Sanctuaires chrétiens d'Occident
Les pratiques dévotionnelles
clercs, contribuait à faire de l’espace sacré un jardin de délices.
Les pratiques dévotionnelles
Entrer, voir et toucher : une piété tactile
Gagner un espace considéré comme sacré n’était pas une démarche
banale : d’après les nombreux témoignages qui nous sont parvenus, les
visiteurs des sanctuaires semblent avoir ressenti un émerveillement qui
n’était pas purement sensoriel en accédant à un lieu où il leur était possible
d’entrer en contact avec les reliques ou les traces d’une personne sainte et,
par leur intermédiaire, avec Dieu, dès qu’ils en franchissaient le seuil. Ce
dernier constituait un espace de transition qui permettait de passer du
monde profane au monde spirituel. De façon significative, on ne disait pas
alors qu’on se rendait à Rome ou à Compostelle, mais « au seuil de saint
Pierre » (ad limina beati Petri) ou de saint Jacques, comme si, en pénétrant
dans leurs « lieux », on franchissait une frontière. Des inscriptions
lapidaires rappelaient d’ailleurs parfois aux visiteurs les conditions requises
pour que leur venue dans le sanctuaire ne soit pas considérée comme
sacrilège : « Si tu ne te gardes de ton crime », disait l’une d’elles à l’entrée
d’un sanctuaire marial français au e XII siècle, « garde-toi de toucher ce seuil,
car la Reine du ciel veut un culte sans souillure {303} ! »
Saint Jacques en majesté : Basilique Saint-Jacques de Compostelle, maître-autel. Dans H. JACOMET,
Les chemins de saint Jacques de Compostelle.
La plupart des fidèles avaient l’espoir de s’approprier, au moins l’espace
d’un instant, la puissance du saint dont on vénérait les reliques. D’où
l’importance du toucher, du contact physique avec le lieu saint et, dans la
mesure du possible, avec la relique ou l’image, dont la vue marquait
l’arrivée au terme du pèlerinage : on embrassait le seuil du sanctuaire ou la
statue du saint, comme en témoigne le rite de l’« abrazo » à Saint-Jacques
de Compostelle, associant ainsi l’usage des sens au rituel et à la sainteté du
lieu. De telles pratiques n’avaient rien d’exceptionnel, comme le montre
l’exemple de trois petits sanctuaires ombriens{304}. À San Paterniano, près
de Sellano, dans la montagne de Spolète, se trouvait sur le côté droit de la
chapelle une grande pierre avec une incision et une petite cavité attribuées
respectivement au bâton et au coude d’un saint évêque de Fano, Paterniano,
qui, au e IV siècle, se serait arrêté là pour se reposer et prier sur le chemin de
Rome. Les fidèles qui souffraient du dos ou des articulations
s’agenouillaient, puis se plaçaient sur la dalle de pierre dans la même
position que le saint évêque, et se relevaient soulagés de leurs maux. Ils
entraient alors dans la petite église voisine pour y vénérer sa statue et
déposer un ex-voto en action de grâces. À la sortie, se trouvait un énorme
hêtre réputé aussi ancien que le sanctuaire et une source limpide dont on
buvait l’eau par dévotion avant de retourner chez soi ou de festoyer avec
d’autres pèlerins. Non loin de là, à l’abbaye de Sant’Eutizio, on vénérait le
tombeau du saint fondateur du monastère, qui avait la réputation de guérir des migraines. Les visiteurs devaient revêtir un casque de fer qui aurait
appartenu au saint, avant de passer sous son tombeau dans l’espoir d’être
guéris ; enfin, à Pale, près de Foligno, les malades venaient en pèlerinage à
l’ermitage de Santa Maria Giacobbe, pour mettre leurs pieds malades dans
l’empreinte que la sainte – la mère des apôtres Jacques le Mineur et José –
qui se serait retirée là à la fin de sa vie, selon une tradition locale – avait
laissée dans la paroi de la montagne, et enfoncer leurs doigts dans les trous
qu’elle y avait creusés avec ses mains, après quoi ils frottaient la partie
souffrante de leur corps contre le rocher. Comme l’écrit l’auteur du Guide
du pèlerin de Saint-Jacques à propos du sanctuaire de Saint-Gilles : « Qui
embrassera davantage son tombeau ? Qui baisera son autel vénérable ou
fera le récit de sa très pieuse vie ? » (« Quis amplius amplexabitur
sarcophagum ? Quis osculabitur eius altare venerandum aut quis vitam
suam piissimam enarrabit {305} ? »).
Carlo Braccesco, Pèlerins attendant de recevoir la manne s’écoulant des reliques de saint André à la
cathédrale d’Amalfi, Italie, fin XVe siècle, Avignon, musée du Petit-Palais.
Dans les grands sanctuaires, les foules se pressaient autour tombeaux ou
des reliquaires Cette pieuse bousculade est bien décrite par Suger dans son
récit de la consécration de la basilique de Saint-Denis :