Sanctuaires chrétiens d'Occident

André Vauchez · Chapitre 79 sur 84

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Sanctuaires chrétiens d'Occident

La papauté, le Jubilé et l’usage pastoral des indulgences

 

Les sanctuaires présentaient un intérêt majeur pour l’Église dans une

perspective pastorale, dans la mesure où les fidèles y affluaient en grand

nombre à la recherche d’une relation particulière avec le surnaturel et où il

fallait encadrer leur démarche pour éviter d’éventuelles déviations.

 

Autour de l’an mille, l’évolution du système pénitentiel conduisit les

clercs à infliger aux pécheurs repentis tout une série de pratiques expiatoires

extrêmement lourdes, qui devaient leur permettre d’effacer leurs fautes les

plus graves. À partir de la fin du e XI siècle, des remises de peine collectives

offrant des possibilités de rachat commencèrent à être accordées par les

papes et les évêques aux fidèles qui accomplissaient des œuvres

recommandées par l’Église. C’est ce qu’on appelle les indulgences{363}.

Urbain II fut le premier à rattacher certaines d’entre elles à un lieu précis :

en 1095, lors du concile de Clermont, il promit à ceux qui partiraient à la

croisade en Terre sainte le bénéfice de l’indulgence plénière. Ce privilège

était fondé sur la notion d’un trésor des mérites accumulés par le Christ et

les saints à travers leurs souffrances ; celui-ci était mis à la disposition des

fidèles par la hiérarchie de l’Église qui y puisait des grâces, en contrepartie

de certains actes de dévotion ou de charité. Par la suite, des évêques

concédèrent des indulgences partielles pour la visite de tel ou tel sanctuaire,

ce qui contribua à renforcer chez les fidèles la conviction qu’il existait des

lieux où la grâce divine était plus facile à gagner qu’ailleurs. Ainsi, à

Neufmoustier, près de Huy, la fréquentation du sanctuaire local fondé par

Pierre l’Ermite permettait à ceux qui avaient fait le vœu de partir à la

croisade d’être dispensés d’effectuer le voyage en Terre sainte. Ces

pratiques suscitèrent de nombreux abus{364} e . Ainsi, au XII siècle, on vit

apparaître de fausses bulles pontificales visant à valoriser tel ou tel

sanctuaire, comme celui d’Einsiedeln, en Suisse, où les moines prétendirent

que leur abbaye avait été consacrée par le Christ en personne en 948 et qu’à

cette occasion, le pape Jean VIII avait accordé l’indulgence plénière aux

pèlerins qui s’y rendraient... La durée de ces indulgences était évaluée en jours, mois et années, et, à partir du e XIII siècle, on appliqua ces chiffres au

temps que les pécheurs allaient devoir passer au Purgatoire avant d’accéder

à une éternité bienheureuse.

 

Au début du e XIII siècle, les bulles pontificales accordant des indulgences

à des sanctuaires devinrent plus nombreuses, en liaison avec le

développement de la procédure de canonisation. En 1220, Étienne Langton

obtint d’Honorius III une indulgence d’un an et quarante jours pour la

cathédrale de Canterbury, à l’occasion du cinquantième anniversaire du

martyre de saint Thomas Becket († 1170), et ce pape en concéda d’autres en

faveur des nouveaux saints qu’il venait de porter sur les autels : les fidèles

qui, à l’occasion de leurs fêtes, se rendaient au lieu où reposaient leurs

reliques se voyaient accorder entre quarante jours et un an d’indulgences,

selon les cas. Ces chiffres, encore modestes, tiennent au fait que le concile

de Latran IV, en 1215, avait interdit aux évêques d’en accorder de plus

importantes. Mais, en 1234, les Décrétales de Grégoire IX autorisèrent le

pape à dépasser ces limites : à l’occasion de la translation des reliques de

saint François d’Assise, en 1230, celui-ci concéda un an d’indulgences aux

pèlerins italiens – mais deux à ceux qui seraient venus d’outre-mont et trois

à ceux d’outre-mer –, qui se rendraient à Assise à cette occasion ou, par la

suite, lors de l’anniversaire de cet évènement. Il en alla de même pour saint

Antoine de Padoue en 1231, tandis que les pèlerins qui vinrent en grand

nombre à Marburg, en 1235, pour la translation de sainte Élisabeth de

Hongrie bénéficièrent d’un an et quarante jours d’indulgences. Dès lors,

elles ne cesseront plus d’être un instrument de promotion des cultes et des

dévotions que l’Église entendait favoriser.

 

Les successeurs de Grégoire IX amplifièrent le mouvement et

commencèrent à accorder des faveurs et des indulgences à divers

sanctuaires par des bulles particulières, qui commençaient par les mots

Loca sanctorum omnium {365} ou In sanctorum festivitatibus. Ainsi,

l’abbaye de Pontigny, en Bourgogne, où reposait la dépouille de saint

Edmond d’Abingdon – mort en 1240 et canonisé en 1247 – reçut ensuite plusieurs bulles d’Innocent IV ; elles autorisaient les moines à accueillir des

pèlerins, y compris des femmes, et à utiliser de l’or et de l’argent, ainsi que

des pierres précieuses, pour la confection de la châsse du saint, bien que ce

fût en contradiction avec les normes cisterciennes. En visitant dans un esprit

de piété les basiliques de Rome, les pèlerins bénéficiaient, au e XIII siècle,

d’une indulgence d’un an et quarante jours, chiffre qui fut porté à sept ans

et sept quarantaines par le pape Nicolas V en 1450. La tendance à

l’accroissement progressif du montant des indulgences se vérifie bien au

Mont-Saint-Michel, en Normandie. Il se vit accorder une indulgence de

cent jours en 1255, renouvelée en 1332, puis une autre d’un an et quarante

jours par les papes Urbain V et Grégoire XI, à l’occasion des trois fêtes

annuelles de l’archange et celles de la Vierge Marie.

 

L’importance quantitative des indulgences accordées par la papauté,

variable selon les cas, permet à l’historien d’établir une hiérarchie entre les

lieux saints de la chrétienté qui en bénéficièrent alors. Mais d’autres

indulgences, dites collectives parce qu’elles émanaient de groupes de

cardinaux ou de prélats résidant à la Curie, venaient parfois brouiller les

cartes en en gratifiant des sanctuaires qui en étaient dépourvus. Ainsi, en

1340, cinq évêques accordèrent une indulgence à ceux qui se rendraient à

l’église Saint-Vorles de Châtillon-sur-Seine, en mémoire du miracle de la

« lactation » de saint Bernard par la Vierge Marie qui ne fit jamais l’objet

d’une approbation pontificale. Les évêques pour leur part conservaient le

droit d’accorder jusqu’à 40 jours d’indulgences à tel ou tel lieu de culte ou

sanctuaire de leur diocèse. Si l’on en juge par l’exemple français, ils

semblent surtout l’avoir fait pour favoriser la remise en état d’édifices

religieux endommagés par les guerres ou les incendies {366}. Mais l’enquête

reste à faire : elle pourrait peut-être permettre de découvrir l’existence de

sanctuaires qui ne sont pas autrement documentés, comme la collégiale de

Marigny-sur-Ouche, à laquelle l’évêque d’Autun accorda en 1306 une

indulgence à la suite d’un miracle eucharistique dont nous ignorons tout par

ailleurs.

Un important changement se produisit avec l’institution du Jubilé par

Boniface VIII en 1300 {367}. L’approche de cette date avait suscité de fortes

attentes et des espoirs de renouveau en Occident et, s’il faut en croire le

cardinal Stefaneschi, des foules se mirent en mouvement vers Rome dès la

fin de l’année précédente. L’arrivée de tant de pèlerins amena le pape à

promulguer, le 22 février 1300, une bulle par laquelle il annonçait son

intention d’étendre au pèlerinage de Rome, à l’occasion de cette Année

sainte, l’indulgence plénière jusque-là réservée aux croisés et à ceux qui se

rendaient en Palestine pour y vénérer le Saint-Sépulcre. Ce faisant, il

prenait acte – sans le dire – du fait que la Terre sainte était définitivement

perdue et se proposait de substituer Rome à Jérusalem comme cité sainte

pour les chrétiens d’Occident. Son appel suscita un large écho dans tous les

milieux et les fidèles affluèrent en grand nombre. Par la suite, Boniface VIII

accorda même, à titre exceptionnel, le privilège de l’indulgence plénière

aux pèlerins qui seraient morts en chemin.

 

En 1350, à la demande des Romains, le pape d’Avignon Clément VI

proclama un nouveau jubilé qui connut un grand succès ; il fut suivi par

ceux de 1390, 1400 et 1425, qui attirèrent moins de monde à cause de

l’existence de deux, puis de trois obédiences rivales qui se disputaient le

siège de Pierre{368}. Par la suite, la périodicité entre deux jubilés fut réduite

à vingt-cinq ans, de façon à ce que chaque génération puisse en profiter.

Cependant, à l’époque d’Avignon et pendant le Grand Schisme (1378-

1415), la papauté contribua à dévaluer le Jubilé romain en octroyant des

indulgences « à l’instar du Jubilé » à un grand nombre de sanctuaires

italiens : ainsi, le pape « romain » Boniface IX (1389-1404), répondit à

l’attente de ses partisans italiens en accordant le bénéfice de l’indulgence

plénière aux pèlerins qui se rendraient à Saint-Michel au mont Gargan, ainsi

qu’à Saint-Marc de Venise, à Sainte-Marie des Anges à Assise et à l’abbaye

de Collemaggio, à L’Aquila, dans les Abruzzes, ou reposaient les restes du

pape Célestin V, canonisé en 1313. Mais sa prodigalité dans ce domaine

suscita des protestations jusque dans son entourage ; aussi finit-il par

annuler, en 1402, une partie des privilèges qu’il avait précédemment concédés et par ramener ces indulgences trop généreuses au niveau de

celles qu’on pouvait acquérir en visitant les basiliques romaines.

 

En 1446, sur les instances du cardinal d’Estouteville, Eugène IV accorda

le bénéfice de l’indulgence plénière aux pèlerins du Mont-Saint-Michel et

Nicolas V la renouvela en 1451, ce qui leur permit de bénéficier à leur tour

de l’indulgence du Jubilé romain de 1450{369}. Enfin, en 1520, Léon X

étendit le privilège de l’indulgence plénière à Notre-Dame de Lorette pour

une durée illimitée, ce qui acheva de mettre ce sanctuaire marial sur un pied

d’égalité avec les lieux saints les plus prestigieux de la chrétienté. À

l’époque moderne, l’Église catholique encouragea par la concession

d’indulgences la multiplication des sanctuaires-relais ou satellites dédiés à

Notre-Dame de Lorette, et ceci dans un triple but : limiter les déplacements

des fidèles qui pouvaient être l’occasion de désordres, unifier les pratiques

religieuses et les dévotions dans le cadre des confréries qui se plaçaient

sous ce patronage en les conformant au modèle romain, et spiritualiser le

pèlerinage en le recentrant sur la figure de la Vierge Marie. Les laïcs, pour

leur part, appréciaient le fait que ces sanctuaires situés non loin de chez eux

soient recommandés par la papauté et que des miracles s’y produisent en

grand nombre, ce qui assurait que la grâce de Dieu ne leur faisait pas

défaut {370}. Dans les grands sanctuaires, on trouvait aussi des pénitenciers

temporaires nommés par le pape, qui étaient habilités à absoudre tous les

péchés et en particulier ceux dont la rémission était réservée aux évêques.

Les fidèles y affluaient en nombre, attirés également par la perspective de

se confesser à un prêtre inconnu plutôt qu’à leur curé, ou de ne pas avoir

besoin de se signaler à l’officialité de leur diocèse pour se mettre en règle

avec l’Église.

L’ermitage franciscain des « Carceri », près d’Assise.

 

Aux derniers siècles du Moyen Âge et au e XVI siècle, les indulgences

s’insérèrent progressivement dans le système général de la pénitence. À la

demande des évêques, la papauté acheva de décentraliser le Jubilé romain

en instituant divers « pardons » – c’est-à-dire des temps de grâce – à des

sanctuaires où l’on pouvait acquérir d’importantes indulgences à des dates

et pendant un laps de temps bien définis{371}. Ainsi, Jean XXII accorda un

« pardon » à la collégiale Saint-Sernin de Toulouse, qui possédait un

impressionnant trésor de reliques, et le pape d’Avignon Clément VII en

institua un en faveur de Saint-Hilaire de Poitiers, dont les fidèles pouvaient

bénéficier en se rendant dans cette église entre le 24 et le 27 juin 1381.

Dans d’autres cas, on établit une périodicité fixe – de l’ordre de sept à dix

ans – entre deux « grands pardons », ce qui devait valoriser le temps fort du

pèlerinage : ainsi, à Notre-Dame de Liesse, à Annecy, le pardon avait lieu

tous les sept ans. À la collégiale Saint-Jean de Chaumont, à partir de 1476,

on obtenait un « pardon général de peine et de coulpe » en visitant l’édifice

et en se confessant, chaque fois que la fête de saint Jean Baptiste – le

24 juin – tombait un dimanche{372}. Il en allait de même pour Notre-Dame-

du-Puy, où l’on pouvait gagner une indulgence plénière lorsque le vendredi

saint coïncidait avec la fête de l’Annonciation, le 25 mars, et même pour

Compostelle où les pèlerins bénéficiaient de l’indulgence plénière lors des

années où la fête de Saint-Jacques, le 25 juillet, avait lieu un dimanche {373}.

Parallèlement, la papauté accorda à diverses cités de la chrétienté – Milan en 1390, Lyon en 1393, Lausanne en 1450 –, à certaines occasions limitées

dans le temps, des indulgences équivalentes à celles dont bénéficiaient les

pèlerins se rendant à Saint-Marc de Venise. Les motivations de ces grâces

semblent avoir été souvent d’ordre financier, leur concession

s’accompagnant de la perception par le Saint-Siège d’une taxe assez élevée.

 

Le relâchement de la discipline ecclésiastique qui suivit le Grand

Schisme se traduisit également par la multiplication des initiatives, locales

ou nationales, prises par des évêques pour attirer les fidèles à tel ou tel

sanctuaire. Mais lorsque l’unité de l’Église fut rétablie, la papauté reprit les

choses en main : ainsi, en 1420, le pape Martin V condamna fermement

l’archevêque et le chapitre de Canterbury qui avaient accordé, sans

l’agrément du Saint-Siège, une indulgence plénière aux fidèles qui se

rendraient à la tombe de saint Thomas Becket, à l’occasion des 250 ans de

son assassinat, organisant ainsi de leur propre chef une sorte de jubilé {374}.

À la faveur de cette évolution, le jubilé vint à la rencontre des laïcs, qui

furent heureux de pouvoir profiter des grâces exceptionnelles accordées par

l’Église romaine. En outre, les indulgences de ce type, lorsqu’elles

s’accompagnaient d’une périodicité fixe, articulaient le calendrier des

sanctuaires locaux sur celui de l’Église universelle et faisaient prévaloir la

notion de temps sur celle de lieu dans la perception que les fidèles

pouvaient avoir de leur caractère sacré.

 

La question qui se pose à l’historien est de savoir si toutes ces largesses

en matière d’indulgences ont accru ou non l’attractivité des sanctuaires qui

en bénéficièrent. Il est difficile d’y donner une réponse globale, car les

témoignages de l’époque sont contradictoires : d’un côté certains pèlerins

ne parlent guère des indulgences dans leur récit de voyage, comme

l’allemand Jérôme Münzer qui parcourut l’Europe à la fin du e XV siècle et

évoque seulement celles qu’on pouvait acquérir à la Sainte-Baume, qui

n’étaient de loin pas les plus importantes. Mais, à la même époque, le

marchand de Valenciennes Jean de Tournai, qui se rendit à Rome en 1488,

mentionne dans son journal de voyage 193 indulgences, réparties entre trente sanctuaires de la Ville, les principales étant celles de Saint-Pierre et