Sanctuaires chrétiens d'Occident
Miracles et sanctuaires eucharistiques
le franciscain Pierre de Jean Olieu, ou Olivi, écrivit tout un traité pour
justifier le fait que le pèlerinage au sanctuaire de la Portioncule, qui avait
été le berceau de son ordre, méritait de bénéficier de l’indulgence plénière
« à l’instar du Saint-Sépulcre ». Tous ces signes vont dans le même sens :
désormais l’Occident se considère comme le centre du monde chrétien,
tandis que l’Orient se voit relégué au rang de souvenir ou de mirage de plus
en plus lointain.
Miracles et sanctuaires eucharistiques
À partir du milieu du e XIII siècle, on assiste à un grand essor de la
dévotion envers le corps et le sang du Christ dans les milieux spirituels
féminins du Brabant et de Flandre liés à certains monastères cisterciens ou à
des couvents dominicains. La figure la plus marquante dans ce domaine fut
celle de la béguine, puis religieuse, Julienne du Mont-Cornillon († 1258).
Celle-ci aurait eu en effet une série de visions dans lesquelles le Christ
déplora l’absence d’une fête célébrée par tous les fidèles en l’honneur de
l’eucharistie qu’il avait instituée lors de la Sainte Cène, à la veille de sa
Passion. En réponse à cette requête, l’évêque de Liège, Robert de Thourotte
introduisit dans son diocèse, en 1246, la Fête-Dieu que le pape Urbain IV,
ancien archidiacre de Liège, étendit à l’Église universelle par la bulle
Transiturus de 1264, où il la qualifie de « fête instituée par Dieu ». L’ordre
dominicain adhéra aussitôt à cette initiative liturgique avec Hugues de
Saint-Cher et Thomas d’Aquin auquel on attribue l’office Tantum ergo
sacramentum, récité à cette occasion.
Reconnaissance par le pape du miracle de Bolsena, (Orvieto, Duomo, fresques de la Capella del
Corporale, milieu du XIVe siècle).
Mais le culte rendu au Saint-Sacrement ne se généralisa dans la
chrétienté qu’au cours du e XIV siècle, après l’insertion de la bulle
Transiturus dans la collection canonique constituée par le pape Clément V
et éditée par son successeur Jean XXII en 1317. C’est à partir de ce
moment-là que l’on commença à parler du « miracle de Bolsena », dont la
renommée se répandit sous l’impulsion de l’évêque d’Orvieto Beltrano
Monaldeschi (1328-1345) : en 1263, un prêtre de Prague qui se rendait à
Rome et avait des doutes sur la présence réelle du Christ dans l’eucharistie
célébrait la messe à Bolsena ; lors de l’élévation, il vit du sang couler du
calice en abondance, à tel point que le corporal et les linges d’autel en
furent tachés. Pour abriter les précieuses « reliques », le prélat fit exécuter
par le siennois Ugolino di Vieri, en 1337/38, un somptueux reliquaire
couvert d’émaux, qui contenait le corporal couvert de taches de sang,
déposé dans la cathédrale d’Orvieto. Une grande chapelle, dédiée au
Corpus Domini (Corps du Seigneur), y fut alors construite. Ses murs sont
couverts de fresques représentant des miracles eucharistiques ou
thaumaturgiques obtenus par l’intermédiaire d’une hostie consacrée. Le
pape Clément VI accorda d’importantes indulgences à ceux qui s’y
rendraient en pèlerinage, en particulier à l’occasion de la Fête-Dieu et de la
procession qui se déroulait – et se déroule encore chaque année – dans les
rues d’Orvieto. Ce culte rendu de façon très solennelle au Saint-Sacrement
visait de toute évidence à déplacer l’accent de la piété des fidèles des reliques des saints vers le sacrement de l’autel, à travers la reconnaissance
du pouvoir surnaturel des saintes espèces du pain et du vin consacrées par le
ministère du prêtre.
Avec ce miracle et bien d’autres du même type qui suivirent jusqu’à la
fin du Moyen Âge, le lointain Calvaire du Christ se transporta sur les autels
des églises d’Occident, et des « reliques » eucharistiques complétèrent
avantageusement, dans la piété des chrétiens, les quelques gouttes de sang
du Sauveur ramenées d’Orient que l’on vénérait déjà à Mantoue, Bruges ou
Fécamp. L’initiative du pape fut suivie dans toute la chrétienté : ainsi, en
1306, l’évêque d’Autun, Barthélémy Bradareyre, reconnut un miracle
eucharistique dans la collégiale de Marigny-sur-Ouche, en Bourgogne : une
goutte de vin consacré étant tombée du calice dans un pot de terre, un
visage d’homme, aussitôt considéré comme celui du Christ, apparut au fond
du récipient. L’évêque le fit placer dans une châsse en argent et accorda une
indulgence de quarante jours à ceux qui viendraient la vénérer dans
l’église {143}.
Par la suite, se produisirent de nombreux miracles liés à des hosties
consacrées qui se seraient mises à saigner, après avoir été lacérées à coups
de couteau par des juifs : un des plus célèbres, à l’époque, fut celui des
Billettes qui eut lieu à Paris en 1290. Philippe le Bel racheta la maison où
s’était produit le « miracle » et y créa un cloître et une église, qui devint
bientôt un lieu de pèlerinage fréquenté. Le même scénario se reproduisit à
Amsterdam en 1345, suivi là aussi de la création d’un sanctuaire
commémoratif en 1360 et d’un pèlerinage au « saint lieu » (« Heilige
Stede »). À Bruxelles, en 1370, une hostie aurait été volée et cachée par des
Juifs qui l’auraient poignardée et du sang s’en serait écoulé. La nouvelle se
diffusa rapidement et la « relique » fut portée dans une chapelle de l’église
Sainte-Catherine, où elle fit l’objet d’une vive dévotion. À la suite d’un
miracle, le pape accorda en 1433 cent jours d’indulgences à ceux qui s’y
rendraient {144}. Mais aucun de ces sanctuaires liés à l’antijudaïsme ambiant n’acquit alors une grande notoriété au-delà de la ville ou de la région où il
se trouvait.
Sanctuaires du Précieux Sang dans la chrétienté occidentale, XIIIe-XVe siècle.
Au cours du e XV siècle cependant, de nouveaux sanctuaires
eucharistiques apparurent dans l’Europe du Nord, dans la ligne du miracle
de Bolsena. Le plus célèbre, à cette époque, fut celui du Saint-Sang à
Wilsnack, dans le Brandebourg{145}. En 1383, après la destruction d’un
village et l’incendie de son église par un seigneur pillard, le curé trouva
dans les ruines de celle-ci trois hosties ayant pris la couleur du sang.
L’évêque de Havelberg se rendit sur les lieux, consacra les hosties et du
sang s’écoula de l’une d’elles. Aussitôt connue la nouvelle, on vit affluer là
de nombreux pèlerins – ils auraient été 100 000 en 1475 ! –, parmi lesquels
des Scandinaves et des Anglais ; Urbain VI accorda à ceux qui s’y
rendraient une indulgence, qui fut encore amplifiée par Eugène IV en 1447.
Les Hohenzollern, à qui l’empereur Sigismond avait donné le Brandebourg,
y construisirent un grand sanctuaire. Certains théologiens, comme Jean Hus
et Heinrich Tocke, chanoine de Magdebourg, émirent cependant de
sérieuses réserves à ce sujet et soulignèrent que la couleur brune des hosties
pouvait provenir simplement de leur exposition au feu pendant l’incendie de l’église. Une enquête fut ouverte par l’évêque du lieu autour de 1445,
avec des résultats plutôt négatifs. Mais le Ministre général des Franciscains,
Mathias Döring, soutint la thèse de l’authenticité du miracle et, quand le
légat pontifical Nicolas de Cues eut interdit le culte en 1451, sa décision fut
cassée peu après par le pape. Il fallut attendre la Réforme protestante en
1553 pour que les hosties « miraculeuses » soient détruites et le pèlerinage
de Wilsnack supprimé.
Moins célèbre mais non moins intéressant est le sanctuaire de Bois-
Seigneur-Isaac, près d’Ophain, dans le Brabant wallon : au e XII siècle, un
seigneur croisé nommé Isaac, délivré de captivité en Terre sainte à la suite
d’un vœu à Marie, avait fait construire sur ses terres une chapelle abritant
une statue de la Vierge. En 1405, le curé du village vint un jour y célébrer la
messe, comme il le faisait chaque semaine ; mais quand il ouvrit le
corporal, il y trouva un morceau d’hostie qui se mit aussitôt à saigner{146}.
Les fidèles des environs accoururent et plusieurs guérisons se produisirent
aussitôt. Après enquête, l’archevêque de Cambrai, le théologien et cardinal
Pierre d’Ailly, reconnut le miracle en 1413 et autorisa la tenue d’un
pèlerinage doté de quarante jours d’indulgences. Des processions se
déroulèrent autour de l’église à partir de l’année suivante et, à cette
occasion le prédicateur Nicolas Serrurier, de l’ordre des Ermites de saint
Augustin, parla de la chapelle comme d’une « Jérusalem renouvelée,
appelée ainsi à juste titre à cause du Saint-Sang miraculeux et du
renouvellement à cet endroit des signes de la Passion du Christ ». La même
année, une recluse s’installa à proximité de ce lieu désormais appelé
« Jérusalem » et, en 1417, une chanoinesse de Nivelles offrit une rente à la
chapelle miraculeuse, désignée dans l’acte de donation comme une
« Jérusalem nouvelle ». À partir de 1418, la chapelle devint un prieuré
confié aux chanoines réguliers de Windesheim, puis une abbaye reconnue
en 1431 par le pape Martin V. Une croix-reliquaire contenant l’hostie et le
corporal y fut réalisée en 1555.
La référence à la « Jérusalem nouvelle » pour désigner un sanctuaire
eucharistique est tout à fait significative et traduit bien les aspirations
religieuses de l’époque. Prenant au pied de la lettre la notion de
transubstantiation, les fidèles étaient disposés à croire que le Christ pouvait
se manifester à eux « de visu », à travers les « saintes espèces », pour y
accomplir des miracles. Cette conviction était partagée aussi bien par les
simples fidèles que par des âmes éprises de perfection, comme la pèlerine
visionnaire anglaise Margery Kempe qui se rendit à Wilsnack en 1431 pour
y « vénérer le Précieux Sang de notre Seigneur Jésus-Christ qui par miracle
provenait du sacrement de l’autel{147} ».
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