Sanctuaires chrétiens d'Occident

André Vauchez · Chapitre 11 sur 84

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Sanctuaires chrétiens d'Occident

« Loca sanctorum »

croyances permet de comprendre le succès durable du thème de la Thébaïde

– un espace de paix, peuplé de moines vivant en harmonie avec la nature et

les animaux- qui tint tant de place dans la littérature et l’art du Moyen Âge,

en Orient et, à partir du e {38} XIV siècle, en Toscane. Les hagiographes

médiévaux célébreront dans leurs écrits ce rôle du saint, qui était de

civiliser le territoire en en éliminant les aspects sauvages, symbolisés par le

dragon, et en le rendant habitable et fraternel. Ainsi, « les saints,

intercesseurs obligés dans toute pérégrination vers Dieu et ancrés de façon

stable dans le paysage, constituaient les opérateurs fondamentaux de

l’organisation pratique de l’espace {39} ». Ce qui allait provoquer la

concentration, autour de leurs tombes et des sanctuaires qui les abritaient,

d’une immense charge d’attente et d’espérances.

 

« Loca sanctorum »

 

Comme l’a montré Sofia Boesch Gajano, la sainteté a « tendance à créer

une sacralité expansive qui rayonne du corps (du saint) et se déverse sur les

objets et les lieux environnants en cercles concentriques{40} ». La naissance

d’un sanctuaire avait vocation d’attirer des pèlerins, mais aussi de

provoquer une occupation humaine : un habitat s’organisait souvent autour

du lieu saint et donnait parfois naissance à un village ou à un bourg. En

milieu urbain, le culte des martyrs a été le moyen de transformer les villes

romaines en réseaux de lieux saints chrétiens {41}. En effet, la sacralisation

de l’espace s’y est effectuée en liaison avec le culte des saints, à partir des

basiliques construites à la périphérie des villes, dans les nécropoles où les

restes de certains d’entre eux avaient été déposés. À proximité se

développait un faubourg, qui prenait tout naturellement le nom de

l’intercesseur qu’on vénérait dans le sanctuaire voisin. Au cours des e V et

VIe siècles, ces « martyria » ne tardèrent pas à assumer les fonctions des

églises situées intra muros : une liturgie « stationnale » réunissant

périodiquement la communauté des fidèles autour du clergé, s’y développa

à travers la célébration de processions qui faisaient le lien entre le centre de la cité et les zones périphériques où se trouvaient les tombes des martyrs.

Le jour de la fête du saint, où l’on célébrait sa naissance au ciel (dies

natalis), l’évêque faisait le panégyrique du serviteur de Dieu dont on

vénérait la mémoire et invitait les fidèles à suivre son exemple et à recourir

à son intercession. Parfois des communautés religieuses s’installèrent à

proximité des tombeaux dont elles assuraient la garde, et un pèlerinage,

avec des auberges et des foires, s’y développa. Dans un monde où

l’organisation sociale était de plus en plus liée à l’établissement de liens

personnels et à leur hiérarchisation, les sanctuaires se trouvèrent favorisés,

du fait que ces édifices, destinés à rassembler des hommes pieux, étaient

fondés sur des restes saints et consacrés rituellement par une autorité

ecclésiastique ; et c’est à partir de ces lieux sacrés que s’est effectuée dans

tout l’Occident chrétien une reconstruction de l’espace sur de nouvelles

bases{42}.

 

Michel de Certeau a bien analysé cette relation dialectique entre ces deux

notions {43} : le lieu est une configuration de positions impliquant une

certaine stabilité, tandis que l’espace est « un lieu pratiqué », un croisement

d’éléments qui se modifient en fonction des transformations produites par

les circonstances et par des influences extérieures. Le lieu est lié à des

objets (fragments de corps, tombeaux, grottes, églises) presque immuables,

qui sont de l’ordre du voir et du toucher ; l’espace qui se déploie autour

d’eux est spécifié par les actions des sujets historiques. Entre les deux, les

récits de fondation ou les légendes effectuent un travail incessant, qui

transforme les lieux en « hauts lieux » et suscite chez l’homme le désir de

s’y rendre. Aussi peut-on dire que le récit mythique ou hagiographique qui

s’est développé autour des loca sanctorum a constitué un acte

culturellement créateur, dans la mesure où la vie du saint, qui s’était traduite

de son vivant par un parcours de lieux et un constant changement de décors,

définissait un espace spirituel renvoyant les fidèles à un au-delà de la mort.

Ce processus se traduisit par l’apparition en Occident d’une « hétérotopie »

– pour reprendre l’expression de Michel Foucault –, en conférant à

certaines portions du territoire – en l’occurrence les lieux saints et les sanctuaires – un statut particulier : celui d’espaces concrets abritant