Sanctuaires chrétiens d'Occident
Les « Sacri Monti »
Transport de la « Santa Casa » de la Vierge de Nazareth à Lorette. Dans L. GAULTIER, L. RICHEOME,
Les pèlerins de Lorette, Bordeaux, 1604.
Les « Sacri Monti »
À côté de l’affirmation de Lorette au sein de la chrétienté, la nouveauté
principale de la période que l’on désigne sous le nom de Renaissance (v.
1450-v. 1560) est l’apparition de grands sanctuaires implantés le plus
souvent dans des zones montagneuses. Ce sont les « Sacri Monti », surtout
nombreux en Italie mais que l’on trouve jusqu’en Allemagne et en Pologne
aux e e {174} XVI et XVII siècles. On chercha alors à reproduire en pleine nature
la situation éminente de la colline de Sion dans le paysage, et la topographie
sacrée de Jérusalem, « cité située sur une montagne » selon le psalmiste.
Leur essor est lié au déclin du pèlerinage de Terre sainte, qui était devenu
périlleux depuis la chute de Saint-Jean-d’Acre en 1291. Les difficultés
s’aggravèrent encore dans la seconde moitié du e XV siècle et il devint
pratiquement impossible de se rendre en Orient, du fait de l’état de guerre
quasi permanent avec les Turcs et des violences commises par eux contre des chrétiens, comme le massacre de plus de huit cents habitants d’Otrante,
en 1480. C’est bien à ce contexte troublé que se réfère implicitement
l’inscription surmontant le portail d’entrée du « Sacro Monte » de Varallo,
en Valsesia : « Pour que voie Jérusalem celui qui n’a pas pu s’y rendre en
pèlerinage », attestant clairement l’intention de ses promoteurs de créer là
un sanctuaire de substitution.
Sacro Monte de Varallo, Piémont, Italie : vue aérienne du site.
Sacro Monte de Varallo : Palais des grands-prêtres Anne et Caïphe et de Pilate.
L’idée était venue à des Franciscains observants italiens, qui avaient
longtemps vécu en Orient, de reconstituer en Occident le paysage naturel et
le cadre architectural de l’Incarnation (avec la grotte de Bethléem et la
maison de Nazareth) et de la Passion du Christ, en créant en pleine nature
des répliques du site de Jérusalem, de ses monuments et des principaux
évènements de la vie du Sauveur. Plus que d’une imitation, on peut parler
d’un véritable transfert dans l’espace et dans le temps de la sacralité des
Lieux Saints. Comme l’a bien vu Dominique Julia, il s’agit là d’un
basculement majeur dans l’histoire des pèlerinages lointains, « Jérusalem,
terre de la promesse et figure de la Jérusalem terrestre en attente du retour
du Christ, ayant cessé d’être le “medium mundi” (centre du monde) qu’elle
avait été jusque-là{175}. »
Le parcours des pèlerins dans ces sanctuaires était jalonné par une
succession de chapelles fermées et d’édicules à l’architecture assez discrète,
mais à l’intérieur desquels les principaux épisodes de la vie de Jésus étaient
représentés par des groupes sculptés en terre cuite et illustrés par des
fresques aux couleurs vives sur les murs, afin de permettre aux fidèles de
contempler la scène dans toute sa plénitude et de se pénétrer de l’épisode
représenté {176}. L’itinéraire suivait généralement les versets du Credo, de
façon à confronter le visiteur à chacun des principaux mystères de la foi
chrétienne, rendus plus concrets par leur insertion dans des lieux appropriés
(Mont des Oliviers, vallée du Cédron, maison d’Anne et Caïphe avec la
Scala santa, le Golgotha, la chambre du Cénacle avec les apôtres et la
Vierge Marie réunis pour la Pentecôte, etc.). À Varallo, dans les Préalpes de
Lombardie, ces édifices sont répartis en deux zones : l’une comprend des
chapelles disséminées le long d’une pente couverte de végétation ; sur
l’autre, située sur un plateau qui surplombe la vallée de ses 660 mètres
d’altitude, se déploie un urbanisme qui crée l’apparence d’une ville de la
Renaissance, avec des rues et des places où se trouvent les palais et les
monuments les plus importants de Jérusalem au temps du Christ (fig. 9).
Grâce à cet « effet de réel », le pèlerin croyait voir et toucher la cité sainte,
ce qui facilitait une intériorisation imaginative des différents lieux et lui permettait de revivre les étapes de la Passion, comme dans une bande
dessinée ou un film.
C’est dans la même perspective, mais en Toscane, que se situe un autre
« Sacro Monte » non moins extraordinaire : celui de San Vivaldo, à
Montaione, dans le diocèse de Volterra {177}. Il est dû lui aussi à l’initiative
d’un franciscain observant, Tommaso de Florence, qui, à son retour de Terre
sainte, décida de créer une « Jérusalem nouvelle » sur une colline boisée où
avait vécu, au e XIII siècle, le saint ermite Vivaldo. Un couvent y fut construit
entre 1486 et 1499, et l’édification du sanctuaire débuta en 1500. Les
travaux furent menés à bien grâce au soutien enthousiaste de la population
locale et à l’appui financier de quelques riches familles de l’aristocratie
florentine. La première vague de constructions, qui comportait seize
chapelles et nombre d’autres « lieux évangéliques » de taille plus modeste
devait être achevée en 1516, puisque le pape Léon X (Médicis) accorda
alors d’importantes indulgences (sept ans par chapelle visitée) à ceux qui se
rendraient en pèlerinage au nouveau sanctuaire. Par la suite, d’autres
édifices, consacrés surtout à la vie de la Vierge Marie, vinrent s’y ajouter, ce
qui porta à trente-quatre le nombre des chapelles et oratoires, toutes ornées
d’œuvres plastiques provenant des ateliers des Della Robbia. Ces édicules
étaient répartis selon un plan inspiré par la topographie de Jérusalem et par
sa planimétrie. Il ne s’agissait pas d’une simple reproduction des principaux
monuments de la ville à l’époque du Christ, mais d’une vaste scénographie
qui attirait l’attention des pèlerins sur les principaux épisodes de l’histoire
du salut, depuis le péché d’Adam jusqu’à la Résurrection du Christ et à la
Pentecôte.
Ainsi, malgré le déclin du pèlerinage en Terre sainte, jamais peut-être
Jérusalem n’avait été aussi présente à la conscience des chrétiens. Mais
c’est une Jérusalem rêvée, largement imaginaire, voire mythique, que les
« Sacri Monti » mettaient désormais à la portée des fidèles. Une ville entre
ciel et terre, cité des origines avec le souvenir d’Abraham prêt à sacrifier
son fils unique sur le mont Moriah, et cité de la fin des temps où, selon l’Apocalypse, devait apparaître l’Antéchrist dont le retour glorieux du