Slaughter Karin - A Froid
Chapitre 3
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
— Brian ? Elle était surprise.
— Il a appelé au poste après s'être entretenu avec vous, lui rapporta-t-il, et Lena vit bien, à sa manière de carrer les épaules, que le père avait dû se montrer tout sauf poli.
Jill dut s'en rendre compte elle aussi.
— Brian peut se montrer assez brusque, concéda-t-elle.
— Docteur Rosen, je ne peux que répéter ce que je lui ai dit. Nous suivons toutes les pistes possibles, mais avec les antécédents de votre fils, le suicide me paraît le scénario le plus plausible.
— J'ai parlé avec l'inspecteur Adams...
— Je suis navré, m'dame, l'interrompit-il. Mlle Adams n'appartient plus aux forces de police. Elle travaille pour la sécurité du campus.
Au ton que prit Rosen, on comprenait qu'elle n'allait pas se laisser empêtrer dans des considérations de cet ordre.
— Je ne vois pas trop ce que ces questions de hiérarchie ont à voir avec le fait que mon fils est mort, monsieur Tolliver.
Il prit un air un peu contrit.
— Je suis navré, répéta-t-il, en sortant quelque chose de la poche de sa veste. Nous avons trouvé ceci dans la forêt, poursuivit-il, en levant en l'air la chaîne en argent avec une étoile de David pendue au bout. Il n'y avait pas d'empreintes digitales dessus, donc...
Elle s'empara de la chaîne, le souffle coupé. Des larmes jaillirent à nouveau dans ses yeux et, quand elle porta le talisman à ses lèvres, son visage parut se ratatiner, s'enfoncer dans le cou, et elle répéta : « Andy ! oh ! Andy !...»
Il lança un coup d'œil à Lena et, comme elle n'ébauchait aucun geste pour réconforter Jill Rosen, il posa la main sur l'épaule de la doctoresse, tâchant de s'acquitter de cette tâche lui-même. Il lui tapota l'épaule comme il l'aurait fait d'un chien, et Lena se demanda pourquoi il était parfaitement acceptable qu'un homme ne se montre pas à la hauteur de ce genre de situation, alors que la même incapacité chez une femme la faisait aussitôt déchoir de son statut d'être humain.
Mme Rosen s'essuya les yeux du dos de la main.
— Pardonnez-moi.
— C'est parfaitement compréhensible, lui assura-t-il, en lui tapotant encore plusieurs fois l'épaule.
Elle fit coulisser le collier entre ses doigts, en le conservant tout près de sa bouche.
— Depuis un moment, il ne le portait plus. Je croyais qu'il l'avait donné, ou vendu.
— Vendu ? s'étonna-t-il. Lena lui fournit une explication.
— Madame Rosen pense que son fils pouvait se droguer.
— Son père affirme qu'il s'était désintoxiqué. Lena haussa les épaules.
— Votre fils avait-il une petite amie ? demanda-t-il au docteur Rosen.
— Il n'est jamais vraiment sorti avec qui que ce soit, répondit-elle en lâchant un rire froid. Que ce soit des filles ou des garçons. Cela étant, on ne s'en serait pas formalisés. Nous voulions juste qu'il soit heureux.
— Est-ce qu'il tournait autour d'une personne en particulier ?
— Non, fit-elle. A mon avis, il devait être très seul.
Lena observa Mme Rosen, attendant qu'elle poursuive, mais le médecin perdait de nouveau toute contenance. Elle ferma les yeux, serra très fort les paupières.
Ses lèvres remuaient en silence, mais Lena était incapable de discerner ce qu'elle racontait.
Jeffrey lui accorda un peu de temps avant de reprendre.
— Docteur Rosen ?
— Pourrais-je le voir ? demanda-t-elle.
— Bien sûr. Il se leva, lui offrit sa main. Je vais vous conduire à la morgue en voiture, fit-il. Chuck est allé voir Kevin Blake, ajouta-t-il à l'intention de Lena.
— Très bien, fit-elle.
Le docteur Rosen semblait perdue dans ses pensées.
— Merci, dit-elle tout de même à Lena.
— C'est bon. Lena se força pour poser la main sur le bras de la mère d'Andy, un geste qu'elle espérait réconfortant.
Jeffrey suivit cet échange de gestes d'un œil.
— Je te reparlerai plus tard, annonça-t-il à Lena, d'un ton qui tenait plus de la menace que d'autre chose.
Lena se massa le dos de la main avec le pouce, tout en les regardant s'éloigner. Il y avait du bruit au balcon du deuxième étage, où deux types étaient en train de chahuter, mais elle les ignora. Elle s'assit, se repassa mentalement les dix dernières minutes, tâchant de comprendre en quoi elle aurait dû se comporter différemment. Elle s'accorda deux ou trois minutes d'introspection, avant de se rendre compte que ce dont elle avait besoin, en réalité, pour remettre les choses d'aplomb, c'était de se repasser mentalement toute cette année de merde.
— Seigneur ! gémit Nan Thomas, en se laissant tomber avec un bruit mat sur la chaise à côté de la sienne. Comment supportes-tu de travailler avec ce taré ?
— Chuck ? Elle haussa les épaules, mais elle était contente que se présente ce moment de distraction. C'est un boulot.
— Je préférerais être en enfer à ranger des livres sur des rayonnages, s'écria Nan tout en attachant ses cheveux bruns et sans volume avec un élastique rouge.
Elle avait une grosse empreinte digitale de pouce sur le verre droit de ses lunettes, mais elle ne paraissait pas s'en apercevoir. Elle portait un t-shirt rose avec le logo Pepto-Bismol, glissé dans la ceinture élastique d'une jupe en jean. Des Converse Ail Star rouges complétaient l'ensemble, qu'elle portait avec des chaussettes roses assorties.
— Qu'est-ce que tu fais, ce week-end ? lui demanda Nan.
Elle haussa encore les épaules.
— Je ne sais pas. Pourquoi ?
— J'avais pensé inviter Hank, pour Pâques. Pourquoi pas préparer un jambon ?
Lena essaya de réfléchir à une excuse pour refuser, mais cette invitation l'avait prise au dépourvu. Elle consultait le calendrier uniquement pour voir quand elle allait être payée, et jamais pour savoir quels étaient les jours fériés à venir. Pâques, pour elle, c'était une surprise totale.
— Je vais y réfléchir, dit-elle et, à son grand soulagement, Nan le prit bien.
Il y eut un hurlement là-haut, et elles se retournèrent pour voir les deux garçons qui jouaient sur le balcon. L'un d'eux avait dû percevoir l'agacement de Nan, car il lui adressa un sourire d'excuse, avant d'ouvrir le livre qu'il avait en main et de faire semblant de le lire.
— Les idiots ! lâcha Lena.
— Bah ! c'est des bons gamins, nuança Nan, mais elle les tint à l'œil quelques instants, afin de s'assurer qu'ils se soient calmés pour de bon.
Nan était la dernière personne au monde avec qui Lena se serait crue capable de se lier d'amitié, mais au cours des derniers mois, quelque chose s'était déplacé. Elles n'étaient plus amies au sens normal du terme -cela n'intéressait pas Lena d'aller au cinéma avec elle, ou d'entendre évoquer l'aspect gay de la vie de Nan -, mais elles se parlaient de Sibyl, et, pour Lena, parler de Sibyl avec quelqu'un qui l'avait réellement connue, c'était comme la faire revenir.
— J'ai essayé de t'appeler, hier soir, lui signala Nan. Je ne sais pas pourquoi tu ne t'achètes pas un répondeur.
— Je vais y penser, promit-elle, alors qu'elle en avait un dans le fond de son placard.
Dès sa première semaine sur le campus, elle avait débranché cet appareil à la con. Les seules personnes qui l'appelaient, c'étaient Nan et Hank, en lui laissant l'un comme l'autre des messages inquiets, se demandant ce qu'elle fabriquait. Maintenant, Lena avait souscrit au service d'identification des correspondants, et c'était tout ce dont elle avait besoin pour filtrer le peu d'appels qu'elle recevait.
— Richard était ici, lui expliqua-t-elle.
— Oh ! Lena. Nan se rembrunit. J'espère que tu n'as pas été grossière avec lui.
— Il a essayé de remuer la merde.
Comme d'habitude, Nan tenta de défendre Richard.
— Brian travaille dans son département. Je suis certaine que Richard voulait juste savoir ce qui s'était passé.
— Tu le connaissais ? Le gamin, je veux dire ? Nan secoua la tête.
— Nous avons toujours vu Jill et Brian à la fête de Noël de l'université, tous les ans, mais nous n'avons jamais réellement fait connaissance. Peut-être que tu devrais en parler avec Richard, suggéra-t-elle. Ils travaillent ensemble dans le même labo.
— Richard est un trou du cul.
— Il a été chouette avec Sibyl.
— Sibyl était assez grande pour s'occuper d'elle toute seule, insista Lena, mais elles savaient toutes deux que ce n'était pas nécessairement vrai. Sibyl était aveugle. Sur le campus, Richard, c'était ses yeux, et il lui avait grandement facilité la vie.
Nan changea de sujet.
— Je voudrais que tu me parles un peu de l'assurance dont tu prendrais la...
— Non, réagit sèchement Lena. Sibyl avait souscrit une assurance-vie par l'intermédiaire de l'université, dont la prime doublait en cas de mort accidentelle. Nan en était la bénéficiaire, et elle avait proposé à Lena d'en prendre la moitié, puisque le chèque avait été payé.
— Sibyl t'a laissé ça pour toi, lui répéta Lena, pour la millionième fois, à ce qu'il lui semblait. Elle voulait que ce soit toi qui en profites.
— Elle n'a même pas rédigé de testament, la contredit Nan. Elle n'aimait pas penser à la mort, et encore moins la prévoir. Tu sais comment elle était.
Lena sentit monter les larmes.
— La seule raison pour laquelle elle avait souscrit cette police, c'était parce que la faculté la lui proposait gratuitement, avec son assurance santé. Elle m'a inscrite dessus uniquement parce que...
— Parce qu'elle voulait que l'argent te revienne, affirma Lena, achevant la phrase à sa place, et en s'essuyant les yeux du dos de la main. Au cours de l'année écoulée, elle avait tellement pleuré que cela ne la gênait plus de le faire en public. Écoute, Nan, j'apprécie, mais c'est ton argent. Sibyl voulait qu'il te revienne.
— Elle n'aurait pas voulu que tu travailles pour Chuck. Elle aurait détesté ça.
— Je ne trouve pas ça trop folichon non plus, reconnut-elle, mais la seule personne à qui elle s'était confiée à ce propos, c'était Jill Rosen. C'est juste un moyen de tenir bon, en attendant que je décide ce que je veux faire de mon existence.
— Tu pourrais reprendre tes études. Lena éclata de rire.
— Je suis un peu trop vieille pour reprendre des études.
— Sibby racontait toujours que tu préférais suer sang et eau à courir un marathon en plein mois d'août plutôt que de passer dix minutes dans une salle de classe climatisée.
Lena sourit, elle se sentit soulagée, en repensant à la voix de Sibyl prononçant ces mêmes paroles. Parfois, c'était comme un déclic dans son cerveau, où les mauvais souvenirs étaient pour ainsi dire barrés, tandis que les bons resurgissaient.
— C'est difficile à croire que cela fasse déjà un an.
Lena regarda fixement par la fenêtre, songeant combien il était étrange qu'elle s'entretienne ainsi avec Nan. S'il n'y avait eu Sibyl, elle se serait tenue autant à distance que possible de quelqu'un comme Nan Thomas.
— Je pensais à elle, ce matin, fit-elle.
Quelque chose, dans la peur qui se peignait sur le visage de Sara Linton quand on installait sa sœur à bord de l'hélicoptère, avait pénétré en elle, plus profondément que n'importe quelle autre émotion, et depuis bien longtemps. Sibyl adorait cette période de l'année.
— Elle adorait marcher dans les bois, se rappela Nan; J'essayais toujours de rentrer tôt, les vendredis, pour que l'on puisse sortir marcher ensemble avant qu'il ne fasse trop noir.
Lena avala sa salive, en redoutant, si elle ouvrait la bouche, qu'un sanglot ne s'en échappe.
— Enfin, reprit Nan, en posant les paumes à plat sur la table tout en se levant, je ferais mieux de rentrer quelques livres au catalogue avant que Chuck ne revienne m'inviter à dîner.
Lena se leva, elle aussi.
— Pourquoi tu ne lui dis pas que tu es gay, tout simplement ?
— Pour que ça l'excite encore plus ? ironisa-t-elle. Non, merci.
Lena le lui concéda. Pour sa part, cela l'avait déjà pas mal inquiétée de savoir que Chuck avait lu le journal pour y savourer les détails sanglants de son agression.
— En plus, reprit Nan, un type comme lui n'hésitera pas à raconter que la seule raison pour laquelle je ne veux pas l'avoir dans mes pattes, c'est parce que je suis lesbienne et que les lesbiennes détestent les hommes. Nan se pencha en avant, avec un air de conspiratrice. Alors que la vérité, c'est que nous ne haïssons pas tous les hommes. Nous le détestons, lui, et c'est tout.
Lena secoua la tête, songeant que si c'était là le critère, alors toutes les femmes du campus devaient être lesbiennes.
Le Grady Hospital était l'un des centres de traumatologie de niveau 1 les plus respectés du pays, et pourtant sa réputation auprès des habitants d'Atlanta était notoirement mauvaise. Géré par l'administration du Fulton-DeKalb Hospital, le Grady Hospital était l'un des derniers hôpitaux publics subsistant dans la région, et il réussissait pourtant à abriter l'un des plus importants services pour grands brûlés, l'un des programmes de lutte contre le sida les plus complets de tous les États-Unis et servait de centre régional de traitement pour les mères et les enfants à risque. Si vous veniez là pour des maux d'estomac ou une mauvaise otite, vous risquiez fort d'attendre deux bonnes heures avant de voir un médecin - et encore, si vous aviez de la chance.
Le Grady était aussi un centre hospitalier universitaire, et l'Emory University, l'aima mater de Sara, ainsi que le Morehouse Collège lui apportaient leur flux régulier d'internes. Les étudiants convoitaient tous une place au sein du service des urgences, car le Grady avait la réputation d'être le meilleur endroit des États-Unis, pour qui voulait apprendre la médecine urgentiste. Quinze ans plus tôt, Sara avait lutté bec et ongles pour décrocher une position au sein de l'équipe pédiatrique, et elle en avait appris davantage en une année que bien des médecins au cours d'une vie tout entière. Quand elle avait quitté Atlanta pour revenir s'installer à Grant County, elle n'avait jamais cru qu'elle reverrait le Grady, et surtout pas dans ces circonstances.
— Quelqu'un vient, dit l'homme à côté d'elle, et tout le monde dans la salle d'attente - une trentaine de personnes au moins - leva les yeux vers l'infirmière, le regard plein d'attente.
— Mme Linton ?
Sara sentit son cœur bondir et, l'espace d'une fraction de seconde, elle crut que sa mère était enfin arrivée. Elle se leva, en posant un magazine sur sa chaise pour la retenir. Pourtant, au cours de ces deux dernières heures, ils s'étaient organisé des tours de garde, avec le vieil homme à côté d'elle, pour se réserver leur place.
— Elle est sortie de la chirurgie ? s'enquit-elle, incapable de réprimer le tremblement dans sa voix.
Le chirurgien avait évalué la durée de l'intervention à quatre heures au moins, une estimation prudente, d'après elle.
— Non, lui répondit la jeune femme, en l'accompagnant vers le poste des infirmières. Vous avez un coup de fil.
— Ce sont mes parents ? lui demanda Sara, en haussant le ton pour être certaine de se faire entendre. Le couloir était plein de monde : des médecins et des infirmières filant d'un air résolu, s'efforçant tous de gérer une charge de travail qui allait sans cesse croissant.
— Il s'est présenté comme un officier de police. L'infirmière lui tendit le combiné. Soyez brève. Nous ne sommes pas supposés autoriser les appels téléphoniques privés sur cette ligne.
— Merci. Sara prit l'appareil, s'adossa à la cloison du poste des infirmières, pour se mettre un peu en retrait des allées et venues. Jeffrey ? demanda-t-elle.
— Salut, fit-il, aussi stressé qu'elle. Tessa est sortie de la salle d'opération ?
— Non, lui répondit-elle, en lançant un coup d'œil dans le couloir, vers les salles de chirurgie. À plusieurs reprises, elle avait pensé franchir les portes, pour essayer de savoir ce qui se passait, mais il y avait un vigile posté là, qui paraissait décidé à faire son travail.
— Sara ?
— Je suis là.
— Et le bébé ? lui demanda-t-il.
À cette question, Sara sentit sa gorge se serrer. Elle était incapable de parler de Tessa avec lui. Pas comme cela.
— Tu as trouvé quelque chose ? voulut-elle savoir.
— J'ai parlé à Jill Rosen, la mère du suicidé. Elle n'a pas pu m'apprendre grand-chose. Nous avons trouvé une chaîne, une sorte de collier avec une étoile de David, qui appartenait au gamin, et qu'on a retrouvé dans les bois. Comme Sara ne répondait pas, il poursuivit. Andy, le suicidé, s'est rendu en forêt, ou alors quelqu'un qui lui a pris sa chaîne y est allé.
Sara se força à réagir.
— Et à ton avis, qu'est-ce qui est le plus vraisemblable ?
— Je ne sais pas, répondit-il. Brad a vu Tessa ramasser un sac plastique blanc, en remontant la colline.
— Elle avait quelque chose dans la main, se souvint Sara.
— Avait-elle une raison de ramasser des détritus ? Sara essaya d'y réfléchir.
— Pourquoi ?
— Brad m'a dit que c'est apparemment ce qu'elle faisait sur la colline. Elle a trouvé un sac et s'est mise à fourrer des ordures dedans.
— Possible, fit Sara, troublée. Juste avant, elle se plaignait des gens qui jetaient des saletés partout. Je ne sais pas.
— Peut-être qu'elle a trouvé quelque chose sur la colline et qu'elle l'a rangé dans ce sac ? Nous, nous avons trouvé l'étoile de David qui appartenait à la victime, mais c'était plus loin dans la forêt.
— Si Tessa a bien ramassé quelque chose, cela signifierait que quelqu'un nous surveillait pendant que nous étions auprès du corps. Comment s'appelle-t-il, encore ?... Andy ?
— Andy Rosen. Tu trouves toujours qu'il y a quelque chose de louche là-dedans ?
Sara ne savait que répondre. L'examen du corps de Rosen lui paraissait à une éternité de là. Elle se rappelait à peine à quoi ressemblait le garçon.
— Sara ?
Elle lui avoua la vérité.
— Je ne sais plus.
— Tu avais raison, il avait déjà fait une tentative, lui dit-il. Sa mère me l'a confirmé. Il s'est ouvert le bras.
— Une tentative précédente et un mot, conclut Sara, en se disant que, à moins d'un élément apparaissant lors de l'autopsie, ces deux éléments suffisaient, en règle générale, pour conclure à une mort par suicide. Nous pourrions prescrire un examen toxicologique. Il ne serait pas passé par-dessus ce parapet sans se défendre.
— Il avait le dos éraflé.
— Mais pas suite à un geste violent.
— Je pourrais suggérer à Brock de vérifier la chose, proposa-t-il. Dan Brock, un entrepreneur local de pompes funèbres, avait été le coroner du comté avant que Sara ne reprenne le poste. Je n'ai pas laissé filtrer l'idée qu'il y ait là quelque chose de suspect. Brock sait garder un secret.
— Il peut prélever des échantillons de sang, mais je veux procéder à l'autopsie.
— Tu crois que tu y arriveras ?
— S'il y a un lien, commença-t-elle. Si celui qui a fait ça à Tess... Elle ne put finir, mais jamais, de toute sa vie, elle n'avait éprouvé un tel besoin de vengeance. Oui. Je vais y arriver, ajouta-t-elle enfin.
Jeffrey semblait en douter.
— On va visiter le logement d'Andy, lui confia-t-il aussi. Ils ont trouvé une pipe dans sa chambre. Sa mère m'a indiqué qu'il avait eu un problème de drogue, il y a de ça un petit moment, mais son père estime qu'il s'en est sorti.
— D'accord, acquiesça-t-elle, sentant sa colère éclater à l'idée que sa sœur se soit fait prendre dans le feu croisé d'une histoire aussi stupide et aussi absurde qu'une transaction entre drogués qui aurait mal tourné.
Les coups de couteau qu'avait reçus Tessa étaient la sorte de violence que les gens qui soutenaient que la drogue était un plaisir inoffensif avaient tendance à ignorer.
— On passe sa chambre au peigne fin, on essaie de relever des empreintes digitales susceptibles d'être confrontées à celles de nos fichiers informatiques. Je vais m'entretenir avec ses parents dès demain. La mère m'a fourni deux ou trois noms, mais il s'agit d'étudiants qui ont déjà quitté la fac ou obtenu leur diplôme.
Il s'interrompit, et sentit bien tout son agacement.
Les portes du service de chirurgie s'ouvrirent à la volée, mais la patiente n'était pas Tessa. Sara cala les talons tout contre la plinthe du poste des infirmières, pour laisser passer l'équipe chirurgicale. Une femme âgée, aux cheveux blond foncé, était allongée sur la civière, les paupières encore fermées par un pansement chirurgical.
— Comment ses parents ont-ils pris la nouvelle ? s'enquit-elle, en songeant à ses propres parents.
— Pas trop mal, tout bien considéré. Il marqua un temps. Dans la voiture, elle a vraiment craqué. Il s'est passé quelque chose entre elle et Lena. Je n'arrive pas à mettre le doigt dessus.
— Comme quoi ? fit-elle, mais Lena Adams était bien la dernière personne au monde dont elle se souciait à la minute présente.
— Je n'en sais rien, admit-il, ce qui n'avait rien d'étonnant. Elle l'entendit tambouriner du bout des doigts sur quelque chose. Jill Rosen a perdu les pédales, dans la voiture. Elle a perdu les pédales, c'est tout. Le tambourinement cessa. Dès qu'il a su, son mari m'a appelé. Ils m'ont retransmis son appel depuis le poste. Il marqua encore un temps de silence. Ils sont tous les deux assez retournés. Ce genre d'événement, c'est très dur à supporter. Ils ont tendance à...
— Jeffrey, l'interrompit-elle. J'ai besoin de... Elle sentit sa gorge se nouer à nouveau, comme si les mots l’étouffaient. J'ai besoin de toi ici.
— Je sais, dit-il, d'une voix où l'on percevait de la résignation. Je ne crois pas que je puisse venir.
Elle s'essuya les yeux du dos de la main. L'un des médecins qui passaient par là leva les siens vers elle, avant de les baisser promptement sur le dossier qu'il tenait en main. Se sentant idiote et comme mise à nu, Sara essaya de se barder contre ces émotions qui l'assaillaient.
— Bien sûr, je comprends.
— Non, Sara...
— Je ferais mieux de libérer ce téléphone. C'est la ligne du poste des infirmières. Il y a un type qui est resté en ligne pendant une heure, en salle d'attente. Elle rit, juste pour soulager un peu la tension. Il parle en russe, mais à mon avis il était en train d'organiser quelques menus trafics de drogue.
— Sara, reprit Jeffrey, l'arrêtant net. C'est ton père. Il m'a demandé... il m'a prié de ne pas venir.
— Quoi ? Elle prononça le mot si fort que plusieurs personnes, abandonnant brièvement leur tâche du moment, levèrent les yeux.
— Il était bouleversé. Je ne sais pas. Il m'a dit de ne pas me présenter à l'hôpital, que c'était une affaire de famille.
Sara baissa la voix.
— Il n'a pas à décider...
— Sara, écoute-moi, reprit Jeffrey, d'une voix plus calme, mais elle sentait bien qu'il ne l'était pas. C'est ton père. Il faut que je respecte ça. Il laissa filer un silence. Et ça ne vient pas seulement de ton père. Cathy m'a demandé la même chose.
— Quoi ?
Elle se sentit sotte, à se répéter, mais elle ne trouvait rien d'autre à dire.
— Ils ont raison, reprit-il. Tessa n'aurait pas dû se trouver là. Je n'aurais pas dû la laisser...
— C'est moi qui l'ai amenée sur les lieux, lui rappela-t-elle, et la culpabilité qu'elle ressentait depuis ces dernières heures se déchaîna à nouveau au fond d'elle-même.
— Ils sont complètement bouleversés. Pour le moment, c'est tout. Et c'est compréhensible. Il se tut, comme s'il tâchait de trouver la bonne formulation. Ils ont besoin d'un peu de temps.
— De temps pour voir comment ça va tourner ? demanda-t-elle. Donc, si Tessa s'en tire, tu seras de nouveau le bienvenu au dîner du dimanche, mais sinon... Elle fut incapable d'achever sa phrase.
— Ils sont en colère. C'est ce qui arrive quand les gens sont sous le coup d'un événement pareil. Ils se sentent impuissants, et ils s'en prennent à tous ceux qui se trouvent autour d'eux.
— Moi aussi, je me suis retrouvée dans les parages, lui rappela-t-elle.
— Ouais, enfin...
L'espace d'un instant, elle fut trop choquée pour parler.
— Ils sont furieux contre moi ? lui demanda-t-elle enfin, mais elle savait que ses parents avaient toutes les raisons de l'être.
Elle était responsable de sa sœur. Elle l'avait toujours été.
— Tout ce qu'ils désirent, Sara, c'est du temps. Je leur dois bien ça. Je ne vais plus les contrarier.
Elle hocha la tête, alors même qu'il ne pouvait la voir.
— J'ai envie de te voir. J'ai envie d'être là, pour toi et pour Tessa.
Elle perçut tout le chagrin qu'il avait dans la voix, et elle n'ignorait pas combien c'était dur pour lui. Pourtant, elle ne pouvait s'empêcher de ressentir son absence comme une trahison. Jeffrey avait pas mal d'antécédents en la matière, une manie de ne pas être là quand sa présence était hautement requise. Sa manière d'agir, en cet instant, était la bonne, elle était tout à fait respectable, mais elle ne se sentait pas d'humeur à apprécier les gestes nobles.
— Sara ?
— Très bien, admit-elle. Tu as raison.
— Je vais passer nourrir les chiens, d'accord ? M'occuper un peu de la maison. Il observa encore un temps de silence. Cathy m'a signalé qu'ils s'arrêteraient chez toi en chemin pour t'apporter des vêtements.
— Je n'ai pas besoin de vêtements, lâcha-t-elle, se sentant une fois de plus submergée par ses émotions. Ensuite, elle ne put que chuchoter. J'ai besoin de toi.
Il lui répondit d'une voix douce.
— Je sais, bébé.
Elle sentit de nouveau les larmes menacer. Elle ne s'était pas encore laissée aller à pleurer. Quand Tessa était à bord de l'hélicoptère, elle n'en avait pas eu le temps, et ensuite le service des urgences et la salle d'attente -et même les toilettes, où elle s'était changée pour enfiler une blouse hospitalière que les infirmières lui avaient trouvée - étaient trop encombrés pour qu'elle s'accorde un seul moment d'intimité et puisse donner libre cours au chagrin.
L'infirmière choisit ce moment-là pour s'en mêler.
— Mademoiselle Linton ? fit-elle. Nous avons vraiment besoin du téléphone.
— Je suis confuse, s'excusa-t-elle. Il faut que je libère cette ligne, ajouta-t-elle, en s'adressant à Jeffrey.
— Tu peux me rappeler d'autre part ?
— Je ne peux pas sortir du service, plaida-t-elle, en regardant un couple âgé remonter le couloir.
L'homme était légèrement voûté, la femme le tenait par le bras, et ils avançaient d'un pas traînant, en lisant les écriteaux sur les portes.
— Il y a un McDonald's de l'autre côté de la rue, d'accord? Près du parking à plusieurs étages de l'université.
— Je ne vois pas, lui répondit-elle, parce qu'elle n'était plus revenue dans ce quartier d'Atlanta depuis des années. Vraiment, juste là ?
— Je crois bien, oui, insista-t-il. Je te retrouve là à six heures demain matin, d'accord ?
— Non, fit-elle, en regardant le couple âgé se rapprocher d'elle. Prends soin des chiens.
— Tu es sûre ?
Sara continua d'observer l'homme et son épouse. Elle tressaillit, car elle s'aperçut qu'elle n'avait pas reconnu ses propres parents.
— Sara ? reprit Jeffrey.
— Je te rappelle plus tard, lui dit-elle. Ils sont arrivés. Il faut que j'y aille.
Elle se pencha par-dessus le comptoir pour raccrocher, elle se sentait désorientée, elle avait peur. Elle descendit le couloir, les bras croisés sur le ventre, espérant que ses parents allaient reprendre l'allure qu'elle leur connaissait. Avec une lucidité saisissante, elle s'aperçut de l'âge qu'ils avaient. Comme la plupart des enfants parvenus à l'âge adulte, en un sens, Sara s'était toujours représenté sa mère et son père comme s'ils n'allaient jamais dépasser un certain âge, et pourtant ils étaient là, vieux, et l'air si fragile qu'elle se demanda comment ils arrivaient à marcher.
— Maman ? dit-elle.
Cathy ne tendit pas la main vers sa fille, comme Sara l'aurait cru, comme elle l'aurait voulu. Son bras resta autour de la taille d'Eddie, comme si elle éprouvait le besoin de le soutenir. Et elle garda l'autre bras le long du corps.
— Où est-elle ?
— Elle est encore en salle d'opération, lui indiqua-t-elle, et elle avait envie d'aller vers elle, tout en sachant, au vu de l'expression fermée de sa mère, qu'il ne valait mieux pas. Maman...
— Que s'est-il passé ?
Sara sentit une boule lui nouer la gorge, en songeant que Cathy n'avait même plus la voix de sa mère. Il y avait dans le timbre un tranchant impénétrable, et sa bouche n'était plus qu'un trait, rectiligne et glacial. Elle les conduisit à l'écart, sur le côté du hall bourré de monde, pour qu'ils puissent se parler. Tout entre eux lui paraissait si guindé, comme s'ils venaient à peine de faire connaissance.
— Elle avait envie de m'accompagner..., commença-t-elle.
— Et tu l'as laissée faire, intervint Eddie, et le ton accusateur qu'il y avait derrière ses paroles l'atteignit profondément. Enfin, nom de Dieu ! pourquoi l'as-tu laissée faire ?
Elle se mordit la lèvre, tant la situation était éprouvante.
— Je n'ai pas pensé...
— Non, en effet, fit-il, cassant.
— Eddie, souffla Cathy, pas pour le réprimander, mais pour lui signifier que ce n'était pas le moment.
Sara garda le silence un instant, pour ne pas se laisser submerger par l'émotion plus qu'elle ne l'était déjà.
— Pour le moment, ils sont en train de l'opérer. Ils devraient la garder en salle d'opération encore à peu près deux heures.
Les portes se rouvrirent, et tous trois levèrent les yeux, mais ce n'était qu'une infirmière qui sortait de la salle d'opération, probablement pour s'accorder une pause.
Sara continua.
— Elle a été poignardée au ventre et à la poitrine. Elle a aussi une écorchure à la tête.
Elle porta la main à son crâne, pour leur montrer à quel endroit Tessa avait heurté la pierre. Elle s'attarda un instant sur ce geste, songeant à la blessure, sentant à nouveau la même panique l'envahir. Elle se demandait, et ce n'était pas la première fois, si tout cela n'était pas un mauvais rêve. Comme pour brutalement l'en arracher, les portes de la salle d'opération se rouvrirent, et un aide-soignant qui poussait un fauteuil roulant vide les franchit.
— Et puis ? demanda Cathy.
— J'ai essayé de maîtriser l'hémorragie, poursuivit-elle, revoyant la scène.
Dans la salle d'attente, elle n'avait pas arrêté de revenir mentalement sur ce qui s'était produit, tâchant de comprendre en quoi elle aurait dû agir différemment, de saisir à quel point la situation sur place était désespérée.
— Et puis ? répéta Cathy, toujours aussi laconique. Sara s'éclaircit la gorge, tâchant de prendre un peu de recul par rapport à ses émotions. Elle leur parla comme s'il s'agissait des parents d'un patient.
— Elle a fait une crise d'épilepsie convulsive, une minute environ avant l'arrivée de l'hélicoptère. J'ai tenté ce que j'ai pu pour l'aider. Elle suspendit son récit, se souvint de l'impression qu'avaient suscitée en elle les spasmes de Tessa, sous ses mains. Elle regarda fixement son père, et se rendit compte qu'il ne l'avait pas une seule fois regardée depuis leur arrivée ici. Elle a eu deux autres crises pendant le vol. Avec un collapsus du poumon gauche. Ils l'ont intubée, pour l'aider à respirer.
— Et maintenant, qu'est-ce qu'ils lui font ? voulut savoir Cathy.
— Ils tâchent d'enrayer l'hémorragie. Ils ont procédé à une consultation de neurologie, mais je ne sais pas ce qu'ils ont découvert. Leur objectif premier, c'est de stopper le saignement. Ils vont lui pratiquer une césarienne pour sortir...
Elle n'alla pas plus loin, elle retint son souffle.
— Le bébé, acheva Cathy, et Eddie s'affaissa contre elle.
Sara respira lentement.
— Et après ? insista sa mère. Qu'est-ce que tu ne nous dis pas ?
Sara détourna le regard, loin d'eux, mais elle leur répondit.
— Ils vont peut-être devoir pratiquer une hystérectomie, au cas où ils ne parviendraient pas à enrayer complètement l'hémorragie.
Cette nouvelle réduisit ses parents au silence, l'un comme l'autre, mais Sara savait fort bien ce qu'ils pensaient, c'était aussi clair dans son esprit que s'ils lui avaient hurlé dessus. Tessa était leur seul espoir d'avoir des petits-enfants.
— Qui a fait ça ? lui demanda enfin Cathy. Qui aurait commis un acte pareil ?
— Je n'en sais rien, chuchota-t-elle, et la question résonna en écho dans sa tête. Quelle espèce de monstre irait poignarder une femme enceinte en la laissant pour morte ?
— Est-ce que Jeffrey a découvert quelque chose ? s'enquit Eddie, et Sara vit bien l'effort que cela coûtait à son père de prononcer ce prénom.
— Il fait tout son possible, lui expliqua-t-elle. Je vais retourner à Grant dès que... Elle ne put achever.
— A quoi peut-on s'attendre, à son réveil ? voulut savoir sa mère.
Sara ne quittait plus son père du regard, elle voulait dire quelque chose qui l'aurait forcé à lever les yeux vers elle. Si Eddie et Cathy n'avaient pas été ses parents, elle leur aurait avoué la vérité : qu'elle n'avait aucune idée de ce à quoi il fallait s'attendre. Jeffrey répétait souvent qu'il n'aimait pas parler aux parents ou aux amis des victimes avant d'avoir quelque chose de concret à leur annoncer. Elle avait toujours considéré que c'était un peu une lâcheté de sa part, mais maintenant elle comprenait mieux en quoi c'était nécessaire, car les gens avaient besoin d'un peu d'espoir, sous une l'orme ou une autre, qu'on leur assure que les choses allaient s'arranger, au moins sous un aspect.
— Sara ? insista Cathy.
— Ils vont devoir surveiller 1 ' activité crânienne. Probablement lui faire passer un électro-encéphalogramme pour avoir la certitude que son cerveau n'est pas endommagé. Elle cherchait désespérément une information positive à leur communiquer. Elle finit par leur indiquer la seule vérité dont elle était certaine. Il y avait beaucoup d'autres choses qui auraient pu très mal se passer.
Cathy n'avait plus de questions. Elle se tourna vers Eddie, ferma les yeux, posa les lèvres tout contre sa tête.
Enfin, il parla, mais toujours en se refusant à regarder Sara.
— Pour le bébé, tu es sûre ?
Sara s'aperçut qu'elle avait du mal à parler. Quand elle réussit à chuchoter, elle avait la gorge aussi sèche que le lit de la rivière.
— Oui, papa.
Sara se tenait devant le distributeur automatique, situé à l'extérieur de la cafétéria de l'hôpital. Elle appuya sur le bouton du distributeur de sucreries, jusqu'à sentir une vive douleur dans les phalanges. Rien ne se produisit, elle se baissa, vérifia dans le magasin, pensant que peut-être quelque chose lui avait échappé. Le réceptacle était vide.
« Bordel ! », lâcha-t-elle, en balançant un coup de pied dans l'appareil. Un KitKat dégringola, avec un petit roulement de tambour.
Elle ouvrit l'emballage, se rendit au bout du couloir pour s'éloigner des bruits de la cafétéria. Depuis l'époque où elle avait travaillé dans cet hôpital, le menu avait changé. Désormais, on y servait de tout, depuis la cuisine thaï ou italienne jusqu'aux hamburgers épais et bien juteux. Elle s'imaginait bien que cela devait représenter une manne financière pour l'établissement, mais cela ne rimait à rien, qu'un endroit consacré à la santé vende de la nourriture aussi malsaine.
Même à presque minuit, l'hôpital débordait de monde, et la rumeur permanente donnait l'impression d'évoluer aux abords d'une ruche. Elle était incapable de se rappeler le bruit qui régnait ici durant son internat, mais elle était certaine que ce devait être pareil. La peur et le manque de sommeil l'avaient certainement empêchée de s'en rendre compte. C'était l'époque où les internes avaient commencé à s'organiser pour exiger des horaires plus humains, car les durées des gardes au Grady s'échelonnaient de vingt-quatre à trente-six heures d'affilée. Aujourd'hui encore, Sara avait l'impression qu'il lui restait du sommeil en retard datant de cette période.
Elle s'adossa contre une porte portant l'inscription DRAPS, car elle savait que si elle s'asseyait, elle ne se relèverait plus. Tessa était sortie du bloc opératoire depuis trois heures, et on l'avait placée en unité de soins intensifs, où la famille veillait sur elle à tour de rôle. On lui avait administré une forte dose de sédatifs, et elle ne s'était pas encore réveillée. Le pronostic demeurait réservé, mais le médecin estimait avoir maîtrisé l'hémorragie. Tessa pourrait de nouveau avoir des enfants, pour peu qu'elle ait suffisamment surmonté le cauchemar survenu dans cette forêt pour en désirer d'autres.
Se retrouver dans la chambre minuscule de l'unité de soins intensifs, sentir tous les reproches d'Eddie et de Cathy, quand bien même ils n'avaient rien formulé expressément, c'était trop pour elle. Même Devon avait évité de lui adresser la parole, il rôdait dans un coin, les yeux écarquillés, choqué par ce qui était arrivé à la femme qu'il aimait et à son enfant. Elle se sentait sur le point de craquer, mais il n'avait personne autour d'elle qui soit susceptible de l'aider à recoller les morceaux.
Elle appuya sa tête en arrière et ferma les yeux, tâchant de se rappeler la dernière chose que sa sœur lui avait dite. Dans l'hélicoptère, après sa crise d'épilepsie, Tessa était restée paralysée, incapable de communiquer. Son dernier propos cohérent, elle l'avait tenu dans la voiture, quand elle avait confié à Sara qu'elle l'aimait.
Elle mordit dans son KitKat, et pourtant elle n'avait pas faim.
— B'soir, m'dame, lui fit un vieil homme, soulevant son chapeau en passant devant elle.
Elle parvint à sourire, et le regarda monter les marches. L'homme avait à peu près l'âge d'Eddie, mais, à ce qu'elle put voir, il avait les cheveux complètement blancs. Sous la lumière artificielle de l'hôpital, sa peau était presque translucide et, si son pantalon bleu foncé et sa chemise bleu clair avaient l'air propres, il laissait dans son sillage une odeur de graisse ou d'huile de machine. Ce devait être un mécanicien ou un employé de la maintenance de l'établissement, ou alors il avait quelqu'un à voir à l'étage, qui se raccrochait à la vie, tout comme Tessa.
Un groupe de médecins s'arrêta devant les portes de la cafétéria, leurs combinaisons hospitalières étaient toutes fripées, leurs vestes blanches tachées par des substances diverses. Ils étaient jeunes, probablement des étudiants ou des internes. Ils avaient les yeux injectés de sang, et il émanait d'eux une impression de lassitude de l'existence, que Sara reconnut pour l'avoir vécue du temps de son internat au Grady.
Manifestement, tout en bavardant à mi-voix, ils attendaient quelqu'un. Elle baissa les yeux sur la barre de chocolat qu'elle tenait en main, ses yeux ne virent pas très distinctement l'emballage, et elle les entendit s'échanger des ragots, évoquant des protocoles médicaux auxquels ils aimeraient participer.
Une voix d'homme se fit entendre.
— Sara ?
Elle resta les yeux baissés sur le papier d'emballage, supposant que l'homme s'adressait à une autre Sara.
— Sara Linton ? répéta la voix, et elle jeta un coup d'œil vers le groupe d'internes, se demandant si l'un de ses patients de la clinique pédiatrique de Heartsdale ne travaillait pas maintenant à l'Emory University.
À regarder ces visages juvéniles, elle se sentit vieille. Et puis elle aperçut un homme de grande taille, plus âgé, qui se tenait debout derrière eux.
— Mason ? s'écria-t-elle, reconnaissant finalement son interlocuteur. Mason James ?
— C'est moi, lui confirma-t-il, en se frayant un passage au milieu du groupe d'internes. Il lui posa la main sur l'épaule. Je suis tombé sur tes parents, au premier.
— Oh ! fit-elle, ne sachant pas quoi dire d'autre.
— Je travaille ici, maintenant. En trauma pédiatrique.
— Ah oui ! Elle hocha la tête, comme si cela lui revenait. Elle était sortie avec Mason, quand elle travaillait au Grady, mais après son retour à Grant County, ils s'étaient perdus de vue.
— Cathy m'a prévenu que tu étais descendue ici te chercher de quoi manger.
Elle leva sa barre de KitKat en l'air. Cela le fit rire.
— Je vois que tes goûts culinaires n'ont pas changé.
— Ils n'avaient plus de filet mignon, plaisanta-t-elle, et il rit de nouveau.
— Tu as l'air superbe, remarqua-t-il, un mensonge évident, de ceux que son éducation et ses bonnes manières lui permettaient d'inventer sans coup férir.
Le père de Mason était cardiologue, tout comme son grand-père. Sara avait toujours pensé que, si elle avait attiré Mason, c'était en partie du fait que son propre père, Eddie, était plombier. À force de grandir dans un monde d'écoles privées et de country clubs, Mason n'entretenait pas beaucoup de contacts avec les membres de la classe ouvrière, si ce n'est quand il remplissait des chèques pour payer leurs services.
— Comment... euh ! Elle avait du mal à trouver quoi dire. Comment ça va ?
— Super. J'ai appris la nouvelle au sujet de Tessa, au rez-de-chaussée. Ça a fait tout le tour des urgences.
Sara savait que même dans un hôpital aussi vaste que le Grady, un cas comme celui de Tessa ne passait pas inaperçu. Toute violence impliquant un enfant était considérée comme d'autant plus horrible.
— Je me suis renseigné sur son état. J'espère que ça ne t'embête pas.
— Non, lui répondit-elle. Pas du tout.
— Son médecin, c'est Beth Tindall. C'est une bonne chirurgienne.
— Oui, acquiesça-t-elle.
Il lui adressa un sourire chaleureux.
— Ta mère est toujours aussi ravissante.
Sara tâcha de lui rendre son sourire.
— Je suis certaine que ça lui a fait plaisir de te voir.
— Eh bien, étant donné les circonstances..., hasarda-t-il. On sait qui a fait ça ?
Elle secoua la tête, sentant qu'elle perdait pied.
— Aucune idée.
— Sara, dit-il, en lui effleurant le dos de la main. Je suis tellement navré.
Elle détourna les yeux, refusant de pleurer. Depuis que Tessa s'était fait poignarder, personne n'avait essayé de consoler Sara. À son contact, sa peau la picota, et elle se sentit bête d'avoir puisé du réconfort dans un geste aussi insignifiant.
Mason remarqua ce changement. Il lui posa la main sur le visage, lui tourna la tête dans sa direction.
— Est-ce que ça va ?
— Il faudrait que je remonte là-haut, dit-elle. Il la prit par le coude.
— Allez, viens, et il la conduisit vers le couloir.
Ils se dirigèrent vers l'unité de soins intensifs, et elle l'écouta sans vraiment prêter attention à ses paroles, mais il évoquait l'hôpital et sa vie depuis que Sara avait quitté Atlanta, et elle appréciait le son feutré, monotone, apaisant de sa voix. Mason James était le type d'homme qui semblait prendre tout avec sérénité. À son arrivée à Grant County, Sara avait été attirée par sa maturité et son ouverture d'esprit; jusqu'alors son expérience des garçons s'était limitée à Steve Mann pour qui une sortie agréable consistait à caresser Sara sur la banquette arrière de la Buick de son père.
Ils tournèrent au coin du couloir, et elle vit son père et sa mère, là-bas, au bout, en plein dans une discussion apparemment très animée. Eddie fut le premier à remarquer la présence de leur fille et de Mason, et il s'arrêta au beau milieu de ce qu'il avait à dire.
Son père avait les paupières tombantes, et elle ne l'avait jamais vu l'air aussi fatigué. Sa mère semblait avoir vieilli davantage au cours de cette dernière heure que durant les vingt dernières années. Ils paraissaient si vulnérables qu'elle se sentit une boule dans la gorge.
— Je vais aller voir Tess, dit-elle, comme en s'excusant. Elle appuya sur le bouton situé à droite des portes et entra dans l'unité de soins intensifs.
Comme dans la plupart des hôpitaux, l'unité de soins intensifs du Grady était exiguë et isolée du reste de l'hôpital. L'éclairage des chambres et des couloirs était tamisé, l'atmosphère calme et apaisante, tant pour les quelques visiteurs qui y étaient admis toutes les deux heures que pour les patients. La totalité des chambres avait des portes vitrées coulissantes et offrait peu d'intimité, mais la plupart des patients étaient trop malades pour s'en plaindre. En se rendant vers le fond du service, Sara entendit les bips des moniteurs cardiaques et le souffle lent des respirateurs artificiels. La chambre de sa sœur était juste en face du poste des infirmières, ce qui en disait assez long sur le caractère critique de son état.
Devon était dans la chambre avec elle, debout à quelques pas du lit, les mains fourrées dans les poches. Il était adossé au mur, alors qu'il y avait un confortable fauteuil, juste à côté de lui.
— Salut, fit Sara.
Il enregistra tout juste sa présence. Il avait les yeux cerclés de rouge, et sa peau sombre était pâle, sous l'éclairage au néon de la pièce.
— A-t-elle dit quelque chose ? Il prit son temps pour répondre.
— Je ne sais pas mais elle a ouvert ses yeux deux fois.
— Elle essaie de se réveiller, lui expliqua Sara. C'est bien.
Devon avala sa salive, et sa pomme d'Adam tressauta.
— Si tu as besoin de t'accorder un moment de répit..., commença-t-elle, mais Devon n'attendit pas qu'elle ait terminé. Il sortit de la chambre sans un regard derrière lui.
Sara approcha le fauteuil du lit de Tessa et s'assit. Elle avait passé l'essentiel de cette journée à rester assise, dans l'attente de nouvelles, mais elle se sentait épuisée.
Des bandages recouvraient la tête de sa sœur, à l'endroit où on lui avait recousu le cuir chevelu. On lui avait posé deux drains sur le ventre, pour en vider le liquide amniotique. La seule lumière émanait des divers écrans. On lui avait retiré le respirateur artificiel une heure auparavant, mais le moniteur cardiaque était toujours branché, et le bip métallique signalait chaque battement de son cœur.
Sara caressa les cheveux de sa sœur, songeant qu'elle n'avait jamais remarqué combien ses mains étaient petites. Elle se souvenait encore de son premier jour d'école, quand elle l'avait prise par la main pour l'accompagner à l'arrêt du bus. Avant qu'elles ne partent, Cathy avait fait la leçon à Sara pour qu'elle veille bien sur sa petite sœur. L'habitude lui était devenue familière, elle avait traversé toute leur enfance. Même Eddie avait recommandé à Sara de veiller sur elle, mais ce n'est que plus tard qu'elle comprit la vraie raison pour laquelle son père avait toujours encouragé Tessa à la suivre dans ses sorties avec Steve Mann : concernant la grande banquette arrière de la Buick, Eddie était au courant.
Tessa bougea la tête, comme si elle sentait la présence de quelqu'un.
— Tess ? fit Sara, en lui prenant la main, en la serrant doucement. Tess ?
Tessa émit un bruit qui ressemblait à un gémissement. Sa main se déplaça vers son ventre, comme elle l'avait fait des millions de fois depuis huit mois.
Lentement, elle ouvrit les yeux. Elle regarda autour d'elle dans la pièce, et ses yeux trouvèrent Sara.
— Salut, fit cette dernière, et elle sentit un sourire de soulagement se dessiner sur son visage. Salut, mon cœur.
Les lèvres de Tessa remuèrent. Elle porta la main à sa gorge.
— Tu as soif ?
Tessa hocha la tête, et Sara prit la tasse de glace pilée que l'infirmière avait laissée près du lit. La glace avait presque fondu, mais Sara réussit à en dénicher quelques cristaux pour sa sœur.
— On t'a placé un tube dans la gorge, lui expliqua-t-elle, en lui glissant le glaçon dans la bouche. Ça va te faire mal un petit moment, et ça ne sera pas facile de parler.
Sa sœur ferma les yeux et avala.
— Tu as très mal ? lui demanda-t-elle. Tu veux que j'aille te chercher l'infirmière ?
Elle fit mine de se lever, mais Tessa ne lui lâcha pas la main. Elle n'eut pas à formuler la première question qui lui venait à l'esprit. Sara put la lire dans ses yeux.
— Non, Tessie, lui avoua-t-elle, et elle sentit les larmes couler sur ses joues. Nous avons perdu le bébé. Nous l'avons perdu. Elle porta la main de Tessa contre ses lèvres. Nous n'avons rien pu faire. Je suis si...
Sans dire un mot, Tessa l'empêcha de poursuivre. Le bip du moniteur cardiaque était le seul bruit audible dans la chambre, témoignage métallique que Tessa était bien en vie.
— Tu te souviens ? lui demanda-t-elle. Tu sais ce qui s'est passé ?
La tête de Tessa se déplaça une fois sur le côté, pour dire non.
— Tu es allée dans les bois, reprit Sara. Brad t'a vue ramasser un sac et mettre des détritus dedans. Tu te souviens de ça ?
Là encore, elle fit signe que non.
— Nous pensons qu'il y avait quelqu'un là-bas. Elle s'interrompit. Nous savons qu'il y avait quelqu'un dans les bois. Peut-être qu'il voulait ce sac. Peut-être qu'il...
Elle n'acheva pas le cours de ses réflexions. L'excès d'informations ne ferait que perturber sa sœur, et Sara n'était elle-même pas certaine des faits.
— Quelqu'un t'a poignardée, lui dit-elle. Tessa attendit la suite.
— Je t'ai retrouvée dans les bois. Tu étais étendue par terre, dans la clairière et je... j'ai essayé de faire ce que j'ai pu. J'ai essayé de t'aider. Je n'ai pas pu. De nouveau, elle se sentit perdre pied. Oh ! mon Dieu ! Tessie, j'ai essayé de t'aider.
Elle posa la tête sur le lit, honteuse de pleurer ainsi. Elle avait besoin d'être forte, pour sa sœur, besoin de lui montrer qu'elles allaient surmonter cela ensemble, mais la seule chose à laquelle elle arrivait à penser, c'était sa propre culpabilité dans tout cela. Après une vie passée à veiller sur Tessa, Sara lui avait fait défaut justement la fois où elle avait eu le plus grand besoin d'elle.
— Oh ! Tess, sanglota-t-elle, car elle avait besoin du pardon de sa sœur plus que de toute autre chose dans l'existence. Je suis tellement désolée.
Elle sentit la main de Tessa se poser sur sa nuque. Au début, ce contact produisit en elle un effet étrange, mais Tessa essayait de l'attirer à elle.
Elle leva les yeux, son visage était à quelques centimètres du sien.
Tessa remua les lèvres, elle n'avait pas encore parlé depuis le drame. Elle souffla le mot « Qui ? ». Elle voulait savoir qui lui avait infligé ça, qui avait tué son enfant.
— Je ne sais pas, dut admettre Sara. Nous cherchons, mon cœur. Jeffrey est en train de faire tout ce qu'il peut. Sa voix s'étrangla. Il va s'assurer que celui qui a commis ce geste ne cause plus jamais de mal à personne.
Du bout des doigts, Tessa effleura la joue de sa sœur, juste au-dessous de l'œil. D'une main tremblante, elle lui essuya ses larmes.
— C'est horrible, Tessa. C'est horrible. Elle l'implora. Dis-moi ce qu'il faut faire. Dis-moi.
Quand Tessa parla, sa voix était éraillée, à peine plus forte qu'un chuchotement. Sara regarda ses lèvres remuer, mais elle put l'entendre aussi distinctement que si elle avait hurlé.
— Trouvez-le.
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