Sombres Supplices (French Edition)
Devenir immortelle… Je sentis de l’angoisse monter,…
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Devenir immortelle… Je sentis de l’angoisse monter, puis Evangelina posa ses doigts sur ma peau. Cela me chatouilla, et j’eus l’impression que toute ma terreur et toutes mes questions s’enfermaient dans une petite ampoule de verre. Le calme se propagea dans tout mon être quelques instants, puis ce même cycle d’émotions reprit.
Alors qu’Evangelina s’éloignait pour ranger ses pinceaux de maquillage, la bulle éclata, et je compris qu’elle utilisait un pouvoir pour m’empêcher de m’inquiéter.
— Tu vas me transformer ?
Je peinai à prononcer ces mots, et la jeune femme pivota vers moi avant de lever les yeux au ciel.
— Tu résistes sacrément pour une humaine !
Elle s’approcha et je reculai. Mon mollet droit buta contre le lit et je tombai à la renverse. Evangelina s’assit à mes côtés et toucha mon bras. À nouveau, des filets d’électricité statique parcoururent ma peau et remontèrent jusqu’à la base de mon crâne.
— Tout va bien, chuchota-t-elle d’une voix douce. Tu n’as rien à craindre. Ne pense plus à ce que j’ai dit.
Mon souffle retrouva une régularité et je sentis mes muscles se détendre. L’espace d’un instant, j’eus l’impression que je devais absolument faire quelque chose, que c’était urgent, mais je n’avais pas la moindre idée de ce que cela pouvait bien être.
Je me redressai et regardai autour de moi, ne sachant plus vraiment de quoi nous étions en train de parler.
— C’est ta chambre ?
— Oui, me dit-elle en souriant.
— Où est Azraël ?
— Tu vas bientôt le revoir, ne t’en fais pas. Allez, on y va !
Elle m’aida à me relever en prenant ma main et nous sortîmes. Le couloir dans lequel elle m’entraîna me fit penser à Shining. Peut-être que la vilaine moquette au sol n’y était pas tout à fait pour rien. Ses motifs géométriques, rouge et orange, tranchaient avec les murs couleur crème. De petits guéridons blancs arboraient des bouquets de fleurs entre chaque porte. J’en décomptai cinq en plus de celle d’où nous venions.
— Toutes ces pièces… ce sont des chambres ? demandai-je afin de tenter de collecter quelques informations.
— Oui. Chacun d’entre nous a sa propre chambre.
— Vous êtes nombreux ?
— Viens, on nous attend !
Evangelina prit ensuite des escaliers et nous descendîmes de deux étages. Nous arrivâmes devant une porte qu’elle ouvrit avant de me pousser et de refermer derrière moi.
Il faisait sombre. La seule source de lumière provenait d’une applique dont l’ampoule clignotait faiblement.
— Lena ?
Je reconnus la voix d’Azraël. Je n’eus pas le temps de répliquer quoi que ce soit qu’il était déjà en train de me serrer dans ses bras.
— Moi aussi, je suis contente de te revoir, lui dis-je d’un ton moqueur.
— Ils ne t’ont pas fait de mal ?
Il s’écarta de moi tout en me maintenant par les épaules à bout de bras. Je savais que ses yeux pouvaient voir dans cette obscurité comme en plein jour. Ils étaient en train de me scruter pour vérifier que je n’avais pas la moindre égratignure.
— C’est quoi cette tenue ?
— Il y avait un jeune vampire, Evangelina. Elle m’a coiffé… tout ça.
— C’est une étrange façon de s’occuper de ses otages…
La remarque d’Azraël était tout à fait pertinente. J’eus l’impression quelques secondes qu’il fallait que je le prévienne de quelque chose, mais je n’arrivai pas à mettre le doigt dessus.
— Et toi ? finis-je par demander alors que je ne parvenais pas à me souvenir de ce que je devais lui dire.
— Je n’ai vu personne depuis que j’ai repris connaissance. Je n’ai pas la moindre idée d’où on est…
— Je pense qu’on est chez Soren. En tout cas, Evangelina a parlé de Karyna. C’est elle qui lui a donné la permission de jouer avec moi. C’est ce qu’elle m’a dit.
Alors que je prononçais ces mots à voix haute, je frissonnai. Je ne m’en étais pas si mal sortie, finalement.
— J’espère qu’ils ont tenu parole et relâché Darius…
Azraël finissait à peine sa phrase que la porte de notre cellule de fortune s’ouvrit. Je notai dans un recoin de mon esprit que je n’avais entendu aucun bruit de serrure. Je pivotai pour faire face à la silhouette d’une femme aux longs cheveux blonds noués en une épaisse queue de cheval. Elle était vêtue d’un pantalon de cuir noir et d’une sorte de brassière assortie qu’un lacet fermait entre les seins. Elle mit un genou à terre et baissa la tête devant nous. Je restai bouche bée alors qu’Azraël me faisait me déplacer sur le côté pour s’approcher.
— Tu n’as pas à faire ça, Karyna. Relève-toi.
Elle se redressa avant de se jeter à son cou comme pour l’embrasser à pleine bouche. Je ne m’étais pas attendue à un tel accueil ! Il la repoussa de justesse à longueur de bras, ses deux mains plaquées sur ses clavicules.
— Euh, je te présente Lena, balbutia-t-il avec empressement. Lena, Karyna. Karyna, Lena.
— Enchantée, bredouillai-je, ne sachant pas vraiment ce que j’étais supposée faire.
Karyna se tourna et fit un pas vers moi, puis un second, avant d’écraser ses lèvres sur les miennes. Je sentis la pointe de sa langue toucher ma peau et m’écartai vivement comme si un insecte venait de me piquer.
Malgré le peu de lumière, je pus lire une moue dubitative sur son visage.
— Pardon, comme vous êtes en quelque sorte une part d’Az, je pensais que… enfin. Je ne voulais pas vous offenser.
Sa voix était assez grave, mais restait féminine. Je devinais dans ses intonations un accent lointain que j’assimilai à la Russie sans en avoir toutefois la certitude. Après tout, tout ce que je connaissais des Russes provenait de films. Je doutais que cela constitue une bonne référence…
J’étais stupéfaite d’avoir été embrassée par une femme, et je ne savais pas quoi faire ni quoi dire. Était-ce une coutume vampirique à laquelle je n’avais pas encore été initiée ?
— Az, dis-je avec une pointe de malice. Est-ce que tu peux m’expliquer ce qui se passe ?
Azraël se laissa tomber sur un tabouret dans l’angle de la pièce en soupirant. Karyna pivota pour aller s’asseoir sur ses genoux, glissant ses bras autour de son cou, un grand sourire aux lèvres.
— Tu sais que tu m’as manqué, toi ?
Ses jambes, qui se terminaient par de splendides bottes lacées, se balançaient dans les airs.
— Ah bon ? Non, je ne savais pas…
J’étais en train d’assister à un spectacle qui me paraissait pathétique. Il était évident qu’elle avait le béguin pour Azraël, mais celui-ci ne semblait pas avoir les mêmes sentiments envers la femme qui se collait à lui de façon de plus en plus suggestive. La seule autre possibilité était qu’Azraël soit complètement empoté en ce qui concernait les relations amoureuses…
Je me raclai bruyamment la gorge pour signaler ma présence. Azraël sursauta avant de prendre la parole.
— Karyna et moi, nous nous connaissons depuis longtemps… Tu es finalement restée avec Soren alors ? La dernière fois que nous nous sommes vus, tu parlais de partir…
— De l’eau a coulé sous les ponts en quinze ans, mon doux prince. Pourquoi ne m’as-tu jamais rappelée ?
— Je vais peut-être vous laisser, dis-je en me dirigeant vers la porte. Je vois que vous avez plein de choses à vous raconter…
Ma main venait de se poser sur la poignée quand Karyna apparut à mes côtés, le dos plaqué contre la porte pour m’empêcher de l’ouvrir.
— Tu ne peux pas partir, mon chou. Tu vois, vous êtes censés être prisonniers, il me semble…
Les intonations dans sa voix avaient changé. Plus aucune pointe de douceur ou de tendresse ne s’en échappait à présent. Puisque j’étais bloquée ici, je retournai m’asseoir dans le coin opposé à celui qu’occupait Azraël en prenant garde à ma jupe bien trop courte. La situation prenait un tournant des plus surprenants et l’attitude de Karyna en était la principale cause.
— Est-ce que tu peux m’expliquer ce qu’il se passe, précisément ? demanda Azraël d’une voix enjôleuse que je ne lui connaissais pas.
Karyna croisa ses bras sur sa poitrine.
— Allons, allons, ce ne serait pas drôle si vous aviez toutes les clés, tout de suite… Mais, parce que c’est toi, Az, je veux bien te donner un indice. À une seule condition…
— Qui est ?
— Je veux que tu m’embrasses passionnément, comme au bon vieux temps.
— C’est que… Ce n’est pas comme si on était seuls… marmonna Azraël, visiblement embarrassé.
— Oh, faites comme si je n’étais pas là. Je fermerai les yeux, si ça peut aider !
Nous étions aux mains des vilains méchants vampires, et il hésitait à embrasser son ex devant moi, alors que cela nous permettrait d’obtenir des informations ! Un simple baiser, ce n’était pourtant pas une requête si terrible !
Azraël me lança un regard qui pouvait contenir des excuses, ou au contraire, des reproches pour ne pas être venue à sa rescousse. Je haussai les épaules avant de lui adresser un signe de la main pour l’inviter à se dépêcher un peu.
— Bon, d’accord…
Il n’avait pas encore fini de parler que Karyna l’avait déjà plaqué contre le mur de l’autre côté de la pièce. Je n’avais même pas vu Azraël se lever de son tabouret. Comme promis, je baissai la tête et fermai les yeux. Des bruits assez suggestifs et quelques gémissements parvinrent à mes oreilles alors que je tentais de faire abstraction de ce qui m’entourait. Ce n’était franchement pas évident, et une certaine curiosité malsaine me donnait envie de rompre mon engagement de ne pas regarder.
Quand le silence revint, je relevai doucement une paupière pour apercevoir les deux vampires enlacés comme des amants. Sauf qu’Azraël ne semblait pas ravi malgré la coloration anormalement vive de son visage.
— Est-ce que vous avez déjà…
Karyna me pointait du doigt avec un haussement de sourcils significatif qui ne laissait pas le moindre doute quant à ce qu’elle suggérait.
— Oui…
— Non…
— Enfin, c’est compliqué, conclut Azraël.
— Oh, je vois. Et moi qui me demandais comment tu avais pu te lier à une vulgaire humaine ! Mais forcément, si maintenant, tu fricotes avec eux, c’est probablement le genre d’accidents qui peut arriver !
— Mais de quoi elle parle ? intervins-je en réponse à cette hostilité manifeste.
— Tu ne devais pas expliquer ce qu’il se passe ?
Azraël tentait ostensiblement de changer de sujet. Karyna se retourna et, d’une démarche étonnamment légère et élastique, se mit à arpenter le minuscule réduit où nous étions.
— Si, si. Par où commencer ?
— Pourquoi est-ce que Soren a capturé Darius ? Est-ce que vous l’avez relâché maintenant que vous nous détenez ?
— Ah, direct dans le vif du sujet, Az. Je te reconnais bien là ! Le souci, vois-tu, c’est que ce n’est pas tout à fait ce qui s’est passé…
— Eh bien, explique à la fin !
Azraël perdait visiblement patience. De mon côté, je ne savais pas par quel miracle je parvenais à faire preuve d’un calme infini. Après tout, qu’est-ce que j’aurais pu faire ? Paniquer, hurler et pleurer ? Cela n’aurait servi à rien.
— Disons que, quand Darius est venu nous expliquer comment tout allait se passer à partir de maintenant, je n’ai franchement pas été d’accord. Pourquoi Esther devrait nous diriger tous ? Elle ne sait même pas qui on est ! Et puis, comme tu ne m’avais pas rappelée, je ne pouvais pas laisser passer une telle occasion de te revoir ! Je savais que si je m’en prenais à Darius, tu accourrais pour sauver ton frère !
— Et Soren, il pense quoi de tout ça ? demandai-je en réalisant la façon dont elle parlait des évènements récents.
— Bien sûr que Soren est d’accord, c’est lui le chef, non ?
La malice dans sa voix ne pouvait pas être ignorée. Quelque chose clochait. Mon instinct me disait de me méfier, mais je ne savais pas avec précision de quoi.
— Karyna ? Bon sang, mais qu’est-ce qui se passe ici ?
Azraël aussi avait détecté le problème. Une partie de l’angoisse qui m’habitait n’était pas mienne.
— Oh, mais tu n’es plus notre grand chef à présent, je ne vois pas pourquoi on devrait te rendre des comptes !
— Je n’ai jamais été votre grand chef !
— Techniquement…
— Il n’y a pas de « techniquement » ! Tu sais très bien que je n’ai jamais rempli ces fonctions. J’ai coordonné le projet à ses débuts, et ensuite, chacun a fait ce qu’il voulait, comme il l’entendait. Je ne te demande pas de me rendre des comptes, je te demande pourquoi vous nous séquestrez comme des criminels !
— Tu ne m’as pas rappelée… Il fallait que j’attire ton attention…
Le silence s’installa. Azraël passa ses doigts dans ses cheveux en secouant la tête.
— Tu n’as quand même pas kidnappé et torturé Darius pour nous faire venir parce que tu n’as pas compris que c’était fini entre nous !
Karyna vacilla de façon grossière en portant la main à sa poitrine.
— Az, tu me brises le cœur ! Tu ne croyais pas qu’on pouvait me quitter si facilement ?
Elle éclata d’un rire exagéré et grotesque qui se réverbéra sur les parois de la salle.
— Qu’est-ce que vous avez fait à Darius ?
Karyna sautilla jusqu’à se placer dans le dos d’Azraël, posant ses mains sur ses épaules.
— Ne t’inquiète pas, je ne te l’ai presque pas abîmé…
— Est-ce qu’il va bien ?
— Si tout se déroule comme prévu, quelqu’un a dû le déposer devant le portail de ton ancienne demeure. Je pense que cette sorcière de Vicky aura un peu de travail avant qu’il soit sur pieds.
Ils avaient torturé Darius, elle l’avait reconnu, et je me demandai quel type de techniques les vampires pouvaient bien utiliser entre eux. J’avais la vilaine impression que mon cœur était coincé dans un étau dont on actionnait la manivelle pour serrer davantage encore. Cette sensation ne m’appartenait pas. Certes, le fait qu’ils aient fait du mal à Darius me peinait, me révoltait même, mais je savais que c’était Azraël qui souffrait de la sorte.
— Qu’est-ce que tu lui as fait ?
La voix d’Azraël n’était plus qu’un grondement animal. Il s’était levé de son tabouret avec une lenteur anormale, presque menaçante. Karyna s’était glissée d’un pas sur le côté, comme si elle avait peur de rester trop près de lui.
— J’ai ici un vampire capable de manier les herbes et les poisons comme personne, y compris ceux qui mettent en péril la vie des nôtres. C’est dingue ce que quelqu’un peut raconter quand il pense ne plus avoir que quelques minutes à vivre si on ne lui administre pas le bon antidote…
— Tu es cruelle !
— Oui, je sais ! Alors comme ça, Darius m’a dit que tu avais perdu ta couronne de Seigneur des Pommiers. Et qu’il n’était pas totalement innocent dans le processus. Qu’est-ce que ça t’a fait qu’il te trahisse ainsi ?
— À ton avis ?
— Et il a aussi mentionné que le clou qui avait définitivement fermé ton cercueil était un petit bout de femme humaine. Comment est-ce que tu as pu te lier à ça ?
Elle me pointa d’un doigt dédaigneux.
— On ne l’a pas vraiment fait exprès ! crachai-je en me relevant.
J’en avais marre qu’on m’insulte, mais je n’étais pas en position de pouvoir faire quoi que ce soit. Toutefois, debout, j’aurais un peu plus de prestance.
— Il vous a trouvés sur le sol de la cuisine !
Azraël éclata de rire. Je le regardai comme s’il avait perdu l’esprit.
— Alors, c’est ça qui t’embête ? parvint-il à articuler en pouffant. Tu es jalouse de ce que j’ai pu faire avec Lena !
Karyna croisa ses bras sur sa poitrine avec une moue boudeuse. Il semblait qu’Azraël ait visé juste.
— Tu es à moi, Az. Si je ne peux pas t’avoir, alors personne ne le peut, murmura-t-elle avec hargne.
Azraël s’approcha de moi, et me serra contre lui, sa main posée sur ma hanche. Il prenait un risque inconsidéré, et je n’avais vraiment pas envie de le suivre sur ce chemin-là.
Karyna se crispa. Le dégoût se lisait sur son visage.
— Il va être temps de lui dire adieu, beugla-t-elle.
— Je… commençai-je.
Karyna m’entraîna hors du réduit avant que je réalise quoi que ce soit.
— Je veux savoir ce qu’elle est ! Ce qu’elle a de plus que moi pour pouvoir se lier à toi. Et si pour ça, je dois la disséquer cellule par cellule, alors c’est ce que je vais faire !
Elle m’attrapa au niveau de la taille et me bascula sur son épaule. Quelques secondes plus tard à peine, j’étais projetée dans une sorte de fauteuil de dentiste. Avant que j’aie le temps de bouger, des entraves s’étaient nouées autour de moi sans que je sois tout à fait certaine qu’elles aient été actionnées par Karyna.
J’essayai de me libérer en me tortillant dans tous les sens, mais rien n’y faisait. Des boucles métalliques maintenaient les épaisses sangles fermées.
Alors que j’observais le dispositif, Karyna s’assit à califourchon sur moi, les deux mains plaquées sur ma poitrine. Par réflexe, je rentrai la tête au maximum, comme si cela allait l’empêcher d’accéder à mon cou !
— Lena, c’est ça ? Dis-moi, qu’est-ce que tu es, si tu n’es pas une petite humaine ?
J’arrivais tout juste à respirer, alors tenter de parler me semblait difficile. Je balbutiai volontairement une série de syllabes sans aucune signification particulière pour essayer de lui faire comprendre le souci. Elle diminua ses appuis sur mon thorax, ce qui eut pour effet de rebasculer la totalité de son poids sur le haut de mes cuisses. C’était déjà mieux.
— Je suis désolée, mais je ne sais pas ce que vous voulez que je vous dise…
Ma voix tremblait un peu trop par rapport à l’assurance dont j’aurais aimé faire preuve étant donnée la situation.
— La question est simple : tu es quoi ? Je veux ton espèce. Ce n’est pas compliqué, quand même !
— Je suis humaine.
Karyna éclata de rire et se pencha vers moi, approchant son visage si près du mien que je pus sentir son souffle.
— Oh, ça, non ! Une banale humaine ne peut pas se lier avec un vampire ! C’est de la légende urbaine. Nous avons fait des recherches, et dans tous les cas qui avaient été répertoriés, aucun humain n’était finalement impliqué.
— Il y a un début à tout, non ?
— Non, pas à ça… Tu ne le sais donc pas toi-même, n’est-ce pas ? Nous allons devoir remédier à ça, il semblerait !
Un sourire mauvais tordit la bouche du vampire avant qu’elle se redresse. Elle tapota mes épaules, comme pour me souhaiter bon courage, puis disparut, me laissant seule.
Au plus profond de moi, la certitude que ce qui allait suivre n’allait pas me plaire était en train de grandir.
La pièce dans laquelle Karyna m’avait amenée ressemblait à un laboratoire d’analyses médicales. Une longue table sur laquelle reposaient des fioles et des flacons me faisait face. Le verre qui la recouvrait était d’une teinte vert pâle alors que toute la salle, du sol au plafond, brillait d’un blanc immaculé.
Quand la porte s’ouvrit, je me crispai. Je m’attendais à voir un bourreau, ou un médecin, mais l’homme qui entra n’avait l’allure ni de l’un ni de l’autre.
Sa peau fripée trahissait son âge. Pourtant, il se déplaçait avec une rapidité et une agilité surprenantes. Sa longue chevelure grise était nouée sur sa nuque. Vêtu d’un jean et d’une chemise par-dessus laquelle il portait un gilet sans manches en cuir marron, son apparence ne me laissa pas penser immédiatement qu’il pouvait s’agir d’un vampire.
Il s’approcha et se pencha au-dessus de moi. Je pus alors distinguer que ses yeux, totalement blancs, semblaient aveugles. Toutefois, pendant que je les fixais, je sentis quelque chose se passer, comme s’ils étaient physiquement reliés aux miens et que je ne pouvais m’en détacher. Une pression folle partait de mes propres yeux et s’enfonçait au plus profond de mon être. Cela me rappela la tentative de Vicky de s’introduire dans ma personne pour découvrir ma nature.
Quand la douleur fût insoutenable, je m’entendis hurler. Je n’avais pourtant pas conscience que le son sortait réellement de ma propre bouche. J’aurais voulu me percer des trous dans la peau pour permettre à cette sensation de trop-plein de s’échapper, mais j’étais paralysée. Mon cœur battait si vite que j’avais l’impression qu’il s’était figé, toutes valves ouvertes, pour faciliter son travail.
Puis tout s’arrêta net. Je crus à une hallucination quand deux éclats bleu saphir apparurent dans mon champ de vision. Je clignai des yeux pour m’assurer de leur présence.
— Est-ce qu’ils ont eu le temps de te faire du mal ?
Azraël avait remplacé le vieil homme.
— Qu’est-ce que c’était ?
— C’est fini maintenant, ne t’inquiète pas.
Le vampire détacha mes sangles et m’aida à m’asseoir. Mon corps semblait fait de lave en fusion. Bien que l’étrange processus se soit stoppé, la douleur persistait.
Je regardai autour de moi, et vis alors mon bourreau recroquevillé sous une des tables de travail. Il paraissait inconscient.
— Qui c’est ? demandai-je. Qu’est-ce qu’il m’a fait ?
Azraël l’attrapa par l’épaule de sa chemise à carreaux bleus et le souleva pour l’asseoir sur le tabouret à roulettes. Il lui administra une gifle pour lui faire reprendre connaissance.
— Il n’est quand même pas…
— Mais non, me rassura Azraël. On ne tue pas un vampire avec deux ou trois coups de poing et une collision contre un mur !
Je commençais à retrouver des sensations proches de la normale quand, à force d’être secoué comme un pommier, l’homme ouvrit les yeux.
— Quel est ton nom ? gronda Azraël.
— Mon nom importe peu. Tu veux savoir ce que je lui ai fait, n’est-ce pas ? C’est tout ce qui t’intéresse.
Son timbre était étrangement chantant, et la situation semblait l’amuser.
— Parle !
— Je cherchais la source de sa magie.
— Qu’as-tu trouvé ?
— Elle vient de partout et de nulle part à la fois. Elle court dans ses veines. Il y en a tellement qu’elle tente de sortir par tous les moyens. J’aurais aimé la libérer… Il y en a également une accumulation anormale au-dessus de son cœur. Je suppose que quelqu’un y a placé un puissant enchantement.
— La magie est dans son sang ?
Azraël avait murmuré cette interrogation, comme une remarque pour lui-même. Je l’avais devinée plus qu’entendue, pour être parfaitement honnête. Cette information semblait l’ébranler sans que je comprenne pourquoi. Il lâcha l’homme qui en profita pour s’éclipser rapidement.
— Je suppose qu’on va avoir des soucis avec Karyna, maintenant qu’il va aller la prévenir que tu m’as libérée. D’ailleurs, comment tu es arrivé jusqu’ici ?
Je tentai de me lever, mais mes jambes ne parvenaient pas à supporter mon poids. Je restai donc penchée, les deux mains appuyées sur le fauteuil médical, le temps de m’habituer à nouveau à une position verticale.
— C’est ce que moi aussi, j’aimerais bien comprendre ! Comment est-ce que tu as pu sortir ?
La voix grave de Karyna me surprit. Je n’avais pas entendu la porte s’ouvrir.
— Ta petite poupée n’a pas eu vraiment le choix.
Je notai une attitude revancharde dans l’intonation qu’Azraël mettait dans ses propos. Quelque chose m’échappait, mais il était certain qu’il prenait grand plaisir à la déroute de Karyna.
— Evie ! hurla-t-elle à en faire trembler les murs.
— Je… je suis désolée.
C’était la voix d’Evangelina, mais toute fluette, déformée par la peur. La jeune femme se tenait dans le couloir et fixait quelque chose au sol. Je suivis son regard et découvris la porte de la pièce, en deux morceaux distincts, sous les bottes à talon de Karyna. Ainsi, Azraël l’avait enfoncée pour venir me secourir.
— Pourquoi est-ce que tu l’as laissé sortir ?
Karyna ne hurlait pas. Elle ne parlait pas vraiment non plus. Elle crachait ses mots avec mépris, presque avec dégoût. Les épaules d’Evangelina étaient enroulées, et elle se tordait les mains devant son ventre.
— On m’a demandé de le faire.
— De qui reçois-tu tes ordres ?
— De… de toi.
— Et je ne t’ai pas demandé de laisser Az sortir, que je sache !
— Je… je…
Evangelina éclata en sanglots, tombant à genoux au sol. J’avais de la peine pour elle. Visiblement, elle était totalement sous l’emprise de Karyna, qui n’en avait rien à faire d’elle.
— Elle a reçu ses ordres de quelqu’un qui a plus d’autorité que toi, expliqua Azraël, volant au secours d’Evangelina. Elle n’a pas eu le choix.
Karyna émit un petit rire en portant sa main droite à sa poitrine.
— Et qui est-ce qui pourrait être plus haut placé que moi sous mon propre toit ?
Azraël se figea, et je compris instantanément pourquoi. Karyna avait mentionné « son » toit, pas celui de Soren. Ainsi, c’était elle qui était aux commandes ici.
— Qu’as-tu fait à Soren ?
— Ce n’est pas le sujet ! Qui a donné des ordres à mon larbin ?
Evangelina fut secouée par un sanglot plus violent que les précédents.
— Les renforts, murmurai-je alors que les pièces s’emboîtaient dans mon esprit.
C’était la seule solution. Les quarante-huit heures de délai qu’Esther devait nous laisser étaient probablement écoulées. Toutefois, elle n’était nullement en position de supplanter l’autorité de Karyna. Je me demandai qui elle avait bien pu appeler pour nous sortir de là.
— Quels renforts ? beugla-t-elle en me pointant d’un doigt menaçant.
— Je crois qu’Esther s’est inquiétée de ce qui… commençai-je.
— C’était Morgane…
Evangelina avait réussi à reprendre son souffle et avait fourni un immense effort pour me couper la parole.
Karyna pivota vers Evangelina.
— Morgane ? Elle est ici ?
— Je suis désolée… Je ne pouvais pas lui désobéir.
La jeune femme leva ses yeux verts vers Karyna. Ils débordaient d’espoir et n’attendaient que quelques mots de réconfort.
— Evie, Evie… Ce que tu peux être stupide !
— Je ne suis pas stupide ! hurla-t-elle. Tu me dis tout le temps ça, mais ce n’est pas vrai ! Je ne suis pas stupide !
— Evie…
— La ferme, aboya Azraël. Arrête de traumatiser cette pauvre enfant !
— Pour qui tu te prends, à la fin ?
— Qu’est-ce que ça peut te faire ? Tu n’as visiblement pas changé d’un pouce depuis tout ce temps. Personne ne compte à tes yeux, à part toi-même ! Hein ?
Karyna croisa ses bras sur sa poitrine.
— Est-ce vraiment si terrible ? Tu préfères te faire du souci pour des choses comme ça ?
Elle me pointa du menton. Sa voix débordait de rage. Jamais personne n’avait déversé autant de venin dans ma direction.
— Pourquoi vous me haïssez, comme ça ? On se connaît depuis quoi ? Cinq minutes ? finis-je par demander, exaspérée.
— Je crois que Karyna est vraiment jalouse de toi, Lena…
Azraël avait prononcé cette phrase avec une désinvolture que je savais forcée. Il cherchait à ce que Karyna vrille complètement et nous livre des informations.
— Jalouse d’une mortelle… Ne rêve pas, Az…
— Oui, mais elle, elle s’est liée à moi, ajouta-t-il en s’approchant d’elle après s’être assuré qu’Evangelina allait bien. Ce lien est plus fort que tout. Des millions de fois plus fort que ce qui a pu se passer entre nous.
Chacun de ses mots faisait l’effet d’un marteau sur la tête d’un clou. Une veine palpitante était apparue sur la tempe de Karyna. Son visage se teintait progressivement de rouge. Le volcan de sa rage allait entrer en éruption et j’espérais qu’Azraël savait ce qu’il faisait.
— Et dire que tu n’as pas compris que je ne t’ai jamais aimée… Tu es une malade assoiffée de sang, une perverse machiavélique. Tu es incapable d’aimer, de toute façon.
— Oh, mais, Az, je t’ai aimé ! Et pas seulement pour ton sang !
Ses mâchoires étaient si serrées qu’elle articulait péniblement. Azraël s’approcha encore de Karyna, il n’était plus qu’à un pas ou deux d’elle. Le dos appuyé contre le mur, elle ne pouvait aller nulle part.
Quand Azraël se pencha vers elle, posant une main de chaque côté de sa tête, la tension que je ressentais s’évanouit. Elle était coincée, et Azraël en était certain. Je l’avais senti se relâcher, se détendre. Je ne distinguais pas son visage, mais je percevais que sa rage était en train de se muer en une chose différente alimentée par une confiance infinie. C’était une sorte de plaisir sadique, comme un chat qui joue avec un oiseau blessé.
Tout bascula en un battement de cils. Quand je rouvris les yeux, Azraël avait pivoté vers moi, l’air paniqué. Une force me tira en arrière par le cou. Karyna avait passé son bras en travers de ma gorge et m’éloignait des deux autres vampires.
Deux explications étaient possibles : soit elle s’était téléportée, soit elle avait réussi à se faufiler hors de la cage que formait le corps d’Azraël à une vitesse remarquable.
Comme elle était plus grande que moi, j’étais tirée à la fois vers le haut et vers l’arrière. Cela me faisait mal et m’empêchait de respirer. Azraël, à quelques pas devant nous, les deux mains levées au niveau de ses épaules, ne semblait plus aussi calme. Sa mâchoire était serrée et la colère plissait ses yeux.
— Si tu lui fais quoi que ce soit, je te jure que…
— Tu jures que quoi ?
Les mots de Karyna claquaient comme un fouet à mon oreille droite. Je sentais le souffle rapide de sa respiration dans mon cou. Je ne voulais pas qu’elle me morde. Cette idée me terrifiait. Je tentai de passer mes doigts entre son bras et ma gorge sans succès. Son étreinte était beaucoup trop solide.
— Tu vas le regretter…
— Si tu es encore en état !
Le ton de défi de Karyna m’indiqua que mon sort était scellé avant même de sentir la piqûre de ses crocs qui perçaient ma peau. Comme si la veine qu’elle venait de perforer était dorénavant faite d’un métal chauffé à blanc, la brûlure électrique se répandit dans tout mon côté droit, depuis la base de mon crâne jusqu’à mon poignet, puis dans ma poitrine. Chacun de mes battements de cœur apportait une nouvelle vague de douleur. J’aurais voulu hurler, mais j’en étais incapable. Je ne parvenais pas à respirer. J’avais beau ouvrir la bouche, aucun son n’en sortait, aucun air ne passait. Entre deux éclairs rouges, j’aperçus Azraël à genoux au sol. Il semblait souffrir, lui aussi. Ma vision finit par se troubler totalement. Des images se superposaient les unes aux autres sans que je comprenne ce qu’elles représentaient.
J’avais l’impression de reconnaître Azraël, mais ses cheveux étaient plus courts. Je n’étais pas certaine que c’était bien lui. La terreur déformait son visage. Ses mains étaient ligotées à la tête d’un lit et je pouvais voir son torse nu se soulever à un rythme saccadé. Du sang s’écoulait depuis son cou en un flot rapide.
Il laissa place à d’autres personnes, inertes, dans une sorte de cachot, reliées par des tubes à des machines bruyantes.
Puis des flashs, encore du sang, de la terreur. Des dizaines de visages figés pour l’éternité. Je savais que ces gens étaient morts depuis longtemps.
Une image se fit ensuite plus nette, effaçant tout ce que j’avais aperçu jusqu’à présent. Je me vis depuis le dessus. J’étais allongée sur du carrelage blanc, le bras droit posé sur ma poitrine, et le gauche étendu sur le côté. Mes cheveux tressés se répandaient autour de moi dans une flaque rouge et brillante. Ma peau était grisée, presque translucide et mes yeux étaient fixés vers moi. Immobiles, ils ne clignaient plus et je compris qu’ils ne cligneraient plus jamais.
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