Sanctuaires chrétiens d'Occident
L’empreinte du monachisme
Les moines et l’espace
L’accroissement considérable du nombre des sanctuaires dans toute la
chrétienté occidentale, à partir de la fin du e X siècle, doit également être mis
en rapport avec un phénomène important dans le domaine religieux :
l’évolution qu’a connue le sacrement de pénitence entre le e IX et le
XIe siècle. Le pèlerinage, qui n’avait pas bonne presse auprès des autorités
ecclésiastiques à l’époque carolingienne, devint alors une pratique
expiatoire particulièrement indiquée – et prescrite à ce titre par les évêques
– pour les fautes graves ayant un caractère public, commises par des laïcs,
qui, de ce fait, se trouvaient exclus de la communauté des fidèles {99}. Dans
certains textes du e XI siècle, comme la « Vision de Narni » contenue dans la
Vie du pape Léon IX ( † 1054), s’exprime même la conviction que les
défunts font pénitence sur terre pour leurs péchés en se rendant en foule
d’un sanctuaire à l’autre. Interrogé par quelqu’un qui l’avait connu de son
vivant, un revenant y fait la déclaration suivante :
Nous sommes des âmes pécheresses ; nous ne méritons pas encore les félicités du royaume des cieux et, pour notre pénitence, nous parcourons sans repos les lieux saints. Nous venons aujourd’hui de Marmoutier, le monastère de saint Martin, et nous faisons route vers l’abbaye de Marie, la
bienheureuse mère de Dieu, à Farfa{100}.
Cette dernière mention renvoie au grand monastère de Sainte-Marie de
Farfa, situé en Sabine, au nord-est de Rome, qui aurait été fondé à la suite
d’une vision mariale. Dans les deux cas, il s’agissait de puissants
sanctuaires monastiques, réputés pour la qualité de leurs observances
religieuses.
Cette évolution est allée de pair avec l’influence croissante du
monachisme bénédictin, qui devint alors un facteur d’organisation et de
marquage de l’espace, fondé sur le prestige du genre de vie prescrit par la règle de saint Benoît, désormais la plus répandue en Occident. Dans bien
des textes du premier âge féodal, le mot « lieu » (locus, sous-entendu
sanctus (saint) ou Deo dicatus (voué à Dieu), désigne un établissement
religieux. Les abbayes tendirent à devenir les pôles structurants du
territoire, sur lequel elles exerçaient une domination spirituelle et parfois
temporelle. Elles ont joué un rôle important dans le processus
d’« encellulement », pour reprendre l’expression de Robert Fossier, qui a
caractérisé la société occidentale et surtout le monde rural entre le e X et le
XII e siècle. Quels qu’aient été sa configuration et son rayonnement spirituel,
le monastère, qui s’était souvent développé autour de la tombe d’un saint ou
d’une sainte, constituait déjà par lui-même un espace sacré, découpé dans
un territoire donné et soustrait au monde profane ; il comportait en règle
générale un cloître, anticipation terrestre du paradis, et, pour les moines, le
désir de Dieu abolissait en quelque sorte la distance séparant le présent de la
Parousie. Le monastère se trouve en effet dans une situation ambiguë : ceux
qui y ont fait profession se sont exclus du monde, comme le rappela
fermement saint Bernard à certains de ses moines qui auraient voulu partir
en pèlerinage en Terre sainte, mais ils ne sont pas indifférents à l’égard du
monde pour le salut duquel ils prient.
Cette relation dialectique entre fuite du monde et action sur ce dernier se
traduisait de façon concrète dans les comportements des communautés
religieuses : Le moine habite l’espace et c’est lui qui le rend sacré par son
genre de vie, tandis que l’abbaye manifeste la présence divine au milieu des
hommes, en essayant de montrer ce que pourrait être un monde remis en
ordre, par contraste avec le désordre qui prévalait dans la société. On n’a
pas assez pris en compte, dans l’histoire religieuse du Moyen Âge, le rôle
joué par les innombrables établissements monastiques ou canoniaux qui
sont apparus et ont quadrillé le territoire de la chrétienté entre le e X et le
XII e siècle. Il n’y a certes pas lieu de les idéaliser car tous n’étaient pas des
« citadelles de la prière », ni même des communautés édifiantes ; mais
nombre d’entre eux constituèrent des « micro-sanctuaires » dédiés au culte
de leurs saints fondateurs, qui attiraient à eux les laïcs du voisinage, et en particulier ceux de leurs domaines. En ces temps où la plupart des fidèles ne