Sanctuaires chrétiens d'Occident

André Vauchez · Chapitre 26 sur 84

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Sanctuaires chrétiens d'Occident

L’empreinte du monachisme

 

Les moines et l’espace

 

L’accroissement considérable du nombre des sanctuaires dans toute la

chrétienté occidentale, à partir de la fin du e X siècle, doit également être mis

en rapport avec un phénomène important dans le domaine religieux :

l’évolution qu’a connue le sacrement de pénitence entre le e IX et le

XIe siècle. Le pèlerinage, qui n’avait pas bonne presse auprès des autorités

ecclésiastiques à l’époque carolingienne, devint alors une pratique

expiatoire particulièrement indiquée – et prescrite à ce titre par les évêques

– pour les fautes graves ayant un caractère public, commises par des laïcs,

qui, de ce fait, se trouvaient exclus de la communauté des fidèles {99}. Dans

certains textes du e XI siècle, comme la « Vision de Narni » contenue dans la

Vie du pape Léon IX ( † 1054), s’exprime même la conviction que les

défunts font pénitence sur terre pour leurs péchés en se rendant en foule

d’un sanctuaire à l’autre. Interrogé par quelqu’un qui l’avait connu de son

vivant, un revenant y fait la déclaration suivante :

 

Nous sommes des âmes pécheresses ; nous ne méritons pas encore les félicités du royaume des cieux et, pour notre pénitence, nous parcourons sans repos les lieux saints. Nous venons aujourd’hui de Marmoutier, le monastère de saint Martin, et nous faisons route vers l’abbaye de Marie, la

bienheureuse mère de Dieu, à Farfa{100}.

 

Cette dernière mention renvoie au grand monastère de Sainte-Marie de

Farfa, situé en Sabine, au nord-est de Rome, qui aurait été fondé à la suite

d’une vision mariale. Dans les deux cas, il s’agissait de puissants

sanctuaires monastiques, réputés pour la qualité de leurs observances

religieuses.

 

Cette évolution est allée de pair avec l’influence croissante du

monachisme bénédictin, qui devint alors un facteur d’organisation et de

marquage de l’espace, fondé sur le prestige du genre de vie prescrit par la règle de saint Benoît, désormais la plus répandue en Occident. Dans bien

des textes du premier âge féodal, le mot « lieu » (locus, sous-entendu

sanctus (saint) ou Deo dicatus (voué à Dieu), désigne un établissement

religieux. Les abbayes tendirent à devenir les pôles structurants du

territoire, sur lequel elles exerçaient une domination spirituelle et parfois

temporelle. Elles ont joué un rôle important dans le processus

d’« encellulement », pour reprendre l’expression de Robert Fossier, qui a

caractérisé la société occidentale et surtout le monde rural entre le e X et le

XII e siècle. Quels qu’aient été sa configuration et son rayonnement spirituel,

le monastère, qui s’était souvent développé autour de la tombe d’un saint ou

d’une sainte, constituait déjà par lui-même un espace sacré, découpé dans

un territoire donné et soustrait au monde profane ; il comportait en règle

générale un cloître, anticipation terrestre du paradis, et, pour les moines, le

désir de Dieu abolissait en quelque sorte la distance séparant le présent de la

Parousie. Le monastère se trouve en effet dans une situation ambiguë : ceux

qui y ont fait profession se sont exclus du monde, comme le rappela

fermement saint Bernard à certains de ses moines qui auraient voulu partir

en pèlerinage en Terre sainte, mais ils ne sont pas indifférents à l’égard du

monde pour le salut duquel ils prient.

 

Cette relation dialectique entre fuite du monde et action sur ce dernier se

traduisait de façon concrète dans les comportements des communautés

religieuses : Le moine habite l’espace et c’est lui qui le rend sacré par son

genre de vie, tandis que l’abbaye manifeste la présence divine au milieu des

hommes, en essayant de montrer ce que pourrait être un monde remis en

ordre, par contraste avec le désordre qui prévalait dans la société. On n’a

pas assez pris en compte, dans l’histoire religieuse du Moyen Âge, le rôle

joué par les innombrables établissements monastiques ou canoniaux qui

sont apparus et ont quadrillé le territoire de la chrétienté entre le e X et le

XII e siècle. Il n’y a certes pas lieu de les idéaliser car tous n’étaient pas des

« citadelles de la prière », ni même des communautés édifiantes ; mais

nombre d’entre eux constituèrent des « micro-sanctuaires » dédiés au culte

de leurs saints fondateurs, qui attiraient à eux les laïcs du voisinage, et en particulier ceux de leurs domaines. En ces temps où la plupart des fidèles ne