Sanctuaires chrétiens d'Occident

André Vauchez · Chapitre 6 sur 84

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Sanctuaires chrétiens d'Occident

Partie I Christianisation de l’espace et sacralisation du christianisme

Partie I

 

Christianisation de l’espace

 

et sacralisation du christianisme

 

Antiquité tardive et haut Moyen Âge

 

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Les chrétiens contre les sanctuaires ?

 

Le christianisme n’a pas partagé cet attachement au Temple, dont Jésus

avait annoncé la destruction prochaine. Mais il ne faudrait pas forcer

l’opposition dans ce domaine entre la nouvelle religion et celle d’où elle

procédait. Jésus était un juif observant ; il prêchait volontiers dans le

Temple, surtout dans les derniers temps de son existence terrestre, et il avait

cherché à le purifier en chassant violemment les marchands qui

encombraient ses parvis. Dans une diatribe contre les scribes et les

pharisiens, il leur reproche de considérer que l’or est plus important que le

Sanctuaire car « celui qui jure par le Sanctuaire fait un serment par le

Sanctuaire et par Celui qui l’habite » (Mt 23,13-22). Cependant le Temple

n’était pas pour le Christ un absolu : n’avait-il pas dit à la Samaritaine que

Dieu ne se trouvait ni sur le mont Garizim ni à Jérusalem, mais qu’on

pourrait désormais l’adorer partout « en esprit et en vérité » (Jn 4,23) ?

Dans les Évangiles, Jésus proclame que c’est en lui seul que Dieu

manifestera désormais sa présence, et non plus dans le Temple de

Jérusalem : son corps est le vrai sanctuaire de Dieu dont il dit, devant ses

auditeurs médusés, qu’il le reconstruira en trois jours. D’autre part, en

laissant derrière lui, après sa Résurrection, un tombeau vide, le Christ avait

dénié par avance toute légitimité à la notion de sanctuaire. Il n’y avait là

rien à voir ni à attendre après la Résurrection, comme le signifia l’ange en

invitant les apôtres à quitter Jérusalem pour retrouver Jésus en Galilée.

Paul, pour sa part, dans l’épître aux Galates (Ga 4,25-26), explique aux

nouveaux convertis qu’ils n’ont pas à s’attacher à la Jérusalem terrestre,

comparée à Agar qui « enfante pour la servitude », tandis que les chrétiens

sont les fils de la Jérusalem d’en haut, figurée par Sara qui était une femme

libre. À propos de cette Jérusalem céleste qui, à l’approche de la fin des

temps, descendra du ciel sur la terre « parée comme une épouse qui s’est

parée pour son époux », l’auteur de l’Apocalypse attribuée à saint Jean écrit

de façon significative : « De sanctuaire, je n’en vis point en elle ; c’est que le Seigneur, le maître de tout, est son sanctuaire, ainsi que l’Agneau » (Ap

21,24). Religion du temps, axée sur l’attente de la Parousie, c’est-à-dire du

retour glorieux du Fils de Dieu au terme de l’histoire, le christianisme, dans

son essence, se veut, selon les paroles de saint Augustin, une religion « hors

lieux » (illocalis) et sans espaces privilégiés : l’Église – c’est-à-dire la

communauté des croyants – est faite d’hommes qui sont autant de pierres

vivantes, et non d’édifices sacrés. Comme l’écrivait Paul aux Corinthiens (1

Cor 3,16-17), « Ne savez-vous pas que vous êtes un temple de Dieu et que

l’Esprit habite en vous ? Si quelqu’un détruit le sanctuaire de Dieu, Dieu le

détruira car le sanctuaire de Dieu est saint et ce sanctuaire, c’est vous ! ».

Le mot grec qui est ici traduit par « sanctuaire » désigne la partie plus

sacrée du temple, le Saint des Saints, soulignant ainsi que la sainteté est un

attribut des cœurs et des esprits, et non des choses. Au total, on peut dire

que le christianisme est une invitation à la sanctification du monde, et non à

sa sacralisation.

 

Sa nouveauté a en effet consisté à appliquer le mot « saint », dans un sens

laudatif, à des personnes jugées proches de Dieu, alors que, dans la religion

romaine, ce vocable renvoyait à la notion d’interdit. Le sacré et le saint

étaient bien distincts en principe dans la nouvelle religion : Le sacré sépare,

dans la mesure où il s’oppose au profane, tandis que la sainteté est

communion avec Dieu et avec les hommes. Il n’y avait donc pas de lieux

saints sur terre puisque, comme l’écrit Paul, les fidèles peuvent « prier en

tout lieu, en élevant leurs mains vers le ciel » (1 Tim, 2,8). Encore au début

du e IV siècle, l’évêque et historiographe Eusèbe de Césarée affirmera que

seuls les Juifs et les païens ont des sanctuaires, à la différence des chrétiens,

et que Jérusalem n’est pas la cité de Dieu : désormais seule l’Église méritait

ce nom. Pour les premiers chrétiens en effet, le Seigneur était présent dès

que des fidèles se réunissaient pour prier en son nom. Le sacrifice de la

messe faisait renaître dans le pain et le vin consacrés la chair et le sang du

Christ. Mais cela ne nécessitait pas une installation permanente dans un

même lieu, d’autant plus que l’idée d’une « présence réelle » du Fils de Dieu en dehors de l’assemblée qui célébrait le sacrifice eucharistique leur

était totalement étrangère.

 

Après la conversion de Constantin, les chrétiens manifestèrent leur

volonté de marquer une rupture avec le temps des persécutions en se faisant

une place dans le paysage urbain. Ce mouvement d’inscription de leur foi

dans l’espace se traduisit, au cours du e IV siècle, par la construction de lieux

de culte à ciel ouvert {26}. Ceux-ci pouvaient, à première vue, paraître

semblables à des temples ; mais les chrétiens rejetèrent l’objection en

affirmant que leurs églises étaient sanctifiées par le sang des martyrs – donc

de personnes humaines – et non par la présence de statues ou autres

« idoles » de pierre ou de bronze. Par la suite, ils entreprirent en certains

endroits de détruire les temples, à commencer par celui d’Aphrodite à

Jérusalem qui surmontait l’emplacement présumé du tombeau du Christ.

Comme les Juifs dans l’Ancien Testament, l’Église, « nouvel Israël », tendit

à assimiler les dieux des « païens » à des démons que leurs fidèles venaient

y adorer. Mais ces violences ont été moins nombreuses qu’on ne l’a dit par

la suite, sauf à l’égard des sanctuaires souterrains de Mithra, dont le culte

était le concurrent direct du christianisme, et du Serapeum d’Alexandrie,

détruit par le patriarche Théophile et les moines de la cité{27}. En 407, une

loi impériale ordonna aux propriétaires (domini) de détruire les édifices

religieux païens qui existaient dans leurs domaines, mais son application fut

lente et limitée. En fait, la survie des édifices cultuels antiques passa par

leur neutralisation religieuse : la plupart des temples furent fermés et bientôt

ruinés, en vertu de la législation impériale qui les privait de leurs

ressources ; on finit par les démolir pour récupérer les matériaux de

construction, afin d’édifier de nouvelles églises ou monastères ; parfois, le

pouvoir impérial les « sécularisa » en les transformant en ateliers, confiés à

des corporations qui se réunissaient dans la cella du temple, ou en les

affectant à d’autres usages comme l’habitation ou le commerce. On veillait

toutefois à décapiter les statues des dieux et des empereurs païens, car

celles-ci étaient désormais perçues comme chargées d’un pouvoir

maléfique. De ce fait, la sculpture tridimensionnelle disparut pour près de cinq siècles en Occident. Dans les campagnes, les sanctuaires traditionnels

furent souvent détruits par des moines ou des prédicateurs zélés, comme

saint Martin en Gaule, désireux de mettre fin à l’influence néfaste des

« démons » du paganisme et de démontrer aux populations encore païennes

l’impuissance de ces divinités à protéger leurs temples et leurs « idoles ».

 

Dans beaucoup de régions, des sanctuaires païens furent réutilisés par les

chrétiens, en particulier ceux qui étaient situés sur des hauteurs ou à

proximité de grottes, où le culte de saint Michel remplaça souvent celui de

Mercure ou d’autres divinités (fig. 1). Ainsi, à la fin du e V siècle, sur le

mont Gargan en Pouille, l’archange prit le relais d’une divinité païenne dans

une grotte déjà célèbre dans l’Antiquité pour les vertus curatives de l’eau

qui s’écoulait le long de ses parois{28}. Les cas de remploi se multiplièrent

par la suite : lorsqu’il s’installa en 529 sur le mont Cassin, saint Benoît

récupéra les structures d’un temple d’Apollon situé sur le sommet de la

montagne ; il fit couper les bosquets qui les entouraient et où se déroulaient

des cultes « démoniaques », transforma le temple païen en oratoire dédié à

saint Martin et entreprit la construction d’une basilique dédiée à saint Jean.

Et, bien que les temples païens aient été a priori considérés comme impurs,

le pape Grégoire le Grand ( † 604) recommanda aux missionnaires partis

évangéliser l’Angleterre de les transformer en églises, après avoir détruit les

idoles qui s’y trouvaient, afin d’utiliser à des fins de conversion la force de

l’habitude chez les populations locales. Plus tard, dans certaines villes, on

installa une église dans la « cella » des grands temples : l’exemple le plus

fameux est celui du Panthéon à Rome qui fut dédié à sainte Marie des

Martyrs, en 609, par le pape Boniface, avec l’accord de l’empereur Phocas.

 

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