Sanctuaires chrétiens d'Occident
Souvenirs et enseignes
véhicule en bois pour un estropié{328}. Les nombreux navires offerts en ex-
voto correspondent évidemment à des naufrages évités par des marins ou
des marchands grâce à l’intercession du saint. Les miraculés aisés
n’hésitaient pas à offrir des objets en argent et même parfois même en or.
L’ensemble d’ex-voto rassemblés autour de la châsse ou de l’« ymage »
sainte confirmait la sacralité du lieu pour ceux qui y avaient obtenu les
grâces implorées ou qui venaient les solliciter.
À partir du e XIV siècle, on trouve de plus en plus d’ex-voto peints sur un
cadre de bois ou sur une toile, sous la forme de petits tableaux représentant
à la fois donateur, le danger auquel il avait échappé et le patronage
surnaturel grâce auquel il avait été sauvé ou guéri ; dans un coin du ciel,
apparaît en effet la figure de la Vierge Marie, ou celle du saint auquel il
s’était voué. L’ensemble est axé sur le corps et sa préservation dans les
situations les plus diverses. Ces peintures sont souvent naïves et dépourvues
de valeur artistique, mais elles témoignent de la reconnaissance du fidèle
envers son protecteur céleste et d’une recherche du salut dans les difficultés
de l’existence, : la maladie et le malheur, mais aussi les accidents et les
catastrophes naturelles. Elles permettent de percevoir l’écho des souffrances
et de la douleur des suppliants, mais aussi la joie éprouvée par eux et par
leurs proches, une fois obtenue la faveur demandée. L’ex-voto illustre
surtout le pouvoir de la prière, qui mettait en relation avec l’au-delà un ici-
bas devenu insupportable ou mortifère. Par la grâce du miracle, ces deux
mondes séparés s’étaient rejoints l’espace d’un instant et c’est cette
rencontre inouïe que le donateur s’efforçait maladroitement de célébrer
dans une image.
Souvenirs et enseignes
En partant, les pèlerins cherchaient à emporter quelque chose qu’ils
puissent ramener chez eux, afin de garder un témoignage de leur pèlerinage
et manifester devant autrui leur identité nouvelle de dévot de tel ou tel saint. Parfois, on emmenait avec soi des fragments des rochers qui entouraient le
lieu sacré : ainsi, en 1025, le comte d’Anjou Foulque III Nerra, rapporta de
Jérusalem un petit morceau de pierre provenant de la paroi du Saint-
Sépulcre, qu’il avait arraché d’un coup de dent, après avoir amolli le roc en
l’inondant de ses larmes ; ou encore des ampoules en verre ou en plomb
contenant de l’eau d’une fontaine sacrée ou une sorte d’huile – la manne –
qui s’écoulait parfois du tombeau des saints et était pieusement
recueillie{329}. Dans certains sanctuaires, les ossements du ou des saints
qu’on y vénérait étaient régulièrement plongés dans de l’eau ou du vin, et
on attribuait au liquide qui était recueilli à l’issue de ce « lavage » ou
« vinage » des propriétés miraculeuses. Ainsi à Canterbury, on distribuait
aux pèlerins de l’eau dans laquelle on avait versé quelques gouttes de sang
du martyr, ce qui leur faisait dire que « saint Thomas est le meilleur
médecin ».
Le principal signe distinctif du pèlerin était l’enseigne, (signum en latin)
métallique qu’il portait sur ses vêtements ou son chapeau, en particulier la
coquille Saint-Jacques qui attestait qu’il s’était bien rendu à
Compostelle{330}. Tous les grands sanctuaires avaient leur propre enseigne
et l’on en a retrouvé des milliers, très divers, à l’occasion de fouilles
archéologiques en milieu urbain. Il ne s’agissait pas seulement d’un pieux
souvenir : elle était « le saint à part entière » et le signe de l’identité
pèlerine du porteur, comme l’indique d’emblée le fait qu’elle se présente
comme un sceau sur lequel était figuré, de façon parfois très pittoresque,
l’intercesseur vénéré au sanctuaire qu’on venait de visiter. Ces petits objets,
légers et fragiles, en plomb ou dans un alliage de plomb et d’étain, sont des
témoignages historiques exceptionnels de culte et de dévotion : ils montrent
souvent une représentation du saint invoqué et étaient destinés à être portés,
comme une broche, sur le vêtement à l’aide d’un système d’attache. La
fabrication de ces artefacts incombait sans doute aussi aux orfèvres ou aux
graveurs de sceaux.
Enseigne de pèlerinage à Sainte-Catherine du Mont, près de Rouen, XIVe siècle, Prague, Musée des
Arts décoratifs. Dans D. BRUNA, Saints et diables au chapeau, Paris, Seuil, 2007.
On a souvent affirmé que les sanctuaires avaient connu un déclin aux
derniers siècles du Moyen Âge, ce qui aurait préparé le terrain à leur
suppression par les réformateurs protestants au e XVI siècle. En fait, la réalité
est plus complexe et difficile à mesurer : si ce déclin semble bien attesté
pour l’Angleterre où l’on assiste à une baisse de leur fréquentation
entraînant une diminution des offrandes au cours du e XV siècle, à
l’exception de la tombe de saint Thomas Becket à Canterbury et de celle du
roi Henri VI, vénéré comme un saint à Windsor Castle{331}. Il ne semble
pas qu’il en soit allé de même en France et en Italie, et le nombre des lieux
de pèlerinage s’est sensiblement accru à cette époque dans le monde
germanique et scandinave. Là même où le concours de foules et
l’abondance de miracles diminuèrent, la cause de cette baisse n’est pas
forcément un signe de désaffection, mais tient plutôt à l’évolution des
modalités du culte des saints : avec la multiplication de leurs « images »
dans les églises et les chapelles, les fidèles avaient tendance à s’adresser à eux à travers ces relais, ou à formuler un vœu là où ils se trouvaient en cas
d’urgence vitale, la visite au sanctuaire étant simplement pour eux
l’occasion de leur manifester de la reconnaissance pour la grâce ou le
miracle dont ils avaient bénéficié par leur intercession.
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