Sanctuaires chrétiens d'Occident
Les images miraculeuses
thaumaturgique{186}.
Les images miraculeuses
À partir du e XII siècle, certaines « ymages » du Christ, de la Vierge Marie
et des saints furent considérées comme miraculeuses par elles-mêmes et
devinrent, à un moment donné, des points focaux à l’intérieur de telle ou
telle église ou chapelle. Dès lors, ces statues ou ces peintures n’étaient plus
de simples effigies, mais le reflet d’un être céleste, qui pouvait
exceptionnellement manifester sa présence par des signes visibles
(écoulement de larmes ou de sang, gestes, traces) et par des miracles{187}. À
propos de ces représentations iconographiques qui semblaient se comporter
comme des personnes vivantes, on a parlé d’un « pouvoir des images »,
voire de leur « performance », c’est-à-dire de leur capacité d’agir ou de
réagir dans le cadre d’une relation particulière avec un individu ou un
groupe {188}. Mais ce phénomène doit avant tout être mis en rapport avec la
recherche d’un rapport plus « sensuel » au divin de la part des fidèles.
Ainsi, à Déols, dans le Berry, des hommes d’armes au service d’Henri II
Plantagenêt mirent à sac la bourgade en 1187 {189}. La population se réfugia
devant le portail de l’abbaye et se mit à supplier la Vierge Marie dont la
statue se trouvait au-dessus du porche de l’église. Les soudards, ayant
envahi la place, se moquèrent de ces pauvres gens, et l’un d’eux lança en
blasphémant une pierre contre la statue et brisa le bras de l’Enfant-Jésus
qu’elle tenait dans ses mains. Le bras tomba à terre et un flot de sang jaillit
de la pierre mutilée, tandis que l’impie s’effondrait foudroyé. Le lendemain,
la foule revint et vit la Vierge se mouvoir : elle aurait alors déchiré les deux
extrémités du voile qui recouvrait son sein et mis à nu sa poitrine. D’après
le Livre de miracles de Sainte Marie de Déols, composé par le moine Jean
Agnellus quelques années plus tard, il y eut alors un grand mouvement de
dévotion dans la région et les moines enregistrèrent de nombreux miracles
dans leur église. Au e XIII siècle, on retrouva des récits comparables dans les Cantigas de Santa Maria du roi Alphonse X le Sage, à propos d’une église
de Foggia, en Pouille, où se seraient produits des évènements
similaires {190}.
La dénomination d’images miraculeuses que l’on donne à celles autour
desquelles se vérifiaient des phénomènes de ce genre pourrait donner
l’impression que la sculpture ou la peinture en question possédaient en
elles-mêmes un pouvoir surnaturel. En vertu de leur caractère mimétique,
elles apparaissaient bien aux contemporains comme potentiellement
dynamiques et le miracle était considéré comme une simple actualisation de
la virtus qui existait en elles à l’état latent. Cependant le caractère sacré
qu’on leur attribuait ne procédait pas de leur nature, mais de leur origine
miraculeuse et de l’effet qu’elles produisaient sur les fidèles. Ces images,
dont la présence transformait souvent des églises en sanctuaires, frappaient
les esprits soit par leur ancienneté présumée (images dites
« achéiropoiètes », – non faites de main d’homme –, portraits de la Vierge
Marie attribués à saint Luc), soit par leur aspect étrange (Vierges noires,
dont on connaît environ 450 spécimens, dont 300 en France), ou par
l’apparition de signes physiques particuliers (représentations ayant saigné,
pleuré ou remué) {191}. Leur sacralité tenait moins au sujet représenté qu’à
ses propriétés surnaturelles et à leurs retombées miraculeuses, qui ne
tardaient pas à être connues et à susciter la naissance d’une dévotion dans
laquelle toute une collectivité se reconnaissait parfois. Ainsi, à Rome,
l’image antique de la Vierge de Sainte-Marie-Majeure, dite Salus populi
romani, constituait le ciment de la population de la ville, surtout en période
de crise grave.
Aux derniers siècles du Moyen Âge, ces images mariales miraculeuses
furent de plus fréquentes{192}. Ce qui comptait pour les fidèles était moins
la personne de Marie que l’endroit qu’elle avait choisi pour révéler son
pouvoir thaumaturgique. À Florence, la première de ces Madones
miraculeuses fut celle d’Orsanmichele, à partir de 1292, mais elle fut
supplantée au début du e XIV siècle par celle de l’Impruneta, dans un faubourg éloigné, qui céda elle-même la première place dans le cœur des
citadins, après 1348, à la Madone de l’Annunziata, dans l’église des
Servites de Marie, qui avait prouvé son efficacité comme recours contre la
peste et envers laquelle les Médicis manifestaient une faveur particulière.
Les dévotions primitives ne disparaissaient pas pour autant ; mais, après
avoir attiré des concours de foules venues d’horizons divers, les sanctuaires
où elles s’étaient développées limitaient souvent leur influence à un quartier
ou à un groupe social, à travers l’action des confréries. L’identification
d’une collectivité à une image dont elle se réclamait était à la fois une force
et une faiblesse : elle assurait certes la pérennité de la dévotion des
individus et du corps social envers elle, mais elle en limitait aussi la portée,
dans la mesure où chaque image de ce type était attachée à un lieu précis :
pour ceux qui la vénéraient, la Vierge de tel sanctuaire n’avait rien à voir
avec celle qui était en honneur dans le village ou la cité voisine. Seuls les
grands ordres religieux et la papauté furent en mesure de transcender ces
particularismes, comme on le constate avec la Véronique romaine, la Vierge
de Lorette ou la stigmatisation de saint François d’Assise qui contribuèrent
à unifier les dévotions à l’échelle de la chrétienté.