Sanctuaires chrétiens d'Occident

André Vauchez · Chapitre 41 sur 84

Pages du PDF

Sanctuaires chrétiens d'Occident

Essor des sanctuaires d’apparitions

et de reproduire en Angleterre la maison où avait demeuré la sainte Famille.

Une fois revenue à elle, la dame fit appel à des charpentiers qui entreprirent

de construire sur un terrain lui appartenant une église en bois conforme à

ces normes, à laquelle succéda une église en pierre. Ce sanctuaire d’un type

nouveau, desservi à partir du milieu du e XII siècle par des religieux

Augustiniens, fit bientôt l’objet d’une dévotion populaire et l’on considérait

au e XIII siècle que chaque anglais devait y être allé au moins une fois sa vie.

Le roi Henri III s’y rendit lui-même en pèlerinage en 1226 et, à sa suite,

presque tous les rois d’Angleterre jusqu’à Henri VIII inclus.

 

En France, les deux grands sanctuaires mariaux étaient alors Notre-

Dame-du-Puy et surtout Rocamadour, qui connut un grand essor à partir des

années 116O{155}. On y vénérait une statue de la Vierge noire, dont on

considérait qu’elle remontait à l’époque du Christ, ainsi que l’épée de

Roland, Durendal, ce qui rattachait ce lieu saint au cycle de Charlemagne.

D’après le Livre des miracles, rédigé en 1172 par un moine qui y recueillit

127 prodiges advenus au sanctuaire, on constate que la clientèle de

Rocamadour était alors surtout masculine et aristocratique {156}. À partir du

XII e siècle, à Montserrat, en Catalogne, une statue de la Vierge d’origine

orientale commença à y faire des miracles et à y attirer de nombreux

pèlerins, en particulier des femmes qui ne parvenaient pas à avoir d’enfants.

 

Essor des sanctuaires d’apparitions

 

Aux derniers siècles du Moyen Âge en revanche et jusqu’au e XVII siècle,

on assiste à une véritable explosion de la dévotion mariale et à l’apparition

d’un grand nombre de nouveaux sanctuaires, petits et grands, liés soit à des

« mariophanies », c’est-à-dire à des apparitions de Marie, soit à la

découverte « miraculeuse » d’une image la représentant. Sous le nom

d’apparitions, on désigne les interventions sensibles d’une personne

appartenant au monde de l’au-delà (Christ, Marie, diables, anges, saints ou

défunts), dont la manifestation ne pouvait être expliquée par le cours normal de la nature ; le plus souvent, il s’est agi d’apparitions de la Vierge

Marie{157}.

 

Répartition des sanctuaires par siècle en Emilie-Romagne (Italie) (d’après la date de leur première

attestation).

 

Typologie des sanctuaires en Emilie-Romagne, en fonction de leur dédicace. D’après Martina Caroli,

« Tipologia dei santuari in Emilia-Romagne » dans M. TAGLIAFERRI (dir.), Santuari locali e

religiosità popolare nella diocesi di « Ravennatensia », Imola, Bologne, University Press, 2003.

 

D’après des enquêtes effectuées pour l’Italie médiévale et moderne, on

compterait environ 2 500 lieux saints dédiés à la Madone dans ce pays sur

les quelque 3 500 sanctuaires dont l’existence est attestée pour la période

comprise entre 1300 et 1700 environ{158}. En Bourgogne, le nombre des

pèlerinages à des sanctuaires mariaux, peu élevé jusqu’à la fin du

XIII e siècle, augmenta considérablement, au point qu’ils représentèrent plus

du quart du total vers 1500. En Alsace et en Bavière, la moitié environ des

sanctuaires apparus entre 1350 et 1525 furent placés sous le patronage de la Vierge. Il n’est pas facile d’expliquer ce phénomène massif qui peut avoir

diverses causes. La principale est évidemment l’essor que connut la

dévotion mariale en Occident : après saint Bernard et les moines cisterciens

qui avaient exalté le pouvoir d’intercession de la Vierge Marie, les Ordres

mendiants l’avaient présentée aux fidèles, dans leur prédication, comme un

recours secourable dans leur existence et développèrent son culte partout où

ils s’implantèrent. On le voit bien à Rome où, dès les années 1250, les

Franciscains transformèrent en sanctuaire la vieille église de Sainte-Marie

in Aracoeli située près du Capitole, lieu où la tradition, reprise par Jacques

de Voragine dans la Légende Dorée, voulait que l’empereur Auguste ait eu

la vision de la naissance de l’Enfant Jésus. Au cours du e XIII siècle, furent

composés de nombreux recueils de miracles de la Vierge en langue

vulgaire, comme celui de Gautier de Coincy ou les Cantigas de Santa

Maria d’Alphonse X le Sage, roi de Castille, qui diffusèrent la conviction

que Dieu ne pouvait rien refuser à Marie, et donc à celui qui implorait sa

miséricorde. En outre, au cours des e e XIII et XIV siècles s’est produite une

féminisation très nette de l’expérience religieuse, comme l’atteste la

multiplication des béguines, pénitentes, tertiaires et recluses, qui firent

découvrir aux hommes de ce temps l’importance des médiations religieuses

féminines et en particulier de celle de la Mère de Dieu. Marie était une

figure unique, qui contenait en elle-même de nombreuses potentialités et

pouvait prendre mille visages : elle était représentée le plus souvent avec

son Fils, mais, dans les visions et les apparitions, elle se trouvait

généralement seule. Irradiée de lumière divine, elle était à la fois candélabre

portant la lumière du Verbe incarné et fenêtre transparente à travers laquelle

on pouvait voir Dieu. Médiatrice entre ce dernier et les hommes, elle était

considérée comme le refuge des pécheurs et des malheureux, qui

n’hésitaient pas à recourir en grand nombre à son intercession et à implorer

d’elle des consolations dans leurs épreuves{159}.

Vierge noire de Rocamadour, XIIe siècle, statue de bois.

 

Marie était une sainte sans reliques, ce qui permettait aux habitants des

campagnes, qui en étaient généralement dépourvus ou en avaient été

dépouillées par les villes voisines, de la vénérer là où elle s’était manifestée.

L’essor de son culte est lié à la diffusion de ses représentations. Comme l’a

montré Jérôme Baschet, celles-ci n’étaient pas toutes miraculeuses stricto

sensu ; mais c’étaient des images agissantes, qui avaient la capacité de

« produire des lieux », liés par exemple à une apparition de la Vierge, et

donc des sanctuaires dans un second temps. Lorsque ces phénomènes

extraordinaires se produisaient dans un édifice cultuel, l’image de la sainte

conférait à ce dernier une charge sacrale supplémentaire et une visibilité

sociale qui contribuait à l’éclat de l’institution ecclésiale{160}. À travers les

statuts synodaux, les autorités ecclésiastiques encouragèrent le

développement du culte marial, d’autant plus recommandable que les

fausses reliques des saints étaient alors devenues un fléau et que des

quêteurs sans scrupule s’en servaient pour extorquer des aumônes aux

fidèles, en s’appuyant sur de fausses lettres d’indulgences. L’extraordinaire

succès des sanctuaires mariaux entre le e e XIV et le XVII siècle résulte bien

d’une confluence entre les aspirations de la piété populaire, dont les

apparitions mariales renforçaient parfois les tendances contestataires, et

celles de la hiérarchie ecclésiastique, soucieuse de mettre un peu d’ordre

dans le maquis des dévotions et de purifier ces dernières en les axant sur la

figure de la Mère de Dieu.