Sanctuaires chrétiens d'Occident
Prestige de l’ascétisme : îles et montagnes saintes
perçu comme continu et homogène : il y avait d’un côté les lieux où se
déroulait la vie quotidienne ordinaire et, de l’autre, une polarisation autour
de certains points valorisés et sacralisés, en particulier les sanctuaires où
l’on bénéficiait d’une relation particulière avec le monde de l’au-delà,
« l’autel et ses reliques représentant le pôle absolu de l’espace local {35} ». Il
faudra attendre la Renaissance pour que finisse par s’imposer la notion
moderne d’un espace partout identique, en liaison avec les progrès de la
cartographie et l’affirmation de la territorialité du pouvoir s’exerçant
désormais à l’intérieur de frontières bien définies.
Prestige de l’ascétisme : îles et montagnes saintes
Dans un premier temps, les personnages vénérés par les chrétiens étaient
surtout des martyrs, dont la sainteté s’imposait à l’évidence et rejaillissait
de façon bénéfique sur le lieu où l’on vénérait leurs reliques et, plus
largement, sur leur communauté d’origine. Mais, dès le e IV siècle,
apparurent de nouvelles formes de sainteté, comme la vie érémitique ou
monastique, qui ne tardèrent pas à se juxtaposer au sacrifice sanglant,
devenu plus rare après la fin des persécutions dans l’Empire romain. On
saisit bien ce processus dans le cas de l’île de Lérins, sur la côte
méditerranéenne : saint Honorat ( † 430) y avait fondé un monastère ou
vivaient des ascètes. Devenu à la fin de sa vie archevêque d’Arles, il mourut
en cette ville et fut enterré au cimetière des Alyscamps. Ne pouvant
disposer de ses reliques, les moines de Lérins exaltèrent dans leurs écrits la
sainteté de l’île, où s’était déroulée une bonne partie de sa vie religieuse.
Déjà en 428, Eucher avait écrit à ses moines en évoquant ce lieu : « Celui
qui t’habite a la joie d’être habité par le Seigneur... Quand on ne craint pas
de t’habiter, on devient soi-même temple de Dieu » ; après quoi il fit l’éloge
de ces « lieux du désert illustrés par la retraite d’hommes pieux », tandis
que Césaire d’Arles parlera de Lérins comme d’une « terre consacrée » et
d’une « île sainte{36} » (fig. 2). Cette dernière expression se retrouve, à la
fin du e VI siècle, chez Grégoire de Tours qui atteste l’existence d’un pèlerinage à Lérins, où les fidèles se déchaussaient quand ils y accostaient,
ainsi que l’avait fait Moïse en approchant du Buisson ardent. Comme deux
moines, Porcaire et Aygulf, y furent massacrés par les Sarrasins dans le
courant du e VIII siècle, les hagiographes postérieurs soulignèrent que l’île
avait été en outre sanctifiée par le sang des martyrs. Mais le discours relatif
à Lérins est clair et dépourvu d’ambiguïté : si l’île pouvait être considérée
comme sainte, c’est parce qu’elle avait servi de cadre pendant des siècles à
une expérience collective de sainteté, illustrée par les noms de certains des
moines qui y vécurent.
Pour des motifs identiques, une grande dévotion commença à entourer
également les « saintes montagnes » et les « déserts », c’est-à-dire, en
Occident, les forêts et les zones montagneuses qui avaient été le théâtre des
combats des saints contre les démons et les forces hostiles de la nature.
Dans la plupart des religions, la montagne joue un rôle important, dans la
mesure où on la considérait comme un endroit où se rencontraient le ciel et
la terre, des personnes humaines et des forces sacrées. L’altitude renvoie en
effet à la transcendance et ce n’est certes pas un hasard si les montagnes ou
les collines ont été les lieux privilégiés des théophanies. Dans la Bible, tout
un vocabulaire religieux met l’accent sur l’idée que, pour accéder à Dieu ou
tout au moins s’en rapprocher, il fallait s’élever au prix d’une montée
souvent éprouvante, illustrée dans la littérature médiévale par le thème de
l’Échelle du ciel, par laquelle le moine pouvait espérer accéder à la
rencontre avec Dieu, au terme de son ascension spirituelle {37}. En outre, par
leur beauté naturelle et leur décor végétal et floral, ces lieux constituaient
aussi parfois une sorte de paysage édénique, anticipation terrestre du
paradis, dont la contemplation élevait les âmes jusqu’à Dieu, s’il faut en
croire les écrits de certains hagiographes. Qu’il s’agisse de l’Athos ou du
mont Galésion dans le monde byzantin, de la Sila calabraise ou de la Serra
Santa ombrienne, hauts lieux de l’érémitisme italien, ces auteurs
comparaient volontiers ces solitudes boisées aux saintes montagnes de la
Bible, de l’Horeb au Thabor : la tranquillité des zones rocheuses et des
forêts qui les couvraient en faisait un environnement idéal pour la pratique de l’ascétisme et la sanctification des anachorètes ou des moines. Un tel
espace devenait sacré, parce qu’un « homme de Dieu » était venu y
chercher un contact direct avec son Créateur. Celui qui avait vaincu la
nature en dominant son propre corps avait acquis un pouvoir qui faisait de
lui un médiateur entre Dieu et les hommes. Les fidèles qui se rendaient à sa
tombe n’y adoraient pas la nature, mais la puissance divine qui s’y était
révélée à travers un être humain et l’avait rendu capable d’agir sur elle et
d’en modifier le cours. Aussi éprouvaient-ils le besoin de localiser le sacré
et d’inscrire dans l’espace l’expression de leur dévotion, sous la forme d’un
monument ou d’un sanctuaire où le charisme du serviteur de Dieu pourrait
continuer à se manifester.
Gravure représentant « l’île sacrée de Lérins », dans Vincent BARRALIS, Chronologia santorum...
sacrae insulae Lerinensis, P. Rigaud, 1613.
Le saint avait inauguré ici-bas un nouveau genre de vie, indifférent aux
biens et aux grandeurs de ce monde et entièrement tourné vers Dieu,
véritable anticipation hic et nunc des « cieux nouveaux » et de la « terre
nouvelle » dont parle l’Écriture. Son « lieu » devenait de ce fait un espace
merveilleux, où l’harmonie de la création se trouvait restaurée : sa présence
en un endroit s’accompagnait de l’apparition de diverses manifestations de
sacralité, qu’il s’agisse du jaillissement d’une source, bientôt réputée pour
ses propriétés curatives, ou de l’arrêt imposé à la violence des éléments naturels (orages, sécheresse, intempéries diverses). Cet ensemble de