, floraison abondante hors saison, chute de

neige qui épargnait le lieu saint ou, au contraire, se produisait en plein mois

d’août, comme dans la légende de fondation de Sainte-Marie-Majeure à

Rome{33}.

 

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