Sanctuaires chrétiens d'Occident
Constantinople cité sainte
Memoria Apostolorum évoquait la sépulture où avaient reposé un temps les
restes de Pierre et de Paul.
Les pèlerins venus à Rome se rendaient aussi à une autre basilique
fondée par Constantin et le pape Silvère en 324 : celle de Saint-Jean-de-
Latran, qui était la cathédrale de la ville et auprès de laquelle résidait le
pape. On y trouvait des reliques prestigieuses, comme la margelle du puits
de Jacob où Jésus s’était entretenu avec la Samaritaine, la dalle de porphyre
sur laquelle sa tunique avait été jouée aux dés, une colonne surmontée d’un
coq de bronze qui évoquait le reniement de Pierre et la table de la mensura
Christi où l’on avait déposé et mesuré le corps du Seigneur après sa
descente de croix. Jusqu’au e XI siècle, les sanctuaires romains furent surtout
fréquentés par des visiteurs appartenant à des peuples assez récemment
convertis au christianisme comme les Anglais, les Frisons et les Hongrois,
qui aspiraient à venir là pour puiser aux sources de leur foi{67}. Après avoir
séjourné à Rome, ils continuaient souvent leur chemin vers le sud, en
direction du mont Cassin et surtout du grand sanctuaire de saint Michel au
mont Gargan, le long de la « route de l’Ange » (« Via dell’Angelo »).
Constantinople cité sainte
Au cours de l’Antiquité tardive, l’Orient a connu lui aussi des sanctuaires
très variés dont certains attirèrent des chrétiens d’Occident, comme en
témoignent des récits de voyageurs. Il suffit de penser à ceux des saints
stylites, Syméon ( † 459), vénéré en Syrie à Qal’at Se’man, et Daniel le
Stylite (après 460), au mont Admirable, près de Constantinople, où se
rendaient des foules de pèlerins. L’objet du culte était, dans les deux cas, la
colonne où avaient vécu les ascètes. À Qal’at Se’man, celle-ci était entourée
d’un espace sacré octogonal appelé mandra, dont l’accès était réservé à
l’empereur et aux grands dignitaires ecclésiastiques{68}. Elle constituait le
point focal d’un bâtiment cruciforme unique et complètement couvert
auquel conduisait une voie sacrée. Le franchissement de l’entrée symbolisait l’accès à un espace séparé du monde. Les pèlerins se rendaient
à la fin dans la grande église qui avait été édifiée à proximité de la colonne
de saint Syméon, où l’autel, superposé à des reliques, soulignait à
l’attention des pèlerins la prééminence de Dieu sur le saint. Ce sanctuaire
accueillit d’innombrables visiteurs et pèlerins jusqu’à la conquête arabe et
même au-delà, alors que les reliques de Syméon avaient été transportées
dans la cité voisine d’Antioche qui en fit son protecteur attitré (fig. 4). En
Orient, la dévotion des fidèles faisait également une large place aux Lieux
Saints de Palestine, et aux tombes des ascètes de Syrie et d’Égypte, en
particulier saint Antoine et les « Pères du Désert », ainsi qu’au monastère
de Sainte-Catherine, au pied du mont Sinaï.
Mais après la conquête de Jérusalem, de la Syrie-Palestine et de l’Égypte
par les Arabes, dans les années 630/650, tous ces sanctuaires déclinèrent et
Constantinople tendit à devenir pour les chrétiens d’Orient une « seconde
Jérusalem », une ville sainte dédiée au culte de Dieu et des saints de
l’Ancien et du Nouveau Testament {69}. Pour le monde byzantin, la cité
impériale était appelée à régner jusqu’à la fin du monde en tant qu’héritière
de Rome mais surtout grâce à la protection de la Vierge Marie – la
« Theotokos » – dont l’icône, attribuée à saint Luc, et la robe étaient
conservées et vénérées au palais des Blachernes. Au cours des siècles, les
empereurs byzantins n’avaient pas cessé d’y accumuler de précieuses
reliques des apôtres, des prophètes et des saints moines et évêques, mais
surtout des fragments de la Vraie Croix, ramenés de Jérusalem peu avant la
chute de la ville entre les mains des musulmans. Autour de 530, l’empereur
Justinien y avait fait construire la basilique de Sainte-Sophie, la plus grande
église du monde chrétien, qui devait à ses yeux rivaliser avec le temple de
Salomon et même le surpasser par la beauté de son architecture et la
richesse de son décor de mosaïques {70}.
Le monastère Sainte-Catherine au mont Sinaï, sanctuaire majeur pour les chrétiens d’Orient et
d’Occident.
La prééminence de Constantinople était cependant contestée au sein
même de l’Église byzantine par certains groupes qui affirmaient que la ville
risquait de devenir une « nouvelle Babylone » et d’être engloutie par les
flots, dans la mesure où elle se voulait l’héritière de la Rome impériale,
tandis que Jérusalem, même captive, conservait tout son prestige à leurs
yeux, puisqu’elle était le lieu où allaient se jouer les derniers épisodes du
drame eschatologique qui devait précéder le retour victorieux du Christ, à la
fin des temps {71}. Mais ce courant resta minoritaire et le prestige sacral de
Constantinople dans les chrétientés orientales et russes se maintint jusqu’à
la prise et au pillage de la ville par les croisés, en 1204, qui entraîna la
dispersion de ce trésor de reliques dans tout le bassin occidental de la
Méditerranée et jusqu’en France et aux Pays-Bas.
Au cours du haut Moyen Âge, une distinction s’établit entre l’Orient et
l’Occident dans le domaine du culte des saints, et la vénération des reliques
n’aura jamais la même importance chez les Grecs que dans l’Église latine.
D’âpres débats théologiques se développèrent au sein de l’Église byzantine
au sujet du pouvoir surnaturel : en régime chrétien, le sacré existait-il dans
le monde à l’état diffus, dans les reliques des saints et dans leurs images, ou
résidait-il de façon exclusive dans l’eucharistie ? Pour ceux qu’on appellera les iconoclastes, le pain et le vin consacrés sur l’autel étaient la véritable
image du Christ, dans la mesure où celle-ci ne pouvait être que
consubstantielle à son « prototype ». À leurs yeux, le seul lien existant entre
Dieu et les hommes était celui, vertical, qui s’établit sur la table de l’autel
par l’intermédiaire du Saint-Esprit, agent de la sanctification des « saintes
espèces ». Quant aux reliques, elles étaient certes vénérables, mais, les
saints étant désormais auprès de Dieu corps et âme, leurs restes terrestres
n’avaient plus qu’une valeur accessoire{72}. Aussi les empereurs Isauriens
et les prélats iconoclastes interdirent-ils, au e VIII siècle, de les placer à
l’intérieur des autels et les firent-ils déposer aux pieds de ces derniers ou
dans d’autres parties moins prestigieuses des églises. Après la victoire
finale de l’orthodoxie et la condamnation de l’iconoclasme, le concile de
Nicée II (787) défendit aux évêques de consacrer des églises dont les autels
seraient dépourvus de reliques et rétablit solennellement le culte rendu aux
saintes images ou icônes {73}. Mais il affirma aussi que le sanctuaire
proprement dit était l’espace situé autour de l’autel, derrière l’iconostase, où
se produisait la rencontre entre l’humain et le divin au moment de la
consécration. Dans cette perspective, le vecteur de la sacralité était le prêtre,
et non le saint, car l’Église devait concentrer en elle toutes les
manifestations de la relation entre l’homme et Dieu. En fait, comme l’a
souligné Gilbert Dagron, le triomphe de l’orthodoxie sur l’iconoclasme fut
mitigé, « dans la mesure où celle-ci intégra une bonne partie de son
argumentation relative au statut même de l’icône, de la sainteté et du
miracle {74} ».
L’Occident resta extérieur à ce débat qui ne le concernait que
marginalement, dans la mesure où les images des saints étaient encore peu
nombreuses dans les sanctuaires et où le culte des reliques y avait pris tant
de place qu’il n’était pas imaginable d’en relativiser l’importance. Alors
qu’en Orient on considérait que les icônes étaient habitées par une présence
surnaturelle, à travers laquelle s’établissait une relation entre l’ici-bas et le
monde divin, et constituaient une anticipation de la future glorification de
l’homme, l’Occident, depuis Grégoire le Grand, n’accordait aux images qu’un rôle pédagogique. Aussi les conciles de l’époque carolingienne se