Sombres Supplices (French Edition)

Célia Barrachina · Chapitre 14 sur 20

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Sombres Supplices (French Edition)

La mâchoire d’Azraël faillit se décrocher quand…

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La mâchoire d’Azraël faillit se décrocher quand je rentrai dans notre cabine après avoir frappé doucement. Je savais que ma nouvelle styliste attitrée avait réalisé un travail extraordinaire, mais je ne m’attendais tout de même pas à une telle réaction.

Après m’avoir fait prendre une douche, Evangelina avait séché mes cheveux afin que mes boucles soient bien définies. Elle en avait relevé quelques-unes avec de jolies pinces argentées, assorties à la robe, puis m’avait lourdement maquillée. Le résultat était spectaculaire.

Mon teint était lisse, sans accroc, et un rouge à lèvres sombre posé à la perfection grossissait artificiellement ma bouche. Elle avait peint mes paupières d’un bleu foncé pailleté que je n’aurais jamais osé porter avec la couleur de mes yeux. Un épais trait d’eye-liner remontait presque jusqu’à la racine de mes cheveux.

Tout cela combiné à la magnifique robe de princesse que Morgane m’avait prêtée faisait que je n’aurais pas du tout l’air ridicule à côté d’Esther, elle qui est toujours si élégante.

— Tu es… époustouflante.

Azraël était resté planté là quelques secondes avant de dire quoi que ce soit.

— Tu n’es pas mal non plus, je dois dire.

Le vampire portait un costume noir, sur une chemise noire, avec une cravate noire soyeuse. Le tout mettait parfaitement en valeur sa silhouette, sans qu’il ait cet air trop baraqué que lui donnaient parfois ses t-shirts.

— Morgane m’aurait étripé sur la place publique si je m’étais pointé en jean à ton bras alors qu’elle t’a fait livrer une telle robe…

— À mon bras ?

— Tu es un peu ma cavalière ce soir, si tu vois ce que je veux dire…

— On va à une exécution !

— Oui, mais c’est aussi une réunion des fondateurs. Ça n’arrive pas souvent…

— Pourquoi est-ce que tout doit forcément devenir compliqué avec vous ?

— Parce que l’éternité, c’est long, et on s’ennuierait sinon !

Cela me fit sourire sans que je sache vraiment s’il s’agissait d’un trait d’humour ou non. Azraël passa son bras sous le mien et m’emmena vers la salle du rituel. Nous avions encore un peu de temps devant nous, mais je n’avais rien contre l’idée de prendre de l’avance. Je ne souhaitais pas me faire remarquer en arrivant en retard. J’imaginais que le fait qu’une mortelle soit conviée à leur petite sauterie allait déjà constituer un évènement en soi, alors autant éviter de leur donner plus de grain à moudre.

— Est-ce qu’il y a des choses que je devrais savoir avant qu’on arrive ?

— Non, rien de particulier. Essaie de ne pas trop t’éloigner, comme ça, je devrais pouvoir parer à toute éventualité.

— Toute éventualité ?

— Oui, toute éventualité.

— Tu peux détailler ?

— Il pourrait se passer plein de choses. Comme rien du tout. Donc non, je ne peux vraiment pas détailler.

Cela ne me rassurait pas du tout. J’aurais aimé savoir ce à quoi il pouvait bien penser. J’avais beau me concentrer, je ne distinguais rien qui me paraissait étranger à mes propres émotions.

Je n’eus pas le temps de le sermonner, car j’aperçus une double porte en marbre blanc un peu plus loin. Deux membres de la Nuée Sacrée, dans leurs uniformes écarlates, lances à la main, se tenaient devant.

Alors que nous n’étions plus qu’à deux pas, ils ouvrirent les battants devant nous afin de nous laisser passer.

Nous entrâmes dans une grande pièce carrée, haute de plafond. En son centre, une sorte de puits dont le marbre faisait écho à celui de la porte accueillait un feu immense dont, étrangement, les flammes ne semblaient pas dégager de chaleur. Des tentures écarlates recouvraient les murs, tout comme dans la salle de réunion. Je me demandai si c’était la couleur préférée de Morgane ou si elle avait une valeur particulière chez les vampires. Après tout, la Nuée Sacrée aussi portait des uniformes de cette teinte. Des tables hautes décorées de lanternes étaient disséminées dans presque tout l’espace. Je notai que le fond de la pièce avait été laissé vide.

Les invités n’étaient pas encore arrivés, à l’exception d’un petit groupe de trois personnes qui semblait mener une conversation relativement houleuse. Les mouvements de mains étaient rapides et nombreux, ce qui était étonnant pour des vampires.

— Il n’y aura aucun autre mortel que moi ?

— Non…

Je sentis qu’il s’apprêtait à dire autre chose, mais il n’en eut pas le temps.

— Azraël ! Cela fait une éternité !

— Tu exagères, Violet, tu exagères, la réprimanda-t-il d’une voix aux intonations chantantes que je ne lui connaissais pas. Soixante-dix ans, ce n’est pas une éternité !

Azraël nous amena jusqu’au petit groupe. Celle qui s’appelait Violet était une femme dont la peau était presque aussi pâle que celle d’Esther ou de Morgane. Ses longs cheveux, d’un roux sombre, étaient coiffés en une couronne tressée ornée de rubans. Elle portait une magnifique robe rouge et or aux grandes manches évasées et au décolleté qui ne laissait pas beaucoup de place à l’imagination. Ses seins semblaient sur le point de bondir hors du tissu tant le laçage de son corset les remontait près de sa gorge.

Deux hommes, qui ressemblaient à des majordomes en costume et nœud papillon, se tenaient à ses côtés, contrastant avec le style plutôt médiéval que dégageait son apparence.

— Tu te souviens de Dean et Joe ?

— Bien sûr.

J’avais très envie de leur demander de quoi ils étaient en train de parler juste avant que nous arrivions, mais cela aurait probablement paru déplacé. D’autant plus que je n’avais pas la moindre idée de qui pouvait bien me faire face. J’aurais aimé, autant que possible, éviter de froisser encore un membre haut placé de l’administration vampirique. Aussi discrètement que possible, je mis un coup de coude dans les côtes de mon cavalier pour qu’il se rappelle mon existence. Je me doutais que, si le décolleté de Violet m’avait distraite, moi, ce devait être pire pour Azraël !

— Oh ! Je te présente Lena. Lena, voici Violet, l’une des fondatrices, tout comme moi.

— Lena, enchantée. Je croyais que les fondateurs seuls, ou tout du moins, les personnalités… importantes et dirigeantes, étaient conviés à cette réunion de crise.

Le ton de Violet était hautain, et son accent britannique aggravait le phénomène, tout comme le regard presque dédaigneux qu’elle me jeta en disant cela. Ses yeux m’avaient balayée de haut en bas comme on étudie une marchandise. Son attitude me laissa penser qu’elle n’appréciait pas ce qu’elle voyait.

Je sentis une force m’envelopper de façon désagréable. Elle semblait appuyer sur chaque centimètre de ma peau comme pour passer au travers. Je me crispai au bras d’Azraël. Cela me rappelait mes premiers contacts avec Vicky. Était-elle en train d’essayer d’utiliser de la magie sur moi ?

— Violet, ne fais pas preuve d’une telle vulgarité ! fit Azraël pour voler à ma rescousse. Tenter d’abuser de tes pouvoirs de la sorte… Je t’ai connue plus civilisée que ça !

— De plus, Lena est mon invitée, tout autant qu’elle est celle d’Azraël, fit la voix de Morgane derrière moi. Elle s’est jointe à nous dans le combat d’hier, ce qui n’est pas le cas de tout le monde ici.

La pique de Morgane me fit comprendre que Violet n’avait pas assisté à la bataille. Cette dernière effleura mon épaule de sa main avant de me dépasser pour aller se poster à côté de l’un de ses deux sbires.

À peine la pression du pouvoir de Violet s’était-elle dissipée qu’elle fut remplacée par une nouvelle vague d’énergie qui parut traverser toute la pièce. Je n’avais pas la moindre idée de sa provenance, et j’eus comme l’impression qu’Azraël se crispait lui aussi en réponse à sa pulsation.

Morgane arborait une magnifique robe d’un bleu turquoise pâle ornée d’une multitude de volants de tulle. Ses cheveux étaient ramenés en un chignon complexe et élégant au-dessus de sa tête. Seules quelques boucles blondes s’en échappaient pour cascader jusqu’à sa taille.

— Une humaine qui prend part aux combats pour aider les vampires… Tu t’es mis à l’esclavage, Azraël ?

— Oh, mais Lena est bien plus qu’une simple humaine, Violet ! intervint Morgane. Et je ne tolérerais pas une seconde de plus que tu remettes en question sa présence parmi nous. J’espère que je suis bien claire.

— Merci, murmurai-je pour remercier Morgane de prendre ma défense.

— Tu n’as pas à me remercier ! Tu as mis ta vie en péril pour défendre les miens alors que rien ne t’y obligeait. De plus, tu es une personne exceptionnelle, ta place serait dans un musée !

Cela faisait beaucoup d’éloges de la part de quelqu’un d’aussi important. Je me sentis rougir. Toutefois, une légère pression du bras d’Azraël contre le mien me laissa comprendre que je ferais mieux de rester sur mes gardes.

— Exceptionnelle ? répéta Violet, intriguée.

— Cette petite chose étrange a réussi à se lier à notre Azraël, explicita Morgane. Qui aurait cru que son cœur de glace serait capable de battre à nouveau, qui plus est pour quelqu’un qui ressemble autant à sa chère Sonya ?

Violet s’approcha de moi, beaucoup trop près à mon goût, et détailla mes traits pendant de longues secondes. Son regard était si intense qu’elle semblait m’analyser au niveau subatomique.

— C’est donc pour ça que son visage me paraissait si familier ! Est-il possible que Sonya ait eu une descendance mortelle ? La ressemblance est… troublante, en effet.

Je sentais le souffle de ses paroles sur ma joue et j’avais envie de reculer de plusieurs pas, mais le bras d’Azraël me maintenait fermement contre lui. Je ne pouvais pas m’échapper.

— Qu’est-ce que tu es en train de faire à cette pauvre demoiselle ?

Azraël se retourna et je suivis le mouvement, ravie de rompre le contact avec le regard inquisiteur de Violet. Richard marchait vers nous dans la version blanche de la tenue d’Azraël.

— Richard ! Est-ce que tu as déjà rencontré cette… personne ?

— Mademoiselle Lena, fit Richard en me prenant une main et en me faisant faire un tour sur moi-même comme si nous dansions. Vous êtes un vrai caméléon !

— Euh… merci. Je crois.

Comme Richard ne semblait pas vouloir me lâcher, je lançai un regard de détresse à Azraël. À peine quelques secondes plus tôt, j’aurais donné cher pour échapper à son étreinte et pouvoir bouger, et maintenant que c’était le cas, je regrettais. Je m’étais attendue à ce qu’on me remarque, mais je ne pensais pas être l’attraction principale de la soirée. Je n’aimais pas que tous les projecteurs soient braqués dans ma direction. Azraël comprit ma peine et saisit mon autre main pour me faire également tournoyer afin de me ramener dans ses bras.

— Tu ne crois quand même pas que tu vas me piquer ma cavalière, Rich ? Tu n’avais qu’à venir accompagné, toi aussi !

Les bras croisés, mon dos contre la poitrine d’Azraël, toutes ces pirouettes m’avaient donné le tournis. Quand le monde se stabilisa, je vis un groupe de près d’une dizaine de vampires se diriger vers nous. Le fondateur que j’avais rencontré plus tôt, mais dont je ne connaissais pas le nom arborait un surprenant costume doré. Cela contrastait de la plus magnifique des façons avec sa peau sombre. Il s’approcha de moi et plaça un index sous mon menton.

— Il est vrai que c’est saisissant. Je n’ai pas osé faire la remarque plus tôt, mais c’est difficile de ne pas y penser…

Ce contact non désiré supplémentaire fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase. Je me dégageai de l’étreinte d’Azraël et, tapant d’un doigt menaçant sur la poitrine de l’homme, je le repoussai.

— Non, mais ça suffit oui ? Qui vous a autorisé à me toucher, vous ? Et vous ? fis-je à l’intention de Violet et de Richard.

— Toutes mes excuses, dit ce dernier en exécutant une courbette dans ma direction. Mais c’est qu’elle mord, cette petite chose !

Plusieurs vampires éclatèrent de rire. Je pivotai vers Azraël à la recherche de soutien, mais il semblait lui aussi trouver la situation amusante. Cela finit de me mettre en rogne.

— De toute façon, vous n’avez pas besoin de moi ici. Morgane, je suis désolée, je crois que je vais retourner dans ma chambre. Mais merci pour l’invitation !

Je tournai les talons et franchis la lourde porte de marbre alors qu’une femme en robe courte rouge entrait. Elle s’écarta sur mon passage en voyant la vitesse à laquelle je me déplaçais. J’étais presque arrivée au niveau du salon quand Morgane apparut devant moi, comme si elle sortait du sol. Elle m’attrapa par le bras et avant même que j’aie le temps de cligner des yeux, nous étions de nouveau dans la salle du rituel.

— Je ne le dirai pas une fois de plus, commença Morgane d’une voix puissante qui me fit vibrer les tympans. Lena est une invitée ici, non pas en tant qu’amuse-bouche, ou animal de compagnie, ou quoi que ce soit d’autre. Elle est aussi bien sous la protection d’Azraël et d’Esther que sous la mienne, donc je ne tolérerai plus aucun débordement.

Morgane me lâcha le bras, que je m’empressai de frotter en y jetant un œil. Cela allait me laisser un bel hématome… Toutefois, quand je relevai la tête, toute l’assemblée s’était agenouillée devant nous. Cela représentait une vingtaine de personnes, ce qui était à la fois impressionnant et un peu gênant, je devais l’avouer. J’aperçus Azraël qui se redressait avant de me faire signe, aussi, je me faufilai jusqu’à lui.

— Toute éventualité, hein ? fis-je, moqueuse.

— Tu vois que tu n’as pas besoin de moi, finalement. Tu t’en sors très bien !

Les autres vampires se relevèrent avant de se disperser en petits groupes autour des tables. Le calme s’installa à nouveau en quelques secondes, comme si rien de grave ne s’était passé. Mon pouls trahissait pourtant encore les vives émotions qui m’habitaient.

— J’en ai marre que des gens que je ne connais pas me touchent sans rien me demander ! finis-je par dire.

— Je suis désolé. On n’est pas vraiment très…

— Civilisés ? C’est quand même ironique alors qu’il est possible que certains d’entre vous aient été témoins de la naissance et de l’évolution de plusieurs civilisations !

— J’allais dire « sociables »…

— Pardon. Je suis en colère. Si seulement on avait à boire, histoire que je noie mon absence de joie d’être ici dans l’alcool…

Comme si une quelconque divinité recluse dans un recoin de l’univers avait entendu ma prière, des serveurs en tablier blanc et en veston écarlate apparurent avec des plateaux.

— Champagne ? me demanda l’un d’eux, légèrement penché en avant, un bras dans le dos.

— Et comment !

Azraël prit deux flûtes et m’en tendit une, puis l’homme se redressa avant de poursuivre sa progression. Je bus une gorgée en détaillant l’assemblée. Dire que si l’un d’entre eux le désirait, il pourrait mettre fin à mon existence en moins de temps qu’il m’en faudrait pour claquer des doigts. Cette pensée me fit frissonner. Je me demandai ce qui arriverait si quelqu’un passait à l’acte. Serait-il exécuté ? Je me doutais que ce serait le cas si Azraël était également tué dans le processus. Mais s’il survivait…

Je vis Richard approcher alors que ces idées tournaient dans mon esprit. Il tendit un bras vers moi avant de le laisser retomber.

— Je voulais m’excuser. Si je vous ai mise mal à l’aise, un peu plus tôt, sachez que ce n’était pas mon intention.

— Je crois que si je dois continuer à vous fréquenter, je vais devoir me faire une raison et m’habituer au fait que vous êtes tous très… tactiles.

— Me fréquenter ? Moi ? fit-il en portant une main à sa poitrine. Mais ce serait trop d’honneur !

— Je parlais des vampires, en général ! Pas de vous, en particulier !

— Celle-là, tu ne l’avais pas vue venir, hein ?

Azraël se moquait gentiment alors que le visage de Richard laissait place pendant une seconde à une mine déconfite. Le sourire qu’il affichait généralement revint tout aussi vite. Il avait la prestance d’un prince charmant, ainsi que l’attitude.

Deux épais sourcils bruns surlignaient ses yeux bleus qui auraient presque pu rendre Azraël jaloux. Son nez était étonnement fin, presque trop, ce qui paraissait bizarre pour un vampire, eux qui m’avaient habituée à tant de perfection. Malgré cela, il restait très agréable à regarder. Ses lèvres étaient légèrement retroussées, laissant apparaître des dents d’une blancheur stupéfiante. Ses cheveux, mi-longs, étaient tirés en arrière et attachés au niveau de sa nuque.

— En effet, finit-il par dire, je ne l’avais pas vue venir ! De toute façon, le passé nous a démontré que c’est toujours toi qui gagnes, en matière de filles !

— Oh ! Vous avez des histoires croustillantes à me raconter ?

Quand je m’entendis poser cette question à voix haute, je me fis la réflexion que j’avais peut-être bu mon champagne un peu vite… Tant pis !

— Il y a toujours eu une sorte de… compétition entre nous. Comme on nous compare souvent l’un à l’autre… commença Azraël.

— Les yeux bleus, les longs cheveux… C’est beaucoup trop facile ! Comment est-ce que Morgane nous avait appelés, déjà ?

— « Les séducteurs de ces dames » !

— Ah oui !

Tous deux éclatèrent de rire. Je devinais dans l’attitude de Richard qu’il aimait jouer de son charme, mais Azraël… Depuis que je le connaissais, je l’avais rarement vu en faire usage, à part pour blaguer. J’avais du mal à imaginer qu’ils pouvaient être mis en compétition. Il était toutefois vrai qu’ils auraient pu aisément passer pour frères. Comme l’avait signalé Richard, ils avaient la même allure générale. Ce soir, leurs costumes qui se répondaient renforçaient encore cette impression.

— Qui a marqué le plus de points, jusqu’à présent ? demandai-je.

J’étais bien décidée à essayer de glaner des informations. L’occasion était bien trop belle pour prendre le risque de ne pas en profiter.

— Rich, sans aucun doute !

— Ma victoire est incontestée, voyons. C’est à peine si Azraël daigne sortir de sa tanière depuis la disparition de Sonya. C’est triste quand même…

Le ton désinvolte que le vampire employa déclencha chez moi une vive émotion. Je sus immédiatement qu’elle n’était pas mienne quand je commençai à m’en prendre à lui.

— Tu es qui pour juger, comme ça ? Tu n’as jamais connu l’amour, et encore moins le grand amour ! Tes conquêtes sont comme des mouchoirs en papier : tu t’en sers, puis tu les jettes sans la moindre considération !

— Lena, vous allez bien ?

Richard avait reculé d’un pas, l’air interloqué, alors que je lui hurlais dessus. J’ignorais parfaitement ce qui m’avait pris. C’était comme si j’étais devenue le vaisseau de la colère d’Azraël et que j’avais dit tout haut ce qu’il pensait depuis longtemps.

— Euh, pardon. Je ne sais pas ce qui…

Une main se posa sur mon épaule, et instinctivement, j’y ajoutai la mienne. Elle appartenait à Azraël, je n’avais même pas besoin de vérifier. Plusieurs vampires s’étaient tournés vers nous, cessant toute conversation. Une silhouette se glissa derrière Richard avant de le contourner pour me faire face.

— Eh bien ! Je vois que ce lien n’est pas près de se rompre, fit Esther, un sourire triste aux lèvres.

— Qu’est-ce que ça peut bien te faire ? demanda Azraël sur la défensive.

— Je m’en fais pour toi. Et pour Lena. Je n’aimerais pas perdre l’un d’entre vous s’il devait arriver quelque chose, et encore moins vous perdre tous les deux.

Elle posa sa main par-dessus les nôtres et me fixa tendrement. Ses yeux dorés cernés de khôl semblaient vouloir me traverser. Je me focalisai sur sa tenue afin de ne pas y plonger mon regard, de peur que cela lui fournisse une porte d’entrée vers les tréfonds de mon esprit. Je notai qu’elle portait une ample combinaison-pantalon à motif floral multicolore. C’était la première fois que je la voyais vêtue d’autre chose que d’une robe, et elle n’en était pas moins stupéfiante de beauté.

Malgré ce qu’elle avait fait à Azraël, c’était quelqu’un pour qui j’avais de l’admiration. Et autre chose m’habitait quand je me tenais à ses côtés. Je n’arrivais pas à mettre de mots dessus. C’était une certitude absolue que j’avais au plus profond de mon être : son intérêt pour ma personne n’était pas feint. Peut-être que les motivations derrière celui-ci étaient discutables, mais je savais qu’elle remuerait ciel et terre pour me sortir d’une mauvaise passe.

— Tu t’es attendrie avec le temps ! Comme c’est mignon…

Morgane prononça ces mots d’un ton méprisant. Esther, Azraël et moi tournâmes la tête en un seul mouvement dans sa direction. Elle affichait un sourire narquois. Elle n’avait aucun autre but que de tenter de faire du mal, je le sentais.

— Tout le monde n’a pas un cœur de pierre comme toi, lui rétorqua Esther.

— Allons, allons, Mesdames ! Vous êtes beaucoup trop charmantes pour vous crêper le chignon de la sorte !

Richard, avec ses manières de séducteur, essayait de calmer le jeu, mais pendant une seconde, je me demandai si cela n’allait pas, au contraire, jeter de l’huile sur le feu.

Je glissai un coup d’œil à Esther qui haussa les épaules avant de tourner les talons pour caresser la joue de Richard.

— Toi, alors ! Est-ce qu’il y a la moindre chose sur cette terre qui ne constitue pas un amusement pour toi ?

Richard sourit avant de s’approcher vivement d’Esther en tentant de l’embrasser. Celle-ci bondit sur le côté, l’esquivant.

— Tu me fends le cœur à me résister depuis tous ces siècles, tu le sais ?

Il porta ses mains à sa poitrine et fit mine de s’effondrer au sol. Je pouffai de rire devant le ridicule de la situation. Plusieurs personnes de l’assemblée en firent de même, et l’atmosphère se détendit à nouveau.

Les bavardages reprirent. Cette soirée était un ouragan d’émotions diverses qui allaient et venaient avec une rapidité et une force déconcertantes. Je me demandai si toutes les réceptions de vampires étaient aussi mouvementées. Une seconde tournée de champagne fut servie et alors qu’Azraël était en grande discussion avec l’homme en doré, Richard s’approcha de moi.

— C’est qui, lui ? en profitai-je pour chuchoter en me penchant vers lui pour m’assurer que personne d’autre ne puisse m’entendre.

— C’est Apollon. Un fondateur, m’expliqua-t-il.

— C’est peut-être stupide, mais je n’avais jamais vu de vampire noir… On dirait que si votre peau s’éclaircit avec le temps, alors la sienne s’assombrit, non ?

Je portai ma main à ma bouche, surprise par mes propos. Ma réflexion était d’une indélicatesse folle.

— Ne vous en faites pas, votre remarque n’a rien de déplacé. J’imagine que vous connaissez peu de vampires pour penser que de telles considérations pourraient nous heurter.

J’acquiesçai d’un hochement de tête avant de boire une gorgée de champagne pour dissimuler mon embarras.

— Cela fait longtemps que vous êtes liée à Azraël ?

— Un mois environ…

— Le phénomène est stupéfiant, n’est-ce pas ?

— Vous avez déjà été lié ?

La façon dont il m’avait posé la question ne laissait aucune place au doute. Richard ajusta sa cravate d’un mouvement un peu trop vif.

— Je ne voulais pas être impolie…

— Non, ne vous en faites pas. Je me suis retrouvé lié à une naïade quelque temps après avoir fait des folies de nos corps…

Il paraissait nostalgique. Cela semblait avoir constitué une expérience agréable pour lui. Une foule de questions se déversait dans mon esprit.

— Une naïade ?

— Une fée des eaux, si vous préférez.

J’étais sidérée. Pourtant, Azraël m’avait prévenue que les fées existaient. Je me demandai de quoi elles avaient l’air, où elles étaient cachées.

— Wouah, il y a encore tant de choses que j’ignore !

— Cela viendra avec le temps, si vous continuez à nous « fréquenter », comme vous disiez un peu plus tôt. Puis-je vous poser une question à mon tour ?

— Allez-y.

— Avez-vous une idée de pourquoi vous ressemblez autant à Sonya ?

Je pivotai vers mon interlocuteur, stupéfaite. Personne ne m’avait personnellement et directement interrogée à ce sujet.

— Je ne sais même pas qui c’est… Azraël ne veut pas vraiment m’en parler. Je sais seulement qu’elle est morte.

— Je ne suis pas sûr d’être celui qui doit vous raconter ces choses-là, mais je l’ai connue, autrefois.

— Dites-m’en plus, s’il vous plaît !

Ma phrase s’était littéralement muée en une supplique. Les yeux de Richard croisèrent les miens avant qu’il regarde par-dessus son épaule. Il passa un bras précautionneux autour de ma taille et m’attira dans l’ombre d’un angle de la pièce, à l’écart des anneaux lumineux dessinés par les lanternes. J’avais l’impression qu’il allait me révéler des secrets honteux, ou que nous ne devions surtout pas être vus ensemble. Je trouvais la situation excitante malgré moi.

— Sonya était une puissante magicienne. L’une des plus puissantes, si vous voulez mon avis, commença-t-il à voix basse. Pour Azraël, ce fut le coup de foudre… Mais elle lui a résisté avant d’être promise à un autre homme !

— Vous n’étiez quand même pas cet homme-là !

— J’aurais aimé, dit-il avec un sourire nostalgique. C’était une femme splendide, une femme forte. Probablement trop pour le temps dans lequel elle vivait. N’importe qui l’ayant un tant soit peu connue, même quand elle n’était encore qu’une simple mortelle, aurait aimé être à ses côtés pour l’éternité.

Je déduisis de ses propos qu’elle avait été un vampire.

— Que s’est-il passé ?

— Pour faire simple, les hommes… ce n’était pas tout à fait son genre. Cela, mêlé à ses pratiques… Ajoutez une épidémie, et les gens ont cherché un coupable. Elle a été brûlée vive comme les sorcières d’antan pour apaiser la colère divine.

— Le feu vous est fatal ?

— Si vous devez vous débarrasser d’un vampire, un jour, optez pour le feu. C’est probablement l’une des façons les plus sûres de tuer l’un des nôtres.

— C’était quel genre de personne ?

Richard prit un moment, comme s’il choisissait avec soin les mots qu’il allait employer.

— Une personne solaire. Vraiment. Elle était lumineuse, pleine de vie.

Le terme qu’il avait utilisé me glaça le sang. Vicky, en particulier, avait pensé que ma magie pouvait être liée au soleil… La coïncidence était trop grosse pour que je ne la remarque pas.

Je n’eus pas le temps de poser plus de questions. Les portes de marbre s’ouvrirent bruyamment et quatre membres de la Nuée Sacrée entrèrent, transportant une sorte de civière. Les vampires s’écartèrent sur leur passage alors qu’ils se dirigeaient vers le fond de la pièce. D’autres hommes en uniforme écarlate suivirent, chargés de plusieurs objets, et tous s’affairèrent un moment. L’assistance disséminée dans la salle s’était figée devant cet étrange spectacle.

Quand enfin ils repartirent, Karyna était installée sur une lourde chaise, ses mains attachées aux accoudoirs par un tissu sombre. D’épaisses chaînes entravaient également ses pieds. Sa tête pendait sur sa poitrine comme si elle était inconsciente.

Morgane nous fit signe de nous rassembler, et nous avançâmes, dessinant un demi-cercle autour de Karyna. Je repérai Azraël et le vis se faufiler jusqu’à moi. Le savoir à mes côtés me rassura. Nous allions entrer dans le vif du sujet, et le simple fait d’y penser me nouait la gorge d’angoisse.

— Karyna, Karyna… Il est temps, commença Morgane en haussant la voix et en s’approchant d’elle. Tu es ici devant nous, car tu as mis en danger notre espèce. Tu n’as pas respecté nos règles, et des mortels ont découvert où tu te terrais.

L’accusée releva la tête d’un mouvement sec afin de basculer en arrière sa queue de cheval blonde qui était venue se placer en travers de son visage.

— Les règles sont cruelles… Trop difficiles à respecter.

— On y arrive bien, nous, l’interpella Violet.

— Elles datent d’un autre temps, tenta de se justifier Karyna. Elles devraient changer. Elles ne correspondent plus à la société d’aujourd’hui.

Je me surpris à trouver du sens dans ses propos. Les règles qui régissaient la vie des vampires, pour ce que je savais, ne semblaient pas tenir compte des évolutions que le monde avait subies ces cent dernières années, ou plus.

— Si je peux me permettre, est-ce que quelqu’un peut nous rappeler les faits ? Je ne suis pas sûr d’avoir compris de quoi on l’accuse exactement…

L’homme qui avait parlé m’était inconnu. Je n’étais même pas certaine de l’endroit d’où provenait sa voix.

— Azraël, tu veux bien ?

Morgane accompagna sa requête d’un geste de la main qui me laissa penser qu’elle n’en avait rien à faire. Qu’elle n’avait pas envie de se plier à ce genre d’exercice. Cela me donna un instant l’impression que faire couler le sang était la seule raison de ce rituel. Je me doutais toutefois qu’il n’en était rien. Les vampires ne s’embêtaient probablement pas avec des choses qui ne présentaient aucune importance pour eux.

Azraël me lâcha la main, et je ne réalisai qu’à cet instant précis que je m’en étais saisie un peu plus tôt. Il se fraya un chemin entre les personnes qui se tenaient devant nous et s’approcha de Karyna. Il évoqua notre enquête préliminaire, les prisonniers dans les sous-sols du manoir, l’attaque nocturne par des militaires humains et finit avec la mort de Soren.

— Soren est mort ? Et on ne nous en parle que maintenant ?

— Cela sera abordé dans la seconde partie de ce procès, mes chers amis. Chaque chef d’accusation sera traité l’un après l’autre. Ne vous inquiétez pas…

Morgane paraissait s’impatienter. Elle voulait que Karyna soit jugée aussi bien pour ce qu’elle avait fait à Soren que pour toutes ses exactions de ces dernières années. Je trouvais cela louable, très juste, mais le reste de l’audience ne semblait pas de mon avis.

— Sommes-nous certains que l’attaque n’est pas une vendetta locale ? demanda Violet non loin.

— L’homme qui a été capturé a clairement parlé du gouvernement et de l’armée, rappela Azraël. Aucun doute n’est permis.

Morgane était retournée s’installer derrière la chaise de Karyna. Ses mains posées sur le dossier, comme elle l’avait fait dans la salle de réunion, elle regardait l’assemblée autour d’elle.

— L’heure est grave. Les mortels savent que nous foulons la même terre qu’eux, et ils semblent déterminés à ne pas nous laisser en paix.

— Ils ne savent presque rien, intervint Richard. Je ne crois pas que nous soyons réellement en danger.

Les vampires autour de moi s’agitèrent, marmonnant parfois quelques mots. Ils semblaient ne pas trop savoir quoi penser de tout cela. Azraël était revenu s’installer à mes côtés, m’aidant à me sentir moins seule.

— Quoi qu’il en soit, les évènements de la nuit passée sont bien de la responsabilité de Karyna. Nous pouvons tous nous accorder sur cela, n’est-ce pas ? Tu as quelque chose à ajouter pour ta défense ?

Un sourire mauvais se dessina sur les lèvres de l’accusée et son regard me transperça.

— C’est sa faute à elle, pas la mienne !

Tout le monde se retourna pour m’observer alors qu’elle m’avait désignée d’un mouvement du menton. Je ne savais pas quoi dire, quoi faire. Je reculai d’un pas et me heurtai à Richard.

— Je… Je n’ai rien fait.

— Peux-tu jurer ne pas être impliquée ? me demanda Apollon.

Je trouvais sa question étrange, mais m’empressai néanmoins d’y répondre.

— Oui, je vous le jure !

— Elle ne ment pas, intervint Esther.

— Elle a demandé les dossiers à la police. Je suis certaine que c’est ce qui a attiré leur attention, insista Karyna.

— Je ne pouvais pas savoir !

— Nous ne connaissons pas la chronologie des évènements. Nous ne saurons donc jamais si l’armée a commencé à te soupçonner avant ou après que Lena a demandé les informations à la police, fit remarquer Richard.

J’aurais voulu me retourner pour le remercier de prendre ma défense, mais je n’en eus pas le temps, la voix d’Esther retentissait déjà.

— Ce que dit Richard est vrai. Tu cherches simplement un bouc émissaire. Si vous n’aviez pas semé le chaos autour de ton manoir, toi et les tiens, tout cela ne serait pas arrivé. Lena n’a enlevé et séquestré personne, à ma connaissance !

— S’il vous plaît, s’il vous plaît, demanda Morgane. Est-ce que nous pourrions ne pas dévier du sujet ? Ce n’est en effet pas Lena qui a tué ces gens. Qui en a enfermé certains pendant des années… Ce ne sont pas nos façons de faire, Karyna, et tu le savais !

— Tout cela ne correspond pas à nos principes, ajouta une femme à la peau fripée en s’avançant vers l’accusée. Notre organisation tout entière repose sur le fait de privilégier la qualité sur la quantité. Pourquoi être allée à l’encontre de cela ?

Je reconnus la voix que j’avais entendue dans la salle de commandement. Cette femme paraissait avoir près de quatre-vingts ans. C’était la première fois que je rencontrais un vampire qui n’avait pas été transformé dans la fleur de l’âge.

— Parce qu’on leur est supérieurs, Elena ! Supérieurs en tout ! Et on ne devrait même pas en profiter ? Ils devraient être du bétail ! Les plus vigoureux ne devraient être rien de plus que nos esclaves !

Les mots de Karyna claquaient dans l’air comme un fouet. Elle les crachait avec une haine qui dépassait l’entendement.

— Karyna chérie… Tu ne vaux pas mieux qu’eux avec ce genre de comportement. Est-ce pour cela que tu as tué Soren ? Pour imposer ta vision des choses ?

La voix douce d’Elena ne semblait pas à sa place dans cette pièce après ce déchaînement de rage à l’état brut.

— Il avait amorcé un début de changement. Il ne nous avait pas obligés à cultiver la terre, déjà. Alors, pourquoi ne pas aller au bout du processus ?

— Tu penses vraiment que c’est ça, le bout du processus ? Élever les mortels comme du bétail pour nous en nourrir ?

— Et pourquoi pas ?

— Vu comment ils étaient traités, tes pouvoirs ne doivent plus être ce qu’ils étaient, je me trompe ?

Azraël avait parlé d’un ton froid comme la pierre.

— Ils sont encore assez puissants pour avoir fait croire à ta chère Lena qu’elle était morte !

Ses paroles débordaient de venin. Elle ne souhaitait qu’essayer de me blesser en me rappelant ce qu’elle m’avait fait, et je pris sur moi pour ne pas réagir. Cela lui aurait procuré beaucoup trop de plaisir et lui aurait attribué plus d’importance qu’elle n’en méritait. Je chassai le souvenir des visions que j’avais eues quand elle m’avait attaquée pour ne pas perdre mon assurance.

— Encore heureux que tu puisses atteindre un mortel affaibli après l’avoir mordu, se moqua Azraël. C’est la moindre des choses pour « l’espèce dominante », non ?

Karyna s’agita sur son siège, mettant à rude épreuve les entraves de tissu qui lui maintenaient les poignets. Je me demandai comment elles pouvaient la tenir immobilisée. J’avais vu Esther briser des chaînes à mains nues. Elle aurait dû pouvoir se dégager s’il s’agissait de liens conventionnels. J’en déduisis que c’était quelque chose d’autre, probablement une magie quelconque.

— Je pense qu’on a fait le tour de la question, intervint Morgane. Maintenant, que souhaites-tu dire concernant le meurtre de Soren ?

Karyna, à ma grande surprise, resta calme. Je m’étais attendue à ce qu’elle oppose avec véhémence des arguments pour justifier son comportement, comme elle l’avait fait jusqu’à présent.

— Il n’avait pas le courage de ses convictions. Nous méritions un meilleur chef.

Sa voix était froide et posée. Elle n’était plus dans l’émotion ni dans la haine. Elle débordait d’assurance, de confiance. Elle croyait en ses propos du plus profond de son cœur.

— Et tu aurais dû être ce meilleur chef ? s’exclama Apollon. Tu n’as toujours été qu’une sauvage assoiffée de sang !

— Ça arrangeait bien Soren pour que je fasse toutes les choses qu’il ne souhaitait pas faire et garder ses mains propres !

Elle n’était pas sur la défensive, mais plutôt amusée. Cela me donnait froid dans le dos.

— Tu n’as donc rien à dire pour ta défense ? demanda Morgane après un long silence.

— Je ne vois vraiment pas ce que je pourrais ajouter. Je l’ai tué. Point.

— Karyna, reprit Morgane en haussant la voix. Tu as mis en péril nos existences et tu as tué l’un des nôtres. Pire encore, tu as tué l’un des membres fondateurs de notre population sur ce continent, et ton Maître. Tu l’as tué pour prendre sa place et son pouvoir. Ceci est une trahison manifeste, un crime des plus graves au sein de notre espèce, si ce n’est le plus grave. Quelqu’un souhaite-t-il ajouter quelque chose ?

À part les craquements du feu au centre de la pièce, le silence était de plomb. Personne ne prit la parole pour défendre Karyna ni pour l’accabler. Au bout d’un moment, que je trouvai particulièrement long, Morgane décida que personne n’allait intervenir.

— La punition pour le meurtre est la mort. Karyna, je te condamne donc à mort. Qui est d’accord avec la sentence ?

Tout le monde leva la main. Certains rapidement, d’autres plus timidement. Mais je suis presque certaine qu’aucun ne s’abstint. Azraël m’attrapa le bras. Je résistai, ne souhaitant pas m’impliquer dans la mise à mort de quelqu’un, même d’un vilain méchant vampire. Utilisant sa force, il m’obligea à maintenir ma main au-dessus de ma tête.

— Tu n’as vraiment pas envie de ne pas voter pour, murmura-t-il sèchement.

Sa phrase ne laissait aucune place au doute. Il valait probablement mieux que je sois du côté des buveurs de sang plutôt que je me les mette à dos. J’arrêtai donc de résister en soupirant aussi discrètement que possible.

Morgane embrassa l’assemblée du regard avec un air de contentement.

— Bien. Karyna, un dernier mot ?

— Az… Je t’ai aimé, tu sais. Vraiment.

Bien que nous ayons baissé nos mains, Azraël me tenait toujours le bras, et je le sentis se crisper.

— Ta vision de l’amour est une chose horrible, Karyna. Si je le pouvais, je m’effacerais moi-même la mémoire pour me faire oublier ce que tu m’as fait endurer. Pour oublier jusqu’à ton existence même.

Ses derniers mots n’étaient plus qu’un souffle. Je savais qu’il ne voulait pas simplement l’accabler, mais qu’il souhaitait être honnête envers elle, et exorciser les démons qui le hantaient depuis leur aventure. J’espérais que cela l’aiderait à avancer.

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