Sanctuaires chrétiens d'Occident
Essor des sanctuaires d’apparitions
et de reproduire en Angleterre la maison où avait demeuré la sainte Famille.
Une fois revenue à elle, la dame fit appel à des charpentiers qui entreprirent
de construire sur un terrain lui appartenant une église en bois conforme à
ces normes, à laquelle succéda une église en pierre. Ce sanctuaire d’un type
nouveau, desservi à partir du milieu du e XII siècle par des religieux
Augustiniens, fit bientôt l’objet d’une dévotion populaire et l’on considérait
au e XIII siècle que chaque anglais devait y être allé au moins une fois sa vie.
Le roi Henri III s’y rendit lui-même en pèlerinage en 1226 et, à sa suite,
presque tous les rois d’Angleterre jusqu’à Henri VIII inclus.
En France, les deux grands sanctuaires mariaux étaient alors Notre-
Dame-du-Puy et surtout Rocamadour, qui connut un grand essor à partir des
années 116O{155}. On y vénérait une statue de la Vierge noire, dont on
considérait qu’elle remontait à l’époque du Christ, ainsi que l’épée de
Roland, Durendal, ce qui rattachait ce lieu saint au cycle de Charlemagne.
D’après le Livre des miracles, rédigé en 1172 par un moine qui y recueillit
127 prodiges advenus au sanctuaire, on constate que la clientèle de
Rocamadour était alors surtout masculine et aristocratique {156}. À partir du
XII e siècle, à Montserrat, en Catalogne, une statue de la Vierge d’origine
orientale commença à y faire des miracles et à y attirer de nombreux
pèlerins, en particulier des femmes qui ne parvenaient pas à avoir d’enfants.
Essor des sanctuaires d’apparitions
Aux derniers siècles du Moyen Âge en revanche et jusqu’au e XVII siècle,
on assiste à une véritable explosion de la dévotion mariale et à l’apparition
d’un grand nombre de nouveaux sanctuaires, petits et grands, liés soit à des
« mariophanies », c’est-à-dire à des apparitions de Marie, soit à la
découverte « miraculeuse » d’une image la représentant. Sous le nom
d’apparitions, on désigne les interventions sensibles d’une personne
appartenant au monde de l’au-delà (Christ, Marie, diables, anges, saints ou
défunts), dont la manifestation ne pouvait être expliquée par le cours normal de la nature ; le plus souvent, il s’est agi d’apparitions de la Vierge
Marie{157}.
Répartition des sanctuaires par siècle en Emilie-Romagne (Italie) (d’après la date de leur première
attestation).
Typologie des sanctuaires en Emilie-Romagne, en fonction de leur dédicace. D’après Martina Caroli,
« Tipologia dei santuari in Emilia-Romagne » dans M. TAGLIAFERRI (dir.), Santuari locali e
religiosità popolare nella diocesi di « Ravennatensia », Imola, Bologne, University Press, 2003.
D’après des enquêtes effectuées pour l’Italie médiévale et moderne, on
compterait environ 2 500 lieux saints dédiés à la Madone dans ce pays sur
les quelque 3 500 sanctuaires dont l’existence est attestée pour la période
comprise entre 1300 et 1700 environ{158}. En Bourgogne, le nombre des
pèlerinages à des sanctuaires mariaux, peu élevé jusqu’à la fin du
XIII e siècle, augmenta considérablement, au point qu’ils représentèrent plus
du quart du total vers 1500. En Alsace et en Bavière, la moitié environ des
sanctuaires apparus entre 1350 et 1525 furent placés sous le patronage de la Vierge. Il n’est pas facile d’expliquer ce phénomène massif qui peut avoir
diverses causes. La principale est évidemment l’essor que connut la
dévotion mariale en Occident : après saint Bernard et les moines cisterciens
qui avaient exalté le pouvoir d’intercession de la Vierge Marie, les Ordres
mendiants l’avaient présentée aux fidèles, dans leur prédication, comme un
recours secourable dans leur existence et développèrent son culte partout où
ils s’implantèrent. On le voit bien à Rome où, dès les années 1250, les
Franciscains transformèrent en sanctuaire la vieille église de Sainte-Marie
in Aracoeli située près du Capitole, lieu où la tradition, reprise par Jacques
de Voragine dans la Légende Dorée, voulait que l’empereur Auguste ait eu
la vision de la naissance de l’Enfant Jésus. Au cours du e XIII siècle, furent
composés de nombreux recueils de miracles de la Vierge en langue
vulgaire, comme celui de Gautier de Coincy ou les Cantigas de Santa
Maria d’Alphonse X le Sage, roi de Castille, qui diffusèrent la conviction
que Dieu ne pouvait rien refuser à Marie, et donc à celui qui implorait sa
miséricorde. En outre, au cours des e e XIII et XIV siècles s’est produite une
féminisation très nette de l’expérience religieuse, comme l’atteste la
multiplication des béguines, pénitentes, tertiaires et recluses, qui firent
découvrir aux hommes de ce temps l’importance des médiations religieuses
féminines et en particulier de celle de la Mère de Dieu. Marie était une
figure unique, qui contenait en elle-même de nombreuses potentialités et
pouvait prendre mille visages : elle était représentée le plus souvent avec
son Fils, mais, dans les visions et les apparitions, elle se trouvait
généralement seule. Irradiée de lumière divine, elle était à la fois candélabre
portant la lumière du Verbe incarné et fenêtre transparente à travers laquelle
on pouvait voir Dieu. Médiatrice entre ce dernier et les hommes, elle était
considérée comme le refuge des pécheurs et des malheureux, qui
n’hésitaient pas à recourir en grand nombre à son intercession et à implorer
d’elle des consolations dans leurs épreuves{159}.
Vierge noire de Rocamadour, XIIe siècle, statue de bois.
Marie était une sainte sans reliques, ce qui permettait aux habitants des
campagnes, qui en étaient généralement dépourvus ou en avaient été
dépouillées par les villes voisines, de la vénérer là où elle s’était manifestée.
L’essor de son culte est lié à la diffusion de ses représentations. Comme l’a
montré Jérôme Baschet, celles-ci n’étaient pas toutes miraculeuses stricto
sensu ; mais c’étaient des images agissantes, qui avaient la capacité de
« produire des lieux », liés par exemple à une apparition de la Vierge, et
donc des sanctuaires dans un second temps. Lorsque ces phénomènes
extraordinaires se produisaient dans un édifice cultuel, l’image de la sainte
conférait à ce dernier une charge sacrale supplémentaire et une visibilité
sociale qui contribuait à l’éclat de l’institution ecclésiale{160}. À travers les
statuts synodaux, les autorités ecclésiastiques encouragèrent le
développement du culte marial, d’autant plus recommandable que les
fausses reliques des saints étaient alors devenues un fléau et que des
quêteurs sans scrupule s’en servaient pour extorquer des aumônes aux
fidèles, en s’appuyant sur de fausses lettres d’indulgences. L’extraordinaire
succès des sanctuaires mariaux entre le e e XIV et le XVII siècle résulte bien
d’une confluence entre les aspirations de la piété populaire, dont les
apparitions mariales renforçaient parfois les tendances contestataires, et
celles de la hiérarchie ecclésiastique, soucieuse de mettre un peu d’ordre
dans le maquis des dévotions et de purifier ces dernières en les axant sur la
figure de la Mère de Dieu.