Sanctuaires chrétiens d'Occident

André Vauchez · Chapitre 12 sur 84

Pages du PDF

Sanctuaires chrétiens d'Occident

Corps saints, églises et reliquaires

l’imaginaire, qui se situaient en marge de la société, tout en y jouant un rôle

essentiel. Ces lieux privilégiés ne se confondaient pas avec ceux que le

serviteur de Dieu avait sacralisés par sa présence à un moment de son

existence, que les textes du haut Moyen Âge désignent sous le nom de

« Loca sancta ». Ainsi, le monastère de Marmoutier, séjour habituel de

saint Martin, ou l’église de Candes où il avait rendu le dernier soupir

demeurèrent des lieux de mémoire sanctifiés par son passage ; mais c’était

le monastère de Tours, où se trouvaient ses précieux restes, qui constituait le

centre de son culte et l’endroit où affluaient les foules. Il est significatif à

cet égard que, chez Grégoire de Tours, l’accent porte moins sur les saints

que sur les lieux où ils étaient vénérés et sur les miracles qui s’y

produisaient {44}.

 

Corps saints, églises et reliquaires

 

Comment se traduisit concrètement cette sacralisation de l’espace à

travers les reliques ? Si en Occident – à la différence de l’Orient – on ne

considérait pas que le saint habitait en permanence l’édifice où reposait son

corps, on croyait néanmoins qu’il était bien présent dans la tombe qui

abritait ses reliques, et que cette présence pouvait s’exercer aussi bien pour

répondre aux requêtes des croyants que pour punir ceux qui lui manquaient

de respect ou mettaient en doute son pouvoir. Ainsi, la profanation, même

accidentelle, du lieu où étaient déposées les reliques entraînait pour les

contrevenants, hommes ou animaux, les châtiments les plus sévères.

Inversement, cet espace se montrait accueillant aux personnes persécutées

ou en fuite, qui pouvaient se soustraire à leurs poursuivants en vertu du

droit d’asile, dont le sanctuaire était doté. Pour protéger les fragments de

corps saints, on les déposa dans des reliquaires qui, de simples boîtes

métalliques à l’origine, furent de plus en plus ornés et travaillés à mesure

qu’on avançait dans le temps. Comme l’a écrit Edina Bozoky, « pour être

digne de receler des dépôts si précieux, le reliquaire devait être constitué de

métaux nobles et richement décorés de pierres précieuses, évoquant la splendeur de la Jérusalem céleste et permettant aux fidèles d’imaginer celle

du royaume des cieux où se trouvaient déjà les âmes des saints {45} ».

 

Sarcophage de saint Andéol, martyr, IVe siècle.

 

Sarcophage-reliquaire (marbre et argent), Genève, musée d’art et d’histoire, inventaire AD7964.

 

Dans la littérature hagiographique qui ne tarda pas à se développer en

Occident à partir de la Vita Martini de Sulpice Sévère, on voit parfois le

saint apparaître à des clercs ou à des laïcs pour réclamer l’exhumation de

ses restes, quand ils gisaient encore sous la terre, ou un lieu de sépulture

plus honorable que celui qui lui avait été accordé. De telles interventions ne

faisaient en général que refléter le point de vue des promoteurs du culte.

Mais la hiérarchie ecclésiastique ne pouvait à la longue demeurer

indifférente à ces translations organisées par tel ou tel monastère ou par des grands laïcs. Aussi vit-on les évêques intervenir de plus en plus souvent, à