Sanctuaires chrétiens d'Occident
Partie I Christianisation de l’espace et sacralisation du christianisme
Partie I
Christianisation de l’espace
et sacralisation du christianisme
Antiquité tardive et haut Moyen Âge
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Les chrétiens contre les sanctuaires ?
Le christianisme n’a pas partagé cet attachement au Temple, dont Jésus
avait annoncé la destruction prochaine. Mais il ne faudrait pas forcer
l’opposition dans ce domaine entre la nouvelle religion et celle d’où elle
procédait. Jésus était un juif observant ; il prêchait volontiers dans le
Temple, surtout dans les derniers temps de son existence terrestre, et il avait
cherché à le purifier en chassant violemment les marchands qui
encombraient ses parvis. Dans une diatribe contre les scribes et les
pharisiens, il leur reproche de considérer que l’or est plus important que le
Sanctuaire car « celui qui jure par le Sanctuaire fait un serment par le
Sanctuaire et par Celui qui l’habite » (Mt 23,13-22). Cependant le Temple
n’était pas pour le Christ un absolu : n’avait-il pas dit à la Samaritaine que
Dieu ne se trouvait ni sur le mont Garizim ni à Jérusalem, mais qu’on
pourrait désormais l’adorer partout « en esprit et en vérité » (Jn 4,23) ?
Dans les Évangiles, Jésus proclame que c’est en lui seul que Dieu
manifestera désormais sa présence, et non plus dans le Temple de
Jérusalem : son corps est le vrai sanctuaire de Dieu dont il dit, devant ses
auditeurs médusés, qu’il le reconstruira en trois jours. D’autre part, en
laissant derrière lui, après sa Résurrection, un tombeau vide, le Christ avait
dénié par avance toute légitimité à la notion de sanctuaire. Il n’y avait là
rien à voir ni à attendre après la Résurrection, comme le signifia l’ange en
invitant les apôtres à quitter Jérusalem pour retrouver Jésus en Galilée.
Paul, pour sa part, dans l’épître aux Galates (Ga 4,25-26), explique aux
nouveaux convertis qu’ils n’ont pas à s’attacher à la Jérusalem terrestre,
comparée à Agar qui « enfante pour la servitude », tandis que les chrétiens
sont les fils de la Jérusalem d’en haut, figurée par Sara qui était une femme
libre. À propos de cette Jérusalem céleste qui, à l’approche de la fin des
temps, descendra du ciel sur la terre « parée comme une épouse qui s’est
parée pour son époux », l’auteur de l’Apocalypse attribuée à saint Jean écrit
de façon significative : « De sanctuaire, je n’en vis point en elle ; c’est que le Seigneur, le maître de tout, est son sanctuaire, ainsi que l’Agneau » (Ap
21,24). Religion du temps, axée sur l’attente de la Parousie, c’est-à-dire du
retour glorieux du Fils de Dieu au terme de l’histoire, le christianisme, dans
son essence, se veut, selon les paroles de saint Augustin, une religion « hors
lieux » (illocalis) et sans espaces privilégiés : l’Église – c’est-à-dire la
communauté des croyants – est faite d’hommes qui sont autant de pierres
vivantes, et non d’édifices sacrés. Comme l’écrivait Paul aux Corinthiens (1
Cor 3,16-17), « Ne savez-vous pas que vous êtes un temple de Dieu et que
l’Esprit habite en vous ? Si quelqu’un détruit le sanctuaire de Dieu, Dieu le
détruira car le sanctuaire de Dieu est saint et ce sanctuaire, c’est vous ! ».
Le mot grec qui est ici traduit par « sanctuaire » désigne la partie plus
sacrée du temple, le Saint des Saints, soulignant ainsi que la sainteté est un
attribut des cœurs et des esprits, et non des choses. Au total, on peut dire
que le christianisme est une invitation à la sanctification du monde, et non à
sa sacralisation.
Sa nouveauté a en effet consisté à appliquer le mot « saint », dans un sens
laudatif, à des personnes jugées proches de Dieu, alors que, dans la religion
romaine, ce vocable renvoyait à la notion d’interdit. Le sacré et le saint
étaient bien distincts en principe dans la nouvelle religion : Le sacré sépare,
dans la mesure où il s’oppose au profane, tandis que la sainteté est
communion avec Dieu et avec les hommes. Il n’y avait donc pas de lieux
saints sur terre puisque, comme l’écrit Paul, les fidèles peuvent « prier en
tout lieu, en élevant leurs mains vers le ciel » (1 Tim, 2,8). Encore au début
du e IV siècle, l’évêque et historiographe Eusèbe de Césarée affirmera que
seuls les Juifs et les païens ont des sanctuaires, à la différence des chrétiens,
et que Jérusalem n’est pas la cité de Dieu : désormais seule l’Église méritait
ce nom. Pour les premiers chrétiens en effet, le Seigneur était présent dès
que des fidèles se réunissaient pour prier en son nom. Le sacrifice de la
messe faisait renaître dans le pain et le vin consacrés la chair et le sang du
Christ. Mais cela ne nécessitait pas une installation permanente dans un
même lieu, d’autant plus que l’idée d’une « présence réelle » du Fils de Dieu en dehors de l’assemblée qui célébrait le sacrifice eucharistique leur
était totalement étrangère.
Après la conversion de Constantin, les chrétiens manifestèrent leur
volonté de marquer une rupture avec le temps des persécutions en se faisant
une place dans le paysage urbain. Ce mouvement d’inscription de leur foi
dans l’espace se traduisit, au cours du e IV siècle, par la construction de lieux
de culte à ciel ouvert {26}. Ceux-ci pouvaient, à première vue, paraître
semblables à des temples ; mais les chrétiens rejetèrent l’objection en
affirmant que leurs églises étaient sanctifiées par le sang des martyrs – donc
de personnes humaines – et non par la présence de statues ou autres
« idoles » de pierre ou de bronze. Par la suite, ils entreprirent en certains
endroits de détruire les temples, à commencer par celui d’Aphrodite à
Jérusalem qui surmontait l’emplacement présumé du tombeau du Christ.
Comme les Juifs dans l’Ancien Testament, l’Église, « nouvel Israël », tendit
à assimiler les dieux des « païens » à des démons que leurs fidèles venaient
y adorer. Mais ces violences ont été moins nombreuses qu’on ne l’a dit par
la suite, sauf à l’égard des sanctuaires souterrains de Mithra, dont le culte
était le concurrent direct du christianisme, et du Serapeum d’Alexandrie,
détruit par le patriarche Théophile et les moines de la cité{27}. En 407, une
loi impériale ordonna aux propriétaires (domini) de détruire les édifices
religieux païens qui existaient dans leurs domaines, mais son application fut
lente et limitée. En fait, la survie des édifices cultuels antiques passa par
leur neutralisation religieuse : la plupart des temples furent fermés et bientôt
ruinés, en vertu de la législation impériale qui les privait de leurs
ressources ; on finit par les démolir pour récupérer les matériaux de
construction, afin d’édifier de nouvelles églises ou monastères ; parfois, le
pouvoir impérial les « sécularisa » en les transformant en ateliers, confiés à
des corporations qui se réunissaient dans la cella du temple, ou en les
affectant à d’autres usages comme l’habitation ou le commerce. On veillait
toutefois à décapiter les statues des dieux et des empereurs païens, car
celles-ci étaient désormais perçues comme chargées d’un pouvoir
maléfique. De ce fait, la sculpture tridimensionnelle disparut pour près de cinq siècles en Occident. Dans les campagnes, les sanctuaires traditionnels
furent souvent détruits par des moines ou des prédicateurs zélés, comme
saint Martin en Gaule, désireux de mettre fin à l’influence néfaste des
« démons » du paganisme et de démontrer aux populations encore païennes
l’impuissance de ces divinités à protéger leurs temples et leurs « idoles ».
Dans beaucoup de régions, des sanctuaires païens furent réutilisés par les
chrétiens, en particulier ceux qui étaient situés sur des hauteurs ou à
proximité de grottes, où le culte de saint Michel remplaça souvent celui de
Mercure ou d’autres divinités (fig. 1). Ainsi, à la fin du e V siècle, sur le
mont Gargan en Pouille, l’archange prit le relais d’une divinité païenne dans
une grotte déjà célèbre dans l’Antiquité pour les vertus curatives de l’eau
qui s’écoulait le long de ses parois{28}. Les cas de remploi se multiplièrent
par la suite : lorsqu’il s’installa en 529 sur le mont Cassin, saint Benoît
récupéra les structures d’un temple d’Apollon situé sur le sommet de la
montagne ; il fit couper les bosquets qui les entouraient et où se déroulaient
des cultes « démoniaques », transforma le temple païen en oratoire dédié à
saint Martin et entreprit la construction d’une basilique dédiée à saint Jean.
Et, bien que les temples païens aient été a priori considérés comme impurs,
le pape Grégoire le Grand ( † 604) recommanda aux missionnaires partis
évangéliser l’Angleterre de les transformer en églises, après avoir détruit les
idoles qui s’y trouvaient, afin d’utiliser à des fins de conversion la force de
l’habitude chez les populations locales. Plus tard, dans certaines villes, on
installa une église dans la « cella » des grands temples : l’exemple le plus
fameux est celui du Panthéon à Rome qui fut dédié à sainte Marie des
Martyrs, en 609, par le pape Boniface, avec l’accord de l’empereur Phocas.
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