Sanctuaires chrétiens d'Occident
« Loca sanctorum »
croyances permet de comprendre le succès durable du thème de la Thébaïde
– un espace de paix, peuplé de moines vivant en harmonie avec la nature et
les animaux- qui tint tant de place dans la littérature et l’art du Moyen Âge,
en Orient et, à partir du e {38} XIV siècle, en Toscane. Les hagiographes
médiévaux célébreront dans leurs écrits ce rôle du saint, qui était de
civiliser le territoire en en éliminant les aspects sauvages, symbolisés par le
dragon, et en le rendant habitable et fraternel. Ainsi, « les saints,
intercesseurs obligés dans toute pérégrination vers Dieu et ancrés de façon
stable dans le paysage, constituaient les opérateurs fondamentaux de
l’organisation pratique de l’espace {39} ». Ce qui allait provoquer la
concentration, autour de leurs tombes et des sanctuaires qui les abritaient,
d’une immense charge d’attente et d’espérances.
« Loca sanctorum »
Comme l’a montré Sofia Boesch Gajano, la sainteté a « tendance à créer
une sacralité expansive qui rayonne du corps (du saint) et se déverse sur les
objets et les lieux environnants en cercles concentriques{40} ». La naissance
d’un sanctuaire avait vocation d’attirer des pèlerins, mais aussi de
provoquer une occupation humaine : un habitat s’organisait souvent autour
du lieu saint et donnait parfois naissance à un village ou à un bourg. En
milieu urbain, le culte des martyrs a été le moyen de transformer les villes
romaines en réseaux de lieux saints chrétiens {41}. En effet, la sacralisation
de l’espace s’y est effectuée en liaison avec le culte des saints, à partir des
basiliques construites à la périphérie des villes, dans les nécropoles où les
restes de certains d’entre eux avaient été déposés. À proximité se
développait un faubourg, qui prenait tout naturellement le nom de
l’intercesseur qu’on vénérait dans le sanctuaire voisin. Au cours des e V et
VIe siècles, ces « martyria » ne tardèrent pas à assumer les fonctions des
églises situées intra muros : une liturgie « stationnale » réunissant
périodiquement la communauté des fidèles autour du clergé, s’y développa
à travers la célébration de processions qui faisaient le lien entre le centre de la cité et les zones périphériques où se trouvaient les tombes des martyrs.
Le jour de la fête du saint, où l’on célébrait sa naissance au ciel (dies
natalis), l’évêque faisait le panégyrique du serviteur de Dieu dont on
vénérait la mémoire et invitait les fidèles à suivre son exemple et à recourir
à son intercession. Parfois des communautés religieuses s’installèrent à
proximité des tombeaux dont elles assuraient la garde, et un pèlerinage,
avec des auberges et des foires, s’y développa. Dans un monde où
l’organisation sociale était de plus en plus liée à l’établissement de liens
personnels et à leur hiérarchisation, les sanctuaires se trouvèrent favorisés,
du fait que ces édifices, destinés à rassembler des hommes pieux, étaient
fondés sur des restes saints et consacrés rituellement par une autorité
ecclésiastique ; et c’est à partir de ces lieux sacrés que s’est effectuée dans
tout l’Occident chrétien une reconstruction de l’espace sur de nouvelles
bases{42}.
Michel de Certeau a bien analysé cette relation dialectique entre ces deux
notions {43} : le lieu est une configuration de positions impliquant une
certaine stabilité, tandis que l’espace est « un lieu pratiqué », un croisement
d’éléments qui se modifient en fonction des transformations produites par
les circonstances et par des influences extérieures. Le lieu est lié à des
objets (fragments de corps, tombeaux, grottes, églises) presque immuables,
qui sont de l’ordre du voir et du toucher ; l’espace qui se déploie autour
d’eux est spécifié par les actions des sujets historiques. Entre les deux, les
récits de fondation ou les légendes effectuent un travail incessant, qui
transforme les lieux en « hauts lieux » et suscite chez l’homme le désir de
s’y rendre. Aussi peut-on dire que le récit mythique ou hagiographique qui
s’est développé autour des loca sanctorum a constitué un acte
culturellement créateur, dans la mesure où la vie du saint, qui s’était traduite
de son vivant par un parcours de lieux et un constant changement de décors,
définissait un espace spirituel renvoyant les fidèles à un au-delà de la mort.
Ce processus se traduisit par l’apparition en Occident d’une « hétérotopie »
– pour reprendre l’expression de Michel Foucault –, en conférant à
certaines portions du territoire – en l’occurrence les lieux saints et les sanctuaires – un statut particulier : celui d’espaces concrets abritant