Secret Crush
Chapitre 14
Owen
Mes yeux fendent la foule à la recherche de la petite branche aux feuilles vertes sur celle qui hante mon esprit depuis notre rencontre. Je ne m’attendais pas à voir autant de monde, et il m’est difficile de la retrouver, surtout avec ces masques sur les visages. Je m’approche du centre en espérant qu’elle sera un peu plus visible. J’ai beau analyser chaque personne, je suis incapable de la repérer pour le moment.
Un homme d’une soixantaine d’années passées monte sur scène pour un discours de présentation que je n’écoute qu’à moitié jusqu’à ce que je l’entende prononcer les mots « étudiante », « majorité » et « Emma ». Je fronce les sourcils et mon regard se porte enfin sur celle qui monte l’estrade pour le rejoindre.
Elle est divinement belle dans sa robe noire, serrée à la taille et lâche en bas. Tellement, que je n’arrive pas à décrocher mon regard alors qu’elle prend le micro pour remercier son directeur. Ses yeux plongent alors dans les miens et me fixent à mesure qu’elle parle. Les applaudissements retentissent, me faisant prendre conscience que c’est aujourd’hui qu’elle fête ses dix-huit ans. D’une, c’est son anniversaire et, de deux, elle vient à peine d’atteindre la majorité. Ça devrait me rassurer et je comprends mieux son « théoriquement » de cet après-midi, mais je me rends également compte de la différence d’âge entre nous. Maintenant, ce n’est plus un mystère pour moi, et dans le fond j’aurais peut-être préféré que ça le reste encore un peu. Vivre dans l’ignorance de certaines choses est parfois plus plaisant que de connaître la réalité. Un peu plus de dix ans nous séparent, et les doutes s’emparent rapidement de mon esprit. Puis, de manière complètement incontrôlable, ils se dissipent tout aussi vite à mesure qu’elle se rapproche de moi.
La musique commence à retentir via l’orchestre installé sur l’estrade et la place se libère pour laisser les danseurs s’en emparer. Il faut un peu de temps pour que ça se mette en place, mais je vois du coin de l’œil certaines filles commencer à prendre les devants en invitant leur cavalier. Emma s’approche de plus en plus de moi, et je n’ai d’yeux que pour elle. Son directeur l’interpelle alors qu’elle est quasiment arrivée à mon niveau.
— Emma !
Je vois son regard se baisser et un soupir s’échapper de ses lèvres à l’entente de son prénom. Je fronce les sourcils en attendant que ce vieil homme daigne enfin nous laisser tranquilles. Déjà qu’il l’a affichée devant tout le monde en lui souhaitant son anniversaire, alors que je sens parfaitement que ce n’est pas le style d’Emma. Je ne la connais pas depuis longtemps, mais c’est une fille qui préfère la discrétion et, tant qu’elle n’est pas obligée de se mettre en avant, elle l’évite le plus possible.
— Monsieur Johnson.
— Je… je pensais que nous ferions cette première danse ensemble comme à l’accoutumé…
Sérieusement ? Elle accorde sa première danse à son directeur chaque année alors que plein d’autres hommes seraient ravis de lui tenir compagnie le temps d’une chanson ?
— J’ai envie d’un peu de changement cette année… J’aimerais accorder ma première danse à quelqu’un d’autre si cela ne vous dérange pas.
Et en plus elle lui demande sa permission ? C’est vraiment étrange, et je crois que ça me dépasse un peu. Emma est parfois un peu trop douce et prévoyante envers des personnes à qui elle ne doit visiblement rien.
— Hum… très bien… peine-t-il à dire sans vraiment comprendre le comportement de son élève, visiblement.
Elle lui adresse un signe de tête avant de le contourner pour me rejoindre, un sourire gêné sur les lèvres, ce qui la rend encore plus craquante. Son masque cache quelque peu son visage, mais pas suffisamment pour m’empêcher de voir apparaître une rougeur sur ses joues.
— Tu es magnifique, dis-je pour briser la glace et la mettre un peu plus à l’aise.
— Merci, dit-elle rougissant encore un peu plus. Accepterais-tu de danser avec moi ? En sachant que cela fera évidemment parler autour de nous et que tout le monde voudra connaître ton identité…
En acceptant évidemment son invitation, je lui réponds :
— On n’aura qu’à s’éclipser avant et les laisser jaser autant qu’ils le veulent.
On se dirige ensemble vers la piste de danse où bon nombre de couples sont déjà en pleine action sur une valse plutôt rapide. Je me réjouis d’avance d’avoir reçu une éducation classique où la danse telle que la valse tient une place importante. Je n’ai jamais vraiment aimé ça, ni compris à quoi cela me servirait plus tard, mais aujourd’hui je comprends et je remercie ma mère de toutes mes forces de m’avoir permis d’éviter de me ridiculiser ce soir.
Je ne peux m’empêcher de me retourner une fraction de seconde vers mes amis. Clairement, ils sont tous sous le choc de me voir me faire inviter aussi rapidement, ce qui me fait rire. Le directeur de l’école d’Emma, dont je croise le regard un bref instant alors que je me concentre de nouveau sur ma cavalière, est quant à lui plus énervé et frustré qu’un autre lui soit passé devant.
Emma mérite quand même bien mieux que de danser avec un vieux rabougri qui doit avoir un millier de pensées obscènes rien qu’en la regardant.
Ma main droite se place dans le creux de ses reins, la rapprochant ainsi un peu plus près de moi tout en gardant une certaine distance conventionnelle. La gauche attrape délicatement la sienne et alors que je plonge mon regard dans le sien je peux y voir la surprise et l’étonnement de me voir connaître les pas de la valse de Vienne. Je l’entraîne doucement au rythme des accords, mes yeux dans l’impossibilité de se décrocher des siens, si bien que plus personne n’existe autour de nous. J’ai l’impression de me retrouver en tête à tête avec elle, et ce sentiment étrange qui parcourt mon corps vient planer autour de nous. Ce doux voile qui nous fait nous sentir bien et légers grâce à cette personne dont vous vous rendez compte qu’elle n’est pas comme les autres.
J’accélère un peu le rythme ce qui la fait sourire. Sa robe, dont elle tient un bout dans sa main gauche, vole à chaque mouvement ce qui la rend encore plus belle.
Je me hasarde à parcourir rapidement la place du regard. Autour de nous, la piste de danse est remplie de couples qui ne se lâchent pas des yeux. Certains dansent la valse à la perfection, d’autres font de leur mieux tandis que les sourires sont visibles sur chaque visage présent. Excepté peut-être sur celui du directeur qui a les yeux rivés sur nous, ce qu’Emma constate également et même si une légère appréhension monte et remplace notre quiétude, on continue à danser comme s’il n’y avait que nous.
Jamais je ne me serais attendu à vivre une telle expérience en venant ici en vacances, et je voudrais qu’elle continue bien plus. Cette fille aux longs cheveux blonds m’a envoûté et fait naître en moi des sentiments que je ne pensais pas pouvoir être aussi forts. Je ne suis pas du genre à croire à toutes ces romances utopistes et mielleuses que l’on peut trouver dans les livres, mais force est de constater que l’amour nous tombe dessus sans crier gare. C’est plaisant, déroutant, mais aussi flippant surtout lorsqu’on sait que tout a une fin.
Le temps d’un été. Un été pour oublier nos vies d’avant, nos vies d’après. Un été pour être simplement nous-mêmes, comme elle me le disait la dernière fois.
J’ai beau la regarder encore et encore, je ne trouve rien à redire. Jusqu’à maintenant, je la trouve parfaite, et encore plus lorsqu’elle est dans mes bras.
L’orchestre termine les dernières notes de la valse qui nous amène à clôturer cette première danse. Je n’ose pas regarder autour de moi alors que les applaudissements retentissent. Même si nous sommes insignifiants au milieu de cette foule, je sens pourtant des regards se poser sur nous, ce qui ne me plaît pas vraiment. Mais pour le moment, je n’y prête pas attention. Tout ce qui compte c’est elle, moi et cette valse que nous venons de danser ensemble.
Je rapproche mon visage du sien, mes lèvres à seulement quelques centimètres de sa bouche.
— Ce serait inapproprié de t’embrasser ici et maintenant… devant toute cette foule…
Elle esquisse un sourire puis se met sur la pointe des pieds pour atteindre mon oreille droite.
— En effet…
Sur ces mots, elle plonge son regard de braise dans le mien une fraction de seconde avant de poser ses lèvres sur les miennes. D’abord surpris, j’accepte son baiser et y réponds avec intensité. Sa bouche est chaude avec un léger parfum de rose, ce qui m’amène à fermer les yeux pour en savourer toute l’essence.
Décidément, elle n’a pas fini de me surprendre.
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