Sombres Supplices (French Edition)

Célia Barrachina · Chapitre 2 sur 20

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Sombres Supplices (French Edition)

Prologue

 

Une odeur d’épices et de chocolat flottait dans l’air. En sourdine, je distinguais une de ces chansons de Noël dont les grelots de l’introduction m’avaient obligée à changer de station au moins trois mille fois ces derniers jours.

Deux immenses sapins, décorés de blanc et de rouge, encadraient la cheminée en face de moi. Leurs guirlandes lumineuses clignotaient, chacune à un rythme différent. Ce manque de synchronisation créait une sorte de cacophonie visuelle particulièrement désagréable. Des cadeaux emballés dans des papiers bariolés, se mariant mal les uns avec les autres, s’entassaient à leurs pieds.

Les flammes de l’âtre venaient lécher deux chaussettes de Noël qui semblaient pleines à craquer. Des branches de sapin, décorées elles aussi, recouvraient le manteau de la cheminée.

J’étais assise sur un magnifique fauteuil de velours rouge au cadre en bois doré et je me demandais ce que je faisais là. L’ambiance des fêtes régnait partout où mon regard pouvait se poser. J’avais la vilaine impression que quelqu’un, qui n’avait aucun goût, avait tenté d’en faire trop. À cause du manque d’harmonie manifeste, le résultat n’était ni féerique ni enchanteur.

Le bruit caractéristique d’un train miniature attira mon attention. Je remarquai que ses rails couraient dans toute la pièce, s’enroulant autour de mes jambes et des arbres.

Le père Noël se matérialisa soudain à mes côtés, un plateau à la main, comme si de rien n’était. J’y pris les deux coupes de champagne rosé et il s’assit à côté de moi alors que je lui en tendais une. Le fauteuil semblait s’être étiré pour lui laisser la place de s’installer sans que je m’en rende compte.

— Je te souhaite un joyeux Noël, dis-je en trinquant avec l’homme à la barbe blanche.

— Un joyeux Noël à toi !

Le père Noël pivota et me fit face. Un immense sourire se lisait sur ses traits grimés qui me paraissaient vaguement familiers. Ses yeux étaient deux saphirs étincelants qui reflétaient les lumières intermittentes des sapins.

Je pris une gorgée de champagne. Il avait une saveur ferreuse, un peu désagréable. Je me retins néanmoins d’en faire la remarque à mon hôte. Quelque chose me disait que, pour mon bien, je devais m’abstenir.

Le petit train poursuivait son circuit dans toute la pièce, passant non loin de mes pieds, et j’avais l’impression que le feu dans la cheminée enflait de plus en plus.

— Est-ce que tu as été sage, cette année ?

— Je crois que oui.

Je me sentis rougir en répondant à la question traditionnelle sans savoir réellement pourquoi.

— Alors j’ai peut-être un petit quelque chose pour toi !

Le père Noël me tendit un gros cadeau doré entouré d’un ruban blanc. Quand il le posa sur mes genoux, j’eus l’impression que la boîte s’agitait. Mon cœur accéléra sous le coup de la surprise.

— Il ne fallait pas !

— Mais si ! Allez, ouvre-le !

Je soulevai le couvercle du présent pour y trouver un adorable chaton gris tigré. Une minuscule écharpe rouge était nouée autour de son cou, et il portait un bonnet de Noël.

— Il est trop mignon !

Je pris le petit animal à deux mains, le sortant de sa boîte, et le déposai sur le canapé à côté de moi. Il tourna sur lui-même une fois, puis deux, avant de s’allonger, la tête sur ses pattes.

— Je savais qu’il allait te plaire. Mais, ce n’est pas fini !

Le père Noël me tendit un second cadeau. Je déchirai le papier doré pour y découvrir un écrin bleu foncé. Je l’ouvris, m’attendant à trouver un bijou, mais il contenait une sorte de dague antique. Le manche, finement ciselé, était orné de pierres précieuses. Je ne parvenais toutefois pas à distinguer ce qu’il représentait. Sa lame était légèrement courbée. Je n’avais jamais rien vu de tel. Je pris l’arme en main, et sentis comme une puissance en émaner et envahir tout mon corps.

— Ça a l’air d’être un objet rituel, chuchotai-je.

— Avoir de bons outils, c’est important !

— Merci beaucoup, dis-je en me penchant vers le père Noël pour lui déposer un baiser sur la joue.

Il me sourit en caressant le chaton qui semblait s’assoupir. J’allais ajouter quelque chose quand l’une des chaussettes épinglées sur le manteau de la cheminée s’enflamma.

Je me tenais immobile, la dague en main, à regarder l’incendie se propager, incapable de bouger. J’avais soudain l’impression de ne plus être que spectatrice de mon absence de réaction. Il me semblait normal que je reste plantée là, à contempler le feu qui rampait le long des branches de sapin décoratives pour enfin gagner les arbres eux-mêmes. Les piles de cadeaux s’embrasèrent ensuite, les flammes atteignant le canapé dans lequel nous étions installés. Contre toute attente, je ne sentais aucune chaleur, et aucune panique ne montait en moi. Le chaton ouvrit alors les yeux avant de pousser le plus adorable des miaulements et de se rouler en boule. Le costume du père Noël était en train de brûler, mais son regard était toujours fixé sur moi.

— Il faudrait peut-être faire quelque chose pour le feu, non ? demandai-je le plus calmement du monde.

Les flammes m’entouraient, léchant ma peau, mes vêtements. Je ne ressentais pourtant pas de douleur. Rien. Le père Noël m’attrapa alors violemment par les poignets.

— Reste avec moi !

Sa barbe et son visage dégoulinaient, comme s’ils fondaient.

— Mais qu’est-ce qui te prend ?

— Reste avec moi, je te dis ! Ça va aller ! Les secours arrivent bientôt !

Je ne comprenais rien à ce qui se passait. Il continuait à me secouer, me tenant la tête à présent. La lueur des flammes m’aveuglait, et je finis par ne plus rien y voir du tout. Le père Noël m’avait lâchée et il ne restait plus que le néant le plus absolu.

Après un temps qui me parut extrêmement long, les contours d’un autre visage commencèrent à apparaître. Ces joues rebondies, ces yeux sombres maquillés de noir, cet anneau dans la narine. Je savais qui c’était.

— Dieu, merci, tu es réveillée !

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Le visage souriant d’Olivia, penchée au-dessus de moi, avait remplacé les flammes. Tout cela n’était donc qu’un vilain cauchemar. La réalité ne me laissa pas le temps de me demander quelle pouvait en être la signification.

— Comment tu vas ?

Des mèches de cheveux aux extrémités roses me chatouillaient les joues tant elle était proche.

— Toi, tu as encore changé de couleur de cheveux, lui répondis-je péniblement.

Ma gorge et ma bouche étaient sèches, comme si je n’avais pas bu depuis des jours. Le passage des mots me blessait tels des morceaux de verre. Je ne savais pas si j’avais réellement réussi à prononcer ma phrase en entier.

— Oui, mais on s’en fout ! Comment tu vas ?

Elle s’éloigna et versa de l’eau dans un gobelet. Elle me le tendit et glissa la paille entre mes lèvres. J’avalai une gorgée.

— Ça va, je crois.

Je voulus tourner la tête, mais n’y parvins pas. Je n’avais pas la moindre idée de ce qu’il se passait. Tout mon corps me paraissait anormalement lourd et cotonneux à la fois. Je sentis une vague d’angoisse et de panique déferler sur moi.

Je ne reconnaissais pas ces murs verts. Pourquoi est-ce que je n’arrivais pas à bouger comme je le souhaitais ? Un de mes bras refusait également de réagir. Où est-ce que j’étais ?

— Calme-toi. Tout va bien, me chuchota-t-elle en s’approchant tout près. Tu es à l’hôpital.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

Alors que je posais la question, le souvenir d’un choc me revenait vaguement.

— Tu as eu un accident. Il semblerait que tu te sois endormie au volant, ou que tu aies fait un petit malaise, d’après les médecins.

— Il y a des blessés ? Et ma voiture ?

— Tu as heurté une borne en béton et ta voiture est tombée dans le port. Personne n’a été blessé, à part toi, et ta voiture est au fond de l’eau.

— Dans l’eau ?

Je ne me souvenais pas du tout de ce que je pouvais bien être allée faire au port. J’avais beau me concentrer, la seule chose que j’avais en mémoire était une sensation d’impact qui comprimait mon thorax.

— Tu y serais probablement restée si personne n’avait été sur place. Les pompiers ont dit qu’un homme a plongé pour te sortir de ta voiture !

Je n’en revenais pas. J’avais eu une chance folle pour que quelqu’un soit là juste au bon moment.

Je partis dans un éclat de rire incontrôlable. La situation n’avait pourtant rien de comique, mais je ne pouvais vraiment pas m’en empêcher. C’était plus fort que moi.

— Ça doit être la morphine, murmura Olivia en me regardant comme si j’avais perdu l’esprit. Je vais chercher quelqu’un.

Je voulais me tenir les côtes, mais mon bras gauche ne répondait pas à mes ordres. Je savais qu’à rire ainsi, mes abdominaux auraient dû être douloureux. De façon fort surprenante, il n’en était rien. De vagues chatouilles remontaient mon ventre, rien de plus. Je finis par réussir à me calmer après quelques secondes.

Olivia revint accompagnée d’une grande femme en blouse blanche. Ses cheveux grisonnants étaient attachés en une haute queue de cheval. Elle prit des lunettes dans sa poche de poitrine et les hissa sur son nez avant d’attraper un bloc-notes au pied de mon lit. Elle le feuilleta un instant et le plaqua ensuite contre elle, croisant ses doigts dessus.

— Mademoiselle Scarlett, vous avez beaucoup de chance de vous en être tirée avec aussi peu de blessures. Je suis le docteur Harper. Est-ce que vous savez ce qui vous est arrivé ?

Olivia s’était placée à côté de moi, une main posée sur la mienne, celle que je parvenais encore à bouger. J’attrapai ses doigts, prise d’une angoisse soudaine à l’idée d’en apprendre plus sur mon état. Elle affirma sa présence en les serrant un peu plus fort.

— J’ai eu un accident.

— Oui, et votre voiture a atterri au fond de l’océan. Les tests de dépistage pour l’alcool et les stupéfiants se sont avérés négatifs. Tout porte à croire que vous ne rouliez pas anormalement vite non plus, puisque vos blessures ne sont pas trop graves. Le choc vous a cassé ou fêlé plusieurs côtes, et votre bras gauche est fracturé dans la partie haute de l’humérus. Nous avons stabilisé toutes ces fractures, et vous êtes pour l’instant sous morphine pour la douleur.

Au fur et à mesure que le médecin énumérait mes blessures, des larmes étaient montées à mes yeux, et je sentais qu’elles s’apprêtaient à dévaler la pente de mes joues.

— Je me suis noyée ? murmurai-je.

Cette question me turlupinait sans que je le réalise depuis qu’Olivia avait mentionné la chute dans l’eau. La poser à voix haute me noua la gorge.

— Non. Vous n’en avez pas eu le temps. L’homme qui a assisté à l’accident a eu les bons réflexes. Il a plongé et vous a sorti de la voiture avant même que celle-ci n’ait fini de couler. Il a dit aux pompiers qui sont arrivés que vous étiez inconsciente, mais que vous n’aviez pas arrêté de respirer. À aucun moment.

J’éclatai en sanglots, à la fois soulagée et sous le choc. Olivia se pencha et me prit délicatement dans ses bras, comme si elle manipulait un objet d’une grande fragilité. Une de ses mains me caressait les cheveux avec douceur.

— Chut, ça va aller. Le plus important, c’est que tu ailles bien. Chut.

Je pleurais, je reniflais, le visage enfoui dans son épaule.

— Vos blessures sont quand même sérieuses, et à l’heure actuelle, nous ne savons pas ce qu’il s’est exactement passé. Nous allons donc devoir vous garder un jour ou deux en observation. Est-ce que vous vous êtes sentie mal avant l’accident ? Ou étiez-vous particulièrement fatiguée, peut-être ?

Je réfléchis, mais aucun souvenir ne me revenait en mémoire.

— Je ne me rappelle de rien… murmurai-je.

— Vous savez ce que vous faisiez là-bas ?

— Je suis désolée…

— Ce n’est pas grave. Pour le moment, vous devez vous reposer. Je repasserai un peu plus tard dans la soirée.

J’entendis les mots du médecin, mais tout ce que je voyais, c’était les carreaux de la chemise d’Olivia. J’avais blotti ma tête contre son épaule. Je restai là, lovée contre elle, pendant de longues minutes après m’être calmée et avoir arrêté de pleurer. Cela me réconfortait, mais je sentais qu’elle en avait besoin, elle aussi. Je lui avais probablement causé une peur bleue. Elle est ma personne à contacter en cas d’urgence. Je n’imaginais pas ce qu’elle avait dû ressentir quand l’hôpital l’avait appelée.

— Azraël !

— Quoi ?

Je me rendis compte que j’avais prononcé son nom tout haut en me reculant vivement. Olivia ne connaissait pas Azraël, du moins, elle n’avait gardé aucun souvenir de leur seule et unique rencontre.

— Non, rien, balbutiai-je.

— Tu veux encore un peu d’eau ?

Elle me servit un nouveau verre et m’aida à le boire avant de s’asseoir à côté de moi dans le lit. Elle me faisait face, une jambe repliée sous ses fesses. Elle attrapa ma main, et prit un air sombre et sérieux. J’en conclus que ce qu’elle allait me dire était grave.

— Ma puce, tu sais que je t’aime, mais là, il va falloir que tu arrêtes tes conneries !

Ses yeux noirs étaient fixés sur moi comme deux petites dagues. Je ne savais pas vraiment si j’étais censée répondre quelque chose. Dans le doute, je préférai me taire.

— J’ai bien vu que ça ne va pas depuis l’affaire de Benjamin. Tu ne peux pas continuer comme ça ! Tu te surcharges de travail… Tu n’annules pas nos rendez-vous pour que je ne m’inquiète pas, je le sais bien. Mais ça ne fonctionne pas ! T’as des cernes de malade, t’as vachement maigri, et t’es encore plus pâle que d’habitude, ce qui relève presque de l’exploit ! On dirait que tu dors plus, que tu manges plus… Que tu…

Sa voix était empreinte de tristesse, mais aussi de reproche. Elle se faisait véritablement du souci pour moi. Et elle n’avait pas totalement tort. Je dormais à peine, je grignotais plus que je faisais de vrais repas. Toutefois, elle pensait que je croulais sous le travail suite à la soudaine médiatisation de mon enquête précédente, alors que la situation était bien plus complexe…

— Tu dois réagir ! Tu as vu ce qui aurait pu se passer aujourd’hui ? Ton travail ne mérite pas que tu te mettes en danger comme ça ! Surtout qu’il n’y a pas si longtemps, tu songeais à laisser tomber !

Elle ne criait pas vraiment, mais la façon dont elle me réprimandait me rappelait certains moments de mon adolescence, face à ma mère.

— Je suis désolée, murmurai-je.

Elle me caressa le bras avec compassion.

— Tu sais ce que tu vas faire ?

— Non.

— Tu as pensé à rejoindre une agence de détectives déjà existante ?

— Pff, ces andouilles ne sont intéressées que par le coup de pub que ça leur ferait si j’acceptais leur offre. Je n’ai pas envie d’aller bosser chez eux et de me faire exploiter.

— Ça se comprend. Et sinon, recruter une secrétaire, ou prendre un associé ? Ça, tu y as pensé ?

— Une secrétaire ?

Cette idée ne m’avait même pas effleuré l’esprit. Encore un mois plus tôt, si j’avais deux rendez-vous dans la semaine, c’était le maximum. Engager quelqu’un pour gérer mon planning, c’était de la pure science-fiction.

Je me demandai comment j’en étais arrivée là. Ma vie tout entière avait été chamboulée récemment, et j’avais totalement perdu pied.

J’avais cru que ma précédente affaire serait une banale enquête concernant un étudiant disparu, mais il était mort, les médias s’étaient emparés de l’histoire, et je m’étais retrouvée sous les feux des projecteurs pendant quelques jours. C’était un évènement dramatique comme la petite ville de Cape Thorns n’en avait jamais connu. Depuis, je ne croulais pas tout à fait sous les rendez-vous. J’étais, certes, beaucoup plus sollicitée qu’auparavant, mais je peinais surtout à réussir à m’organiser. Et à identifier les vrais clients au milieu des journalistes qui tentaient de décrocher une interview pour aller déterrer une quelconque exclusivité dans l’affaire Cruise. Mon principal problème résidait toutefois dans le fait que j’étais submergée par des questionnements métaphysiques sur le fonctionnement de l’univers dès que j’avais une seconde de libre. Mon esprit était beaucoup trop torturé depuis quelques semaines, et cela, elle ne le savait pas.

— Ça t’allégerait déjà un peu d’avoir quelqu’un qui gère ton agenda, ta paperasse, non ? reprit Olivia face à mon long silence.

— Je ne sais pas trop…

— Ou un associé. Tu resterais décisionnaire, mais tu pourrais accepter toutes les affaires…

Je voyais bien qu’elle essayait de me proposer des solutions, mais elles n’auraient pallié qu’une petite partie du problème. De toute façon, je n’étais vraiment pas réceptive à cet instant précis. J’étais épuisée.

— Je vais y réfléchir.

Une fatigue extrême m’écrasa soudain de tout son poids. Je me laissai aller contre les oreillers.

— Tu promets ?

— Promis.

— Allez, les visites seront bientôt terminées. Tu écoutes ce que te disent les médecins et les infirmières ! J’essaie de repasser demain.

Je sentis qu’elle déposait un baiser sur mon crâne alors que mes paupières se fermaient.

Quand j’ouvris à nouveau les yeux, seules les lueurs des lampadaires de la rue éclairaient la chambre. Je voulus me redresser pour trouver de l’eau, mais j’avais du mal à bouger. Je me hissai péniblement en position assise, et réalisai que ma vessie avait besoin d’une vidange. Je devais me lever. Après tout, le médecin avait parlé de mes cervicales, de mes côtes, de mon bras, mais pas de mes jambes. Je devais donc pouvoir y arriver.

Je basculai mes pieds dans le vide en pivotant difficilement avant de les poser au sol. Je sentis quelque chose de désagréable dans la partie gauche de mon abdomen. Ce n’était pas vraiment de la douleur. C’était plus comme si quelque chose bougeait de façon inhabituelle. J’attendis que cette sensation disparaisse, puis je me levai en prenant appui sur le lit avec mon bras droit. Je me saisis de la perche de ma perfusion et la fis rouler tout en m’en servant de canne. À petits pas tremblotants, je finis par arriver à la porte dans l’angle de ma chambre.

Après avoir fait ce qui était nécessaire, je me dirigeai vers le lavabo. Le reflet que j’aperçus dans le miroir me fit sursauter.

La lueur peu flatteuse des néons donnait à ma peau un air luisant. Les médicaments n’aidaient probablement pas non plus. Mes longs cheveux bruns semblaient fatigués avec leurs boucles distendues qui ne présentaient pas leur volume habituel. La minerve bleu marine entourait mon cou et masquait une partie de mon menton, faisant paraître mon visage anormalement bouffi. Une attelle de la même couleur enserrait mon bras gauche, du coude à l’épaule. Une large lanière le maintenait collé à mon tronc en passant sur ma poitrine et sous mon aisselle droite. Ce n’était pas étonnant que j’aie du mal à bouger avec tout cet attirail ! Je soulevai ma blouse pour découvrir que mon thorax était bandé depuis la taille jusqu’au-dessous de mes seins.

— Heureusement que j’ai eu de la chance, marmonnai-je en me débattant afin de remettre le vêtement en place.

Mes blessures n’étaient pas trop sévères, d’après le médecin. Comme je ne m’étais encore jamais réellement fait mal de toute ma vie, cela me paraissait tout de même extrêmement grave.

J’étais presque arrivée à mon lit quand du mouvement de l’autre côté de la chambre me fit m’arrêter net. Quelqu’un était assis dans le fauteuil, dans l’angle de la pièce. Mon cœur accéléra et la sensation étrange dans mon thorax pointa à nouveau le bout de son nez. La lumière des lampadaires à l’extérieur ne me permettait pas de distinguer l’intrus et je n’avais pas la moindre idée d’où pouvaient bien être les interrupteurs.

Prenant mon courage à deux mains, je parcourus la distance qui me séparait encore de mon lit pour me rapprocher de mon visiteur. Impossible de savoir qui c’était. J’étais seulement persuadée que ce n’était pas un médecin ou une infirmière.

— Qui est là ? finis-je par demander.

— Qui tu veux que ce soit ?

Ce ton moqueur et désinvolte. Cette voix aussi douce que du miel.

— Azraël ? Tu m’as fichu une de ces trouilles !

Soulagée que ce ne soit que lui, je tentai de me hisser dans mon lit avec difficulté. Il apparut aussitôt devant moi.

— J’ai peur de te faire mal, fit-il après avoir approché puis retiré vivement ses mains.

— Ne t’en fais pas. Ils m’ont donné tellement de médicaments contre la douleur que ça ne craint rien.

Rassuré, il me saisit par la taille et, comme si je ne pesais pas plus lourd qu’une plume, me souleva pour me placer le dos contre les oreillers. La sensation étrange dans mon thorax se manifesta à nouveau. Je me demandai s’il s’agissait de l’écho de ce qu’aurait dû être la douleur si les médicaments ne faisaient pas leur travail.

— Ça va comme ça ?

— Super ! Merci. C’est parfait.

La tête calée contre les coussins, en position semi-allongée, je regardais l’éclat bleuté de ses yeux dans la pénombre. Se pouvait-il que je distingue vraiment leur couleur malgré le cruel manque de lumière, ou était-ce mon imagination ? Je compris après quelques secondes qu’il avait allumé le néon qui courait le long du mur, au-dessus du lit.

Il retourna s’asseoir dans le fauteuil après l’avoir déplacé afin que je puisse le voir sans devoir me tourner.

— Tu m’expliques ce qui s’est passé ?

— J’ai eu un accident de voiture…

— Merci. Ça, je l’avais compris ! Mais pourquoi tu ne m’as pas appelé ?

— J’ai perdu connaissance apparemment.

— Mais tu le fais exprès, c’est pas possible ! dit-il en serrant les poings, l’air exaspéré. C’est le lien qui a causé ton malaise ! Tu as oublié de me dire que tu partais. Le temps que ça me réveille et que j’arrive à venir en pleine journée, il était déjà trop tard. Les pompiers étaient en train de t’emmener.

— Désolée. Je… Je ne me souviens pas de grand-chose…

Il balaya mes excuses d’un geste désinvolte de la main.

— Le plus important, c’est que tu ailles bien. Tes blessures te font mal ?

— Bras cassé, côtes cassées, cou tordu. Apparemment, je m’en sors bien.

Je vis un sourire peiné se dessiner sur ses lèvres.

— Je sais, j’ai entendu ce que les médecins t’ont dit tout à l’heure. Est-ce que tu souffres ?

— Non, je ne sens presque rien. Peut-être que quand ils enlèveront la morphine, ce sera moins drôle…

— J’ai entendu ce que t’a dit Olivia aussi, murmura-t-il en baissant la tête.

— À quel propos ?

— Que tu étais débordée et que tu te mettais en danger !

— Ah, ça…

— Tu as promis de faire quelque chose.

— Je ne suis pas sûre que ce soit le bon moment, là… Et puis, comment tu as entendu tout ça, d’abord ?

— J’étais dans le couloir. Je voulais passer te voir, mais il y a beaucoup trop de va-et-vient pour le genre de conversations qu’on a en général.

— On ne peut pas être deux minutes tranquille dans cet hôpital, plaisantai-je.

— C’est pour ça que j’ai préféré attendre que ça se calme un peu…

Azraël est un vampire. À la suite d’évènements complexes, nous nous sommes retrouvés liés l’un à l’autre. Lors de mon enquête précédente, je l’avais d’abord soupçonné d’être responsable de la disparition de l’étudiant que je recherchais. Il a tenté d’utiliser ses pouvoirs pour dissiper mes réserves à son égard, et quelque chose a mal tourné. Depuis, nous ne pouvons pas être trop éloignés sans que cela nous affecte physiquement. D’une certaine façon, nos émotions et nos pensées se mêlent en un bazar métaphysique que nous avons encore quelques difficultés à appréhender.

— Tu as songé au fait que je pourrais être ton assistant ? Ou ton associé ? Ça réglerait la plupart des soucis causés par le lien…

Je levai les yeux au ciel. Malgré tous les médicaments que j’avais dans le sang, cette idée me paraissait toujours terrible. Il m’avait déjà posé cette question plusieurs fois, et jusqu’à présent, j’avais pris cela pour une sorte de lubie plus qu’autre chose. À cet instant, toutefois, je compris que sa proposition était des plus sérieuses. Je ne savais pas pourquoi, mais j’en étais convaincue. Il restait de toute façon un problème majeur qui venait rendre son projet impossible.

— Tu sais bien que c’est réglementé. Il te faut des diplômes, une licence de privé…

— Maintenant qu’on en parle…

Un sourire carnassier étira ses lèvres. Il était beaucoup trop fier de lui pour que je ne comprenne pas qu’il y avait anguille sous roche.

— Qu’est-ce que t’as fait ?

Ma voix trahit un état proche de l’hystérie tant elle montait dans les aigus. Je craignis un instant qu’une infirmière m’ait entendue et vienne vérifier que j’allais bien.

— J’ai tous les papiers, et toutes les autorisations officielles pour exercer en tant que détective privé ! Je cherchais juste un bon moment pour te l’annoncer !

— C’est les médicaments ! Je suis en train de planer, hein ? Tu n’es même pas là, s’il faut !

J’avais envie de secouer la tête, mais le collier cervical m’en empêchait.

— Non, c’est vrai ! Je peux officiellement travailler avec toi !

— Comment tu as fait en aussi peu de temps ?

— J’ai passé tout un tas de diplômes dans ma longue vie. J’ai réussi à valider des équivalences pour obtenir ma licence de détective. C’est aussi simple que ça !

— Et pour les stages ?

— J’ai fourni assez de preuves pour qu’ils ne m’embêtent pas trop.

— Tu as triché et falsifié ton dossier ?

— Pas tout à fait… J’ai peut-être un peu menti sur les dates, des choses comme ça. Et j’ai aussi peut-être convaincu une ou deux personnes d’accélérer le traitement de mon dossier…

— C’est de l’abus de pouvoir, ça, Monsieur !

J’essayais d’avoir l’air sévère, mais devinais à son sourire qui ne bougeait pas que c’était un échec.

— Rien de tout ça. Disons qu’il est possible que j’aie quelques relations qui peuvent aider dans ce genre de cas…

— D’accord…

Mon mot flotta dans la pièce. Je l’avais soufflé du bout des lèvres.

— Tu es d’accord pour qu’on travaille ensemble ?

Azraël s’était levé, son sourire s’agrandissant encore plus.

— Euh… Non. Ce n’est pas ce que je voulais dire !

Azraël se rassit doucement et croisa ses mains sur ses genoux.

— Je me trompe, ou tu n’es pas particulièrement ravie ?

Je pris un instant pour choisir mes mots. Je n’avais pas envie de le blesser.

— Non, je suis contente pour toi, c’est super chouette !

— Mais…

— Mais j’ai peut-être besoin d’un peu de temps pour réfléchir à comment on pourrait travailler en binôme. Tu sais, normalement, dans les agences où ils sont plusieurs, chacun mène ses propres enquêtes. Là, à cause du lien, tu voudrais qu’on enquête à deux sur les mêmes dossiers, c’est bien ça ?

— Tout à fait ! Comme Mulder et Scully !

Azraël faisait preuve d’un entrain presque enfantin.

— Et il faudrait que je déménage ?

— C’est sûr que ton bureau est un peu… spartiate.

Je marquai une pause. Je devais me montrer honnête avec lui, totalement. De toute façon, si je lui mentais, il risquait de le sentir.

— Je sais qu’on en a déjà parlé plusieurs fois, mais quand j’ai accepté l’enquête de Mme Cruise, je pensais sérieusement à arrêter. Les affaires étaient toutes plus barbantes les unes que les autres et ma vie n’était franchement pas folichonne ! Ça peut paraître étrange, mais en fin de compte, ton monde ténébreux m’a sortie de cette routine qui ne me faisait plus rêver. L’affaire a été dingue, et maintenant que j’ai un peu plus de demandes, je ne fais que penser à la magie et aux vampires. Je n’arrive à penser à rien d’autre ! Toute ma vie est une sorte de chaos bouillonnant, et je ne sais plus trop quoi faire… C’est cool, hein, tout ce qui se passe ! Ne crois pas le contraire… C’est peut-être juste un peu brutal, et j’ai du mal à vivre la transition. Et là, il faudrait que je déménage, que je m’associe à toi… Ça fait beaucoup. J’ai toujours été quelqu’un qui se débrouille tout seul. J’ai essayé d’être forte et indépendante. Et là, j’ai la sensation que tout s’écroule. J’essaie de trouver comment arriver à m’en sortir. Bref, je sais que tout ce que tu souhaites, c’est m’aider…

— Mais tu as du mal à lâcher assez prise pour me permettre de le faire, c’est ça ?

— Oui, soufflai-je, les larmes aux yeux.

C’était exactement ce que je ressentais, ou du moins, ce dont j’avais l’impression. Azraël tordit sa bouche et réfléchit un instant. Il avait vraiment l’air de se creuser les méninges.

— À quoi tu penses ? lui demandai-je après un moment.

— Si on était dans un monde parfait, où tu pouvais faire tout ce que tu voulais, comme tu le voulais, comment est-ce que tu voudrais gérer tout ça ?

— On pourrait briser le lien qui nous unit d’un claquement de doigts ?

— Non, il faudrait continuer à vivre avec !

C’était une sacrée bonne question… Et dans ma situation actuelle, je doutais d’être capable de prendre la meilleure décision possible.

— Non ! Ta réponse, du tac au tac. C’est ça que je veux savoir, me pressa Azraël alors que je réfléchissais.

— Mais…

— Pas de « mais », allez, réponds !

— J’aimerais qu’on puisse trouver deux endroits proches l’un de l’autre, chacun ayant son chez-lui en fonction de ce qu’il souhaite. On aurait chacun son intimité comme ça.

— Et pour le travail ?

— Je ne trouve pas de solution qui me convient. Peu importe ce à quoi je pense, il y a toujours un problème.

— Qu’est-ce qui t’embête ?

— Déléguer le travail de terrain et me contenter du boulot de bureau, ça ne me plairait pas. Et travailler avec toi, de jour, ce serait trop contraignant, parce que ça te demanderait de renoncer à tes pouvoirs et à ton mode de vie. Je ne veux pas t’imposer ce genre de choses. Tu as déjà fait assez de sacrifice ces derniers temps à cause de moi.

— Tu sais bien que ce n’est rien !

— Tu es obligé d’habiter dans un minuscule appartement tout près de chez moi, alors que tu as une superbe maison à l’autre bout de la ville !

— Oui, mais le lien ne nous permet pas encore de nous éloigner autant. La preuve en est que tu as eu ton accident dans le port, donc pas très loin de ma maison, finalement…

Je me sentis honteuse à l’évocation de mon malaise. Comment avais-je pu oublier de le prévenir ? Il avait dû déménager, tout ça parce que je ne voulais pas que nous vivions sous le même toit…

— Revenons à nos moutons. Et si tu pouvais travailler de nuit ?

— J’ai comme l’impression que tu penses à quelque chose de précis, dis-je alors que mes yeux restaient fermés de plus en plus longtemps à chaque battement de cils. Crache le morceau !

— Tu pourrais te spécialiser dans les enquêtes concernant les populations surnaturelles ! Travailler la nuit ne serait plus un problème pour toi, et avec ton allergie au soleil, ce serait parfait ! Moi, je pourrais venir avec toi. Pas de soucis pour les pouvoirs, et là, tu ne pourras plus jamais dire que tu trouves le boulot ennuyeux !

— Je crois que je suis trop fatiguée…

Je ne savais pas si j’avais vraiment prononcé cette phrase ou non. Les brumes du sommeil m’avaient happée et je n’arrivais pas à m’en échapper.

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