Secret Crush
Chapitre 2
Owen
La brise légère et salée vient se mélanger à la douceur du soleil de cette fin de journée. La route a été longue, mais la récompense que nous offrent ces vacances amplement méritées en vaut la peine. Chaque été, on choisit une destination différente pour y passer un mois et profiter au maximum loin de nos quotidiens et de nos boulots respectifs. Une bande de copains qui se connaissent depuis les bancs de la fac, il n’y a rien de mieux. Et cette année, pour changer un peu des endroits extravagants, on a jeté notre dévolu sur une petite ville de Californie, proche de l’océan et plus calme que d’habitude, ce qui n’est pas pour me déplaire. J’aime enchaîner les soirées et les fêtes où l’alcool coule à flots, mais j’apprécie tout autant le côté reposant de ces vacances.
Nolan et son frère Enzo s’empressent déjà de choisir les plus belles chambres, me laissant la dernière, ce qui ne me dérange pas, je ne suis pas difficile. Ils ont choisi les deux plus grandes, mais j’ai celle avec la vue sur l’océan et une salle de bains privée. Je n’ai même pas le temps de me poser qu’Enzo débarque déjà, excité.
— Allez, enfile ton maillot de bain ! On part visiter notre lieu de vacances ! me dit-il avant de retourner dans le salon où Nolan est déjà prêt, sa serviette sur l’épaule.
Je soupire mais me résigne à les suivre. J’aurais préféré en profiter un peu pour me remettre du voyage mais si je manque ce premier tour de ville je vais en entendre parler pendant des mois. Le jeu n’en vaut pas la chandelle, et je me reposerai ce soir. J’enfile mon maillot, un T-shirt simple avant de mettre ma serviette dans un sac avec évidemment ma lecture du moment. Peu importe où je vais, j’emporte toujours un livre avec moi. C’est devenu un réflexe depuis mon plus jeune âge et, dès que j’ai un moment, j’aime lire quelques pages et me plonger dans des univers totalement différents à chaque fois. Aujourd’hui, je suis dans la tête d’un schizophrène qui a beaucoup fait parler de lui aux États-Unis et dont je découvre l’histoire dans Les milles et une vies de Billy Milligan de Daniel Keyes. Une histoire passionnante et surtout incroyable qui retrace la vie de cet homme aux multiples personnalités et dont il me tarde de connaître les aventures.
— Tu n’auras pas le temps de lire, Owen ! Laisse donc ton bouquin poussiéreux au fond de ta valise ! me charrie Nolan, ce qui me fait sourire.
Je renchéris avant de prendre mon téléphone et de les suivre hors de l’appartement.
— Toi, en revanche, tu devrais en ouvrir un plus souvent…
Aucun d’eux n’a jamais vraiment compris mon amour pour la littérature. Les livres sont une ressource incroyable, et tout le monde devrait s’adonner à ce passe-temps, selon mon humble avis. Je pense même que prescrire quelques pages de lecture par jour soignerait pas mal de maux. Malheureusement, aujourd’hui, les jeunes préfèrent largement leur smartphone à un bon vieux livre.
— J’espère que les meufs seront à la hauteur pour nous faire passer des vacances inoubliables ! s’exclame Enzo, ce qui nous fait rire.
Il est le plus jeune d’entre nous, mais probablement le pire niveau filles. Il les enchaîne comme des bonbons qui en appellent toujours un deuxième, voire un troisième. Plus il y a de saveurs, meilleur c’est. Personnellement, je préfère prendre le temps d’analyser l’emballage, de bien choisir le parfum avant de le laisser fondre doucement sur ma langue, jusqu’à le croquer complètement.
Nos tongs aux pieds, on marche tranquillement dans les rues pour repérer un peu les coins sympas. Les commerçants sont avenants et souriants tandis que les touristes comme nous profitent des glaces et de la plage. Une bande de filles en maillots de bain, les regards et les mines joueuses, passe à côté de nous, et il n’en faut pas plus pour faire tourner la tête de Nolan et Enzo. Je rigole en les voyant autant aux aguets, puis mes yeux balayent doucement le paysage avant de se poser sur une chevelure blonde et ondulée. Elle tombe en cascade sur les épaules d’une fille qui me tourne le dos et qui semble s’intéresser aux livres d’un étalage de libraire. Elle porte une petite robe crème laissant apparaître un maillot de bain de la même couleur. Elle se décale légèrement, juste assez pour me laisser entrevoir un sourire sincère et communicatif sur les lèvres. Elle semble intéressée par les ouvrages devant elle et déterminée à entrer dans la librairie, ce qui me plaît automatiquement. Je ne sais pas ce qui m’envoûte le plus chez elle. Sa beauté et sa simplicité, son intérêt pour les livres… ou le regard profondément intense qu’elle pose sur moi durant quelques secondes qui me paraissent durer des heures tellement je m’y perds.
Probablement un peu des trois.
Une fois que les gars ont fini de mater les quatre filles qui viennent de passer et qui leur sont visiblement montées à la tête, on reprend notre avancée. Alors qu’on arrive à la hauteur de cette inconnue au regard enivrant, je remarque qu’elle serre un livre entre ses mains tout en me dévisageant à son tour. D’abord intrigué par sa lecture, je fronce ensuite les sourcils en découvrant qu’il s’agit d’un exemplaire d’une série pour la jeunesse, Chair de poule, ce qui me fait sourire. Soit cette fille a des envies livresques plutôt enfantines, soit elle a pris un livre au hasard pour faire diversion sans se rendre compte de ce qu’elle tient réellement dans les mains. J’ai envie de croire que cette deuxième option est la bonne et qu’elle va rougir de honte lorsqu’elle comprendra que je l’ai cramée. En attendant, je profite de ces quelques secondes pour continuer de la fixer discrètement et comprendre ce qui retient mon attention chez elle. Son visage, doux et légèrement rougi, s’accorde parfaitement avec son naturel et surtout sa jeunesse, parce qu’il faut bien avouer qu’elle est bien plus jeune que moi. Pour moi, les filles sont faites pour passer du bon temps, et dans tous les cas je ne m’attarde pas spécialement sur le fond, mais plus sur la forme. Avec elle, j’ai comme l’impression qu’en l’espace de quelques secondes, elle a réussi à m’intriguer autrement, en me donnant envie d’en apprendre davantage. C’est dingue à quel point un simple regard peut faire autant d’effet. J’affiche un sourire en coin avant de continuer ma route en sachant que je ne la recroiserai probablement jamais.
Alors qu’on longe tranquillement la plage, je m’attarde quelques instants pour admirer le paysage qui s’offre à moi. L’océan à perte de vue, se confondant presque avec le ciel d’un bleu intense, donne une profondeur à ce tableau quasi parfait avec au premier plan un joli olivier majestueux. Il manquerait juste une personne assise sur le petit muret sous cet arbre pour rendre le tout digne d’une œuvre d’art. Je ne peux m’empêcher de prendre une photo et je me promets de revenir m’asseoir à cette place pour lire quelques pages. J’aime déjà cet endroit et je sens que je vais m’y plaire. Il y a une sorte de plénitude qui s’en dégage et qui nous fait nous sentir tout de suite bien et à l’aise.
On profite de la chaleur et du soleil pour aller faire un tour sur la plage et enfin se reposer un peu. Le sable chaud recouvre agréablement mes pieds avant d’installer ma serviette. Je retire mon T-shirt pour laisser les derniers rayons du soleil caresser ma peau. Le coin est tranquille avec seulement deux ou trois groupes de jeunes qui profitent comme nous de cette fin de journée. Allongé sur ma serviette, je redresse la tête discrètement lorsque j’entends une fille crier juste à côté de nous.
Il ne me faut pas longtemps pour apercevoir au loin mon inconnue de tout à l’heure. Finalement, on se croise à nouveau. Je n’entends pas ce qu’elle et ses amis se disent, mais je peux facilement analyser leur comportement. Ils semblent tous super contents de la retrouver, contrairement à elle qui est visiblement un peu plus sur la réserve alors que son amie la serre dans ses bras. Lorsqu’elle finit par secouer la tête et capter mon regard sans vraiment le vouloir, elle fronce les sourcils. Je maintiens ce lien jusqu’à ce qu’elle se décide à le rompre, sous la pression de ses amis.
— Elles sont trop jeunes pour toi, Owen ! intervient Enzo alors que je reporte mon attention sur mes potes.
Il n’a pas tort, et je le sais parfaitement. Il n’y a qu’à la regarder pour comprendre que plusieurs années nous séparent mais, malgré moi, je ressens une attirance à son égard. Je ne la quitte pas des yeux alors qu’elle retire sa robe, dévoilant ainsi son maillot de bain une pièce blanc sous le regard des mecs qui l’accompagnent. Elle ne passe pas inaperçue, et ils ne se gênent pas pour la mater. Sa silhouette est juste parfaite, avec des formes bien proportionnées là où il faut. Son amie la prend par la main et l’entraîne en courant dans l’eau, suivie rapidement par le reste du groupe.
Les heures passent sans que je ne m’attarde davantage sur elle. Enzo a raison, je ne peux pas me permettre ce genre de chose avec une fille aussi jeune. Je ne m’estime pas si vieux que ça mais, du haut de mes vingt-neuf ans, j’ai comme l’impression de ne pas jouer dans la même cour, surtout lorsque je vois ses amis qui ne semblent pas dépasser la vingtaine.
Alors que je profite encore un peu des rayons du soleil, je me retourne brièvement vers elle sans vraiment m’en rendre compte. Elle est toujours allongée sur sa serviette, ses lunettes de soleil sur les yeux et son livre fermé à côté d’elle. Je n’ai pas réussi à voir de quel roman il s’agissait, mais je suis persuadé que ce n’est pas le fameux Chair de poule de tout à l’heure, celui-ci étant bien plus épais. J’esquisse un sourire et ne peux m’empêcher de la regarder se rhabiller puis la suivre du regard alors qu’elle remonte la plage en compagnie de ses amis.
Nolan et Enzo sont rentrés à l’appartement pour se préparer à sortir dîner. De mon côté, j’ai préféré les laisser partir devant pour profiter encore un peu de ce calme et de ces petites rues agréables. Lorsque mon regard se pose de nouveau sur cet arbre aperçu un peu plus tôt dans l’après-midi, je décide d’aller me poser cinq minutes dessous pour continuer un peu ma lecture. De toute façon, les garçons sont très lents, ce qui me laisse un peu de marge avant de rentrer sans les entendre râler à cause de mon retard.
J’ouvre mon livre et replonge immédiatement dans ce thriller avec pour personnage principal le célèbre Billy Milligan, un tueur aux multiples personnalités. C’est une plongée hallucinante dans l’esprit d’un malade un peu particulier. Je trouve fascinant de voir qu’un seul corps peut abriter autant de personnes différentes avec des histoires, des vécus, des aptitudes et même des nationalités parfois à l’opposé les unes des autres. C’est une chose vraiment difficile à comprendre et, malgré les meurtres, on arrive à ressentir de l’empathie pour cet homme qui ne comprend pas toujours ce qu’il se passe puisque chacune de ses entités accède aux projecteurs, mettant de côté les autres en les relayant dans l’ombre. C’est presque inconcevable que lorsqu’une nouvelle personnalité reprend le contrôle, elle n’ait aucun souvenir des actes de son prédécesseur. Je ne vois pas le temps passer. Je suis bien et je pourrais rester des heures assis là, les jambes recroquevillées et le dos appuyé contre cet olivier. Lorsque je reprends mon téléphone pour constater que ça fait déjà une bonne demi-heure que je suis là, je décide de rentrer pour me préparer à mon tour. C’est bien parce que j’ai faim, parce que sinon j’aurais bien continué à lire quelques pages supplémentaires !
Une fois que je suis rentré à l’appartement, les garçons sortent tout juste de leur douche, ce qui me fait halluciner. Je prends la mienne en quelques minutes avant d’enfiler une tenue décontractée, un jean et un T-shirt noir simple, contrairement aux autres qui ont sorti les chemises.
— Le seul qui ne fait aucun effort sur sa tenue et qui se tape toujours les plus belles… commente Nolan en me détaillant.
— En même temps, vu comment cet enfoiré est foutu, il n’a qu’à se mettre torse nu pour qu’elles rappliquent toutes ! renchérit Enzo en rigolant.
— Vous avez fini ? dis-je en secouant la tête.
Ils disent toujours ça, alors qu’ils n’ont rien à m’envier. On n’a juste pas la même approche. Quand eux foncent sur tout ce qui bouge, moi, j’attends, j’analyse et je laisse ma proie venir à moi. Enfin, habituellement, c’est comme ça que je fonctionne.
Les rues s’animent, et j’ai plus l’impression de me retrouver au cœur d’un village au charme typique que dans une ville. Tout paraît plus accessible et plus chaleureux sous les couleurs des luminaires et des petites lampes à tous les coins de restaurants et bars. La musique nous guide tout le long de notre marche pour trouver un endroit pour dîner et nous jetons finalement notre dévolu sur une petite terrasse en bordure de mer. Le cadre n’est pas déplaisant et si Enzo ou Nolan préféreraient sans doute plus d’animation, l’ambiance me convient, au contraire. C’est reposant.
Une fois le repas terminé, on part à la recherche d’un bar un peu plus dynamique avec de quoi s’amuser un peu. Sur le chemin, alors que mon regard se pose de nouveau sur mon arbre, j’y aperçois une chevelure blonde, cette chevelure blonde, assise sur le muret exactement au même endroit que moi quelque temps plus tôt, son livre toujours dans les mains et les jambes recroquevillées contre sa poitrine.
Cette fois, le tableau est parfait et je pourrais le contempler pendant des heures. Je ne suis visiblement pas le seul à être tombé sous le charme de cet olivier et, contre toute attente, ce point commun entre nous me fait plaisir. M’adressant à mes potes qui demandent conseil à des passants, je dis :
— Partez devant, Je vous retrouve un peu après, j’ai envie de marcher et de profiter de la plage.
— T’es sérieux ? demande Enzo en fronçant les sourcils. T’es sûr que tu vas bien ?
Je lui rétorque sans en dire davantage :
— On se retrouve tout à l’heure.
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