Sanctuaires chrétiens d'Occident
La papauté, le Jubilé et l’usage pastoral des indulgences
Les sanctuaires présentaient un intérêt majeur pour l’Église dans une
perspective pastorale, dans la mesure où les fidèles y affluaient en grand
nombre à la recherche d’une relation particulière avec le surnaturel et où il
fallait encadrer leur démarche pour éviter d’éventuelles déviations.
Autour de l’an mille, l’évolution du système pénitentiel conduisit les
clercs à infliger aux pécheurs repentis tout une série de pratiques expiatoires
extrêmement lourdes, qui devaient leur permettre d’effacer leurs fautes les
plus graves. À partir de la fin du e XI siècle, des remises de peine collectives
offrant des possibilités de rachat commencèrent à être accordées par les
papes et les évêques aux fidèles qui accomplissaient des œuvres
recommandées par l’Église. C’est ce qu’on appelle les indulgences{363}.
Urbain II fut le premier à rattacher certaines d’entre elles à un lieu précis :
en 1095, lors du concile de Clermont, il promit à ceux qui partiraient à la
croisade en Terre sainte le bénéfice de l’indulgence plénière. Ce privilège
était fondé sur la notion d’un trésor des mérites accumulés par le Christ et
les saints à travers leurs souffrances ; celui-ci était mis à la disposition des
fidèles par la hiérarchie de l’Église qui y puisait des grâces, en contrepartie
de certains actes de dévotion ou de charité. Par la suite, des évêques
concédèrent des indulgences partielles pour la visite de tel ou tel sanctuaire,
ce qui contribua à renforcer chez les fidèles la conviction qu’il existait des
lieux où la grâce divine était plus facile à gagner qu’ailleurs. Ainsi, à
Neufmoustier, près de Huy, la fréquentation du sanctuaire local fondé par
Pierre l’Ermite permettait à ceux qui avaient fait le vœu de partir à la
croisade d’être dispensés d’effectuer le voyage en Terre sainte. Ces
pratiques suscitèrent de nombreux abus{364} e . Ainsi, au XII siècle, on vit
apparaître de fausses bulles pontificales visant à valoriser tel ou tel
sanctuaire, comme celui d’Einsiedeln, en Suisse, où les moines prétendirent
que leur abbaye avait été consacrée par le Christ en personne en 948 et qu’à
cette occasion, le pape Jean VIII avait accordé l’indulgence plénière aux
pèlerins qui s’y rendraient... La durée de ces indulgences était évaluée en jours, mois et années, et, à partir du e XIII siècle, on appliqua ces chiffres au
temps que les pécheurs allaient devoir passer au Purgatoire avant d’accéder
à une éternité bienheureuse.
Au début du e XIII siècle, les bulles pontificales accordant des indulgences
à des sanctuaires devinrent plus nombreuses, en liaison avec le
développement de la procédure de canonisation. En 1220, Étienne Langton
obtint d’Honorius III une indulgence d’un an et quarante jours pour la
cathédrale de Canterbury, à l’occasion du cinquantième anniversaire du
martyre de saint Thomas Becket († 1170), et ce pape en concéda d’autres en
faveur des nouveaux saints qu’il venait de porter sur les autels : les fidèles
qui, à l’occasion de leurs fêtes, se rendaient au lieu où reposaient leurs
reliques se voyaient accorder entre quarante jours et un an d’indulgences,
selon les cas. Ces chiffres, encore modestes, tiennent au fait que le concile
de Latran IV, en 1215, avait interdit aux évêques d’en accorder de plus
importantes. Mais, en 1234, les Décrétales de Grégoire IX autorisèrent le
pape à dépasser ces limites : à l’occasion de la translation des reliques de
saint François d’Assise, en 1230, celui-ci concéda un an d’indulgences aux
pèlerins italiens – mais deux à ceux qui seraient venus d’outre-mont et trois
à ceux d’outre-mer –, qui se rendraient à Assise à cette occasion ou, par la
suite, lors de l’anniversaire de cet évènement. Il en alla de même pour saint
Antoine de Padoue en 1231, tandis que les pèlerins qui vinrent en grand
nombre à Marburg, en 1235, pour la translation de sainte Élisabeth de
Hongrie bénéficièrent d’un an et quarante jours d’indulgences. Dès lors,
elles ne cesseront plus d’être un instrument de promotion des cultes et des
dévotions que l’Église entendait favoriser.
Les successeurs de Grégoire IX amplifièrent le mouvement et
commencèrent à accorder des faveurs et des indulgences à divers
sanctuaires par des bulles particulières, qui commençaient par les mots
Loca sanctorum omnium {365} ou In sanctorum festivitatibus. Ainsi,
l’abbaye de Pontigny, en Bourgogne, où reposait la dépouille de saint
Edmond d’Abingdon – mort en 1240 et canonisé en 1247 – reçut ensuite plusieurs bulles d’Innocent IV ; elles autorisaient les moines à accueillir des
pèlerins, y compris des femmes, et à utiliser de l’or et de l’argent, ainsi que
des pierres précieuses, pour la confection de la châsse du saint, bien que ce
fût en contradiction avec les normes cisterciennes. En visitant dans un esprit
de piété les basiliques de Rome, les pèlerins bénéficiaient, au e XIII siècle,
d’une indulgence d’un an et quarante jours, chiffre qui fut porté à sept ans
et sept quarantaines par le pape Nicolas V en 1450. La tendance à
l’accroissement progressif du montant des indulgences se vérifie bien au
Mont-Saint-Michel, en Normandie. Il se vit accorder une indulgence de
cent jours en 1255, renouvelée en 1332, puis une autre d’un an et quarante
jours par les papes Urbain V et Grégoire XI, à l’occasion des trois fêtes
annuelles de l’archange et celles de la Vierge Marie.
L’importance quantitative des indulgences accordées par la papauté,
variable selon les cas, permet à l’historien d’établir une hiérarchie entre les
lieux saints de la chrétienté qui en bénéficièrent alors. Mais d’autres
indulgences, dites collectives parce qu’elles émanaient de groupes de
cardinaux ou de prélats résidant à la Curie, venaient parfois brouiller les
cartes en en gratifiant des sanctuaires qui en étaient dépourvus. Ainsi, en
1340, cinq évêques accordèrent une indulgence à ceux qui se rendraient à
l’église Saint-Vorles de Châtillon-sur-Seine, en mémoire du miracle de la
« lactation » de saint Bernard par la Vierge Marie qui ne fit jamais l’objet
d’une approbation pontificale. Les évêques pour leur part conservaient le
droit d’accorder jusqu’à 40 jours d’indulgences à tel ou tel lieu de culte ou
sanctuaire de leur diocèse. Si l’on en juge par l’exemple français, ils
semblent surtout l’avoir fait pour favoriser la remise en état d’édifices
religieux endommagés par les guerres ou les incendies {366}. Mais l’enquête
reste à faire : elle pourrait peut-être permettre de découvrir l’existence de
sanctuaires qui ne sont pas autrement documentés, comme la collégiale de
Marigny-sur-Ouche, à laquelle l’évêque d’Autun accorda en 1306 une
indulgence à la suite d’un miracle eucharistique dont nous ignorons tout par
ailleurs.
Un important changement se produisit avec l’institution du Jubilé par
Boniface VIII en 1300 {367}. L’approche de cette date avait suscité de fortes
attentes et des espoirs de renouveau en Occident et, s’il faut en croire le
cardinal Stefaneschi, des foules se mirent en mouvement vers Rome dès la
fin de l’année précédente. L’arrivée de tant de pèlerins amena le pape à
promulguer, le 22 février 1300, une bulle par laquelle il annonçait son
intention d’étendre au pèlerinage de Rome, à l’occasion de cette Année
sainte, l’indulgence plénière jusque-là réservée aux croisés et à ceux qui se
rendaient en Palestine pour y vénérer le Saint-Sépulcre. Ce faisant, il
prenait acte – sans le dire – du fait que la Terre sainte était définitivement
perdue et se proposait de substituer Rome à Jérusalem comme cité sainte
pour les chrétiens d’Occident. Son appel suscita un large écho dans tous les
milieux et les fidèles affluèrent en grand nombre. Par la suite, Boniface VIII
accorda même, à titre exceptionnel, le privilège de l’indulgence plénière
aux pèlerins qui seraient morts en chemin.
En 1350, à la demande des Romains, le pape d’Avignon Clément VI
proclama un nouveau jubilé qui connut un grand succès ; il fut suivi par
ceux de 1390, 1400 et 1425, qui attirèrent moins de monde à cause de
l’existence de deux, puis de trois obédiences rivales qui se disputaient le
siège de Pierre{368}. Par la suite, la périodicité entre deux jubilés fut réduite
à vingt-cinq ans, de façon à ce que chaque génération puisse en profiter.
Cependant, à l’époque d’Avignon et pendant le Grand Schisme (1378-
1415), la papauté contribua à dévaluer le Jubilé romain en octroyant des
indulgences « à l’instar du Jubilé » à un grand nombre de sanctuaires
italiens : ainsi, le pape « romain » Boniface IX (1389-1404), répondit à
l’attente de ses partisans italiens en accordant le bénéfice de l’indulgence
plénière aux pèlerins qui se rendraient à Saint-Michel au mont Gargan, ainsi
qu’à Saint-Marc de Venise, à Sainte-Marie des Anges à Assise et à l’abbaye
de Collemaggio, à L’Aquila, dans les Abruzzes, ou reposaient les restes du
pape Célestin V, canonisé en 1313. Mais sa prodigalité dans ce domaine
suscita des protestations jusque dans son entourage ; aussi finit-il par
annuler, en 1402, une partie des privilèges qu’il avait précédemment concédés et par ramener ces indulgences trop généreuses au niveau de
celles qu’on pouvait acquérir en visitant les basiliques romaines.
En 1446, sur les instances du cardinal d’Estouteville, Eugène IV accorda
le bénéfice de l’indulgence plénière aux pèlerins du Mont-Saint-Michel et
Nicolas V la renouvela en 1451, ce qui leur permit de bénéficier à leur tour
de l’indulgence du Jubilé romain de 1450{369}. Enfin, en 1520, Léon X
étendit le privilège de l’indulgence plénière à Notre-Dame de Lorette pour
une durée illimitée, ce qui acheva de mettre ce sanctuaire marial sur un pied
d’égalité avec les lieux saints les plus prestigieux de la chrétienté. À
l’époque moderne, l’Église catholique encouragea par la concession
d’indulgences la multiplication des sanctuaires-relais ou satellites dédiés à
Notre-Dame de Lorette, et ceci dans un triple but : limiter les déplacements
des fidèles qui pouvaient être l’occasion de désordres, unifier les pratiques
religieuses et les dévotions dans le cadre des confréries qui se plaçaient
sous ce patronage en les conformant au modèle romain, et spiritualiser le
pèlerinage en le recentrant sur la figure de la Vierge Marie. Les laïcs, pour
leur part, appréciaient le fait que ces sanctuaires situés non loin de chez eux
soient recommandés par la papauté et que des miracles s’y produisent en
grand nombre, ce qui assurait que la grâce de Dieu ne leur faisait pas
défaut {370}. Dans les grands sanctuaires, on trouvait aussi des pénitenciers
temporaires nommés par le pape, qui étaient habilités à absoudre tous les
péchés et en particulier ceux dont la rémission était réservée aux évêques.
Les fidèles y affluaient en nombre, attirés également par la perspective de
se confesser à un prêtre inconnu plutôt qu’à leur curé, ou de ne pas avoir
besoin de se signaler à l’officialité de leur diocèse pour se mettre en règle
avec l’Église.
L’ermitage franciscain des « Carceri », près d’Assise.
Aux derniers siècles du Moyen Âge et au e XVI siècle, les indulgences
s’insérèrent progressivement dans le système général de la pénitence. À la
demande des évêques, la papauté acheva de décentraliser le Jubilé romain
en instituant divers « pardons » – c’est-à-dire des temps de grâce – à des
sanctuaires où l’on pouvait acquérir d’importantes indulgences à des dates
et pendant un laps de temps bien définis{371}. Ainsi, Jean XXII accorda un
« pardon » à la collégiale Saint-Sernin de Toulouse, qui possédait un
impressionnant trésor de reliques, et le pape d’Avignon Clément VII en
institua un en faveur de Saint-Hilaire de Poitiers, dont les fidèles pouvaient
bénéficier en se rendant dans cette église entre le 24 et le 27 juin 1381.
Dans d’autres cas, on établit une périodicité fixe – de l’ordre de sept à dix
ans – entre deux « grands pardons », ce qui devait valoriser le temps fort du
pèlerinage : ainsi, à Notre-Dame de Liesse, à Annecy, le pardon avait lieu
tous les sept ans. À la collégiale Saint-Jean de Chaumont, à partir de 1476,
on obtenait un « pardon général de peine et de coulpe » en visitant l’édifice
et en se confessant, chaque fois que la fête de saint Jean Baptiste – le
24 juin – tombait un dimanche{372}. Il en allait de même pour Notre-Dame-
du-Puy, où l’on pouvait gagner une indulgence plénière lorsque le vendredi
saint coïncidait avec la fête de l’Annonciation, le 25 mars, et même pour
Compostelle où les pèlerins bénéficiaient de l’indulgence plénière lors des
années où la fête de Saint-Jacques, le 25 juillet, avait lieu un dimanche {373}.
Parallèlement, la papauté accorda à diverses cités de la chrétienté – Milan en 1390, Lyon en 1393, Lausanne en 1450 –, à certaines occasions limitées
dans le temps, des indulgences équivalentes à celles dont bénéficiaient les
pèlerins se rendant à Saint-Marc de Venise. Les motivations de ces grâces
semblent avoir été souvent d’ordre financier, leur concession
s’accompagnant de la perception par le Saint-Siège d’une taxe assez élevée.
Le relâchement de la discipline ecclésiastique qui suivit le Grand
Schisme se traduisit également par la multiplication des initiatives, locales
ou nationales, prises par des évêques pour attirer les fidèles à tel ou tel
sanctuaire. Mais lorsque l’unité de l’Église fut rétablie, la papauté reprit les
choses en main : ainsi, en 1420, le pape Martin V condamna fermement
l’archevêque et le chapitre de Canterbury qui avaient accordé, sans
l’agrément du Saint-Siège, une indulgence plénière aux fidèles qui se
rendraient à la tombe de saint Thomas Becket, à l’occasion des 250 ans de
son assassinat, organisant ainsi de leur propre chef une sorte de jubilé {374}.
À la faveur de cette évolution, le jubilé vint à la rencontre des laïcs, qui
furent heureux de pouvoir profiter des grâces exceptionnelles accordées par
l’Église romaine. En outre, les indulgences de ce type, lorsqu’elles
s’accompagnaient d’une périodicité fixe, articulaient le calendrier des
sanctuaires locaux sur celui de l’Église universelle et faisaient prévaloir la
notion de temps sur celle de lieu dans la perception que les fidèles
pouvaient avoir de leur caractère sacré.
La question qui se pose à l’historien est de savoir si toutes ces largesses
en matière d’indulgences ont accru ou non l’attractivité des sanctuaires qui
en bénéficièrent. Il est difficile d’y donner une réponse globale, car les
témoignages de l’époque sont contradictoires : d’un côté certains pèlerins
ne parlent guère des indulgences dans leur récit de voyage, comme
l’allemand Jérôme Münzer qui parcourut l’Europe à la fin du e XV siècle et
évoque seulement celles qu’on pouvait acquérir à la Sainte-Baume, qui
n’étaient de loin pas les plus importantes. Mais, à la même époque, le
marchand de Valenciennes Jean de Tournai, qui se rendit à Rome en 1488,
mentionne dans son journal de voyage 193 indulgences, réparties entre trente sanctuaires de la Ville, les principales étant celles de Saint-Pierre et